L’Ampoule n°8 - Alcôves et Souterrains
Un soir, le téléphone a sonné chez moi.
Une voix : « Il est pas r’ssorti, faudrait qu’tu viennes. »
Sur la route. Je tape plusieurs fois de mon poing sur le tableau de bord, d’une colère vaine et sans adresse. Je cogne encore et encore, à me faire mal. Ça devait arriver un jour. On lui a dit pourtant. Dit et redit. Mais cette fois, ça y est, c’est lui.
Francilienne, A6, A10, Clermont, suivre Orléans.
Dans la nuit noire nouée des phares des bandes blanches, de la pluie, mes mains arrimées au volant, des bandes blanches, pas même la radio, pluie, colère, des bandes blanches, des phares, mes mâchoires hurlent, des bandes blanches, voyants aveugles, ma nuque est raide, des phares, des bandes blanches. Une vraie maladie, une obsession, je crois qu’il n’y a pas d’autres mots. Toujours vouloir aller sous terre, comme ça. Il y aura tout sacrifié. Son mariage, la famille qu’il s’était construite péniblement. Et peutêtre sa vie. Mais pourquoi ? Dans le noir des phares, des bandes blanches, des bandes blanches. Des bandes blanches.
Ticket.
Ça ne lui a pas suffi tous ces drames ?
La première fois, c’était dans le fond de notre jardin, des dizaines de kilomètres de galeries abandonnées des hommes. Une carrière, sa carrière. Un jour que nous étions partis en vacances, des gamins s’y étaient perdus. Pour de vrai. Ils avaient été retrouvés deux semaines plus tard. Deux cadavres et un presque zombie. Je les connaissais, les deux qui sont morts. Deux grands de mon école, deux frères, et le troisième un cousin venu pour les vacances. Dans le noir absolu, une chute et deux agonies. « Terminé », a dit le maire à mon père quand nous sommes rentrés. « On ferme ! Trop dangereux, on rebouche tout. On ne veut plus que nos jeunes aillent là dedans. » Mes parents ne m’avaient rien dit des circonstances, rien. Mais j’ai su. Des choses horribles ont circulé dans la cour de récré.
La fois d’après, c’était dans les médias. Une histoire d’enfant tombé dans un puits très étroit quelque part en Italie. On lui descendait des cordes, on creusait un puits parallèle plus large, on avait même fait venir un jockey pour sa petite taille. Et puis il y en a eu d’autres encore, écrasés par des rochers, ou qui avaient creusé avec leurs mains pendant des jours et qu’on avait retrouvés des années après. Tous ces accidents sous la terre ont longtemps peuplé mes nuits d’enfant. Et lui a continué.
Péage.
Comment on respire dans le noir de la terre ?
Après la condamnation de la carrière, ça s’était mal passé à la mai son. D’ailleurs je crois que depuis toujours mes parents ne s’entendaient plus. Alors mon père est parti dans le sud, recommencer sa vie. Un jour il est venu me chercher. C’était pendant les grandes vacances. Je me souviens avoir beaucoup pleuré. J’avais douze ans, très peur de lui, et encore plus du noir sous la terre. Je lui ai dit non, sans oser le regarder, et il est reparti chez lui par le premier train, seul. J’ai été soulagé juste après. Mais je ne l’ai pas revu de longtemps. Estce qu’on se rend compte quand on a douze ans ?
Je gueule pour moi, tout seul encore, sur cette route. Dans la nuit. Terminé, c’est français pourtant ! Surgissant de derrière moi, une lumière blanche et terrible s’abat sur ma colère qui se rétracte comme une bête dans la nuit. La lumière m’a doublé et s’est enfuie, rouge et brillante.
Maintenant ça va mieux. Parce qu’une colère ça ne peut pas durer des heures, comme ça, dans la répétition des phares et des bandes blanches. Sans mon père à engueuler. Mais je sens que tout est encore là. Comme à côté de moi, sur le siège. Ma main me lance.
Péage.
Après Clermont suivre Millau.
J’espère qu’il va ressortir. C’est peutêtre déjà fait ?
En arrivant au petit matin dans ce village de l’Aveyron, je vois des spéléos, des pompiers et des gendarmes. Je comprends que non. En arrêtant le moteur, j’ai la sensation que mes tympans sont restés quelque part sur la route et qu’on m’appuie très fort sur le bas du front, derrière les yeux, comme après une apnée ratée.
