L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains

Juin 2013 · Chapitre 15 sur 15

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L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains

Cette nouvelle, sur le thème général du…

Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les mots proposés par les auteurs).

1 (par Philippe Sarr)

Je ne sais pas pourquoi je suis si stressée. Il est dix heures du soir (je viens de fêter mes trente ans). Derrière nous, il y a cette vitre fermée et grillagée, style art déco. Je lui avais dit, une pure provocation de ma part, que j’adorais me promener ici. Surtout la nuit. Et que ce n’était pas des fables. Comme mes tendances, d’ailleurs, à la kleptomanie. (Les parfums. Surtout les parfums !) Mais là, c’était différent. Trop de monde. Des gens. Ces gens ! Qui allaient et venaient, la gueule enfarinée, le souffle court, l’haleine parfois fétide… Leurs commentaires plus ou moins avisés.

Je m’esclaffe. Le temps de sortir mon lipstick de mon sac à main et de m’en passer une fine couche sur les lèvres, comme ça, d’un trait brusque et rapide, de la gauche vers la droite. Étonnant, d’ailleurs, cette manie. Toujours de la gauche vers la droite. La main, la gauche, en quinconce, qui gicle légèrement en remontant, en fin de course, laissant apparaître, très discrète, une marque rougeâtre qui me donne des allures de vamp canadienne.

Ce soirlà, donc, en lisant « Les Souterrains » de Kerouac, je me suis mise à vomir. J’ai regardé dehors. Je me sentais traquée. Un brin abandonnée. Je me disais, bêtement, que j’étais une fille. Une fille de ce siècle, droite dans ses pompes et qu’alors rien ne pourrait… me faire peur. J’étais décidée. J’aime bien trop vivre. Cette satanée habitude qui consistait à me considérer comme une sorte de fardeau, un objet lourd et encom brant. « Je ne suis pas un fardeau, je ne suis pas un fardeau que l’on dépose impunément dans un endroit ou un autre, bien à l’abri des regards. » J’avais mis le paquet. Sorti l’ouvreboîtes à complexes, ceux d’une fille qui savait jouer de la séduction quand il le fallait, et avec ce petit sourire énigmatique (ça excitait les mecs, ça en a même rendu certains furieux… « salope », qu’ils disaient, car pour eux j’étais, enfin ils ne savaient pas trop, se contentaient seulement, salement, j’allais dire, de supputer, la bave aux lèvres : une nana très douée en mathématiques qui jouait les…), la petite trace de rouge à lèvres en forme de virgule pointée vers le haut, qui les enrageait à un point. Mon côté « femme à la fois forte et… fragile ». Une joueuse. Une jouisseuse. (Ce qui va de pair…) Qui aimait la vie. Aimait se faire peur, aussi. Pour le fun. Parfois… souvent…

J’ai glissé une pièce. Une pièce de deux euros dans la fente… Essayant de me rappeler la première phrase des « Souterrains » de Kerouac. J’ai fermé les yeux en grand.

2 (par Antonella Fiori)

Pas un bruit. Ni même l’écho lointain d’une conversation. J’ai enlevé mes chaussures. Sous mes pieds, le bitume était encore chaud. J’ai eu envie de fuir et de courir très loin, jusqu’à nulle part. J’avais besoin de brûler, de laisser une trace d’existence, de déposer quelque chose pour aller ensuite jusqu’au bout du chemin, là où le ciel tourne comme un ventilateur qui brasse l’air chaud. Lorsque j’ai ouvert les yeux, Jack était près de moi. Il portait une chemise hawaïenne. La cigarette aux lèvres, il posait sa main sur mon épaule gauche. Son corps était beau. Son visage était beau. Ses yeux étaient beaux. Devant nous, l’entrée du souterrain était sombre. Elle sentait le velours et le prédateur. Elle sentait l’amour et le meurtre. On apercevait un escalier. Un large escalier qui descendait à un étage inférieur. Un pas. Deux pas. Trois pas. À michemin, nous nous étions arrêtés, retenant notre souffle. Puis nous avions repris notre descente. Sur le premier palier : huit chandelles disposées en cercle. Au centre du cercle, un chien tricéphale répétait sans cesse : Pourquoi n’aije disparu comme on cache un avorton de fausse couche ?

