L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains
Sur le mode de la critique, de…
Sur le mode de la critique, de l'analyse littéraire ou du témoignage, cette rubrique est dédiée à un texte ou à un écrivain imaginaires.
Mon destin fut une alternance de tragique et de fabuleux. Je naquis avec une déformation de la bouche et du palais qui me priva de toute capacité de parole. De l’extérieur, rien n’y paraît. Je fus une enfant charmante et suis une femme aux traits plutôt agréables. Mais mes parents naturels, effrayés par ce bébé qui pleurait sans un cri, qui riait sans un son, m’abandonnèrent bien vite à NotreDame d’Yerres, abbaye dont Charlotte d’Angennes était l’abbesse. Cette dernière me confia à sa sœur aînée, Julie d’Angennes, devenue duchesse de Montausier, et c’est ainsi qu’âgée de cinq ans, j’intégrai la demeure de Rambouillet, en l’an 1651. J’étais attachée au service de Mademoiselle MarieJulie, fille de la duchesse. Bien que je ne fusse qu’une domestique, on m’apprit à lire, à écrire et à compter afin d’accompagner Mademoiselle dans ses études. À dix ans, nous avions ensemble déjà lu tout l’Ancien et le Nouveau Testament, et si Tallemant des Réaux, un habitué du salon de Rambouillet, qualifia Mademoiselle « d’enfant extraordinaire, qui raisonne de tout avec une pénétration extrême », j’étais, selon nos précepteurs, plus éclairée et plus vive encore que ma maîtresse. Mes réponses écrites étaient souvent attribuées à tort à Mademoiselle mais je ne m’en formalisais point, bien consciente de la chance que j’avais de recevoir une telle éducation.
J’avais pour autre mission d’apprêter la « chambre bleue », le salon de Catherine de Vivonne, Marquise de Rambouillet, grandmère de Mademoiselle MarieJulie, salon dans lequel se pressait toute personne ayant noblesse de sang et d’âme. Chaque samedi, avant l’arrivée des alcôvistes (1), je devais accommoder les fauteuils, les chaises, les tabourets et les carreaux dans l’ordre d’importance des invités, fournir les accessoires nécessaires à la bonne tenue des jeux et divertissements, et surtout emmailloter le marteau du heurtoir de la porte afin que le bruit ne troublât point la conversation. En tant que domestique, muette de surcroît, j’avais la chance de servir dans la ruelle pendant que Madame tenait salon. Cela me permit d’entendre maints beaux esprits parler arts, lettres, poésie, histoire, politique, amours et sentiments. On conversait essentiellement de sujets littéraires, telle la bonne prononciation des mots ou l'emploi de termes adéquats, on inventait des expressions nouvelles. Je n’intervenais bien sûr jamais dans les discussions ou les débats. Mais, officiant parmi ces gens, je
1 Les alcôvistes étaient les habitués des salons littéraires des Précieuses, au XVIIe siècle. Alcôves et ruelles sont des éléments caractéristiques du mouvement culturel de la préciosité.
Malheureusement, ma vie devait emprunter un autre chemin. Mademoiselle MarieJulie était à la cour du Roi Louis, mariée depuis plusieurs années déjà avec le Duc d'Uzès, lorsque Dieu rappela à lui la vieille Marquise de Rambouillet. Julie de Montausier, ma bienfaitrice, ne pouvant plus me garder à ses côtés, dût se résoudre à me céder à Madame de La Fayette, une des aristocrates fréquentant la « chambre bleue ». Vantant mes qualités de service, on lui demanda de me trouver un mari ― j’avais déjà vingtcinq ans ― qui eut pu m’apporter le réconfort d’une famille et la chaleur d’un foyer.