Jacky, l’ancien mineur qui partage avec mon père le sourire des excavés, se met à tout me raconter avec son accent de picard pressé, affamé de ses propres mots comme Cronos de ses enfants. Il me dit leur marche d’approche, l’entaille dans la roche, la petite mare d’eau claire, mon père arrivé le premier, les deux autres peinant à reprendre leur souffle avec toutes leurs bouteilles de plongée sur le dos, mon père faisant le tour, hissé sur la pointe des pieds, à la recherche du passage. Premier à l’eau, il s’est posé sur le fond, s’est approché de l’étroiture. Il a dû s’aplatir pour passer les bras, puis la tête, et expirer de son mieux pour engager la poitrine. Ses bulles ont disparu. Il était passé.
Depuis, il n’est pas ressorti.
Je gueule :
― Qu’estce que vous foutiez làdedans ? Vous avez rien d’autre à foutre, sans déconner ! Y a les pompiers cette fois, vous avez gagné, bravo !
D’un seul coup la tête me tourne, j’ai des étoiles dans les yeux, je crois tomber. Jacky me rattrape.
― Va t’reposer, répondil doucement. Va t’reposer que j’te dis ! Ça sert à rien d’être lo. To roulé toute el’ nuit, faut qu’tu sois en form’ pour quin ils vont el’sortir. Tiens, prends c’te clé, c’est not’ mobilhome au camping qu’ t’arrives d’en haut. J’t’âppelle si i’s’passe quê’que chose. Tu t’sers dins el’frigo ! me lance til en me poussant dans ma voiture.
Au premier virage, je m’effondre sur mon volant en pleurant.
Dans le mobilhome, je m’allonge sur le lit de mon père, parmi ses affaires et cette odeur doucement poivrée de mon enfance. Je connaissais bien l’esprit du Spéléo Secours Français. Ils chercheraient tant qu’ils ne l’auraient pas trouvé. Ma main me lance.
Il y a cet œil. Immobile et rouge. Énorme. J’ai l’impression d’être dans une grande pièce vide de meubles, blanche du sol au plafond, je sais qu’il y a une porte mais je ne la vois pas. Tout serait bien s’il n’y avait pas un lapin autour de cet œil, un lapin énorme et tout blanc, encore plus que la pièce, un lapin qui doit peser dans les cinq cents kilos, un lapin qui aurait pu être beau s’il n’était pas inquiétant, s’il n’envahissait pas tout l’espace devant moi, s’il ne me fixait pas comme ça, sans bouger, avec ses grands yeux rouges sans pupilles, il me regarde, c’est sûr, il ne regarde que moi, et que pense til ? pensetil seulement ? mais s’il ne pense pas c’est encore plus inquiétant, il est peutêtre capable de tout, et voilà que quelque chose se met à se déformer dans ce lapin énorme et tout autour de lui, comme une image qu’on tord et tout ça me donne la trouille, j’ai envie de m’enfouir, mais lui est toujours là, sorti de son terrier, gigantesque, devant moi, à me fixer, sans arrêt, sans un signe, peutêtre va til se décider à bouger, je saurais quelque chose de lui, de ses intentions, s’il en a, je pourrais réagir, courir, faire face, mais décidément non, il ne bouge pas.
Je sursaute. Franc soleil d’aprèsmidi. Pas d’appel. Je fonce.
Dès mon arrivée, je sens de la fébrilité. Pas de nouvelles de mon père, mais une information quand même, la décrue a commencé.
À mon tour, j’emprunte le chemin escarpé qui mène jusqu’au bord de ce trou du plus vite que je peux, et arrivé en haut, essoufflé, je vois la mare, je me hisse sur la pointe des pieds pour voir ce fameux passage. Seulement après je vois le cordon, et derrière les plongeurs, avec leurs bouteilles soigneusement alignées sur une bâche, et puis trois gars autour d’un émetteur.
Les plongeurs du Spéléo Secours Français sont entrés, un par un, par cette étroiture d’où s’échappait comme de la boue. Je suis redescendu vers la mairie très inquiet. Et le moment est arrivé où l’on a su.
Sur la place du village, parmi les spéléos, une voix forte, soudaine, puis d’autres voix qui se mêlent suivies d’un profond silence, et la même voix forte, à nouveau, qui demande de répéter.
