L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains
On passera sans presque s’arrêter devant un…
On passera sans presque s’arrêter devant un chefd’œuvre en se disant : ceci est d’une facture désuète, sombre, qui ne trouve pas sa fin, cette beauté est funeste comme une fille malade traînant son charme comme les lambeaux d’une robe volée sur un bûcher funéraire, non, non, je ne lirai pas cela qui sent l’aigrelet à la manière des fins de siècle, oui, toutes sentent ainsi, comme d’ailleurs les débuts, la nausée me prend à l’odeur de ces pommes flétries que seuls les pauvres gens et les grands bourgeois aiment semblablement conserver d’une saison l’autre dans l’obscurité et la fraîcheur des celliers, sous l’effet sans doute d’une crainte atavique et propitiatoire d’oser cueillir les plaisirs quand ils viennent, peaux tendues et chairs fermes, hâtonsnous de les celer aux juvéniles appétits de la maisonnée, gardonsles pour les jours froids, nous serons assez heureux alors de les croquer lorsqu’elles seront blettes, véreuses, infâmes, la bouche déçue mais le cœur content de nos vertus économes. Ainsi le livre acquis, offert, trouvé par terre ou volé à un ami, continue de s’empoussiérer sur quelque planche, en compagnie d’autres malaimés, parce qu’il n’est pas notre genre. Non, pas notre genre du tout, et nous savons pourquoi. Au bas mot, une phrase y couvre une page et cette phrase rappelle les fins d’après midi de février endolories par les jérémiades de Cicéron ou de Plutarque. Nous n’avons pas dépassé glorieusement l’âge critique où l’on couchait dans de petits cercueils blancs deux sur quatre des bambins nés avant Jenner le bienfaiteur, cet âge où déchiffrer sur le papier les idées des autres gens devient un beau soir autre chose qu’un pensum, pour aller s’enquérir des humeurs de jeunesse d’un homme que l’on dit méchant à ses pareils les écrivains, et dont l’habileté à piquer juste aura troublé les ronronnements orgueilleux et plus ou moins légitimes d’auteurs diversement doués. Pour toutes ces raisons, il est agréable aux rancuniers de le savoir moins lu, sinon oublié, et plus facile aux fringants cultureux de taire son nom comme on évite de prononcer celui de l’oiseau de Vénus, ce qui porte malheur davantage encore que d’en surprendre la roue ocellée dans le désordre d’un parc ancien.
Aller prendre des leçons de style ou de narration auprès de lui, n’y songeons donc pas. Évitons aussi de rappeler qu’il porte l’habit vert, cela vous date un homme comme une teinture capillaire trop fraîche sur un crâne qui ne l’est plus. Et je crois bien que les thèses qui lui furent consacrées pendant cette décennie tiendraient toutes ensemble dans un bagage à main, tandis que, lors de colloques littéraires si courus que les gens qui comptent sont déjà satisfaits s’ils y dénichent un strapontin, dans ces amphithéâtres où les multiples façons humaines d’assembler les mots défilent l’une après l’autre pour y recevoir un nom, à la façon de syndromes morbides, la prétention de vouloir glisser une petite communication de rien du tout sur les romans de ce délaissé serait sévèrement repoussée, comme l’on sait avec une fermeté bienveillante mais lucide décourager le projet d’un mémoire au sujet rebattu cent fois depuis vingt ans que vient présenter, avec le toupet d’un bleu, quelque étudiant à peine sorti d’une de ces provinces françaises où l’on sentira encore, pour peu qu’on sache les reconnaître, les parfums miraculeusement préservés de certains courants créatifs des années 1980, alors que les sommités organisatrices se voient déjà contraintes, douze mois à l’avance, de faire un tri déchirant dans la légion des fidèles souhaitant entretenir cette assemblée choisie de l’avancement de leurs recherches sur l’autodérision contrariée chez Gilles Delamortaise ou le poids des remords paternels chez JeanPierre Novgorod.
Néanmoins, passant le matin dans le couloir, pour peu qu’un rayon du pâle soleil picard daigne éclairer les rayonnages encombrés d’idées disparates et charmantes ― puisqu’il s’agit des pensées des autres et non des miennes ―, je flatte parfois le dos de R., enfin plutôt ceux de ses romans que l’on ne lit plus guère, à ce qu’on en dit, parce qu’ils sont atteints par l’âge, comme on touche les reliques sans y croire mais tout de même. C’est drôle à penser mais, bien qu’ils trottent encore dans les mêmes rues et respirent le même air que nous, certains auteurs sont devenus franchement importables, comme ces vestes ou ces chemises dont on perçoit, en les examinant, en les touchant et en les essayant, qu’elles sont faites de matières nobles désormais introuvables et qui furent travaillées, ô combien, avec le coup de patte sous lequel se devinent les souffrances d’un fastidieux apprentissage. Fabriqués il y a cinquante ans, ces vêtements sont devenus au pire des déguisements, au mieux des pièces de musée. Il en est de même des récits contés en mode mineur par de longues phrases véloces. Si nous sommes de bonne foi, nous les saluons de loin. Nous serions bien tentés de les recevoir à la maison, mais nos invités au débit plus novateur s’offusqueraient de se voir imposer de tels com mensaux.