*
Lorsque j’arrivai à l'hôtel de Liancourt, les travaux les plus ingrats, les tâches les plus dures me furent dévolus : les corvées de bois, le vidage des seaux d’aisance, le nettoyage des sols. Il fallut peu de temps pour que je devinsse l’objet de brimades et que je fusse rejetée par toute la domesticité. J’étais « la nouvelle », et on moquait tant mon handicap que ma prove nance en me surnommant la coite, la rambouille, ou encore la bâtarde de Rambouillet. L’homme qui était devenu mon mari, lors d’un office religieux expédié à la hâte, était un palefrenier rude et violent, de trente ans mon aîné. Lors de notre première nuit, il me prit avec brutalité et s’endormit en ronflant. Il empestait l’alcool et les écuries mais ne me visitait heureusement qu’une fois par semaine afin de satisfaire ses besoins bestiaux. Aujourd’hui, de son visage, je ne me souviens que de quelques couleurs : le rouge brun de ses joues qui contrastait avec le bleu livide de ses yeux, le noir de ses ongles. Dans mes nuits de cauchemars, il se transformait en un diable affamé et m’arrachait les yeux pour les manger.
Pendant toute cette période, je n’eus accès à aucun écrit, je n’entendis aucune belle phrase. Mes oreilles et mon esprit étaient corrompus par les cris, les jurons, les insultes, les rires gras et forts, les blagues salaces, les bruits de bouches et les éructations. Hormis les communs, les pièces de la maison m’étaient interdites. Et je n’imaginais même pas qu’il put y avoir une bibliothèque dans ce monde de rustres. La nuit, lorsque je n’étais point trop épuisée par mon travail et que mon mari dormait à l’écurie, je refaisais les gestes de l’écriture avec le bras. L’obscurité du réduit qui me servait de chambre devenait un tableau noir sur lequel j’écrivais des lettres à des amants mystérieux, des madrigaux, des poèmes, parfois des chansons. Ces chimères s’évanouissaient avec le sommeil et le lendemain matin, je reprenais le dur labeur de domestique.
On m’envoya une fois nettoyer chez Madame, qui avait dû se trouver bien malade pendant la nuit, à en juger par les grimaces dégoûtées de tous les domestiques que je croisais dans les couloirs. L’état de saleté et de désordre de l’alcôve, l’odeur pestilentielle qui émanait de l’arrière du lit étaient tels qu’on eût dit que Madame se fut battue toute la nuit avec un tirepot. Dans les quelques instants de répit que lui avait laissés son estomac, elle avait probablement cherché du réconfort dans la lecture de textes de prière car je trouvai, gisant abandonnée au côté du seau d’aisance, une Bible illustrée. Je la ramassai et ne pus m’empêcher d’en parcourir un passage, ce qui eut pour effet immédiat de me faire pleurer doucement, émue de voir que je savais encore lire. C’est alors que la lingère de Madame me surprit. J’étais terrifiée par sa réaction. Qu’allaitelle dire à Madame ? Elle regarda l’ouvrage, me fixa longuement. « Ce sont des images saintes », me ditelle, parlant fort comme si j’étais sourde ou demeurée. Je secouais la tête, soumise. « Repose ça ici. Et nettoiemoi cette porcherie. Et d’abord, que feraistu avec une Bible ? Tu sais lire, peutêtre ? » Et elle partit dans un rire moqueur, bouche ouverte, laissant apparaître les chicots de ses dents.