« Il est vivant, vivant ! »
Ils l’ont retrouvé, réfugié dans une cloche à peine plus grande que lui, pris entre céphalées et somnolences, et l’ont extirpé de force.
J’ai pu voir son visage blanc, barbu et souillé de boue après presque deux jours sous la terre.
*
« Vous êtes de la famille ? » Épuisement et intoxication au C0 , me 2 dit l’interne. Rien dont on ne se remet pas. « Mais s’il vous plaît, ne restez pas trop longtemps. » Du coup, j’hésite. Dans le contrejour de cette fin d’aprèsmidi, j’ouvre la porte, sur une maigre silhouette recouverte d’un drap blanc. Un gisant.
Mais voilà que le gisant s’anime, ferme la bouche et bascule la tête dans un soubresaut du monitoring. C’est bien mon père. La main encore sur la poignée, la gorge me serre soudain. Il me paraît si seul dans son sommeil.
Mon regard s’affaisse, tombe sur mes pieds, puis reprend courage et remonte vers lui dans ce lit à grands barreaux chromés, avec ce suspensoir qui me fait penser à celui d’un enfant malade.
Le contrejour s’estompe. L’instant n’a pas été long. Il faut que je sorte, que je referme la porte aussi doucement que je l’ai ouverte et que je retourne dans la pénombre du couloir. Quelque chose se tord en moi, il y a du trop qui m’oppresse et me fait demander de l’air à grandes goulées.
Dans le couloir, je frotte ma main. Une odeur rance et puissante d’antiseptique monte du linoléum gris pour venir me brûler le pharynx. Sur la route, j’avais envisagé ça. Mon père sur son lit de mort. Et l’esthétique de la scène.
La petite cafétéria de l’hôpital me fait penser à une église où quelques fidèles se sont émiettés dans un recueillement solitaire, la tête penchée vers leurs plateaux, leurs pensées tournées vers l’audessus et les malades qui s’étagent. Tout me paraît suspendu, les voix, les gestes, les boules lumineuses qui descendent d’un plafond très lointain. Le silence patrouille.
Du bout de ma cuillère, j’émascule une part de flan jaune et bien compact que j’arrose de coca, tout en triturant mes remords mêlés de honte. La pâtisserie est paraîtil une science exacte. Les mêmes ingrédients conjugués aux mêmes procédés produisent toujours le même résultat.
Je crois que je ne comprendrais jamais son obsession à aller sous la terre.
Je me souviens bien de son empressement, de sa hâte à mettre ses caoutchoucs et à prendre sa pile pour y aller, « làd’dans ». Presque une fièvre d’orpailleur à se faufiler par cette ouverture mal rebouchée du fond du jardin, le soir, après le travail, avant de revenir, parfois longtemps après que je sois couché. Ouverture qui m’était interdite, entrée sombre découpée dans la roche claire, porte découpée dans la falaise, lourde, lourde paroi de métal, cadenassée. Centimètres d’interdit.
Orpailleur, mon père ?
Moi, il m’appelait son petit prince. Dans les lettres qu’il m’envoyait, même les courtes. Au téléphone aussi, les quelques fois où il m’a appelé.
Le maire lui a dit non, vous n’y retournez pas dans cette carrière, on rebouche. Ma mère lui a dit non, tu ne reviens plus à la maison. Et moi je lui ai dit non.
J’ouvre la porte à nouveau. Qu’estce qu’on va bien pouvoir se dire ?
En fait c’est lui qui m’a parlé, longuement. Je l’ai écouté, comme si j’étais redevenu un petit garçon. Il m’a parlé de sa carrière, comment ils l’avaient étouffée à petit feu, avec du remblai, du béton et des parpaings à toutes les entrées répertoriées de la commune. Et de son fils qu’il avait vu prendre un chemin différent du sien, tellement différent.
En même temps qu’il me parlait m’est revenu un souvenir très fort. Le souvenir du grenier de mes grandsparents dans cette vieille bâtisse de la Drôme. Un grenier immense. Il y avait cette longue corde qui montait jusqu’à la poutre faîtière, et puis cette partie du toit emportée par un obus pendant la guerre et remplacée par une verrière qui lui donnait une luminosité rassurante. Il y avait cette caisse de bois avec la mention « EX PLOSIFS » en gros et qui nous avait tant fait peur. Il y avait ce vieux som mier devenu trampoline, et des objets étranges, inconnus, et puis tous ces interdits : de toucher, de grimper, de marcher sur la partie du plancher en plexiglas là où l’obus avait terminé sa course. On en rêvait entre les vacances, de ce grenier, on y jouait à cachecache dans nos têtes toute l’année, on montait des expéditions au trésor. À plusieurs mètres audessus du sol, il y avait cette ouverture improbable. Un chambranle sans porte ni escalier, haut perché dans un mur, donnant sur le sombre d’une pièce in connue.