Kerouac avait laissé tomber son stylo. Son stylo dont l’encre était sèche. Il m’avait poussée du coude et chuchoté : Ce souterrain n’est pas une séance de spiritisme. Ce souterrain est un miroir ! Ma main dans la sienne, je lui disais : Qu’estce que tu as pour moi aujourd’hui ? Quelque chose de bien juteux, j’espère ! Il m’avait répondu : Je pense que oui. Il avait hoché la tête avant de continuer : L’autre jour, c’était une erreur. Je n’ai pas réfléchi. C’était une mauvaise idée... De temps en temps, il crachait le sang qui encombrait sa gorge et son palais. Il avait la nausée. Quelque chose allait mal en dedans, trop de bières et de whisky, trop d’acide et de petits joints racornis. Mais son visage était doux, de face comme de profil.

Marche après marche, nous étions arrivés dans une sorte de dancing aux tentures épaisses et à la ventilation en panne. Des relents de mauvais parfums et de gomina bon marché se mélangeaient à la fumée des ciga rettes. Sous les lumières que reflétait une boule à facettes, des hommes aux costumes poisseux et aux visages luisants de sueur dansaient avec des hôtesses. Leurs pieds bougeaient sur le plancher fendu.

3 (par Céline Mayeur)

Beurk ! J’en avais la nausée. Je sortais de mon sac à main un mouchoir pour l’imbiber de mon parfum à la violette. Tant qu’à faire je me suis complètement arrosée, les narines ainsi euthanasiées et l’esprit grisé (comme j’étais stressée ce soirlà, j’avais bu une « larme » de chartreuse avant de sortir !), je me sentais déjà mieux.

Même si les gens autour de moi, mis à part le beau Jack, vraiment beau, oh oui ! et Kerouac, l’artiste ― bah oui je fréquente du beau monde ! ―, bref, je disais même si les gens autour de moi semblaient jouasses à l’idée de se dandiner de la sorte sur une piste de danse, pour ma part il était hors de question que je m’intégrasse dans ce cercle de gens nauséabonds.

Je me demandais ce qu’il avait de spécial, ce souterrain. Kerouac avait peutêtre un peu trop picolé. Il disait qu’il lubrifiait ses neurones avec l’alcool, que ça l’aidait à écrire ses livres. Il se la jouait Rimbaud et son bateau ivre. Mais si ça se trouve il n’allait rien se passer de particulier. En fait j’étais partagée entre l’envie impérieuse d’être rassurée et l’envie encore plus forte de mettre ma vie en danger pour faire vibrer mon corps d’un pincement d’adrénaline.

Les minutes s’écoulaient au comptegouttes et la chanson de Scorpions n’en finissait pas, le DJ l’avait mise deux fois d’affilée mais personne visiblement, à part moi, ne l’avait remarqué.

Je commençais sérieusement à m’ennuyer, alors je trompais l’ennui en enroulant des mèches de cheveux auburn autour de mes doigts. Pouah ! Dans cette atmosphère chaude et humide, sûr que mon mascara avait coulé. Je plongeais derechef ma main dans mon sac pour récupérer le miroir de poche afin de constater les dégâts ; fausse alerte, j’étais proprette. Jack me proposait de m’asseoir sur ses genoux et je répondais par l’affirmative.

J’étais bien. Au fond, qu’estce qu’on s’en fichait de ce souterrain ! Le principal, je veux dire le plus tripant, c’était le contact de sa main sur la mienne. Mais il n’y avait pas que ça. Je sentais que le désir montait en lui, le sang affluait au cœur de sa hampe roidie. Je la sentais sous mes fesses. J’avais envie de rejoindre une alcôve quelque part dans ce souterrain. Un boudoir de velours capitonné avec un lit à baldaquin, l’endroit idéal pour la communion charnelle… avec Jack !

Je me délectais de la lubricité de mes pensées quand je croisais le regard insolent d’une femme vêtue comme moi. Elle avait une allure de vamp canadienne avec son rouge à lèvres. Elle était nus pieds et sentait furieusement la violette.