Oui, les romans de ce monsieur sont décidément vieux comme lui. On y rencontre pourtant beaucoup de jeunesse, beaucoup de gens de toutes sortes, et des mystères, et des années d’un Paris que l’on peut même encore chercher sur le terrain, des tristesses, des mélancolies, des amours difficiles peints du bout du pinceau, pinceau au toucher discret pour tracer le plaisir et l’angoisse. Je mens depuis le début. J’admire cet homme. J’admire tous les livres de cet hommelà, et tellement celui dont le titre bizarre semble pris à certaine fresque dégagée des cendres de la ville maudite, l’une de ces fresques que l’on regarde sans la voir ― l’inverse vaut aussi ― car à moins d’être un grand érudit ce qui y est figuré est indéchiffrable, manières de dire, de croire, de se saluer, de chérir. On regarde les femmes et les hommes de ce tempslà, avec leurs mentons lourds, leurs yeux effarés de chats pissant dans la braise, leurs bras dodus, leurs gestes étranges, ce n’est pas en les regardant comme ça qu’on en sait davantage, tout ce qu’ils étaient a disparu depuis vingt siècles et c’est tant pis. Quand même, en cherchant un peu... Mais non, c’est trop tard, nous ne conservons plus rien d’eux en nous qui pensons autrement, ils sont partis pour toujours. Tandis qu’en relisant le monsieur et son roman si beau et si proche malgré tout de ce que nous sommes encore un peu, on reconnaîtra en lui le maître d’un autre qui l’a suivi sans le valoir, mais qui a eu assez de malice ― avec le bonheur de posséder un don plus chétif et des ambitions plus légères ― pour tenter d’écrire comme lui mais en plus actuel, en plus rapide à lire, en plus relâché, avec la dose suffisante de secrets de Polichinelle comme on les aime, enfin ça ne fait rien, c’est le goût du temps, allons contempler nos fresques pimpantes et vite brossées, écoutons nos colloques consacrés aux pages les plus ternes de l’époque ― oseraisje dire les plus chiantes ― dont certaines s’émaillent d’assez lamentables contrefaçons où une forme aiguë et désespérante sert un fond plombé par une sorte d’humanisme d’une violence geignarde, c’est ça, de lamentables contrefaçons, ou reprises, ou variations, de ce qu’un autre homme encore, et des plus célébré pourtant, sinon vraiment lu, a senti, longtemps cherché et enfin réussi à écrire très longuement jusqu’à en mourir de fatigue. Et je crois ne pas me tromper en pariant que le vieux monsieur aux roses souterraines qui fut si féroce aux trop maigres talents de ces jeunes contemporains, et surtout à celui de ce fils aîné – ou plutôt de ce fils spirituel, si l’on préfère –, fils qu’il n’a pas voulu reconnaître quand il s’est mis à son compte, aura encore beaucoup d’enfants posthumes, plus tard, lorsque les procédés narratifs en peau de lapin auront perdu tous leurs poils à force de caresses, mais ces enfantslà n’iront jamais fleurir sa tombe d’un bouquet de roses antiques parce qu’ils ignoreront jusqu’à son nom.
Ce texte est extrait du recueil Symphonie fiduciaire et autres
nouvelles paru aux éditions Xenia.
À l’approche de Belcombe, je fus contraint de ralentir, car la route devenait glissante. Comme chaque année, la Meuse avait débordé sous la pression des pluies, et l’immense plaine lorraine ne ressemblait plus guère qu’à un vaste marécage brumeux, piqué ici et là par la silhouette squelet tique des arbres. Le vent s’était levé, et l’on pouvait apercevoir, de loin en loin, la succession de petites écluses qui s’espaçaient sur le chenal. Je ne pouvais m’empêcher, en voyant cette image, de sentir ressurgir mes souvenirs de Belcombe. C’est ici que j’avais passé toute une partie de mes vacances. C’est ici que chaque année, suite à la mort de ma mère, mes grandsparents m’avaient accueilli pour les deux longs mois d’été. Et c’est ici que je revenais, par une froide matinée d’hiver, pour leur enterrement.