― Y a quoi làhaut ?
― Rien !
― Y a rien ?
― Non, et en plus c’est dangereux, on ne peut marcher que sur les poutres, nous répondaiton invariablement.
Non, il n’y avait pas rien, nous on en était sûr ! Il y avait forcément quelque chose làhaut, un secret, un trésor, un fantôme peutêtre mais quelque chose.
On promettait :
― On sera sages, on marchera bien sur les poutres !
― Non.
Peu de temps avant que mes parents ne se séparent, j’étais monté dans le grenier. Une grande échelle en bois donnait en plein sur cette absence de porte. Mon père était monté làhaut. Sans réfléchir, j’ai gravi un barreau, puis deux, puis trois, jamais je n’étais monté aussi haut. Je me suis arrêté au quatrième, fébrile. Je n’ai pas le droit, mais je veux y aller, je ferai bien attention, promis, je marcherai sur les poutres, alors j’appelle : « Papa ! », pour être sûr qu’il m’autorise, pour qu’il me réponde un « Je suis là » qui aura valeur d’autorisation, mais pas de réponse, alors je monte quand même, c’est bon, j’ai demandé l’autorisation, j’ai le droit, ce n’est pas de ma faute si on ne me répond pas, et là je le vois passer sa tête à travers l’ouverture.
Il me stoppe d’un « Je descends » qui me glace le dos.
J’insiste :
― Y a quoi làhaut ?
Il ne relève pas et amorce sa descente en me tournant le dos. J’ai eu le temps de voir sur son visage l’expression de quelqu’un pris en faute.
Sur son lit d’hôpital, mon père s’est arrêté de parler. Je suis pris d’une émotion. Il vient de se passer quelque chose. Je crois que j’ai compris. Pour sa carrière du fond du jardin. Pour ce monde mystérieux de sous la terre. Son obsession pour le caché qu’il peut pointer du doigt en disant : « Là, il y a quelque chose, ça continue ». Son or à lui.
Je comprends aussi ces regards que j’ai portés pendant trente ans comme un réflexe tout en haut de la maison où mes grandsparents ne sont plus, juste en dessous du toit, sur ce pan de mur derrière lequel se niche cette pièce à jamais mystérieuse. J’ai compris.
J’ai un temps habité une maison étrange qui tenait de l’under ground. Une maison intestinale. Elle s’élevait sur trois étages, dont un seul donnait sur la rue. Les deux autres s’enfonçaient dans le secret qu’une ville sait conserver à jamais. Cette maison était tenue par une sorte de gouvernante qui avait été choisie pour sa laideur. Oui, avec celleci, m’avait dit la maîtresse du lieu, le risque vous semblera plus court, infime, à moins que vous ne vous enfermiez tous les deux dans le noir comme Héliogabale enfermait ses amis avec de vieilles Éthiopiennes dans des chambres obscures, leur disant que c’était des femmes d’une extrême beauté, et que vous laissiez galoper votre imagination…
Elle était vêtue d’un grand tablier bleu et d’une blouse à carreaux qui descendait à la lisière de ses chaussettes montantes, des chaussettes en nylon qui baguaient ses grosses jambes à la hauteur des creux poplités. Ces creux, pour un œil longuement exercé, pouvaient se donner comme ces fameux trous d’Archipenko, trous d’espace circulant entre des formes géométriques croisées. On pouvait également songer à Tatline et à ses reliefs angulaires par lesquels ces mêmes trous d’espace, poussés à s’intégrer à l’ensemble de la construction, rendent le Vide interchangeable avec le Plein. Pour le reste, ma mémoire l’a oublié. Je me souviens seulement qu’elle inquiétait les enfants et les animaux quand elle quittait la maison pour la rue.
