L'auto stoppeur
L’auto-stoppeur
Pourquoi a-t-il fallu que mon père arrête la voiture ? J’ai pourtant essayé de l’en dissuader. Je savais que c’était une mauvaise idée. Évidemment il ne m’a pas écouté. Les parents n’écoutent jamais. Rien de tout cela ne se serait produit s’il avait continué de rouler.
Nous étions partis en promenade, rien que nous trois, et cela avait été une journée vraiment formidable. Pour mon quinzième anniversaire, mes parents m’avaient emmené à Southwold, une petite ville balnéaire sur la côte du Suffolk. Nous y étions arrivés juste à temps pour déjeuner et avions passé l’après-midi à nous balader sur la plage, à faire du lèche-vitrines et à perdre de l’argent dans la minable galerie de jeux vidéo sur la jetée.
On pourrait penser que Southwold est un endroit plutôt moche, surtout pour fêter un anniversaire. Mais c’est faux. En réalité c’est un coin assez original, avec ses cabines de plage multicolores qui datent probablement de la reine Victoria, et ses canons postés sur la falaise qui sont là depuis plus longtemps encore. Il y a un phare, une brasserie, et un parc en pente douce qui semblent sortis d’un roman d’Enid Blyton. Les magasins proposent des articles que personne n’aurait envie d’acheter. Mais l’un d’eux, dans la rue principale, vend de fantastiques jouets en bois, notamment un cirque au complet qui s’anime avec une pièce de vingt pence, et la tête parlante d’Horace Nelson qui lève sa longue-vue devant son œil borgne et se met à chanter. Et puis, à Southwold, on trouve d’authentiques fish & chips. Le poisson frétille encore quelques minutes avant que vous vous mettiez à table. Il y a aussi de vrais puddings qui baignent dans de la crème anglaise. Bref, c’est tellement démodé et tellement anglais que ça donne envie de sourire.
Nous avons pris le chemin du retour vers cinq heures. Il y avait un vrai coucher de soleil typique du Suffolk. Le ciel était gris, rose et bleu foncé, et presque trop vaste. Je me suis assis sur la banquette arrière et, quand la portière a claqué, j’ai éprouvé cette sensation intense et étrange que l’on éprouve à la fin d’une très bonne journée. J’étais triste qu’elle s’achève, mais heureux et fatigué, et content qu’elle soit finie.
Au bout d’une heure, il a commencé à pleuvoir. Ça n’a rien d’exceptionnel. Le temps change rapidement dans le Suffolk. Avant même d’avoir atteint l’autoroute, il tombait une pluie battante. Des rafales d’aiguilles grises fouettées par le vent. Tout à coup, devant nous, sur la route, nous avons aperçu un homme qui marchait rapidement, serrant sa veste contre lui. Il ne s’est pas retourné mais il avait dû nous entendre arriver car, soudain, il a levé la main, le pouce en l’air. Le signe universel de l’auto-stoppeur.
Nous étions à une centaine de mètres derrière lui. Mon père a parlé le premier.
— Je me demande où il va.
— Tu ne vas tout de même pas t’arrêter, a dit ma mère.
— Pourquoi pas ? Il fait un temps de cochon. Regarde cette pluie !
Cela décrit parfaitement mes parents. Mon père est dentiste ; c’est sans doute ce qui le pousse à essayer de faire preuve de gentillesse envers tout le monde. Il sait qu’aucune personne saine d’esprit n’a envie de le rencontrer. Mon père est grand et désordonné. C’est le genre d’homme qui part travailler en oubliant de se coiffer, et avec des chaussettes dépareillées. Ma mère est employée trois jours par semaine dans une agence immobilière. Elle est nettement plus sévère que lui. Quand j’étais plus jeune, c’était toujours elle qui m’envoyait au lit. Quand elle n’était pas là, mon père me laissait veiller toute la soirée.
Je dois vous préciser une chose à leur sujet. L’un et l’autre ont l’air un peu plus vieux qu’ils ne le sont en réalité. Il y a une raison à cela : mon frère aîné, Eddy. Il est mort subitement à l’âge de douze ans. Il y a neuf ans. Mes parents ne s’en sont jamais vraiment remis. À moi aussi, il me manque. Bien sûr, il me chahutait un peu de temps en temps, comme tous les grands frères, mais sa mort a été une chose terrible. Nous avons tous été très marqués et nous savons que le chagrin ne s’effacera jamais.