4 (par Wladimir Lentzy)

Ils n’en ont rien à foutre de mon souterrain. Bande de connards insensibles. Et l’autre, assise sur mes genoux, qui se trémousse en m’ap pelant Jack. Je bande. Mon souterrain me fait toujours cet effetlà. Je sens la chaleur se dégager de l’entrejambes de la fille. Je n’aime pas son visage, trop de maquillage, mascara grumeleux et rouge à lèvres violent. Elle sent la violette, à en vomir, à vouloir lui arracher les vêtements et la peau. Elle me parle, je crois… elle ne me regarde pas.

Mon souterrain. Je l’ai découvert très tôt. Trop tôt. Pas l’choix. J’ai dû m’y faufiler. Au début, je n’y passais que la tête. Juste un coup d’œil. Comme ça. En passant. Une fois tous les deux jours. En revenant de l’école, les jours où ma mère rentrait tard du travail. Mon souterrain. Timide. On ne le voyait pas du premier coup. Il fallait s’en approcher doucement, sans bruit, comme un animal. J’aimais les deux crêtes de terre rouge qui encadraient une de ses entrées. Selon mes envies. Je suivais le chemin. Ou je dévalais la pente d’une des crêtes et y laissais une trace de mon passage, trace qui disparaissait dans la semaine mais toujours un peu visible pour moi, comme les taches jaunes dues au soleil.

Mon secret.

Mon souterrain.

Son entrée.

Bordée de lèvres de pierre ourlées de lierre. Soufflant sur moi son haleine inconnue jusqu’alors. Une odeur chaude, animale, du beurre fondu, comme un plat composé de moelle épinière déposée sur une tranche de pain grillé, saupoudré de poivre et de gros sel. Une odeur qui te donne envie de manger. Une odeur de bordel. Mon corps entier n’y est rentré qu’après moult palabres, avec moimême, avec le souterrain. Mais une fois dedans… une fois dedans, j’étais à l’abri. Le monde, mon souterrain. Silencieux souterrain. La paix. Une église pour les solitaires. Le moment de prier. Le moment pour la fermer. Savourer l’écho dans ma cervelle. Les parois humides. Le silence qui t’embrasse, étouffant. L’air qui sent la pierre. L’ombre du tombeau. La sensation de mort imminente. Être dedans et voir le tunnel de lumière se rapprocher. Être dehors et entendre l’obscurité t’appeler par ton prénom…

Mon paradis.

Mais mon problème, depuis toujours, c’est les gens, les autres, la meute qui pourrit tout, avec leurs doigts sans respect, leurs yeux aveugles, leurs mauvaises manières, les bruits qu’ils font, qu’ils n’écoutent pas eux mêmes. Ils dérangent tout, tout le temps, alors moi aussi je vais les embêter, les titiller, qu’ils payent à leur tour. J’ai entendu parler d’cette p’tite fête, une p’tite mignonne, un bal, une saloperie de dancing sauvage, qui fait tousser du plâtre aux briques rouges de mon souterrain. Mais ils ne comprennent pas. Ceci est mon souterrain. J’ai emmené des grenades avec moi. Elles étaient au grand frérot. Il est mort. Le con. Ceci. Est. Mon. Souterrain.

La fille sur mes genoux se tourne vers moi et me fixe de ses grands yeux noirs. Je vacille. Son regard. Un regardalcôve. Où j’ai presque l’impression de pouvoir m’y réfugier. Une fille illisible. Superbe dans sa folie. Elle se tortille. Je sens son haleine filtrée entre les dents blanches de son sourire. Elle se penche. Elle m’embrasse...

5 (par Pascal Delamarre)

― Voilà c’est ainsi que tout se termine et que tout commence. Tout se termine pour toi ma chérie. Mais tout commence pour moi. Il est là, le plaisir. Tu peux m’appeler Jack si tu le souhaites. Pierre ou Paul feront tout aussi bien l’affaire.

Un silence.

― Ne t’agite pas : c’est inutile.

Je me penche sur le corps à présent immobilisé et l’embrasse sur le front. Puis retourne vers l’obscurité. J’ai besoin de mon matériel. Je me replace sous la lumière crue de l’ampoule : cela fait partie du jeu. Ils doivent me voir.