Deux autres créatures habitaient avec moi, l’une s’appelait Vesnine et l’autre Popova. Deux chats que la maîtresse du lieu m’avait présentés d’un air entendu, alors que j’étais aussi embarrassé qu’un voyageur est surpris devant Moscou quand il découvre les maisons basses cachées dans une ondulation du sol, tandis que les flèches aériennes des clochers, des palais et des vieux couvents s’élèvent comme des mâts planant dans le ciel. Oui ? Pankratev ? Protopopov ? Pesehonov ? Plekhanov ? Vassiliev ? Veline ? Vyrouboua ? Vinnitchenko ? Mais pas de Vesnine ni de Popova qui était tout noir, noir sur fond noir, les yeux verts, tandis que Vesnine, chat siamois, avait les oreilles, le masque, les bottes et la queue couleur cacahuète grillée, l’empêchant de prétendre au ton blanc sur fond blanc, signal d’une évolution à partir du rien libéré.
Ces deux chats étaient curieux de mon existence, mais comme souvent le sont les chats, curieux avec une infinie distance. J’avais même la désagréable impression qu’ils me regardaient comme si j’étais un raisin aigre ou un poisson malade le ventre en l’air. Impression qui s’accentuait quand je descendais au tepidarium prendre mon bain quotidien. Là, ils évaluaient ma nudité, le sourcil froncé, affichant leur dédain en me montrant non pas comme ils me considéraient, mais combien ils me considéraient. Leur façon de voir me rappelait ce que Matisse disait d’un kilo de vert, qu’il était plus vert qu’un demikilo… Ainsi j’étais d’autant plus nu, et à leurs yeux et aux miens qui me regardaient dans la glace en grinçant des dents.
Après mon bain, je descendais au deuxième soussol qui n’était composé que d’une pièce, où j’attendais assis en grillant des cigarettes dont les fumées faisaient un grand nuage audessus de ma tête, un grand nuage blanc comme un ciel de peinture masque l’irreprésentable infini en même temps qu’il le désigne : j’attendais que la maîtresse du lieu apparaisse seulement vêtue de ses chaussures comme elle me l’avait promis lors de mon emménagement. J’étais là, soufflant mes cigarettes d’ennui, parfois emporté vers le sentiment océanique de l’infini (échafaudage de mon imagination et de la fumée mêlées) mais dont l’improbabilité donnait aux dieux du logis l’occasion de se délecter de mon attente qui, les jours passant, semblait aussi vaine que moi qui m’engluais peu à peu. Et plus les jours passaient, et plus je descendais dans ce que Spinoza appelle les actions négatives, comme celles de massacrer Popova et Vesnine dont je ne supportais plus l’ironie.
Et puis, un jour, un matin, une nuit, qui sait ?, au faîte de mon ciel d’égout, gratté d’escarres et de fosses d’aisance qui peuplaient maintenant mon corps et mon esprit, je passais enfin dans l’autre monde, là où l’on rencontre sa vérité, sa propre vérité intime. Le noir se fit, et mes nuages de fumée noire me portèrent vers ce qui m’attendait…
Il s'agit dans cette rubrique de construire une nouvelle sur le thème de l'uchronie, inscrite au sein d'un univers possible à partir d'un point de divergence quelconque dans l'Histoire.
« Ah ! mon pauvre Flaubert ! voilà autour de ton cadavre des machines et
des documents humains dont tu aurais pu faire un roman provincial. »
Goncourt, Journal, 1880
Il est arrivé un matin. Je me souviens, c’était un mardi, un mardi matin. Il a tapé à la porte plusieurs fois. Je me souviens, c’était un mardi, parce que le mardi je bosse pas. Je me souviens même très bien : j’étais en train de boire un café et de fumer un joint en contemplant derrière la croisée un petit moineau qui picorait les miettes de pain que je lui avais laissées, parce que le mardi sur la terrasse je laisse des miettes de pain. J’ai le temps. Je bosse pas.
Ça m’a fait drôle… je veux dire… c’est pas tous les jours.
D’abord, quand j’ai ouvert, c’est son accoutrement qui m’a surpris. Le bonhomme, caché derrière une énorme moustache en guidon renversé, portait une ample redingote en poil de castor sous laquelle était ajusté un petit gilet de serge noir, ceint au col par une cravate nouée. J’avais jamais vu un truc pareil !
Une chaînette pendait du gousset, aiguillant le regard vers un pantalon en lin blanc dont les plis et les ourlets, finement travaillés, descendaient, rectilignes, sur une paire de bottes vernies. J’ai halluciné !
― Bonjour monsieur, avançaije alors, en lui tendant ma main timide.