En tout cas, c’était typique de mon père de vouloir prendre l’homme en stop, et typique de ma mère de vouloir passer son chemin. Moi, sur la banquette arrière, j’ai dit : « Ne t’arrête pas, papa ». Mais il était déjà trop tard. Nous avions parcouru les cent mètres qui nous séparaient de lui et la voiture ralentissait. J’avais à peine terminé ma phrase qu’il freinait déjà.
La pluie tombait à verse et il faisait si sombre que je distinguais à peine l’homme. Il semblait très massif et très grand. Il avait des cheveux longs qui lui tombaient sur les yeux.
Mon père a baissé sa vitre électrique et demandé :
— Où allez-vous ?
— Ipswich.
Ipswich se trouvait à une trentaine de kilomètres de là. Ma mère n’a rien dit. Je sentais qu’elle était mal à l’aise.
— Vous allez là-bas à pied ? s’est étonné mon père.
— Ma voiture est tombée en panne.
— Ah… Eh bien, c’est notre route, nous pouvons vous déposer.
— John… a soufflé doucement ma mère.
Trop tard. Le mal était fait.
— Merci, a répondu l’homme en ouvrant la portière arrière.
Je crois que je ferais mieux de vous expliquer.
La A 12 est une route droite, mal éclairée, monotone, qui par endroits traverse la campagne déserte sans aucune maison en vue. Nous étions justement dans un de ces endroits déserts. Il n’y avait aucun éclairage public. Garés sur le bas-côté, nous devions être pratiquement invisibles des autres voitures qui passaient à toute vitesse. C’était le genre d’endroit où il fallait être timbré pour prendre un inconnu en stop.
Parce que, voyez-vous, tout le monde connaît Bellevue. C’est une bâtisse grande et laide non loin de Woodbridge, avec un mur d’enceinte de quinze mètres de haut surmonté de barbelés, et un portail en fer à ouverture électrique. Le nom est récent. Autrefois l’établissement s’appelait Prison de Haute Sécurité de l’Est Suffolk pour Aliénés Criminels. Nous n’en étions qu’à une quinzaine de kilomètres.
C’est ce que je voulais souligner. Lorsque vous roulez à quinze kilomètres d’un asile de fous dangereux, vous ne vous arrêtez pas dans l’obscurité pour prendre en stop quelqu’un que vous n’avez jamais vu. Vous devez vous dire que peut-être – juste peut-être – il a pu se produire une évasion ce soir-là. Peut-être qu’un des fous a tranché la gorge d’un gardien et s’est enfui dans la nuit. Dans ce cas, peu importe qu’il pleuve. Peu importe même que la centrale électrique nucléaire de la région vienne d’exploser et qu’un nuage radioactif s’en dégage. Quoi qu’il arrive, vous ne vous arrêtez pas.
La portière a claqué et l’homme s’est installé sur la banquette arrière, avec sa veste luisante de pluie. Et la voiture a redémarré.
J’ai essayé de discerner ses traits dans la pénombre. Il avait un visage allongé, avec un menton carré et des yeux petits et étroits. Le teint très pâle, comme s’il n’était pas sorti en plein air depuis un moment. Des cheveux touffus poivre et sel. Ses vêtements, une veste de sport et un large pantalon de velours, semblaient vieux et usés. Il avait une main posée sur la cuisse, et ses longs doigts la couvraient jusqu’au genou.
— Vous étiez en balade, aujourd’hui ? a demandé l’homme.
— Oui, a répondu mon père, conscient d’avoir énervé ma mère et bien résolu à être aimable et bavard pour montrer qu’il n’avait pas honte de ce qu’il avait fait. Nous sommes allés à Southwold. C’est un endroit charmant.
— Ah oui ?
Le type m’a regardé et j’ai remarqué qu’il avait une cicatrice en travers de la paupière, qui allait du front jusqu’à la joue, et qui semblait avoir un peu décalé l’œil sur le côté. Il n’était pas tout à fait au même niveau que l’autre.
— Vous connaissez Southwold ? a questionné mon père.