― Tu étais envapée. Tu as beaucoup parlé.

Elle commence à sortir du brouillard qui lui étrillait la tête : c’est le moment que je préfère en fait. Le moment où elle comprend. Elle pense émerger d’un rêve, elle plonge dans un cauchemar.

― Il y a encore quelques heures, tu vois, tu dansais, un peu plus haut dans le souterrain. Je t’avais choisi : tu étais le centre d’attraction d’ailleurs.

Je sens le regard des autres, ils sont tous là, ils m’admirent. Eux ne seraient pas capables. Alors, ils me scrutent grâce à toutes ces webcams. Je crois entendre comme un chuintement électronique.

― Ne t’agite pas, tu risques de te blesser. Tu vas être uns star ma chérie.

Je passe une main dans ses cheveux, je bande. Elle secoue la tête, voudrait se lever. Elle ne peut pas : elle est entravée. Elle voudrait hurler. Elle ne peut pas. Contre sa bouche, un bâillon.

― J’adore mes mains. On dirait des mains de chirurgien, tu ne trouves pas ?

Je sens le désir m’envahir comme une lame de fond.

― Pour moi, les chirurgiens sont des artistes. Ce que je vais te faire, dans le fond, c’est également une forme d’art.

Je commence, je les entends gronder de plaisir derrières les caméras. Je pose mes mains sur la peau blanche et nacrée de la jeune fille. Elle doit ressentir l’extase de la peur, les légers frissons, ces éruptions comme des volcans.

Son cou lisse, Ses seins délicats, son ventre plat, son nombril abrupt, ses jambes fines sont autant de paysages que je découvre. Ma main gauche plonge d’un coup dans son entrecuisses à peine ouvert.

L’intérieur est si chaud, si palpitant, rempli d’une vie qui bientôt s’éteindra.

J’aurais pu être pianiste tant mes doigts longs et fins courent dans ce corps frêle avec une dextérité sans pareil. L’habitude en somme ou le talent.

J’ai failli jouir ! Comme ça. Une pure décharge de plaisir.

Il ne faudrait pas aller trop vite.

Se calmer et attendre la fin de la tempête qui envahit mon corps. Je me sens sent si faible dans ces momentslà.

6 (par Marc Laumonier)

Un visage indien la fixait intensément.

― Madame, vous ne mettez pas assez de pièces de deux euros. Du coup, la machine déconne, le dreambookCD saute les pistes ; soit vous payer en carte, soit vous mettez plus de pièces.

Il grommela :

― Vous voulez changer ? Toujours Kerouac et les souterrains ? Et vous voulez toujours être Alene Lee ?

― Oui, Alene, ça me va ; vous savez pour ma thèse, il faut que je creuse ce livre. Après je ferai « Sur la route ».

― Vous voulez davantage de benzédrine ?

― Oui…

― Allez, c’est reparti ! dit l’Indien.

La jeune femme se rendormit illico.

Bruits stridulants. Fumées épaisses. Odeurs de marijuana. Elle vit qu’elle était assise sur les genoux de Jack. Il la désirait. Faire l’amour avec Jack Kerouac ? Pourquoi pas ? Il était censé faire jouir son personnage page 173.

À ce momentlà pourtant, elle s’entendit dire :

« Je crois que nous devrions rompre, on ne fait jamais rien ensemble. »

Cette phrase vint spontanément. Elle crut se rappeler qu’Alene Lee disait cela dans le livre. Elle sentit encore les choses s’échapper.

Le souterrain résonnait étrangement. Beaucoup de gens dansaient ; elle crut reconnaître le groupe d’heavy metal Scorpions. Quelque chose clochait. Normalement c’est du jazz qu’il y a dans « Les Souterrains ».

Elle voulut se lever, mais elle ne put. La musique devint assour dissante ; les visages se déformaient ; elle se demanda si c’était l’effet de la benzédrine. Soudain, elle vit se diriger vers eux une fille magnifique, moitié Cherokee moitié noire, comme elle, d’ailleurs elle lui ressemblait furieu sement. Elle puait la violette. Et fit demitour.