― Bonjour, s’inclina le visiteur en me tendant sa main gantée, je me présente… c’estàdire (la voix tremblait sous le poil de la moustache peignée), c’est difficile… moimême, voyez vous… je ne comprends pas… enfin oui, je comprends… mais c’estàdire, comment me suisje retrouvé là ? Ça, je ne comprends pas. J’étais en train d’écrire à Bouilhet (1), voyez vous… disons… voilà… je m’appelle Gustave Flaubert !
Deux lymphatiques paupières, surmontées par deux sourcils sincères couvrant deux petits yeux bavards, avaient accompagné la voix
1 Louis Bouilhet (18221869), poète et dramaturge français, ami et condisciple de Flaubert.
pour l’infléchir ; quelque chose qui disait un passé perdu dans ce visage : deux tabagiques bajoues, un front révolu et luisant, un visage replet, deux touffes de cheveux cirées. La touche, anachronique, presque aristocratique, forçait l’attention.
― Je suis monté dans la voiture après avoir dit au revoir à cette pauvre vieille mère, et alors je ne sais pas ! La voiture était tirée par une rosse et la rosse s’est emballée ! À la maison, le Crocodile (2) venait de m’écrire et je m’apprêtais à rejoindre Du Camp (3) à Paris… et le paysage, s’est emballé au niveau de Vernon ! et alors bientôt Paris ne fut plus Paris, mais d’immenses colonnes de voitures sur d’immenses laisses de bitume sous d’immenses bâtisses et… de partout… alors de partout, des bruits ignobles… des orages ignobles… des ouragans de bruits énormes… comme mille locomotives dans le port du Havre !
Il s’échauffait à mesure sur le pas de ma porte, comme si une attaque de nerfs à nouveau lui venait. Morcelé, le propos paraissait pourtant cohérent. Je l’invitais à entrer. Le séjour sentait la marijuana. L’épileptique eut un mouvement de narine, épongea son interminable front, et, sans perdre de temps, essoufflé, posa ses grosses fesses sur une chaise.
― La voiture s’est arrêtée à deux pas et j’ai frappé à votre porte, monsieur… et le cocher n’était plus là… il n’y avait plus que la rosse paissant… et la diligence, mon bon monsieur… dans la forêt… je me présente… Gustave Flaubert… je veux rentrer chez moi ! Impérati vement !… je veux rentrer mon bon monsieur, en Normandie, chez moi !… je veux revoir ma mère…
À ces mots, le cendrier toussa et libéra un rot de fumée. Un rai de soleil amplifia son rayon. Le nuage, rond d’abord, oblong aussitôt, s’irisa et s’immobilisa un instant. Derrière la gaze opaque, l’hommeplume avait saisi sa lourde tête à demi effarée.
― …et ma bonne vieille qui a toute la maisonnée à s’occuper… le personnel, voyezvous ! repritil aussitôt. Et cette bonne Caro qui doit me chercher maintenant… et le bouquin, voyezvous, le bouquin !... L’ennui, c’est que vous ne pouvez rien faire. C’est cela qui est embêtant, monsieur. J’ai maudit mon siècle et je suis puni, c’est cela qui est embêtant !
Derrière la vitre du poêle, une flamme achevait une bûche, la suçait, avide, avait ôté l’écorce, l’avait déshabillée ; et, désormais, s’attaquait vorace à l’os du bois veineux. L’ombre massive du Normand faseyait avec la flamme, tandis que dehors, farouche, l’oiseau plantait son bec nerveux dans la mie rassie.
― Il faut que je vous dise… un secret… un secret d’alcôve, monsieur… c’estàdire que je vous avoue…
2 Surnom donné à Victor Hugo par Gustave Flaubert et Louise Colet. 3 Maxime Du Camp (18221894), écrivain et voyageur français, ami de jeunesse de Flaubert.
Le soleil diminua de force dans le ciel bleu. Les yeux du géant s’y cramponnèrent un instant puis revinrent sans me fixer. Porté par le vent d’est, le mugissement douloureux d’une autoroute lointaine se mêlait au ronronnement disgracieux du frigidaire. C’était une plainte continue. Un bruit sourd, syncrétique et suspect. C’était la plainte d’une époque habituée au raffut.
― L’institutrice… Juliet Herbert… j’avais promis… mais ça n’a pas été facile, vous comprenez… ça ne se faisait pas alors… maman aurait eu trop de chagrin…
Je l’écoutais s’épancher, silencieux.