— Non.
— D’où veniez-vous ?
L’homme a réfléchi un instant.
— Je suis tombé en panne près de Lowestoft.
J’ai senti qu’il mentait. D’abord, Lowestoft était très loin, dans le Norfolk. S’il était tombé en panne là-bas, comment avait-il réussi à arriver jusqu’à Southwold ? Et pourquoi se donner cette peine ? Il aurait été plus facile de sauter dans un train pour se rendre directement à Ipswich. J’ai ouvert la bouche pour dire quelque chose mais l’homme a de nouveau tourné la tête vers moi et m’a jeté un regard acéré. C’était peut-être mon imagination, mais j’ai eu l’impression que c’était une sorte d’avertissement : Ne dis rien. Ne pose pas de questions difficiles.
— Comment vous appelez-vous ? a demandé ma mère.
J’ignore pourquoi elle tenait à le savoir.
— Rueut, a-t-il répondu avec un lent sourire. Ian Rueut. Et ce jeune homme, c’est votre fils ?
— Oui. C’est Jacob. Il a quinze ans aujourd’hui.
— Alors, bon anniversaire, Jacob.
Il a déplié sa main et me l’a tendue.
— Merci.
Je lui ai serré la main. Ça m’a fait l’effet de tenir un poisson mort. En même temps j’ai baissé les yeux et j’ai vu que sa manche était retroussée sur son poignet nu. Quelque chose luisait sur sa peau, et ce n’était pas de l’eau de pluie. C’était rouge foncé, et ça dégoulinait jusqu’au bord de sa paume, sur la partie charnue du pouce.
Du sang !
Le sang de qui ? Le sien ?
Il a retiré sa main et l’a cachée derrière lui. Il savait que je l’avais vue. Peut-être en avait-il voulu ainsi…
Nous avons repris la route. Un nuage a dû crever car la pluie martelait le toit de la voiture et les essuie-glaces avaient du mal à balayer le pare-brise. J’avais des difficultés à croire que, quelques heures plus tôt, nous marchions sur la plage.
— Nous avons bien fait de rentrer, a dit ma mère, comme si elle lisait dans mes pensées.
— Sale temps, a renchéri mon père.
— Un enfer, a marmonné l’homme.
L’enfer. Drôle de mot pour parler du temps. Il a bougé sur le siège.
— Que faites-vous dans la vie ?
— Je suis dentiste.
— Ah oui ? Je ne suis pas allé chez le dentiste depuis… depuis bien longtemps.
Il s’est passé la langue sur les lèvres. Une langue rose et humide. Ses dents étaient jaunes et irrégulières. J’ai pensé qu’il ne les lavait pas souvent.
— Vous devriez y aller deux fois par an, a dit mon père.
— Vous avez raison. Je devrais.
Le tonnerre a grondé et, à cet instant précis, l’homme s’est tourné vers moi et a articulé trois mots. Il ne les a pas prononcés, seulement articulés, en s’assurant que mes parents ne puissent le voir.
« Tu es mort ».
Je l’ai dévisagé, complètement abasourdi. D’abord j’ai pensé avoir mal compris. Peut-être avait-il dit autre chose et les mots s’étaient perdus dans le grondement de tonnerre. Mais ensuite il a hoché la tête lentement, pour me signifier que je ne m’étais pas trompé. C’était bien ce qu’il avait dit. Et ce qu’il avait voulu dire.
J’ai eu l’impression que mes os se liquéfiaient. Cette histoire d’asile d’aliénés me hantait. Quand nous nous étions arrêtés pour prendre l’auto-stoppeur, je n’avais pas vraiment cru que c’était un fou évadé. Souvent on est effrayé par certaines choses mais on se dit que c’est l’imagination qui travaille, qu’on est complètement stupide. D’ailleurs il y a des tas d’histoires de fous évadés de leur asile, et elles ne sont pas toutes vraies. Mais là, je n’étais sûr de rien. Avais-je tout imaginé ? Avait-il dit autre chose ? Tu es mort. En y repensant, en me remémorant le mouvement de ses lèvres, j’ai conclu que j’avais vu juste.
