L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli
Sur le mode de la présentation, de…
Sur le mode de la présentation, de l’analyse ou de la critique littéraire, cette rubrique est dédiée à une œuvre de fiction imaginaire ou au portrait d’un écrivain qui n’existe pas.
Contre vents et marées, mon livre Curiœsités paraîtra. C’est avec constance et plaisir que je l’ai écrit. Dans le froid des ténèbres, dans la chaleur de l’aurore… Il a été l’un de mes premiers espoirs. Aujourd’hui n’en subsiste que Pierre Margaille, cet auteur oublié. Ultime particule qui relie « SaintMaur » à « Georgie ». Dernier rempart contre la barbarie livresque.
Petit joyau.
Comme cet épisode de la guêpe portant perruque du Carroll d’Alice in wonderland, substitué et jamais rétabli, ma vanité me souffle qu’il fera peutêtre un jour l’objet d’études au sein de mes aficionados. Mais là, ça voudra dire que j’ai vraiment réussi !
En attendant il appartiendra à mes chères éditions de l’AbatJour qui m’ont tout de suite fait confiance.
Le voici donc in extenso.
Pierre Margaille (19312010)
Encore un double sept,
les dés étaient pipés !
Incoercible et presque enivrant, le professeur Pierre Margaille (qui devait mourir fou) était au départ un maître d’Université spécialisé dans les mathématiques de très haut niveau. Après avoir apostasié ses premiers centres d’intérêt, il quittera définitivement la France pour s’installer aux ÉtatsUnis, en pleine période beatnik, pour y devenir une sorte de gourou de la drogue.
Bel homme quoique marqué par la petite vérole, il reste encore à l’heure actuelle un personnage étonnamment controversé.
On peut même dire de lui qu’il fut non seulement le cran d’arrêt de la Beat Generation, mais qu’il aura vu défiler les plus belles années des Trente Glorieuses encoconné dans un délire stupéfiant.
Mais remontons le passé et rendonsnous à San Francisco où, ébloui par le Flower Power, il fait la part belle à tous les psychotropes. Un de ses tout premiers ouvrages, Les Trimardeurs éthérés, est une authentique apologie de la mescaline et de la psilocybine. Au cours de sa lecture, on comprend très vite que le roman luimême a été écrit sous l’influence de drogues hallucinogènes.
Le second, Gueux séraphiques, sera de la même veine. Englués dans de perpétuelles querelles sur le sexe des anges, ses personnages informes et nébuleux clignent de l’œil à Horace Plaisir (1). Tandis qu’avec sa phraséologie tentaculaire et ses adjectifs décharnés, il nous rappelle Walter Copette (2).
Mal diffusés par un éditeur chancelant, ces ouvrages sont aujourd’hui introuvables, mais il est certain que, même du vivant de Margaille, ils ne se lisaient que dans la confidentialité de certains milieux hippies. Finalement placé à sa demande en cure de désintoxication, il ressort miraculeusement d’entre les morts en 1960, pour nous concocter une troisième histoire décervelée : la fabuleuse confession d’un certain Pierre M., drogué, prostitué…
Roman plus que méconnu, d’un auteur enfermé dans le labyrinthe des mauvais instincts.
Futil luimême victime de pareilles dépravations au sein de sa clinique ? C’est possible, nous ne connaissons pas grandchose de ses mœurs. Une certitude cependant : replongeant vertigineusement dans la drogue, avec en toile de fond un air d’opéra hystérique, c’est à trentedeux ans qu’il publie Les Enfants du facteur, ce fameux spicilège qui restera, en fin de compte, dans toutes les mémoires.
Devenu un fanatique consommateur de l’acide lysergique diéthylamide 25, Margaille sombre graduellement dans l’opacité et l’hermétisme. La fêlure se marquera au début du Summer of Love avec cet extravagant traité de mathématiques, certes un peu coquin (3), mais dont le succès en librairie fut foudroyant !
Ténébreux et presque inaccessible, ce texte figure toutefois parmi le gratin des mythes modernes.
Maintenant, si je peux vous parler avec enthousiasme d’un tel livre, c’est uniquement grâce à l’initiative courageuse de sa réédition au sein de la
1 Horace Plaisir (18391893) est l’auteur controversé de L’Étroit moustiquaire ; il perdit la vie dans une étable à vache, assassiné à coups de pioche par trois jeunes voyous. 2 Walter Copette (19051937) a écrit un seul roman, le chefd’œuvre Le Pain perdu. 3 Les Enfants du facteur de Pierre Margaille ont été longtemps mis à l’index. Leur récente réédition aux éditions de l’AbatJour mérite un sérieux coup de chapeau. collection « Refaire le monde » et à la sagacité de Joël Chandelier, directeur de collection aux éditions de l’AbatJour. Sa remise au goût de l’actualité, suite à toute une série d’émissions que les chaînes de télévision ont consacrée à l’œuvre de Pierre Margaille, relève un peu la cote de notre fierté nationale.
C’est une vérité notable (assez mal admise par les autres peuplades), mais le Français moyen dévore tout naturellement, et avec passion, des livres de mathématiques… Euclide, Thalès, Ptolémée et Pythagore ne sont que du menu fretin pour lui !