Le viking, blessé par la pesanteur du secret, avait perdu son éloquence, son ordinaire jovialité.
― Il a fallu choisir, monsieur. L’œuvre ou l’enfant…
Ses pensées, comme l’étoupe, formaient une pelote d’où s’extir paient quelques mots, à peine audibles. L’animal ânonnait.
― L’impérieuse tranquillité… l’impérieuse tranquillité nécessaire à l’œuvre…
Désormais, il n’était pas difficile d’y voir clair. Gustave Flaubert entretenait depuis deux ans une relation avec une gouvernante anglaise employée à Croisset, Juliet Herbert. Cette dernière, suffisamment instruite, était aussi la préceptrice de Caroline, sa nièce. Le tonton, dépistant chez la jeune femme de véritables qualités littéraires, avait traduit avec elle « Le Prisonnier de Chillon » de Byron. Il était même question de traduire « la Bovary », encore inachevée, lorsque Juliet était tombée enceinte.
« L’horloge de l’église sonna deux heures. On entendait le gros murmure de la rivière qui coulait dans les ténèbres » : tel était le passage qu’il gueulait comme un damné au milieu du cabinet de travail lorsqu’elle lui avait annoncé la nouvelle, avec derrière les cheminées des usines, les innombrables clochers de Rouen et le fleuve, un bras de la Seine.
― Enceinte, Gustave. Je suis enceinte !
Et il s’était interrompu, les bras avachis le long de sa tunique en coton de Nubie. Il avait laissé tomber la plume d’oie et le brouillon. Il avait pensé à la mère, il avait pensé à l’enfant, et il avait pensé à cette pauvre Emma Bovary.
Deux jours plus tard, la gouvernante avait quitté Croisset par la ligne RouenDieppe.
On avait raconté à Mme Flaubert, la mère dévouée de Gustave, que Mrs Herbert, la mère désargentée de Juliet, rappelait sa troisième fille auprès d’elle, toutes affaires cessantes, sans donner plus d’explications.
Il l’avait regardée s’éloigner ce jourlà, depuis la fenêtre de sa chambre, dans l’allée bordée d’ifs et de tilleuls. Déjà, sa robe en popeline légère imprimée d’églantines et son ombrelle fleurie ne formaient plus qu’une tache au milieu des pâturages.
Quand elle eut quitté définitivement l’horizon bucolique, il se remit à écrire ; et jusqu’à ce qu’il emprunte la diligence pour Paris et qu’il frappe à ma porte, l’anachorète avait conservé son secret, poursuivant seul et ivre de phrases sa tâche de Sisyphe.
― Il faut vous dire, monsieur, comme vous me voyez, je suis à la Bovary et ce n’est pas facile… et cela me prend beaucoup de temps… il faut voir, monsieur… c’est un agencement, un ordonnancement, un enche vêtrement de hasards… la phrase ! Et cela demande du travail… beaucoup de travail !
Il s’emportait à nouveau. Le teint de sa face oscillait : tantôt rougeaud, tantôt blafard.
Entre deux élans lyriques, il emprunta gracieusement ma blague à tabac et me réclama une pipe. Je n’avais qu’un vieux chillum. Il s’en contenta (apparemment habitué aux usages orientaux). La première bouffée fut un raz de marée. Il émit une expiration intenable. La mousse suintant aux commissures des lèvres, il reprit.
― Je ne suis pas le père Hugo, moi, monsieur ! Je ne suis pas Chateaubriand ! Je ne sais pas faire deux choses à la fois !
Il convoquait maintenant les monstres sacrés.
― Et puis, il faut vous dire, il y a de l’énorme et du fondamental là dedans… dans l’agencement de la phrase ! Et qui abhorre les contingences, les soucis d’un père et les niaiseries d’un mari !
Je comprenais maintenant le colosse.
― La difficulté est de trouver le mot juste. Et cela s’obtient, monsieur… par la condensation excessive de l’idée ! Et ce n’est pas une petite besogne !… Et que voulezvous que fasse un enfant làdedans ?
On était en droit de se le demander, en effet.
― Laissons cela à la plèbe imbécile ! Cela se torche un enfant, cela se nourrit, cela se promène et cela crie, cela fait du bruit, monsieur… beaucoup de bruit ! Et puis cela grandit, grandit, grandit, et vous prend toute la place… la place de l’idée ! Et le mot vous échappe, quand les fesses du mioche sont pleines de merde et que la mère réclame un baiser.
