L’Ampoule n°3 - Gloire et Oubli
Un jour, peutêtre, un type un peu…
Un jour, peutêtre, un type un peu barré en a eu marre, mais à bout, de ces vieux téléphones merdiques et pourris à cordon qui encombraient son vestibule. Alors a été inventé le portable. Puis le Short Message Service. Si bien que maintenant tout le monde, ou presque, se balade avec un mobile à écran tactile à la main. Même le plus ringard des mecs, tiens, Courtois, spécialiste dans le traitement des odeurs de pieds, possède le sien : un Samsung Wave 1 doté d’un GPS et d’une mémoire de 20 Go ! Le nec plus ultra de la communication mobile et immédiate. Que je me lance demain dans les produits cosmétiques. Merde, merde, et merde ! Baratin et enculage de mouche : rien de sérieux dans tout ça ! J’étais en pétard. J’ai dit ça à Mira. On sort ensemble depuis deux ans. Attention les yeux, vise un peu le topo : ex bellesœur, frangine de mon meilleur pote qui vient de clamser d’un cancer du cerveau foudroyant. Une incongruité lourde à porter dans une société comme la nôtre où tout est si codifié à mort, prévu, prédigéré, prédéformé, préconçu, pressurisé, prédécoupé !
― Putain, tu l’as ta structure, là, a dit Mira. Du sexe ― adultère, inceste ―, de la politique, du fric…
― Oui, et les pieds ! N’oublie pas les pieds mon amour, là où réside mon génie !
J’étais toujours en pétard. J’en ai remis une louche dans le potage. ― Ouais, n’empêche, moi, Amboise, j’y serais bien allé, tu vois. ― Itou, a fait Mira en s’emportant quelque peu. Et le Clos Lucé où sommeillent les restes toujours flamboyants du petit Léonard ! ― Qui ?
― Léonard de Vinci !
― Hum… Comme ça… Hum, je trouve ça quelque peu déplacé si tu veux mon avis. Le petit Léonard, beaucoup trop familier ! ― Je t’emmerde. Et d’abord, je voulais pas de cet hôtel miteux. Amboise la ville, oui. Mais pas l’hôtel, merde, atelle insisté en se grattant une jambe. ― Ouais, j’ai dit, dubitatif.
Quand même, on y est allés à leur soirée lancement (Sans mobile t’es plus rien ! Pour illustrer, une paire de pieds, les miens, et le dernier Samsung à écran digital !).
Le tout Paris était présent, Bertrand y compris.
― Dire qu’il a couché avec ton frère ! j’ai dit.
― Et alors ? a rétorqué Mira que la conversation agaçait. ― Rien !
On s’est garés près d’une église romane d’où sortaient des gens vêtus comme un dimanche à la campagne. Le gris était la couleur dominante. Et le noir. Et le blanc ! Comme un hommage tardif à Chaplin et au cinéma du siècle dernier.
― Je suis né un dimanche, j’ai dit. J’aimerais que ce soit dimanche dans nos cœurs…
― Hein ?
Mira a laissé échapper quelques larmes. Le soleil lui bariolait le visage. Puis elle a éclaté en sanglots.
― T’as quoi, j’ai demandé. C’est à cause d’Inès ? De ton avortement qui remonte à des lustres et dont tu n’as toujours pas fait le deuil ? ― Arrête avec ça, a fait Mira. T’es con !
Mira en étaitelle à son vingtième SMS de la matinée ? Je me suis aussitôt posé la question. Elle pourrait toujours dire après ça que je ne l’écoutais pas, que j’étais du genre labile, toujours dans la lune en compagnie de mes idées fantaisistes. Jamais présent. Toujours dans mes rêves ou dans mes bouquins. Des activités à plein temps ou presque, et à fort coefficient ! Le nombre de fois, effrayant, où je l’ai vue manipuler frénétiquement les touches de son Samsung à écran digital ! À qui l’ensemble de ces messages, dont j’ignorais tout ou presque, étaitil destiné ? Le monde, son monde, semblait tout entier suspendu à ce moyen de communication hallucinant, ubiquesque. Un monde de l’urgence et de l’immédiateté auquel Mira souscrivait. De par sa seule présence de petite fille au complexe abandonnique dont les cris de souffrance répétés avaient su donner l’alerte quand il l’avait fallu ! Si vous possédez un portable, quel qu’il soit, dites vous que Mira Daucy n’est pas très loin ! Qu’elle est la nouvelle messagère d’un dieu très contemporain, celui d’une com’ totale, absolue et dévoreuse de substance blanche et grise.
Si la nature a horreur du vide, votre mobile aussi. Sachezle. ― Je viens de réserver pour le Japon, elle a fait en braquant à droite, en direction de l’Hôtel des Invalides. Tout un symbole ! Le Mont Fuji ! Aïe, aïe, aïe !
― Ah ? Ce devait pas être la Chine ? j’ai dit.
― Non, une autre fois !
J’ai sorti mon portable. L’impression que ce dernier venait de choir entre mes mains, venu d’on ne sait où. J’ai pensé à des petits crabes, lorsque ceuxci émergent du sable encore à moitié ensuqués, puis dévalent les pentes ensablées sous un soleil radieux.