J’arrivai à Belcombe un peu avant dix heures. Aux abords de l’église, la famille s’était amassée. Seul manquait mon oncle Jacques qui avait prévenu qu’il n’assisterait pas à la cérémonie (« Comme d’habitude, du reste, il ne ferait que passer… »). Je n’avais pas eu le temps de revoir mes grandsparents, et demandai, à tout hasard, s’il était encore possible de voir leur corps. Mais on me répondit que les scellés avaient déjà été posés.
— Quel dommage, entendaiton çà et là, dans l’assistance.
— Disparus aussi vite… et presque en même temps !
— En tout cas, disaient les plus sages, aucun d’eux n’aura eu à souf frir de l’absence de l’autre.
Nous entrâmes dans l’église. Les obsèques furent très sobres. Le curé de Belcombe fit un éloge brillant de cette vie exemplaire qu’avait menée mes grandsparents, multipliant les dons à la paroisse, se rendant à chaque messe dominicale et élevant cinq beaux enfants qui, tout comme eux, avaient fait leur profession de foi avant de s’en aller de par le monde mener d’autres petites vies exemplaires. Puis il donna la bénédiction aux corps, en rappelant que, même là où ils allaient, mes grandsparents « se trouveraient toujours dans notre cœur ». Au sortir de l’office, nous sui vîmes le cortège jusqu’au cimetière de Belcombe. Il tombait un mauvais crachin. Le caveau familial se trouvait sur la plus haute travée du cimetière, à la lisière d’un bois de buis. De là, on avait une vue sur tout Belcombe, petite ville de province enserrée entre ses vertes collines, avec ses ribam belles de toits, d’antennes et d’ardoises gris argenté qui s'ordonnaient res pectueusement autour des deux clochers, et du cours sinueux de la Meuse. J’étais en train de me dire que l’on ne pouvait rêver d’un plus bel endroit pour les enterrer, lorsque mon oncle Hilaire s’approcha et, d’une main qui se voulait invitante, me montra un homme en manteau noir.
— Maître HonoréLeduc, me glissatil à l’oreille. C’est lui qui va s’occuper de la succession. C’est un vieil ami de la famille.
Et, voyant que j’acquiesçais, il ajouta d’une voix pressante :
— Nous avons rendezvous à quatorze heures.
— Aujourd’hui ?
— Mieux vaut battre le fer tant qu’il est chaud, me réponditil, sans paraître se rendre compte que l’expression pouvait être déplacée… Et puis, il y en a parmi nous qui n’ont pas beaucoup de temps, tu sais…
— Je sais, oui, des gens comme l’oncle Jacques.
Je n’avais jamais beaucoup aimé mon oncle Jacques. C’était le benjamin de la famille, celui qui avait été le plus choyé lorsque la fortune de mes grandsparents avait commencé à s’amasser. Mais il me semblait qu’en l’occurrence, on s’efforçait de lui faire porter un peu rapidement la responsabilité de l’empressement factice de ces funérailles. Après que les cercueils furent inhumés, nous refluâmes en direction de Belcombe. Jacques venait d’arriver dans sa voiture de sport rouge. Il l’avait garée devant les grilles du cimetière, de façon qu’elle jurait un peu avec l’endroit. Dans un complet de cuir brun, il discutait intempéries.
— J’ai fait comme j’ai pu, mais les routes sont glissantes… Avec cette pluie, j’ai bien cru y passer. Où sontils enterrés ?
— Làhaut, lui désigna ma tante Claire.
— Làhaut ? répéta Jacques, comme s’il se demandait comment sa voiture de sport pourrait se frayer un chemin jusqu’au caveau. Eh bien, on peut dire qu’ils ont pignon sur rue, làhaut. Ils vont pouvoir continuer à régenter Belcombe comme ils l’ont toujours fait !
L’enterrement fut suivi d’un déjeuner funèbre. J’y retrouvai plusieurs de mes cousins que je n’avais pas vus depuis des années. C’est avec eux que j’avais fait les quatre cents coups, étant enfants. Nous organisions des parties de cachecache, de chasses à l’homme en forêt, des jeux de piste… J’étais heureux de les retrouver, et nous nous mîmes à parler de choses et d’autres, à la lueur de cette disparition. Comme si la mort avait resserré les liens entre nous. Nous avions passé des heures, je m’en souviens, à allumer des feux pardessus Belcombe pour nous faire des signaux de part et d’autre de la vallée. Nous étions en train de nous remémorer ces vertueux souvenirs lorsque mon oncle Henry vint me faire signe qu’il fallait partir, car je devais les accompagner chez le notaire. De par ma mère — morte après ma naissance —, je faisais partie de la succession directe de mes grandsparents. J’étais un héritier.
