L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains
Avant de vivre sous terre, il vivait…
Avant de vivre sous terre, il vivait dans la forêt. Comme les Enfants Perdus de Peter Pan. Pourquoi la forêt ? Parce qu’il n’y avait pas de place pour lui ailleurs. La peur d’être découvert, chassé ou mis en prison, l’avait finalement poussé à la quitter. Il ne se rappelait plus quand il avait décidé de migrer dans le souterrain. Celuici était peuplé d’une faune bigarrée, composée en partie de vraies ordures ― violeurs et meurtriers en cavale, anciens détenus incapables de se réinsérer après vingt ans de prison, extrémistes et illuminés de tous poils prêts à tuer pour leurs idées –, mais surtout de pauvres et de paumés. À trop vivre làdessous, vous perdiez vite toute notion du temps, de l’espace… et même du sens commun. Beaucoup étaient fous, sans que l’on se souvienne bien s’ils étaient là parce qu’ils étaient fous ou s’ils étaient fous parce qu’ils étaient là. Vos yeux s’habituaient très vite à l’obscurité : quand vous sortiez à l’air libre, vous étiez éblouis et presque aveugles pendant un moment. De toute manière, les habitants du souterrain ne remontaient que rarement à la surface. Au début, certains tentaient des incursions diurnes dans le monde du dessus, pour voir leur proches ou chercher du travail. Rapidement, ils compre naient que non seulement il n’y avait pas de travail pour eux dans ce mondelà, mais qu’en plus ils n’y étaient pas les bienvenus. Leur seule famille désormais était celle du monde du dessous.
La vie s’y était organisée autour de clans, à la tête desquels on trouvait naturellement les plus forts, les plus persuasifs ou les plus charismatiques ― il n’en faisait pas partie. Un œil extérieur aurait été étonné par le fait que rien ne semblait leur manquer. Ils étaient aussi bien meublés et équipés en technologie que les travailleurs précaires du monde du dessus. Et pour cause… ils faisaient leurs poubelles, récupérant vieux canapés aux ressorts distendus, commodes bancales, chaises qui auraient eu besoin d’un bon rempaillage ou ustensiles de cuisine à demi rouillés. Pour se nourrir, ils organisaient des expéditions régulières durant lesquelles ils rapportaient ce qu’ils trouvaient de comestible dans les bennes à ordures des immeubles, des restaurants et des banques alimen taires : légumes abîmés encore consommables à condition d’en couper la moitié, yaourts périmés ou entrouverts, œufs plus très frais, viande quasiment avariée mais mangeable si l’on avait l’estomac solide ― ce qui était leur cas.
Quand se propagea la rumeur d’une rafle policière en forêt, pour détruire les installations en place et arrêter les clandestins vivant sous des tentes de fortune, il prit la décision de s’en aller. Il avait erré dans les rues de la ville trois jours durant sans rien manger ni boire, dormant à peine quelques minutes sur l’un des rares bancs publics encore existants ― les autres ayant été détruits afin d’éviter que des gens comme lui ne s’y reposent. Il avait entendu parler du monde du dessous, sans être convaincu de son existence… il en trouva l’une des entrées par hasard, alors qu’à bout de force il s’apprêtait à dormir sur une bouche d’égout. Il entendit frapper de l’autre côté. Il crut rêver. Il ne rêvait pas. Une créature sortit des égouts. Ce n’était pas un monstre comme il l’avait imaginé pendant une seconde. Hormis de petits yeux de taupe, l’homme lui ressemblait comme un jumeau. Sa voix était nasillarde : « Si tu n’as pas d’endroit où dormir, viens, on a des lits dans le monde du dessous. » Harassé, il saisit la chance qui s’offrait à lui de dormir à l’abri et ― espéraitil ― en sécurité. L’homme le guida à travers des tunnels suintants et étroits qui s’enfonçaient dans l’obscurité, une lanterne chancelante à la main, jusqu’à un lit individuel avec draps et couvertures. « Dors, demain je te présenterai les autres. » Il sombra aussitôt et ne se réveilla que douze heures plus tard, affamé comme jamais. Assis dans un coin, son sauveur de la veille lui demanda s’il avait bien dormi et il acquiesça d’un sourire ― cela faisait longtemps qu’il n’avait pas souri ainsi à un être humain, à un chien peutêtre... L’homme l’emmena ensuite dans le dédale du souterrain, et il eut du mal à réaliser qu’on était le matin alors qu’il faisait si noir. Ils arrivèrent dans une vaste salle cimentée, au sol étrangement propre, devant une table où une vingtaine de personne était attablée autour du petit déjeuner. Chacun se présenta : aucun n’avait de vrais noms ou prénoms, seulement des sur noms plus ou moins infamants, pareils à des Indiens de pacotille, tels que « Puedespieds », « Gros Pif », « Oreilles en chouxfleurs », « Ronfleur », « Péteur », etc. « Et toi, c’est quoi ton nom ? » « J’ai pas de nom. » « T’in quiète, on t’en trouvera un. »
Il regretta longtemps sa forêt, l’odeur des pins après la pluie, des champignons, le bruit des feuilles sous ses pieds, les couleurs de la mousse, des branches, l’aspérité des troncs. Dans le monde du dessous, son monde désormais, ça sentait la cave et les corps mal lavés. Il n’avait nul autre endroit où aller, alors il s’habitua ― on s’habitue à tout. Il vécut presque un an de la sorte, intégré au groupe sous le nom de « Grosse Tête » depuis qu’il avait évoqué le film « Stalker » de Tarkovski. Pour occuper ses journées, il jouait aux cartes avec les autres, lisaient des livres trouvés dans les poubelles ou les jardins publics, écrivait son journal sur du vieux papier de récupération, coupé à bonnes dimensions puis relié avec de la ficelle.
Quand la maladie frappa, il fut le premier touché. Certains dirent que c’était parce qu’il était le dernier arrivé et que son organisme n’avait pas eu le temps de s’adapter à son nouvel environnement. D’autres affirmèrent qu’il était peutêtre déjà malade en arrivant, ou qu’il avait amené ici la maladie du monde du dessus, avec sa manie de se promener dans les parcs et d’observer les gens normaux qui lui rappelaient sa vie d’avant. Il perdit d’abord ses cheveux, par poignées entières, puis ses poils, tous ses poils ; ensuite ses dents de déchaussèrent et ses ongles tombèrent. Il maigrissait à vue d’œil. Il mourut par une aprèsmidi d’été ensoleillée, sans même savoir quel temps il faisait dehors. Il quitta ce monde avec l’odeur enveloppante de la forêt et l’image du visage anguleux de sa mère.
Après sa mort, le reste du monde du dessous fut atteint à son tour. Un par un, ces hommes dont personne ne soupçonnait l’existence disparurent dans la noirceur du souterrain. C’est ainsi qu’en quelques jours le peuple du monde du dessous s’éteignit dans l’indifférence générale. Le journal de « Grosse Tête », retrouvé par des employés de la voirie près d’une bouche d’égout, est la seule preuve à ce jour que ce peuple ait jamais existé. Il est entreposé depuis des années dans une enveloppe de papier kraft portant le sigle « KP6053 », quelque part au soussol d’un bâtiment municipal où personne ne va plus.