― C’est encore lui, j’ai fait un rien énervé.
― Qui ?
― Roberto Alagna. Ou plutôt son clone !
― Oui, et alors ?
D’où lui venait donc cet amour inconsidéré de l’opéra ? Inconsidéré au point de s’enticher d’un artefact qui n’avait d’humain que le nom ? ― T’es jaloux, a fait Mira.
― Non, j’ai dit. C’est juste que ce type m’insupporte, c’est tout. Ce Sicilien de mes deux !
Ça roulait plutôt bien. Verdi commençait franchement à me casser les couilles.
― La musique, a fait Mira. C’est ma passion pour la musique qui m’a fait aimer l’opéra. Que veuxtu que ce soit d’autre !
― Je veux bien, j’ai dit. Ça ne me dérange pas.
J’ai enfoncé la pédale d’accélérateur. La Pininfarina a donné l’impression qu’elle allait soudain décoller du sol. Une accélération brutale qui a surpris Mira.
― Mais t’es con, j’ai failli gerber ! elle a hurlé.
On a parcouru les derniers trente kilomètres à des vitesses record. Cent quatrevingts au compteur juste après le radar.
― Pourquoi ?
― J’en sais rien, j’ai dit. Une envie soudaine de mourir… Puis, après une chicane, j’ai enchaîné :
― Alagna nous invite à une soirée pop, chez lui, dans son loft parisien. Madonna et Jagger en seront.
― Quand ?
― Après le lancement d’XXL !
J’ai pas vu celuilà. Ils venaient de l’installer. Le flash m’a découpé les deux rétines. La gauche, notamment, hyper fragile ! Des mouches se sont mises à danser la carmagnole dans mon champ visuel.
― Putain, allez, foncesy dessus le radar !
Mira était une hyperactive souffrant du complexe abandonnique. Une énergie foudroyante, un tempérament explosif qui lui avaient permis de rester en vie jusquelà. Un physique gracile, menu, notamment les pieds, qui allait de pair avec et apportait la preuve de sa fragilité en même temps qu’une grande résistance à la souffrance. Effet dumping. Résilience. Les doigts toujours branchés dans la prise ! J’étais censé, par mon calme et ma psychologie, la remettre sur les bons rails. La faire renoncer à l’auto flagellation. Le truc, c’était que je lui parle de son frère. Que j'instruise Mira sur comment il était, comment il parlait, comment il s’habillait, ce qu’il lisait, écoutait comme musique… Ce qu’Inès n’avait su faire compte tenu des relations nouées avec Antoine, avec qui elle avait vécu une bonne dizaine d’années.
J’avais vu Antoine mourir. Un moment difficile et particulièrement douloureux que la perte d’un ami qui vous est cher. Quand nous sommes arrivés, vers neuf heures, les locaux du number one de la communication nomade étaient pleins. J’ai envoyé « Bonjour tout le monde ». Bertrand nous a salués, puis le représentant européen du géant opérateur. On s’en est tapé une (un Ruinard 2003) sous le regard amusé d’un photographe sudcoréen, puis on a déguerpi, direction le Quartier lat’. Mira m’a présenté à Alagna, un type gros, difforme et avec une toute petite voix, puis est allée se réfugier dans la cuisine entourée de deux types pas très cathos. Certes, j’étais dans l’interprétation permanente. Ce que le monde, les gens pouvaient être, je m’en foutais. Seul m’intéressait le rapport que j’entretenais avec eux. Et de voir Mira fondre avec les deux zozos à sa suite le regard vissé sur son séant m’a de suite inspiré les pires angoisses. D’autant que Madonna et Jagger venaient de la rejoindre avec une banane d’enfer. J’ai ricané. En sourdine ! Et mon portable s’est mis à vibrer. Une espèce de bourdonnement de mouche épileptique digne de provoquer un tsunami en plein océan Pacifique.
Alagna s’est approché de moi, m’a demandé ce que je faisais dans la vie. ― J’encule les mouches, j’ai dit. Traduit en langage plus clair, ça donne : je glande et je fais mon Proust !
― Vaste programme, il a fait en se marrant et en reniflant bizarrement (ces redoutables odeurs aux pieds, me suisje dit, devenues mon gagnepain, cela malgré un traitement de cheval à base de bicarbonate de soude, de menthe fraîche et de vinaigre !).
J’ai sorti le Samsung de la poche de mon blouson. Je l’ai ouvert et j’ai lu le message de Mira :
« Je te lèche mon gros chou à la crème ! »
À qui s’adressaitelle ?
― Han, han, j’ai fait.
Peutêtre, me suisje dit, se faisaitelle sauter par Jagger, quand Madonna lui titillait les mamelons avec ses gros doigts abîmés par la coke. Eh oui, pas de panique, les gars. Je suis écrivain, un écrivain qui pense et écrit avec ses pieds, et les écrivains sont des types bien plus cinglés que la moyenne des gens.
« Tu fais quoi ? » j’ai tapé sur le clavier.