La maison du notaire se trouvait à l’autre bout de la ville, dans une ruelle pavée qui portait le nom de notre famille. Tout au long du trajet, mes oncles et tantes me rappelèrent combien maître HonoréLeduc était un vieil ami de mes grandsparents, et qu’il s’était de luimême proposé de s’occuper de la succession, « car il n’était nullement nécessaire, avaitil précisé, de prolonger inutilement ces instants douloureux ». Mais, à moi, il m’apparut, aussitôt que je le vis, que ce notaire n’était absolument pas l’homme qu’ils prétendaient, mais plutôt un homme brouillon, lunatique et distrait. La seule vue de son bureau vous le laissait supposer. Partout des dossiers, des classeurs éventrés, des vieux tableaux pleins de poussière — certains objets ayant appartenu à mes grandsparents et d’autres qui se trouvaient pêlemêle au milieu des lots, avec souvent de petites étiquettes précisant le nom de l’héritier auquel ils étaient destinés. Lorsque nous eûmes trouvé cinq chaises — dont trois étaient étiquetées —, Maître HonoréLeduc nous présenta ses plus sincères condoléances, puis il nous expliqua qu’en l’absence d’un testament officiel, notre tâche consisterait à répartir la succession en cinq parts équitables.
— J’ai fait dresser à cet effet une liste plus ou moins exhaustive des biens meubles, immeubles et fonciers que vos parents détenaient, parents qui, vous ne l’ignorez pas, étaient à la fois membres du club d’investisseurs d’AlsaceLorraine, présidents de la Ligue pour la protection des forêts et représentants honoris causa du Club de randonneurs de Belcombe.
Trois heures de discussions n’en vinrent pas à bout. Personne n’était jamais d’accord. Il suffisait que l’un des héritiers jetât son dévolu sur un objet pour qu’aussitôt l’autre le voulût. À la moindre question, Maître HonoréLeduc se redressait avec un air inquiet, comme s’il avait été pris en défaut, et s’en allait en boitillant en direction de son antichambre. Pendant un moment, on ne le voyait plus, tout juste l’entendaiton probablement discuter avec son clerc, et puis il revenait au bout d’un moment avec un vieux papier censé retranscrire les « dernières volontés » de mes grands parents. À la fin de l’aprèsmidi, nous n’avions toujours pas achevé de répartir le dixième des biens, et le notaire nous proposa de revenir le lendemain. Mais mon oncle Jacques s’y opposa.
— Je ne peux pas, affirmatil. Demain, je dois être à Zurich.
— Il faudra bien, pourtant…
— Nous n’avons qu’à tout vendre, proposa l’oncle Hilaire. C’est bien plus simple de répartir une somme d’argent que de couper des meubles en cinq, non ?
— Pas question, fit ma tante Claire. Je refuse de tout vendre parce que « monsieur » doit être à Zurich demain. Il y a certains objets qui ont une valeur… « sentimentale ».
— Dans ce cas, émit le notaire…
— Dans ce cas, abrégea Jacques, je vous laisse vous débrouiller tout seuls. Faites ce que vous voulez : étripezvous pour une commode Louis XV ou pour un paravent Mucha. Moi je ne resterai pas une journée de plus ici !
Et il s’en alla en claquant la porte. Ma tante eut un sourire, visiblement habituée à ce genre de sorties de son jeune frère.
— Ne vous inquiétez pas, ditelle. Il sera là demain.
Et en effet, le lendemain, la voiture de sport rouge était garée devant la maison du notaire, et la même bataille recommença. Qui pour une lampe Gallé, qui pour un vase Majorelle, qui pour une portion de terrain qui n’avait pas été hypothéquée… Ça ne s’arrêtait jamais, et j’avais l’impression que cela ne prendrait jamais fin. Mes cousins avaient beau m’expliquer que c’était ce qu’il y a de plus classique, à la mort d’un couple d’octogénaires fortunés, j’avais tout de même du mal à comprendre. On aurait dit des enfants… Cela faisait à peine une semaine que leurs parents étaient morts, et ils se comportaient comme s’ils n’avaient jamais existé ! J’ignore si c’est ma position de petitfils qui me procurait ce supplément de recul, mais je trouvais leur comportement bien immature. Chaque soir, tandis que nous terminions de manger, ils remettaient ça dans le salon. Je finissais généralement par m’en aller et rejoignais mes cousins dans le grenier où je leur racontais ce qui s’était passé dans la journée.
— Aujourd’hui, il (Maître HonoréLeduc) nous a ressorti de son capharnaüm un vieux brouillon de testament qu’il avait oublié et que notre grandpère aurait écrit il y a plus de vingt ans. Il y était question de sa fameuse collection de papillons.