Jack lui dit :

― Je recherche la protection féminine. Mais je suis bisexuel aussi, il faut être libre, mon chou.

Il continua :

― J’aime ce souterrain, je l’avais découvert enfant, il était mon univers, ma solitude, j’ai écrit mes premiers poèmes ici ; c’est MON souterrain, mon abri maternel et tu vois maintenant je le fais partager.

La jeune femme voulut à nouveau se relever, mais à nouveau elle se sentit bloquée ; les images se brouillèrent. Elle vit Jack embrasser à pleine bouche un séduisant garçon, puis il essaya de glisser sa main entre ses jambes. Les Scorpions jouaient encore plus fort.

C’est alors que Jack prit un visage grimaçant, il sortit de ses poches des boules bizarres et les posa une à une sur la table encombrée : c’étaient des grenades !

― Regarde, pouffiasse, commençatil à dire.

Tout se brouilla encore : elle crut apercevoir un double de Jack, debout, qui chantonnait, il était habillé en chirurgien, il disait être pianiste, puis subitement il cria ces mots : « vulvectomie, vulvectomie »… Son image se multiplia brutalement et il se jeta sur elle.

La jeune femme se mit à convulser…

7 (par PierreAxel Tourmente)

La jeune femme se mit à convulser. Étendus sur les canapés rouges, les corps des danseurs morts, comme des lombrics enchevêtrés, liés dans leur pose lascive, lui avaient inspiré un intenable dégoût. Et l’odeur nauséabonde qui s’échappait des flaques d’ombre s’était emparée de son corps tout entier qui maintenant tremblait, cloué au sol. Une mousse jaunâtre jaillit aux commissures des lèvres et sa langue, violacée, claqua dans l’air putride.

Dans la cabine du DJ, un 45 tours tournait encore, tel une toupie fatiguée, d’où s’échappait la voix de Klaus Meine, le chanteur de Scorpions. Il ânonnait. Et cette voix sourde rebondissait contre les parois dégou linantes du souterrain qui ne renvoyait d’elle que les plus basses tonalités. Couchée, en transe, elle répétait inlassablement quelques mots fous, à peine audible.

― Qu’astu fait de mon rêve, Jack ? Je crois que nous devrions rompre…

Mue par un mouvement mécanique et sordide, sa tête heurtait désormais violemment le sol. Le bruit du crâne, s’ajoutant au morne refrain, semblait indiquer qu’à tout moment la cervelle, excitée par la benzédrine, allait jaillir de son enveloppe fragile.

Elle avait espéré rencontrer cet homme. Elle avait associé ses rêves d’adolescente, ses rêves de fugue, ses rêves d’Amérique aux personnages de ses romans. Et puis il y avait eu la thèse, quelques années plus tard. Ses parents décédés, elle avait rangé la vieille maison, était parvenue au sous sol, avait ouvert la porte de la cave, avait descendu, timide, les marches de béton brut et dans l’obscurité, entre les vieux vélos, les caisses de vin et les cartons, avait retrouvé la porte, le passage du souterrain où, tapie, adolescente, elle avait découvert, tout en écoutant du heavy metal, le pape de la Beat.

Et puis tout s’était emballé.

Elle émit à nouveau des mots inaudibles.

Dans un sursaut, un éclair de conscience, un remugle d’amphé tamine, l’image de son frère, qui déguisé en indien venait souvent la déranger dans la catacombe, refit surface. Tout se mélangeait à présent.

Elle se souvint aussi de cette boîte de nuit sur une route de campagne, et de l’ivresse des nuits sans sommeil. Du petit copain qu’elle surnommait Dean Moriarty. Du premier baiser.

Le paysage syncrétique fut inondé d’une lumière vive et son visage exprima la démence. Le corps émit quelques soubresauts démoniaques. Elle était en train de périr. Elle périssait. Comme la Bovary. De littérature.

Et le rêve devenu forme se figea dans la noirceur épaisse de la nuit.

8 (par Barbara Marshall)

Ton piège onirique me donne la nausée… Mon rêve s’est pétrifié dans ta prison d’étoiles... Remonter des catacombes, refaire surface après avoir inhalé les miasmes des cadavres. Les sombres repères des danseurs morts sur les canapés couleur sang ne me retiennent pas. Pas plus que toi, Jack, enlacé dans un slow érotique avec un double de toimême.