La semeuse a répondu à sa façon, c’estàdire par une autre question : « Oh, tu savais que Madonna avait un frère SDF qui, le pauvre, vient de mettre fin à ses jours ? »
Non, je ne le savais pas. Je n’étais pas dans les petits papiers de Madonna, moi. Et je m’en félicitais. Si son frère avait vécu dans une poubelle londonienne avant de se donner à la Morttoujoursprêteàvoustendre unemaingénéreuseencasdesouci, je n’y étais pour rien. Antoine aussi avait été SDF, du reste. Je n’avais rien pu faire. Son ex femme non plus n’avait rien pu faire. Son gamin inséminé encore moins. Quant à la société, ou ce qu’il en restait ? Ne me parlez plus de lien social. Ni de solidarité. Voyez comment le monde se défait, se disloque, se particularise au point de devenir idiot ! Un truc qui fonctionne et attire le quidam : le virtuel ! Chacun son monde, quoi. Liberté totale. Absolue. Et paf, dans le cul du Réelquinousaenfantés !
Inès n’avait rien pu faire, donc. Quand elle dormait sur un lit de roses. Une baraque de seigneurs évaluée à plusieurs centaines de millions d’euros. Un mec qui entretenait le rêve permis, autorisé. Je ne veux pas la culpabiliser. Au contraire. Seul le mouvement veut ça. Le mouvement planétaire. À ce propos, quand son ex est mort, quelques mois seulement après Antoine, d’un cancer du cerveau lui aussi, Inès s’est retrouvée sur la paille à son tour. Sans boulot. Le type qui tenait la boutique où elle bossait avait dilapidé la fortune paternelle en un battement de paupières. Les putes à entretenir, le cours de la coke qui allait augmentant, la crise dans tous ses états. La baraque qu’elle voulait garder pour sa progéniture. Les vieux jours. L’assurance tous risques.
J’ai rangé mon portable. Un type m’a pris par l’épaule tandis que je vidais une dernière coupe de champagne :
― Eh, le nègre, je vais te défoncer ! il a dit.
Ça a été plus facile que prévu. Une chiquenaude et Jagger s’est retrouvé à quatre pattes le nez dans la farine. Mes origines auvergnates. Impulsif à souhait.
― Où est Mira ? j’ai demandé avec un rire à vous briser les os. Jagger s’est marré, un rire glauque, et m’a désigné une porte sur notre droite. Alagna qui était là s’est approché de nous. Il a consulté sa montre tout en semant des trucs sur son portable. La chambre baignait dans un torrent de lumière dorée que diffusaient des spots incrustés dans le plafond. Les enfants de Prométhée. Nous sommes les enfants de Prométhée, me suisje dit. À jamais perdus. Des voleurs de feu ! ― Bon, tu fais quoi, tu restes là ? j’ai demandé.
Mira était là, affalée sur un lit suédois. Le degré zéro du bon goût. Kitsch au possible. Recouvert d’une grosse couette d’un rouge vif saillant. Pétales de roses et tout le toutim !
― Tu veux pas le lâcher un peu ce portable, hein ?
― Mon anniversaire ! T’as oublié de fêter mon anniversaire ! Je suis triste. Triste à en mourir, elle a fait.
J’avais oublié quoi ?
― Qu’estce qu’on fout là ? Mais qu’estce qu’on fout donc là ? j’ai dit en secouant la tête comme un malheureux.
J’ai pris mon Samsung ― l’événement n’avait pas été enregistré ― puis j’ai attrapé Mira par le bras. C’était la Traviata, de Verdi. En direct du Metropolitan. Trois heures à se tamponner le cul sur un siège à bascule. Écran géant. Sans entracte. L’horreur ! Mira a sorti son portable à deux reprises, un halo lumineux lui cernant les doigts. Je me suis senti mal. Il fallait que je fasse quelque chose. Que je sorte.
― Je t’attends dehors sur le parking, j’ai fait.
J’ai quitté la salle juste avant la mort de Violetta. Sous les applaudissements. En deux semaines j’avais pris dix années. Des valises énormes. Les yeux rougis par la fatigue. J’ai sorti de ma poche de blouson un baume anticernes que je me suis appliqué sous les paupières. Un petit massage à cet endroit, et j’ai erré sur le parking pendant près d’une heure jusqu’à ce que Mira se pointe en se la pétant entourée de deux mâles siciliens !
― Oui, oui, vous inquiétez pas, je vous rappelle, elle a dit. Et, se tournant vers moi :
― Ils sont de Napoli. Je leur ai fait la promesse de passer les voir quand nous y serions !
J’ai pas bronché. Mira était déjà au volant de la voiture, prête à démarrer. Je transpirais comme un malade. J’ai allongé les jambes, bouclé ma ceinture.
― Putain, qu’est ce que tu empestes des pieds ! a fait Mira. Lorsque la Pininfarina est venue s’encastrer sous un poids lourd. ― Putain ! j’ai dit. Putain de putain !
Je me suis retourné. Affolés, des types sur le trottoir s’activaient un mobile à la main.
― Aucune chance, a dit l’un d’eux. Aucune chance qu’elle s’en sorte.