— Celle qu’il avait promise à l’oncle Henry ?
— Précisément… Eh bien figurezvous que dans ce fameux papier — qui, en passant, ne vaut pas un clou (juridiquement parlant) —, il lègue sa collection à une association d’entomologistes francohongrois.
— Ça alors !
— Quand il a appris cela, l’oncle Henry s’est évidemment indigné. Mais tout le monde a regardé le papier et, indiscutablement, c’était l’écriture de notre grandpère.
Ce n’étaient pas du reste les seules bizarreries de ce notaire. De jour en jour, au fur et à mesure que mes oncles et tantes continuaient de s’entredéchirer, lui ne cessait de faire toutes sortes de découvertes anachroniques. Un jour, c’était une hypothèque sur un terrain qui n’avait pas été levée. Un autre, une donation que ma grandmère désirait faire au « Club des enfants de chœur de Belcombe ». Une autre fois encore, c’était un vieux brouillon de testament qu’il retrouvait inopinément, comme venu du tréfonds de ses archives, et que l’un de mes grandsparents avait mani festement griffonné de son écriture cacochyme avant de mourir. Le plus souvent, ces vieux papiers ne manquaient pas de provoquer l’indignation :
— On n’y voit rien sur ces papiers !
— C’est écrit en chinois !
— Ou en francohongrois !
Et tout le monde continuait d’en parler longuement dans la voiture. Suite à l’affaire de la collection de papillons, Henry s’était plus ou moins rallié aux arguments de Jacques.
— Ce type le fait exprès, pestaientils dans la voiture. Dire qu’il nous a déclaré ne pas vouloir « prolonger inutilement ces instants doulou reux » !… C’est plutôt le contraire qu’il est en train de faire !
— Maître HonoréLeduc fait son travail, leur objectait l’oncle Hilaire. Personne n’est mieux placé que lui pour faire respecter les dernières volontés de nos parents.
— Peutêtre, répondait Jacques en s’excitant à son volant, mais on ne va quand même pas y passer l’hiver sous prétexte que ce type ne s’y retrouve pas dans ses papiers !
Un soir, las de les entendre se disputer, je décidai de ne pas rentrer avec eux et de passer par les rues du village, où un certain nombre de chemins de traverse permettaient de revenir sans emprunter les avenues. Les jours avaient passé, nous entrions dans l’hiver et la température avait chuté bien en dessous de zéro. Comme la nuit approchait, quelques flocons de neige se mirent à tomber. Je marchais pesamment, devancé par le souffle cotonneux de mon haleine. Autour de moi, les façades et les longues avenues désertes conféraient à Belcombe un charme suranné. J’avais l’impression de marcher dans une ville du dixneuvième siècle, avec ses vieilles pierres noires, son sol immaculé et ses tourbillons de neige voltigeant dans le halo des réverbères — lorsque, à l’endroit précis où je regardais, à l’embranchement d’une petite rue, une voiture apparut.
Je reconnus instantanément celle du notaire que j’avais vue quelques minutes auparavant, devant sa maison. La direction qu’elle prit ne laissa pas de m’intriguer. Elle alla se garer juste devant le cimetière et s’arrêta, comme si elle s’apprêtait à faire une pause. Je m’attendais à la voir repartir incessamment lorsque Maître HonoréLeduc en sortit, devant les grilles, et enfila ses gants. L’étonnement que j’éprouvai de le voir ici ne fut rien en comparaison de ce qui devait suivre. Il contourna la voiture et alla ouvrir à deux autres passagers. Deux silhouettes en surgirent — deux silhouettes plutôt frêles, et courbées comme des cierges. C’étaient mes grandsparents !