Cet extraordinaire engouement s’explique certainement par le coup de tonnerre, ou plutôt par le coup de foudre, que représenta dans l’histoire littéraire la publication de ce bien étrange traité d’algèbre, hardiment coloré d’un érotisme égrillard, qui, dès sa sortie, rencontra inexplicablement auprès du public un succès fulgurant. On y découvre la peinture franche des activités d’un dénommé Ixe, sorte d’agent secret doté de l’appétit d’un faune, chargé par le gouvernement de récupérer un produit dangereux actuellement aux mains d’espions étrangers (nous sommes en pleine Guerre froide).
Cette mission va le forcer à côtoyer bon nombre d’abbés de l’Opus Dei, et à multiplier les contacts sulfureux avec une mystérieuse chasseuse de primes grecque : Madame Ille.
Autant l’abbé Grandjean nous apparaissait extrêmement léger et rieur dans L’Arrachepied, autant ceux que nous croiserons ici seront lourds et entièrement dévoués aux puissances occultes. Quant à Madame Ille, originaire comme nous l’avons dit du pays de Socrate, elle fera montre d’une sexualité trouble et équivoque, qui n’est pas sans rappeler le troisième roman de Margaille. Par ailleurs, ses multiples positions, longuement décrites dans leurs développements avec un luxe de détails inouï, ne seront pas sans évoquer le célébrissime kamasoutra si cher aux amateurs.
Et lorsque enfin, vers la page 150, Margaille abandonne le récitatif de cette orgie, ce n’est que pour y introduire une série de sylphides dénudées : f, w, x et y, qui au milieu d’un cercle très fermé vont se livrer à un jeu dangereux de tangentes qui aurait presque pu embarrasser le Marquis de Sade. Avec l’arrivée d’un nouveau personnage, Zed, nous ferons le constat des défaillances provisoires de notre héros, tandis que son rival, sous l’influence du produit secret, nous apparaîtra à l’inverse sans cesse la proie d’un délire bestial, esclave d’une perpétuelle démonstration de puissance, comme en témoigne cet extrait significatif :
« C’est un produit remarquable ! s’écria Zed, tandis que, sous la pression, l’étoffe se déchirait… »
La littérature de Margaille, anticipant le Viagra dès 1968, révèle une approche du roman à la fois onirique et visionnaire. Que dire, du reste, des très copieux monologues intérieurs de Monsieur Ixe luimême ? Lorsqu’il nous avoue, je cite, « les avoir toutes pénétrées par les fractions », on mesure la pléthore du jeu de mots caché dans le titre de cet extraordinaire manuel
Au fur et à mesure que l’intrigue se simplifie, les embûches se multiplient et l’on voit la fourbe Madame Ille (qui avait été momentanément soustraite de l’action) revenir en force, et tenter de profiter du fait que Monsieur Ixe fait un somme pour semer la division au sein de son harem, en essayant en vain, à l’aide d’artifices, d’égaler notre héros sur son propre terrain. Ixe, malgré un problème de sinusite, essaiera de contrer sa sournoise rivale en s’attaquant à la racine du mal, et en enseignant vigoureusement de multiples paraboles aux petites jeunes filles bien ordonnées. Il en triomphera avec panache au final (en abattant Ille, entre parenthèses), au nom de l’éthique hétérosexuelle : « Cette fois, préparetoi à payer l’addition ! »
Hélas pour Monsieur Ixe, son quotient intellectuel, mis à trop rude épreuve par tous ces obstacles, ne résistera pas et nous le verrons sombrer dans l’amnésie, pour devenir irrémédiablement cet étranger en terre étrangère, cet inconnu, l’énigmatique Ixe.
C’est dans cette soudaine crise d’identité que son auteur l’abandonnera lâchement, nous renvoyant à une interrogation qu’avait déjà soulevée, avec sa clarté coutumière, Jules Cuit dans le journal Le Préposé, périodique auquel il collabora jusqu’à la fin de sa vie :
« Maintenant, pouvaiton imaginer, après qu’un tel « cerveau », qu’un génie comme celui qui visitait parfois Pierre Margaille, nous a distribué une si belle mise en évidence et de telles démonstrations de civisme, que personne en France ne prendrait jamais conscience du fait que la population active soit amputée d’un dixième de ses effectifs, serait un jour commutatif ? C’est ce qu’il lui aurait fallu démontrer d’un beau Q.E.D. (4) » En dépit de son succès phénoménal, Margaille refusera toujours de reconnaître la paternité de ses œuvres. De son propre aveu, il s’était fourvoyé et même compromis dans la littérature.
4 Quod erat demonstrandum.
On raconte pour l’anecdote que, vers la fin de sa vie, il renvoyait tout le courrier qui lui était adressé avec cette mention navrante : inconnu à cette adresse !
Bibliographie :
Les Trimardeurs éthérés (1952)
Gueux séraphiques (1955)
Moi, Pierre M., drogué, prostitué… (1960)
Les Enfants du facteur (1963)
Étaitce là le meilleur de mes Curiœsités ?
Je ne sais.
Suffisamment délirant pour figurer dans la revue L’Ampoule. J’aimerais dire que je confie ce texte à l’AbatJour comme les forbans de Stevenson ont confié leur trésor à une île, mais là, ça deviendrait presque grandiloquent.
Extrait de La Muse empaillée
(Éditions du PoissonChat, Paris, 2024)