L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains

Juin 2013 · Chapitre 4 sur 15

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L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains

Cette rubrique est consacrée à un texte…

Cette rubrique est consacrée à un texte de fiction à la première personne, où le narrateur consent à dévoiler une partie sombre ou secrète de son existence.

Y en a qui s’voient comme un temple ou une maison.

Y en a qui s’voient comme un bateau.

Y en a qui s’voient comme une salle de gym, une bouteille vide, un sac à viande, une voiture…

Moi, je suis un souterrain. Un tunnel si vous voulez, mais je n’aime pas le terme, ça me fait penser à l’orphelinat. Tunnel. Poubelle. J’y suis né… Tout comme… l’apprentissage de la vie… l’apprentissage de la haine… mais j’suis mauvais élève… j’apprends pas… j’veux pas… j’crois… alors on m’a transformé… en tunnel… Ah merde ! Tunnel ! Je l’aime pas ce mot… Souterrain… souterrain… c’est bien mieux… trois syllabes… un triangle… c’est bien mieux… plus stable…

« Hé, minus ! »

J’ai huit ans. Silence dans le réfectoire. Les deux surveillants se marrent en regardant l’écran d’un portable. Je baisse la tête. Mon plateau apparaît dans ses moindres détails. Les bourgeons du brocoli percent la béchamel beige et granuleuse. La chapelure marron doré de l’escalope cristallisée par l’huile bouillante. La surface luisante et craquelée du glaçage de l’éclair au chocolat, la pâte à choux crevassée comme les doigts du jardinier. Une salade de fruits aux couleurs vives mais passées, comme des bouts de vêtements trop lavés dans une soucoupe en plastique transparent. J’ai l’impression d’être une loupe. Trois plus vieux, plus grands, plus forts que moi s’installent à ma table. Ils ont des visages d’adultes. Taillés à la tronçonneuse. Des yeux d’oiseaux, des bouches de chiens, des pinces de crabes. Je ne peux rien faire contre eux. Rien. Ils ne me prennent pas de nourriture. Mauvais jour. Pour moi. Ils m’ont adopté comme tunnel depuis un an et six jours maintenant. Quand ils ne me volent rien, c’est qu’ils ont des plans. Pour moi…

Je vous raconte ça… Aujourd’hui… Je suis un adulte... Les deux pieds enfoncés jusqu’aux chevilles dans le bitume. Je ne suis jamais arrivé à me battre, ni à détester qui que ce soit. En fait, je ne suis jamais arrivé à faire quoi que ce soit. Ceci n’est pas mon rôle. Je suis un souterrain. J’attends. J’offre un abri aux perdus, aux tristes, aux furieux. Ils s’adossent à mes parois. Soufflent. Oublient. Me font mal. Mais leurs visages apaisés remplissent mon cœur d’allégresse. Mon cœur de ciment entouré de chair grise. Mon corps posé sur le trottoir tel une statue de plâtre. Sur mes reins. Sous mes mains. Une flaque mauve. Que je lape. La langue sur le menton. Je n’ai rien accompli, rien réussi, rien tenté, pour changer ma trajectoire de vie. Un vent féroce m’en empêche, plaque mes paupières sur mes globes oculaires, plaque mes mains sur ma poitrine, pousse mes jambes en arrière, vide mes poumons de tout air. Je ne vois rien. Je ne regarde pas. Je n’avance pas. Je ne souris pas. Depuis longtemps. Depuis toujours.

Empruntez le souterrain. Venez vous cacher en moi. Arpentezmoi. L’éclat blanc du soleil ne m’a jamais compris. La duveteuse lune est bien plus maternelle. Dès que j’en ai l’occasion, je la regarde, je plonge en elle, la tête entre les bras, dans sa bouche édentée. Elle me suçote comme une pastille. Pousse des soupirs de plaisir gustatifs. Claque sa langue poreuse de satisfaction et me recrache sur terre. Verni. Inrayable. Sous sa protec tion. Gentille lune. Les lampadaires transforment les passants en ombres. Je ne regarde jamais leurs visages ; je les sens. L’haleine chaude. Les doigts hésitants. Un peu de sueur sur les pommettes. La langue en gant de crin. Ils viennent vers moi. Ils veulent se cacher. Je leur offre un répit. Momentané. Ils reviennent. La plupart…

Personne n’aime être un souterrain. Quiconque vous affirmera le contraire n’est qu’un fou ou un ignorant. Le souterrain n’a pas de sentiments. Ce n’est qu’un endroit de passage. Les gens traversent le noir, la tronche tournée vers la lumière. On ne meuble pas un souterrain. On foule son sol. On gratte les murmures. On traîne sa carcasse d’un bout à l’autre. D’un bout à l’autre. Mais on ne s’y installe pas… Être un souterrain n’est pas une vocation. Une faiblesse de l’âme, peutêtre. L’envie d’être aimé, peutêtre. L’envie de se faire du mal, aussi. D’absorber la douleur des autres. De voir les traits durs d’un visage s’affaisser. L’abandon aux plaisirs que l’on ne peut goûter mais au moins observer. Le souffle calme et profond de la satisfaction. Tâter du bout des yeux des émotions inatteignables. Utilisez donc le souterrain. Utilisezle. Dans le fond, il s’en fout de qui l’utilise. Il a juste besoin de vous pour vivre.