En fille paumée, j’ai cherché l’alcôve où noyer mon désir de sexe, mon espoir d’être enfin comblée. Je l’ai joué belle salope et aventurière du glauque, mais cette mascarade s’est épuisée avec mes derniers vomis sements. Évacués, le tropplein d’images floues, le bal des ombres et la rythmique incessante…

Le vide revient, forcément, et avec lui, cette sensation de crasse immonde, qui me masque la lumière. Je ne joue plus, je ne danse plus : le parfum de violette me sort par les yeux ! Satané passage dont les parois sont bardées de toiles d’araignées… Porte de l’enfer, ton cerbère se prénomme à la fois Jack et Leo.

Je me suis sentie vivante, terriblement vivante, de peur de mourir. L’éventreur ne m’aura pas, ni moi ni ma vulve, et la seule beat qui vaille est celle accélérée de mon cœur ! Les tentures lourdes aux relents de tabac froid et de hasch masquent le boudoir et son lit à baldaquin, là où le cauchemar ne recommencera pas…

Mardou me fait signe, me prend par la main. Elle se colle contre moi. Ses lèvres accueillent les miennes. Le baiser si long, si moite, se fait danse des vamps, au centre de l’arène noire. Je repousse le corps de cette femme si semblable au mien. Qu’elle demeure aux souterrains ! Dans un recoin, un bouddha, éclairé par un spot bleu, me sourit.

Je m’appelle Alene, la nouvelle prêtresse du beat, je connais la sortie vers l’azur… Faudra me suivre, Jack, sinon tu resteras avec les rats. Glissons vers l’autre tunnel, en nous éloignant de l’alcôve… C’est vrai, j’ai couru nue sur l’asphalte à en perdre haleine et pudeur, pour me sentir vivante, vibrante, offerte.

Tu m’as entraînée vers tes abysses mais je connais ton secret, et ton silence. Chassemoi vers la lueur. Je t’en prie : ton foutu souterrain va finir par nous engloutir… Viens, je t’en supplie, c’est la mort làbas. L’obscurité y mange les âmes en les offrant aux livres.

Si nous repoussions la vitre grillagée, si nous aspirions, à grandes goulées, l’air de l’aube ? Peutêtre serionsnous éblouis d’abord ? Mais après ? Après, Jack, tout serait possible, encore… Et nous jouirions comme des pantins fous au petit jour.

9 (par Barbara Albeck)

Ils sont tous autour de moi. Tous, la fille noire cherokee, le DJ, la centaine de personnes qui tout à l’heure se partageaient le dancefloor, les tabourets de bars, les canapés, jusqu’aux murs sombres des couloirs.

Tous à me regarder avec leurs pupilles dilatées par le noir, par les drogues et par la poésie d’une autre dans leurs histoires de grossièreté. Tous penchés sur moi, leurs bouches ouvertes sur un silence les unissant bien davantage que tous leurs corps à corps de danse, de sexe et de banalité. La musique aussi s’est tue. Puis le silence s’est déchiré. Tous se battent à coups de mots plus hauts que l’autre pour tâcher de me faire comprendre l’extraordinaire qui vient d’arriver.

Ainsi j’ai su qu’au beau milieu de la piste stroboscopée, je m’étais effondrée.

Au sol, j’avais soliloqué une heure entière, une histoire de lumière, de bite, de souterrain et de fuite désespérée. Mais surtout, ce qui les avait tous abasourdis, c’était ce cri qu’au terme de mon envolée j’avais poussé, ce hurlement qui avait tout dépassé jusqu’à la musique ellemême. Un cri de plaisir comme la jouissance d’un monde entier, un orgasme pour toujours, un orgasme comme jamais, voilà ce que tous sont en train de me raconter.

Tous sauf Jack.