Nous roulions à environ soixante-dix kilomètres à l’heure, sous la pluie battante. Je me suis détourné pour essayer d’ignorer l’homme assis à côté de moi. M. Rueut. Ce nom sonnait bizarrement et, sans réellement y réfléchir, je me suis mis à tracer les lettres sur ma vitre du bout de l’index :
RUEUT
Les lettres, formées par la condensation, se sont attardées un instant. Puis le E et les U du milieu ont commencé à dégouliner. Ça m’a fait penser à du sang coulant d’une blessure.
— Où désirez-vous descendre ? lui a demandé ma mère.
— N’importe où.
— Où habitez-vous, dans Ipswich ?
— Rue du Couteau, a répondu Rueut après une hésitation.
— Rue du Couteau ? Je ne connais pas.
— C’est près du centre.
Ma mère connaît parfaitement Ipswich, où elle a vécu dix ans avant d’épouser mon père. Or elle ne connaissait pas la rue du Couteau. Et pourquoi l’auto-stoppeur avait-il marqué un temps d’arrêt avant de répondre ? Est-ce qu’il l’avait inventée ?
Le tonnerre a grondé une deuxième fois.
« Je vais te tuer », a dit Rueut.
Il a dit cela si calmement que, cette fois, j’étais certain d’avoir bien entendu. Cet homme était un fou. Il s’était évadé de Bellevue. Nous l’avions ramassé au milieu de nulle part et il allait nous tuer tous les trois. Je me suis penché pour essayer de capter le regard de mes parents. Mes yeux se sont posés sur le rétroviseur et j’ai vu le mot que j’avais tracé sur la vitre embuée quelques secondes auparavant :
RUEUT
Mais, réfléchies dans le miroir, les lettres formaient un autre mot :
TUEUR
Que faire ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Nous roulions sous la pluie, à soixante-dix kilomètres à l’heure, dans l’obscurité, sur une grande route déserte bordée de champs d’un côté, et d’arbres de l’autre. Nous étions pris au piège dans une voiture avec un homme qui avait peut-être un couteau sur lui, ou un revolver, ou pire. Mes parents n’étaient au courant de rien, et pour une raison inconnue l’homme m’avait dévoilé ses intentions. Quel choix avais-je ?
Je pouvais crier.
Mais alors il me sauterait dessus pour me bâillonner avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche. J’imaginais ses longs doigts sur ma gorge. Il m’étranglerait sur la banquette sans que mes parents s’en rendent compte. Puis ce serait leur tour.
Je pouvais ruser.
Prétendre que j’avais mal au cœur. Demander à mon père d’arrêter la voiture et, en sortant, les persuader de s’enfuir à toutes jambes. Non, c’était une mauvaise idée. Nous étions plus en sécurité en roulant. Au moins M. Rueut, ou quel que soit son véritable nom, ne pouvait attaquer mon père pendant qu’il conduisait. Sinon la voiture risquait de faire une embardée. Il ne pouvait pas non plus atteindre ma mère. Cela l’obligerait à se pencher en diagonale et par-dessus le dossier. Non, pour l’instant j’étais le seul en danger. Mais si on s’arrêtait, on n’avait aucune chance.
Lui parler ? Le raisonner ? Espérer contre tout espoir que j’avais tout imaginé et qu’il ne nous voulait aucun mal ?
Un détail m’est alors revenu en mémoire. J’étais assis derrière ma mère pour une raison précise. Le matin, mon père m’avait demandé de prendre cette place parce que, de l’autre côté, la portière fonctionnait mal. C’était une vieille voiture, une Volkswagen, et la poignée d’une des portières était cassée. Mon père trouvait ça dangereux et avait insisté pour que je m’assoie de l’autre côté et attache ma ceinture. J’étais donc sanglé. Mais M. Rueut, lui, ne l’était pas.
Je me suis tourné pour m’installer plus confortablement. Aussitôt M. Rueut a été en alerte. J’ai senti que, si je tentais quelque chose, il faudrait agir vite. Il m’avait fait comprendre qui il était.
Il savait que je savais. Il attendait plus ou moins une réaction de ma part.
— Nous vous laisserons au prochain rond-point, a dit mon père.
— Ce sera parfait.