Quelques mois passèrent. Au grand dam de mon mari, je n’étais toujours point enceinte. J’essuyais quotidiennement les moqueries des autres filles qui avaient, elles, déjà plusieurs ventrées à leur actif et une tripotée de marmots dans les jupes. Mais cette situation ne me déplaisait point car j’aurais été meurtrie de porter en moi l’engeance de cet animal. Un jour de novembre 1671, j’appris la triste nouvelle de la mort de Julie de Montausier. Ce fut une douleur atroce pour moi, comme si j’avais perdu une mère ou une marraine dont je sentais, même à distance, le regard attendri et bienveillant de mes premiers jours à Rambouillet. Pour confier ma tristesse et pour assurer Mademoiselle MarieJulie de mes pensées sincères, j’entrepris de rédiger une lettre et utilisai le nécessaire à écrire que je trouvai dans un secrétaire de la maison. C’est là que je fus surprise par une petite peste de lavandière, que j’avais déjà attrapée en train de me jeter des cailloux, qui m’avait épiée et avait prévenu les gens. On m’emmena, manu militari, auprès de Madame car il fallait faire un exemple pour cette voleuse qui n’était même pas d’ici. Bien plus que le vol du papier, de l’encre et de la plume, je m’étais rendue coupable d’un crime abominable : j’étais une domestique qui savait lire et écrire ! J’allais bientôt apprendre que ce pouvait être à la fois une chance et un grand malheur pour moi.
*
J’avais aperçu Madame de La Fayette à plusieurs reprises au salon de Rambouillet. C’était une femme élégante et bien mise, à défaut d’être belle, qui devait être mon aînée de dix ans. À l’aise en société, spirituelle et enjouée, parfois railleuse, elle était d’un abord agréable et bien que les lectures de ses textes fussent souvent suivies de remarques dithyrambiques de la part des habitués de son propre salon, les autres ne lui accordaient que des sourires empreints de civilité bienséante. On racontait aussi que son vocabulaire était très pauvre et que pour parvenir à écrire ses deux premiers ouvrages, « La Princesse de Montpensier » et « Zaïde », elle s’était fait considérablement aider par le grammairien Ménage, son ami le poète Segrais ou encore Huet, le précepteur de Louis XIV.
J’étais devant cette femme, ma maîtresse. On m’accusait de vol et on me soupçonnait de perfidie et de mensonge. La comtesse de La Fayette tenait entre ses mains ma lettre et me pria de confirmer que j’en étais bien l’auteur. Je hochai la tête, terrifiée. « Ainsi donc, ton ancienne maîtresse, Madame Julie de Montausier, t’aurait appris à lire et à écrire ? » Son regard était à la fois empli de sévérité et d’un intérêt presque scientifique pour l’animal savant qu’on lui présentait. À ses côtés, les yeux sombres, petits et enfoncés, les sourcils noirs et épais, un long nez et un gros menton, se tenait un petit homme que j’avais déjà vu aussi. Le visage grimaçant ― il était disaiton sujet à des crises de goutte très douloureuses ―, appuyé sur une canne, Monsieur de La Rochefoucauld me regardait, méprisant. Après un rapide conciliabule entre ces deux personnages, Madame ordonna d’un ton sec qu’on m’emmenât aux souterrains. Je fus enfermée dans une pièce en soussol, creusée à même la terre et dénuée de tout accessoire, qui avait dû servir autrefois à entreposer les aliments. Je restai debout, tremblante, dans l’attente de mon châtiment. Habituel lement, on coupait la main du voleur, mais c’était la justice qui prononçait ce genre de sentences. Aux servantes coupables de vol, on infligeait le plus souvent le fouet. Cette punition me serait probablement administrée par mon propre mari. Dans cet antre souterrain, antichambre de l’enfer, mon mari, le diable, avait toute sa place. Je me mis à prier Dieu, implorant sa miséricorde.
Lorsqu’on ouvrit la lourde porte de bois de ma cellule, il fallut un moment à mes yeux pour s’habituer à la lumière de l’extérieur, car j’avais été plongée dans la pénombre depuis plusieurs heures. Monsieur de La Rochefoucauld claudiqua vers moi. Il serrait dans sa main droite un fouet de cuir tressé, et dans la gauche quelques feuillets et tout le nécessaire pour écrire. Derrière lui, un domestique pénétra avec une table, une chaise, des bougies. Madame souhaitait vérifier mes qualités d’écriture et m’ordonnait de reprendre et d’améliorer le texte déjà couché sur ces feuillets. Si j’échouais dans cette tâche, on me donnerait le fouet que je méritais, mais si je travaillais avec application, on me récompenserait.