Pendant quelques secondes, je me frottai les yeux, persuadé que je devais être victime d’une hallucination. J’avais trop rêvassé, je m’étais trop promené au milieu de ces vieilles pierres, dans ces ruelles, avec leur éclairage « fin de siècle », et maintenant mon imagination était en train de me jouer un mauvais tour… car mes grandsparents, ou tout du moins ceux que je supposais être eux, se dirigeaient vers les grilles du cimetière. Je les voyais marcher, bras dessus bras dessous, se retenant l’un l’autre pour éviter de glisser — comme des amants au premier jour. Je n’osais faire un geste, de peur que cette vision ne s’évanouisse. J’avais tellement peur et à la fois tellement envie que ce soient eux que je me disais que si j’osais avancer, à coup sûr, ils disparaîtraient. En même temps, dans mon esprit, toutes sortes d’hypothèses s’échafaudaient. Et si c’étaient eux ?… Je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que je n’avais pas vu leurs corps, après tout. Les cercueils avaient été scellés avant mon arrivée. Et puis, ensuite, je m’étais laissé emporter avec tout le monde dans la spirale des enchaînements, sans me poser de questions. Les obsèques, le repas, l’enterrement… Et voilà que toutes sortes de détails me revenaient en mémoire. D’abord ce notaire, Maître HonoréLeduc, qui avait insisté pour s’occuper de l’héritage. Ensuite cette façon qu’il avait eue de prendre en charge la succession, en nous ressortant chaque jour ses vieux papiers. Et puis cet empressement à passer du deuil à l’héritage…
Je n’avais toujours pas fait un geste quand je vis maître Honoré Leduc revenir à sa voiture. Mes « grandsparents » avaient dû rentrer à l’intérieur du cimetière, et il était sur le point de refermer la grille. Dans un réflexe panique, je m’adossai contre un des réverbères. Je ne sais pas pourquoi je fis cela. Il n’y a probablement pas d’endroit plus absurde pour se cacher que dans « l’ombre d’un réverbère ». J’eus d’ailleurs tout le loisir de m’en rendre compte lorsqu’en passant à ma hauteur, la voiture fit mine de ralentir. Mais elle ne s’arrêta pas, et je pus m’extraire de ma « cachette » — tandis qu’elle s’éloignait. Je m’en allai rapidement. J’avais eu si peur, à un moment, qu’elle ne s’arrête, là, devant moi, et ne me prenne en flagrant délit — ah, mais en flagrant délit de quoi, au fait ? — que je ne pensai pas à faire halte devant le cimetière. Au premier coin de rue que je trouvai, je bifurquai et, sans me retourner, me mis à courir en direction de la maison.
En arrivant, je trouvai mes cousins dans le grenier, assis au pied de la lucarne où nous nous amusions à nous faire des signaux lumineux étant enfants. Ils étaient en train de jouer aux cartes. J’étais encore sous le choc, et j’eus toutes les peines à leur rapporter ce que j’avais vu. Je m’exprimais par bribes de phrases, parfois sans queue ni tête, et mes cousins me regardaient comme si j’étais devenu fou.
— Qu’estce que tu racontes ? me disaientils. Comment peuxtu prétendre avoir vu nos grandsparents ?
— Je ne saurais l’affirmer, bien sûr, car il y a toujours le bénéfice du doute dans ce genre de cas, mais je jurerais que je les ai vus pénétrer dans le cimetière.
— Qu’estce que tu dis ? On les a enterrés la semaine dernière !
— Leurs cercueils. Ce sont leurs cercueils qu’on a enterrés. Mais qui peut prétendre qu’il a vu leurs corps ? Moi, en tout cas, je ne saurais l’affirmer. Comprenezmoi, je ne suis pas en train de vous dire qu’ils sont vivants mais… y atil quelqu’un parmi vous qui puisse me dire qu’il les a vus avant qu’on pose les scellés ?
Mes cousins, un à un, firent non de la tête.
— L’oncle Hilaire, laissa alors tomber l’un d’eux après un temps de silence. C’est lui qui s’est occupé des démarches funéraires.
Je réveillai mon oncle Hilaire au beau milieu de la nuit. Il m’accueillit, en pyjama et bonnet de nuit, sur le pas de sa porte.
— Je te prie de m’excuser, mais… j’ai fait un horrible cauchemar à propos de mes grandsparents. J’ai rêvé qu’ils étaient encore vivants. Je sais que c’est un peu délicat de te déranger pour ça à cette heureci, mais… il faut que je sache… Estce que tu étais présent au moment de la pose des scellés ?
— Non, me répondit mon oncle dans un bâillement. Personne n’avait le droit d’être présent au moment des scellés — personne en dehors des personnes assermentées, évidemment.
— Ah bon ?… Et qui étaient ces personnes ?
— Eh bien, si je me souviens, il y avait le notaire et le curé.
Lorsque je regagnai le grenier, la partie de cartes avait été interrompue et les conversations allaient bon train.
— Alors ? me demandèrent mes cousins en me voyant revenir.
— Il ne les a pas vus, répondisje. Mais le notaire et le curé, eux, se trouvaient là.
— Et alors ? me répondit l’un d’eux. Le notaire et le curé étaient de grands amis de nos grandsparents. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils se soient trouvés là.
— Ne me dites pas que ça ne vous étonne pas tout de même un petit peu ! Il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire. L’oncle Hilaire m’a raconté que seules les personnes assermentées pouvaient assister à l’apposition des scellés. Je n’ai pas pris le temps de vérifier, mais je crois que c’est faux. Tout le monde pouvait être là : il suffit pour cela qu’une simple personne assermentée soit présente. J’en déduis que le notaire et le curé ont peutêtre voulu nous écarter volontairement de cet instant et, par conséquent, aussi notre famille.