Je n’arrivais pas à en placer une.
― Oh ! la famille, monsieur, quel emmerdement ! Quel bourbier ! Quelle entrave ! conclutil, comme on s’y engloutit, comme on y pourrit, comme on y meurt tout vif !
La pénombre dehors se fit plus tenace. Le jour déclinait.
L’écrivain s’apaisa par paliers, sans paraître pourtant oublier le sentiment de culpabilité qui grouillait, tel un essaim de vers blancs, au fond de sa brioche ; il se tassa comme un petit garçon derrière un pupitre d’école.
La stupeur m’ayant quitté, j’osai lui tendre le cul de ma cigarette arrangée ; il accepta et tira deux taffes monumentales, puis s’affaissa tout à fait. La pièce entière fut envahie d’un nuage nicotineux.
Dans ce regard vert d’eau où scintillaient désormais de grands cercles écarlates, tout s’imprimait : le petit pavillon d’été, les causeries avec Juliet, la silhouette d’un cheval traînant l’ombre d’un bateau silencieux sur le fleuve ; la nuit venue, les pêcheurs d’anguilles, puis, surannée, l’image des rues marchandes de Londres ; et celle d’un enfant, sautillant au milieu des brouillards enivrants de Newhaven, qui poussait un petit cerceau et chantait. Alors seulement, je vis cette ombre. Je vis ce couple et l’enfant traverser la lumière. Je le vis s’éloigner bras dessus, bras dessous. Je vis cette charmante et désuète famille transpercer le voile évanescent du temps. Je la vis franchir l’angle de Gilligham Street, un pâté de maisons démolies, et traverser Berkeley Square en direction de Milman’s Row. L’ascète avait posé sa main sur l’épaule évasée de sa femme. Et cette épaule n’était pas celle de Louise Colet (4) ; ce n’était pas celle d’Élisa Schlésinger (5) ; c’était l’épaule de Mrs Herbert, la gouvernante anglaise.
La bouche pâteuse et l’œil vitreux, je posai mon regard sur la chaise où quelques secondes avant se trouvait affalé, chauve et chevelu, l’œil clair et les joues rubicondes, l’un des plus grands écrivains de la littérature française.
La chaise était vide. Il n’y avait plus personne.
L’oiseau avait disparu, la flamme était nue ; et le bruit sourd de l’autoroute et du frigidaire avait cédé la place au murmure aphasique de la nuit.
Blême, je me précipitai dans mon bureau où sommeillait mon ordinateur. Au bout d’un écheveau de câbles noirs, j’allumai l’infernale machine, et après quelques clics nerveux, parcourus l’article consacré à Flaubert.
Sur l’écran plat, on lisait en substance :
« Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 1821 et mort à Croisset, lieudit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880.
Prosateur de second plan, Gustave Flaubert aurait pu marquer la littérature française par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style, mais cette étoile
4 Louise Colet (18101876), femme de lettres française, qui entretint une relation orageuse avec Flaubert.
5 Élisa Schlésinger (18101888), égérie et amour de jeunesse de Gustave Flaubert. filante ne laissa à la postérité qu’un grand nombre de lettres et un roman inachevé, que son ami Maxime Du Camp fit paraître dans La Revue de Paris : Madame Bovary.
Dès l’année 1857, on perd sa trace ; et ce n’est qu’après sa mort, grâce aux nombreux témoignages de sa famille et de ses amis, qu’on mesura toute l’étendue de son potentiel génie. Il meurt en 1880 dans les bras de son épouse, Juliet née Herbert, d’une attaque d’apoplexie… »
Ainsi, l’Aveu de Flaubert avait changé le cours de l’Histoire. Mon Dieu ! mais, en quoi étaisje responsable ? Hébété, j’attrapai ma citrouille entre mes doigts gourds. Quel phénomène avait permis à cet homme, depuis son pays éloigné, d’arriver là, de franchir ma porte, de partager avec moi un pétard et de me faire un aveu bouleversant, fracassant ? Quelle puissance divine ? Quel procédé ? Quel prodige ? J’en étais là de mes questionnements quand le mobile se mit à sonner.
Du minuscule combiné sortit alors, amplifié par la modernité, le son nasillard d’une voix fatiguée et fragile, une voix en sursis.
C’était celle de Gérard de Nerval.