*
Le texte que j’avais devant moi était d’une maladresse incroyable. Il racontait l’histoire d’une femme encore jeune, délaissée par son mari lui préférant ses terres à la campagne. Attirée par un gentilhomme couvert de gloire, elle se demandait si elle devait céder à ses élans ou rester fidèle. Si le sujet de l’histoire était bien au goût du jour, le vocabulaire était d’une pauvreté ridicule. Certains passages totalement incompréhensibles étaient du véritable charabia. Les impropriétés, les ambiguïtés, les répétitions alourdissaient une intrigue sans grand rebondissement. Bien que travestis sous des noms d’emprunt, il eût été impossible de ne pas reconnaître, dans les personnages principaux, Madame de La Fayette et Monsieur de La Rochefoucauld. À la fin de ma lecture, je couchais sur une feuille ces quelques phrases. Pour donner une valeur littéraire à ce texte, je vais devoir faire certaines modifications. Pour cela, j’ai besoin de consulter ces livres. Suivait une liste d’ouvrages généalogiques, de récits historiques, d’études grammaticales ou de répertoires du beau langage, que j’avais autrefois compulsés dans la bibliothèque de Rambouillet. Que le géniteur de ce texte soit l’un ou l’autre de mes geôliers, j’allais à coup sûr mettre du vinaigre sur ses plaies d’amourpropre. Mon jeu était risqué mais je comptais bien me rendre indispensable à l’auteur de ces feuillets. Je fis transmettre le message par mon mari, qui semblait, à cette heure, préposé à ma captivité.
La réponse ne se fit guère attendre. Madame de La Fayette en personne vint me demander de lui narrer l’histoire que je comptais écrire, pour lui démontrer que j’étais vraiment capable de faire mieux. Mieux qu’elle ? Elle semblait vexée au plus haut point. Je lui tendis trois feuilles sur lesquelles j’avais tracé à grands traits les étapes principales de mon récit, les personnages et leurs relations. Elle se calma au fur et à mesure qu’elle lisait mes lignes. Un sourire de satisfaction traversa même son visage mais elle le masqua rapidement pour m’interroger sur mes choix littéraires. Pourquoi placer l’intrigue au milieu du siècle précédent et pas aujourd’hui ? Je notai que d’après mes souvenirs de lecture, le Roi Henri second, homme galant et bien fait, avait donné des témoignages éclatants de son attachement passionné et constant pour Diane de Poitiers, impri mant à toute la cour de France une appétence pour les intrigues amoureuses. Cette époque me paraissait donc appropriée pour faire le récit d’histoires romanesques. Les personnages n’ont pas de nom ? Pour que la petite histoire puisse sans heurt s’imbriquer dans la grande, j’avais besoin des ouvrages listés afin de choisir des noms plausibles pour des personnages inventés. Madame de La Fayette garda avec elle l’ébauche du texte, probablement pour la montrer à son acolyte, et me donna une semaine pour rédiger mon œuvre. Un peu plus tard, les bras chargés des livres que j’avais demandés, mon mari déposa un coffret avec d’autres bougies, de l’encre, des plumes de rechange, de l’eau. Je me mis au travail, bien contente de pouvoir me concentrer sur l’écriture, mais mes premières pages ne me satisfirent guère. J’étais probablement encore sous le choc de mon incarcération, l’esprit limité par les parois de terre qui m’entouraient. Mais à mesure que j’écrivais, mon imagination se déliait, je me laissais aller et les mots s’enchaînaient si facilement sur le papier que je devais modérer mes ardeurs et limiter ma production à quelques feuilles par jour. À la fin de la semaine, j’avais écrit le premier tome de « La Princesse de Clèves ».