— Qu’en conclustu ?…
— Je sais que ça va vous paraître difficile à avaler, mais après ce que j’ai vu, je me dis que nous sommes peutêtre victimes d’une machination. Imaginez que cette histoire de mise en bière ne soit qu’une mascarade. Supposez que nos grandsparents n’aient jamais été inhumés — et que le curé et le notaire se soient entendus pour que personne ne s’en aperçoive…
— À quoi bon ? demanda l’un d’eux. Pourquoi auraientils fait ça ?
— J’ai pas mal réfléchi… Tout le monde savait quelle fortune colossale possédaient nos grandsparents et euxmêmes redoutaient les affrontements qui pourraient avoir lieu après leur mort. Au vu de ce qui se passe, on ne peut pas le leur retirer. Depuis presque une semaine, vos parents n’ont de cesse que de s’entredéchirer. De par ma situation de petitfils, je n’ai presque pas droit à la parole, mais cela ne m’empêche pas de sentir les choses. C’est un peu comme s’ils étaient encore vivants. Chaque fois qu’une dispute éclate, Maître HonoréLeduc s’enfuit dans son antichambre, comme par enchantement, où il discute avec je ne sais quel clerc de notaire avant de finir par revenir avec un vieux papier miraculeux qui stipule que le legs en question est pour untel ou tel. Je ne voudrais pas avoir l’air paranoïaque, mais ça sent tout de même la machination ! Et si c’étaient nos grandsparents qui se trouvaient derrière cette porte ? S’ils n’avaient jamais quitté le monde des vivants, mais écoutaient tout bien tranquillement, dans cette antichambre, pour pouvoir mieux décider ensuite et juger des héritiers ?
Plusieurs de mes cousins me regardèrent avec effarement.
— Tu délires ! finit par me dire l’une de mes cousines.
— Pourquoi auraientils inventé une chose pareille ?
— Et surtout : comment l’auraientils fait gober au policier assermenté censé se trouver là ?
Une partie seulement de mes cousins consentit à m’écouter. L’autre s’y refusa, arguant que mon idée de machination ne tenait pas debout. À supposer que nos grandsparents se soient effectivement prêtés au jeu — ce dont ils doutaient —, quel besoin auraientils eu de revenir coucher ce soir par 8° C au cimetière de Belcombe ? Je devais avouer que je n’avais pas de réponse à cette question. Plutôt que de m’entêter, je décidai de proposer à ceux qui me faisaient confiance de m’accompagner jusqu’au cimetière. Ce serait le meilleur moyen de tirer l’affaire au clair Si nous avions du nouveau, nous leur ferions des signaux du haut du cimetière (visible depuis la lucarne), comme nous le faisions autrefois, et ils pourraient nous rejoindre.
Quelquesuns acceptèrent — probablement attirés en cela par la perspective de l’expérience nocturne — et nous partîmes. L’expédition fut fastidieuse. Il avait beaucoup neigé et les rues étaient devenues blanches. J’avais emporté quelques lampes frontales, du matériel d’exploration, etc. Mais à notre arrivée, la grille du cimetière était fermée, et je fus le seul à vouloir passer pardessus. Je remontai péniblement, le long des pentes, en direction de la dernière travée du cimetière La neige avait tout recouvert. Si j’avais eu l’infime espoir, à un moment, de découvrir des traces de quoi que ce soit, il n’y en avait plus guère. Des monceaux de neige s’entassaient sur toute la longueur du trajet. Arrivé en haut, je fus contraint de me rendre à l’évidence que les marches qui descendaient au caveau, elles aussi, avaient disparu. Personne n’était venu ici depuis longtemps. Je n’avais aucune chance de les retrouver. Je fis alors un signe en direction de mes cousins, en bas, près de la grille et après que je fus redescendu, nous revînmes tristement en direction de la maison.
La nuit suivante, je dormis peu. J’avais été tellement émoustillé par cette histoire de revenants que je n’arrêtais pas d’y repenser. Je rêvais de mes grandsparents, dans différentes situations du quotidien, au travers d’images qui les mettaient en scène, en compagnie du curé et du notaire, dans une folle sarabande moqueuse. J’essayai de leur parler, de leur demander pourquoi ils faisaient cela mais, à chaque question que je leur posais, le feu autour duquel je les imaginais gagnait du terrain et les faisait se disperser en une pluie d’étincelles insolentes. Au petit matin, j’avais si mal dormi que l’idée de me rendre chez le notaire m’indisposa ; je prétextai une migraine, pour n’avoir à m’y rendre qu’après midi. Je passai la matinée à tourner et à retourner le problème, dans le salon, sous le regard torve de mes cousins qui passaient et repassaient en me raillant.