Les voitures devant moi, des traits métalliques aux couleurs ternes, massent la route de leurs roues de caoutchouc. Une jeune femme, brune, petite, un grand bouquet de fleurs derrière les yeux, croise mon regard. Elle marque un demitemps d’arrêt comme si elle me reconnaissait. Je baisse les yeux. Mes intestins se torsadent. La honte ? Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas éprouvée. Les mains moites. La timidité ? Je ne comprends plus vraiment ce terme. Elle est toujours là. Je le sens. Ma nuque me le dit. Elle picote. Danger ? Elle se rapproche, je le sais, j’entends le frottement de ses semelles plates dans mon dos. Le bitume m’offre sa vie. Fientes d’oiseaux verdâtres. Bulles de goudron. Disques de chewinggum. Traces d’enduit de merde de chien. Puis… une paire de ballerines bleu foncé. Je ne lève pas la tête. Je sais pas pourquoi. Je ne peux pas.

« Salut… toi… » ditelle à mon cuir chevelu.

Le néant.

Je suis tétanisé. Dans une chambre. Sa bouche sur mes côtes, mon visage dans ses mains. Elle murmure des mots que je ne peux entendre. Comme une prière à mon nombril, comme une prière au plus petit et vide des bénitiers. Dans la chambre. La lune est si pâle, un disque d’or blanc accroché au revers de la veste d’obscurité. Je regarde sa chevelure, le trait de démarcation, comme une cicatrice, divisant sa tête en deux, me fait peur, me noue l’estomac. Je me demande combien hommes l’ont vu aussi. Cette pensée. Un coup de feu dans le ventre. La douleur. Des flammes bleues lèchent la dentelle rose. Arrête ! Profite du moment... Crétin… Merde… J’y arrive pas… La paume de sa main droite sent la cannelle chimique, la gauche la viande, je crois. Avec crainte, je mets mes doigts dans ses cheveux. Ils sont désagréables au toucher, lisses et épais comme ceux d’une perruque. Elle me repousse. « M’touche pas ! » crachetelle, la bouche agressive. Effrayé, je ne bouge plus. Elle se met à mordre mon tétin et à me malaxer les fesses. « M’douche ba… » répètetelle, les dents serrées, les yeux fermés. Elle s’écarte de moi avec brusquerie, me sourit étrangement, se retourne et se plie en deux en murmurant « Attends un peu… attends un peu… ». J’admire son cul, ses cuisses, ses muscles faits de traits d’ombre, les rectangles derrière ses genoux pendant qu’elle fouille dans une pile de vêtements. Je baisse les yeux vers mon téton et observe la marque de ses dents. Une ligne noire en sort et descend jusqu’à l’aine. Elle se déplie et agite en souriant deux paires de menottes devant mon visage…

Je suis un souterrain. Aujourd’hui. Vieux. Sans tristesse. Sans réelle joie. On ne m’entretient pas. On me regarde m’effondrer. Les désespérés, les aveugles, les solitaires viennent me visiter de moins en moins souvent. On dit que je serais devenu dangereux. Instable. Imprévisible. On dit que je vais bientôt fermer, que je n’accueillerais plus personne en mon sein. Je ne m’inquiète pas. Je suis un souterrain. Je savais que cela allait arriver. L’humidité m’envahit. Me fait gonfler de l’intérieur. Je sens très mauvais. Depuis l’entrée à la sortie. De la sortie jusqu’à l’entrée. Ça pue. Je le sais. Je m’affaisse. Je me remplis d’eau, de miasmes, de vilaines couleurs, squa meux, oublié. Le souterrain se noie, ne peut plus prendre sa respiration. m’efforçais de répondre et nourrissais mentalement les conversations de mes réflexions. Le soir, je profitais des reliquats de bougie pour consigner les bons mots, les aphorismes ou les pensées qui m’étaient venus dans la ruelle. Je réussis à inventorier et décoder le langage des Précieux. Je pouvais accéder au plus vite à leurs volontés, me rendant ainsi indispensable à leurs conversations. Je fus même choisie pour sujet d’un débat philosophique, inspirant la question : « La parole estelle nécessaire pour faire naître l'amour ? ». Certaines argumentations me flattèrent, d’autres ne manquèrent point de m’offenser, mais aucune ne m’était réellement destinée. Il semblait que la plupart de ces beaux esprits, de ces âmes nobles et élevées, me considérât au mieux comme un sujet de conversation, au pire comme une pièce du mobilier. Ce fut pourtant une enfance insouciante et heureuse, toute tournée vers la beauté des mots et la pureté du langage, et si j’eus dû me plaindre de quelque chose, c’eût été de ne pas avoir de parole pour faire sonner les belles tournures ou pour conter les histoires qui m’emplissaient la tête.

Je suis un souterrain car je n’ai jamais pu m’imaginer en quelque chose d’autre. Ne plaignez pas les souterrains. Pas besoin. On se nourrit d’autres choses que vous. On n’attend rien. On attend que ça passe. La douleur. La solitude. On attend que le soleil se casse une bonne fois pour toutes. Je ne m’accroche pas. À quoi de toute façon ?

Fermons. L’entrée. Fermons. La sortie. J’embrasse la lune sur la bouche une dernière fois, ferme les deux puits lumineux et m’écroule sur moimême dans un nuage de poussière.