*
Dans le salon de Madame de La Fayette se tenait la première lecture de « La Princesse de Clèves ». L’enjeu était de taille car si mon texte ne recevait que les habituels bravos de politesse, j’allais retrouver bien vite ma condition de domestique et l’application de ma punition. Sur ma requête, on m’avait enfermée dans un petit cagibi jouxtant le salon de Madame, d’où j’allais entendre la lecture et tout ce qui se dirait ensuite. Monsieur de La Rochefoucauld prit la parole et introduisit le texte en laissant planer le mystère sur l’auteur, mais précisa que ce devait être une personne de qualité. L’assemblée se tourna vers Madame de La Fayette qui acquiesça lentement et réprima un sourire faussement gêné. On s’émerveilla à la lecture de la scène de rencontre du futur mari chez le bijoutier. Le coup de foudre avec le duc de Nemours, lors du bal chez le Maréchal de Saint André, fit se pâmer les dames et les poètes. Et lorsque Madame de La Fayette annonça que ce n’était qu’une première partie et promit d’autres bonnes feuilles de « La Princesse de Clèves », certains regrettèrent qu’elle n’eut point écrit davantage, d’autres clamèrent que l’attente serait insoutenable, que la vie sans la Princesse serait comme Versailles sans soleil. Je reconnaissais les voix de certains invités. Tandis que Madame de Sévigné s’exclamait que c’était admirablement bien écrit, le Grand Condé affirma reconnaître, dans le personnage de la Princesse, une amie très chère. Dans mon petit réduit, j’exultais, touchée par les compliments, et c’était comme si j’avais été moimême dans le salon pour recevoir ces encouragements. J’étais presque heureuse lorsqu’on me ramena en bas, je me pris à aimer mon cachot, embrassant les livres, serrant mon manuscrit dans les bras. Je me remis très vite à ma table, sans attendre les admonestations de mes tortionnaires, qui se faisaient d’autant moins dures que j’avais prouvé ma valeur.
L’écriture des tomes deux et trois présenta beaucoup plus de difficultés. Je devais étoffer le récit principal par des intrigues annexes et retarder le plus possible la fin. Quotidiennement, je jouais la capricieuse, refusant de manger tel ou tel plat, commandant d’autres mets plus raffinés. La liste des livres que je prétendais indispensables à mon travail s’allongea, transformant ma cave en une petite bibliothèque. Je me fis porter divers objets hétéroclites susceptibles de m’aider dans mon écriture, tel un plan de Paris, une carte des routes de France, un chapeau et une cape, un taille plume. Je réclamais même qu’on m’apporte un bain, prétextant ne pouvoir écrire de belles choses dans un tel état de saleté, ce qui laissa mon mari bien perplexe. Toutes mes demandes étaient exaucées car la menace était toujours la même : j’arrêterais d’écrire si je n’étais point satisfaite. De temps à autre, on prenait mon manuscrit pour vérifier et recopier mon texte. Madame de La Fayette en profitait certainement pour en lire des passages à ses affidés. Mais peu m’importait. J’avais eu le temps d’écha fauder un plan pour m’enfuir, et par là même jouer un fameux tour à cette usurpatrice. Mon idée était de m’échapper sans avoir livré le dernier tome du roman, laissant ainsi Madame de La Fayette dans l’incapacité d’en lire la fin. Quand bien même son bon ami La Rochefoucauld l’eut aidé, écrite par elle, la conclusion du récit n’aurait point la même force et on la soupçonnerait bientôt d’imposture. Ma vengeance était bien construite.