— Arrête de fantasmer ! Tu nous as déjà fait le coup lorsque ta mère est morte ! Tu voyais des fantômes partout ! Accepte qu’ils ne soient plus là.
Peutêtre mes cousins avaientils tous raison. Peutêtre avaisje été marqué à ce point par la mort de ma mère, étant enfant, qu’aucune mort ne m’était plus supportable — et surtout pas celle de mes grandsparents qui étaient, après tout, la seule proche famille qui me restait.
Après le déjeuner, je me rendis de mauvais gré chez le notaire. Je n’avais aucune envie de le voir, ni lui, ni aucun de mes oncles et tantes dans cette atroce démonstration de cannibalisme postmortem qu’ils avaient désormais pour habitude de perpétrer quotidiennement. Je ne me trompais pas. Lorsque j’arrivai, mon oncle Henry et ma tante Claire étaient en train de se chamailler pour je ne sais quel chandelier à cinq branches. Chacun d’eux avançait des arguments particulièrement bas pour faire valoir qu’il serait mieux chez lui, ou que l’un de leurs parents le lui avait promis. Je commençai à regretter d’être revenu lorsqu’une idée me traversa.
— C’est étrange, fisje en les interrompant sans préavis, mais j’ai l’impression que ma mère avait demandé à en hériter, de ce chandelier. Seraitil possible qu’il y ait trace de cela dans vos papiers ?
À cette question, Maître HonoréLeduc se leva, comme à son habitude, et opina du chef.
— Ce n’est pas impossible, en effet, fitil en se dirigeant vers son antichambre. Enfin, je veux dire : il faudrait que j’aille vérifier…
Et il se retira dans son antichambre.
— Comme si on ne perdait pas assez de temps comme ça, me fit remarquer ma tante Claire en me fusillant du regard.
Ce à quoi je ne pris bien évidemment pas la peine de répondre. Comme à chaque fois, le notaire resta un moment dans son antichambre. En mon for intérieur, je ne pouvais m’empêcher de me dire qu’il y avait peutêtre mes grandsparents derrière cette porte. Que ce n’était peutêtre pas avec son clerc qu’il discutait en ce moment, mais avec eux ! Maître HonoréLeduc finit par revenir et, après avoir refermé les deux pans de porte de son antichambre, me déclara :
— Vous aviez tout à fait raison, jeune homme. J’ai retrouvé un papier de feu votre grandmère qui stipulait que ce chandelier était destiné à votre mère. Par filiation directe, il vous revient donc de droit.
Làdessus, il me tendit un bout de papier jauni que je ne pris même pas la peine de parcourir pour m’en assurer. L’encre était encore fraîche.
En ressortant ce soirlà, je pris la direction du cimetière. Mon oncle Hilaire fut surpris de ne pas me voir les accompagner une nouvelle fois.
— Tu ne viens pas avec nous ? me demandatil, de sa voix débonnaire.
— Non, répondisje. J’ai besoin de me promener.
La neige, partout autour, avait commencé à fondre. Les rues n’étaient plus recouvertes que d’une fine pellicule de givre, le ciel était clair. Une neige très fine tombait, comme venue des étoiles. J’arrivai au cimetière un peu avant la nuit. Les grilles étant ouvertes, je montai d’un seul trait jusqu’au caveau familial. Sous les branches de buis, la neige s’était mise à former des sortes de concrétions. Sur le marbre du caveau, j’allumai une des bougies qu’en guise de quotepart du chandelier, je m’étais octroyées avant de partir. Puis je m’agenouillai. Longuement j’énumérai, en parlant à voix basse, les choses que j’aurais voulu dire à mes grandsparents avant qu’ils ne disparaissent.
Je leur parlai du sentiment injuste que j’avais d’être le seul à combattre. Ce fut alors, en contrebas, qu’un claquement de portière retentit, m’avertissant que quelqu’un venait d’arriver. Je me retournai et distinguai la voiture du notaire. Comme la dernière fois, elle s’était garée, et deux petites silhouettes en étaient sorties qui s’apprêtaient à grimper le long des flancs du cimetière. Je sentis les larmes me monter aux yeux. J’allais enfin les revoir ! Ils étaient revenus pour moi, pour me saluer une dernière fois. Je tins alors mon chandelier haut dans le ciel en direction de la vallée, et me mis à faire de grands signes, comme nous le faisions autrefois, étant enfants, lorsque nous allumions des feux pardessus Belcombe — en espérant que sur l’autre versant, dans la maison familiale des grandsparents, l’un de mes cousins au moins les apercevrait par la lucarne du grenier.