Je le cherche dans le patchwork de visages qui déjà se déchire alors que la musique reprend possession de l’endroit, je me relève, je titube, je me faufile entre les corps, concentrée sur leurs reliefs, leurs odeurs, leurs démarches, je sillonne les lieux, traquant Jack sans jamais l’apercevoir. Je l’appelle, silence, je le supplie, silence, je le chante, silence, je le maudis, silence, alors je crie. Cette fois, personne ne m’entend. Jack n’est plus là, Jack est parti. Jack est comme ça, il ne tient pas en place et c’est l’histoire de notre vie. Il prend la route comme d’autres commencent un livre, droit devant et l’aventure à bout de nez. Et moi pendant ce temps je me fais croire que je l’oublie jusqu’à ce qu’il me revienne car il revient toujours : entre nous, c’est écrit. Jack a disparu, et comme les autres fois, j’en aguiche un autre et peu importe qui, regard feu d’artifice pour mieux dissimuler dans l’ombre le chagrin. C’est facile aujourd’hui, plusieurs hommes sont à mes trousses à cause de mon cri, un orgasme pareil qu’ils se disent, quel bon coup ce doit être au lit ! Un moustachu propose de m’offrir un verre. D’accord, je dis, mais on se tire d’ici !

10 (par Philippe Choffat)

― Écoute poupée, me propose le moustachu, si nous allions le boire à la maison, ce verre ?

Tout sauf rester une minute de plus dans cet antre. Je lui réponds :

― D’accord, d’accord. Tironsnous d’ici.

Et là je me sens mal. Bouffée de chaleur, des fourmis partout, envie de dégueuler. Je l’entends me dire :

― Eh poupée, ça va pas ? T’es toute pâlotte !

Je réponds que non, tout va bien, en fait je ne réponds rien, aucun son ne sort de ma bouche.

Il me prend par la main, m’entraîne vers la sortie. Je me laisse guider, je titube.

La vamp canadienne vêtue comme moi bouche trace rouge nous barre le chemin. Elle est avec Jack ! Ils n’ont pas l’air contents.

― Te mêle pas de ça, Jack, lui lance Moustache.

Du coin de l’œil j’aperçois un autre couple sur ma droite, une autre vamp canadienne bouche trace rouge/Jack pas contents. Les deux mêmes sur ma gauche. Je me promets de ne plus jamais boire une goutte d’alcool. Moustache bouscule les vamps/Jack qui sont en face de nous.

― Vite, cours !

Courir, il en a de belles ! Je tiens à peine debout.

Autour de nous, la foule se fait menaçante, grondante, les babines se retroussent sur des canines trop longues. Je n’arrive pas à me rappeler. Impossible de me rappeler. Où on est au juste ? Dans les Carpates ? Dans la foule, de plus en plus de femmes se transforment en vamps canadiennes bouche trace rouge, et de plus en plus de mecs en Jack ! C’est quoi ces conneries ? L’escalier ! Je suis essoufflée, pas y arriver, Moustache bous cule les vamps vampires bouche trace rouge et les Jack jaloux, c’est ça, il est jaloux ce con ! Il veut pas que je baise avec quelqu’un d’autre ! Non, c’est même pas ça ! Il veut pas que je lise quelqu’un d’autre ! Je perds une chaussure. Une autre. Je trébuche. Une vamp essaie de me mordre à l’avantbras, mais Moustache la repousse avec une torgnole, un des Jack se met à hurler à la mort, suivi aussitôt de tous les autres. La porte en haut de l’escalier. L’air frais. Je sens l’air frais ! Je m’évanouis.

― C’est bien, chez toi, je dis à Moustache.

Il est assis près du lit, en manches de chemise. Il tient une canette de bière dans sa main gauche, et il passe et repasse deux doigts de sa main droite sur sa moustache, l’air pensif. C’est vrai que c’est bien, chez lui. Enfin, c’est pas comme ça que je décorerais mon appart’, j’aime mieux plus sobre, mais dans le genre alcôve c’est pas mal. Je commence à avoir des envies, je me mets à ronronner.

― Tu sais, poupée, ça a été moins une cette fois.

― Qu’estce que tu veux dire « moins une » ?

― Je veux dire qu’une fois encore je suis arrivé à te tirer de là. Mais cette fois, il va falloir que tu arrêtes pour de bon : plus de benzédrine, plus de dreambooksCD, et surtout plus de livres de Kerouac !

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