*
Un élan d’orgueil et de vanité me fit pourtant retarder mon projet de fuite. Il me fallait entendre ce que l’on penserait de ma « Princesse de Clèves ». Après huit semaines, je mis un point final à mon œuvre, plutôt satisfaite du résultat. Je demandai une fois encore qu’on m’autorisât à écouter la lecture depuis le cagibi, ce qu’on m’accorda sans regimber. Dans un silence d’église, tous les habitués du salon de Madame de La Fayette l’écoutaient faire la lecture de ce qu’elle faisait passer pour son texte. On entendait de temps en temps des soupirs, des frissons, de petits cris, parfois quelques exclamations. Le public faisait corps avec les personnages et ressentait les émotions de l’héroïne. J’étais, moi aussi, dans la peau de Mademoiselle de Chartres, devenue Princesses de Clèves, vibrante d’amour retenu et refoulé pour le Duc de Nemours. Après l’écho des derniers mots prononcés, je reçus les applaudissements en plein cœur, comme s’ils m’étaient adressés : « Très agréable ! D'une délicatesse admirable ! Une parfaite imitation du monde de la cour ! Ce n’est pas un roman, c'est proprement des mémoires ! ». Madame de La Fayette minaudait, précisant que « Mémoires de la Princesse de Clèves » était, à ce qu’elle en savait, le titre original du livre, mais qu’on l'avait changé. La conversation se poursuivit sur des réflexions littéraires mais je n’entendais point, des larmes de joie coulaient sur mes joues. Ma première œuvre avait remporté un vrai succès. Je repensai avec émotion à Madame Julie, au salon de Rambouillet, à ces années d’éducation littéraire qui avaient forgé mon esprit et m’avaient donné l’habileté et la virtuosité pour écrire ce roman. Bien que cette réussite m’emplît d’une véritable jubilation, je ne perdais pas de vue le dessein de m’enfuir et de recouvrer la liberté. J’avais résolu que, dès que possible, il fallait que je misse mon entreprise à exécution.
L’occasion me fut donnée le soir même. Madame de La Fayette et Monsieur de La Rochefoucauld descendirent dans mon antre. Ils étaient accompagnés de mon mari, comme homme de main, car il n’était point du tout dans leur intention de me féliciter, comme on aurait pu s’y attendre, mais plutôt de me forcer à écrire encore. Mes geôliers étaient sûrs de leur ascendant sur moi. Ce qui allait suivre n’allait pas manquer de les surprendre. Je tenais à cet instant dans les mains deux tomes du « Grand Cyrus », le magnifique ouvrage de Monsieur et Madame de Scudéry qui avait tant ravi dans les salons. D’un geste ample, ne laissant que peu de temps à mes ennemis pour réagir, j’abattis les pesants volumes sur le pied goutteux de La Rochefoucauld qui hurla de douleur et, afin de ne point défaillir, s’agrippa à Madame de La Fayette, lui bloquant les bras alors qu’elle cherchait à m’arrêter. Les « Origines de la langue française » de Gilles Ménage, fermement assénées sur sa tête, ôtèrent à Madame toute capacité à me poursuivre. Deux adversaires étaient hors d’état de me nuire ! Il me fallait maintenant m’occuper de mon cher mari. Rapidement, je lui tendis un paquet fait avec la cape et contenant le chapeau, le coffret avec les cartes et plans de Paris et de France, le tailleplume et les vivres qui allaient me permettre de mener à bien ma fuite. Abasourdi, il me tint le colis fort galamment, ce qui eut pour effet de lui entraver les mains. J’en profitai pour lui asséner un coup de pied dans les parties intimes puis je repris le paquet. Il s’affala au sol, laissant ainsi ouvert le passage vers ma liberté. Je me vêtis de la cape, ajustai le chapeau et me faufilai dans la rue Vaugirard et les ruelles de Paris vers un autre avenir.
Après un long périple à travers la France et la Belgique, je cache désormais ma vraie identité sous le nom de Van Kleve, en Hollande. J’abandonne donc gloire et notoriété à Madame de La Fayette et garde pour moi la satisfaction d’avoir écrit une nouvelle qui fit vibrer le cœur de tant de nobles personnes.
Charge à mes descendants de faire éclater la vérité, s’ils le désirent.
Den Haag, novembre 1674