Pourtant l’auto-stoppeur n’avait pas la moindre intention de descendre au prochain rond-point. Son visage s’est assombri. Son œil, sous la cicatrice, a tressauté. Sa main a glissé sous sa veste et s’est refermée sur quelque chose. Je n’avais pas besoin de le voir pour savoir ce que c’était. Un couteau. Une seconde plus tard sa main a réapparu et j’ai aperçu un éclat argenté. Il était facile de deviner ce qui allait se passer. L’homme m’attaquerait et mon père arrêterait la voiture. Que pouvait-il faire d’autre ? Ensuite il se ferait poignarder à son tour. Puis ma mère.
J’ai hurlé. Et tout s’est déroulé dans un brouillard.
Je m’étais déjà mis en position, arc-bouté dans l’angle de la banquette, le dos contre la portière pour prendre appui, et j’ai détendu mes jambes d’un coup brusque. M. Rueut avait commis une erreur. En mettant une main dans sa poche, il ne pouvait se défendre. Mes deux pieds l’ont frappé violemment, l’un à l’épaule, l’autre juste au-dessus de la ceinture. J’y ai mis toute ma force, et il s’est trouvé projeté contre la portière.
La serrure a cédé. M. Rueut n’a même pas eu le temps de crier. La portière s’est ouverte et il a été aspiré dans la nuit et la pluie. Mon père avait dû accélérer sans que je m’en aperçoive car nous roulions à près de cent et le vent a paru emporter M. Rueut. Il s’est écrasé sur la route en effectuant une sorte de saut périlleux. Mais ce n’est pas tout. Un camion semi-remorque que je n’avais pas remarqué arrivait en sens inverse, à peu près à la même vitesse que nous. M. Rueut est tombé sous ses roues avant. Le camion l’a transformé en chair à saucisse.
Ma mère a poussé un cri. Mon père a stoppé la voiture.
Le semi-remorque s’est arrêté.
Soudain, tout était silencieux, hormis le martèlement de la pluie sur le toit.
Mon père s’est retourné pour me regarder d’un air hébété. La portière était toujours ouverte.
— Mais qu… ?
J’ai tout expliqué très vite. Le nom sur la vitre, les mensonges de Rueut, ce qu’il m’avait dit, le sang sur sa main, le couteau. Ma mère était en état de choc. Elle était livide et pleurait sans bruit.
Mon père a attendu que j’aie terminé, puis il m’a posé une main sur le bras.
— Tout va bien, Jacob. Attends-moi ici.
Il est descendu de la voiture. Je l’ai regardé s’éloigner par la vitre arrière. Le conducteur du camion s’était garé sur le bas-côté et mon père l’a rejoint. On ne voyait plus M. Rueut. Il avait dû être traîné sur une grande portion de la route. Ce qui s’était passé était horrible, mais je n’avais plus peur. J’avais fait ce que j’avais à faire. J’avais sauvé mes parents, et moi avec. On n’aurait jamais dû s’arrêter.
Mon père a discuté avec le camionneur pendant quelques minutes, puis il est revenu à la voiture. Il pleuvait moins fort mais il était quand même trempé.
— Le conducteur du camion va prévenir la police, a dit mon père. Comme nous sommes presque arrivés, nous allons continuer. Il donnera tous les détails à la police.
— Tu lui as expliqué ce qui s’était passé, papa ?
— Oui.
Mon père s’est assis au volant. Ma mère pleurait toujours.
— Il sait que tu as fait ce qu’il fallait, Jacob. Ne t’inquiète pas. Nous allons partir.
Nous avons roulé une dizaine de minutes et, après le premier panneau de Woodbridge, nous avons bifurqué sur une petite route qui serpentait au milieu d’une forêt pendant un ou deux kilomètres. Nous sommes arrivés devant un grand mur de briques hérissé de pointes, et nous nous sommes arrêtés devant un portail en fer, muni d’un système d’interphone. Mon père a baissé sa vitre et a dit quelque chose dans l’interphone. Il y a eu un déclic et le portail s’est ouvert automatiquement.
Je savais où nous étions. À Bellevue. L’hôpital de Haute Sécurité pour Aliénés Criminels.
Mon père devait leur raconter notre aventure. Il s’était mis d’accord avec le conducteur du camion. Comme c’était de là que venait M. Rueut et que nous l’avions tué, en légitime défense, il fallait les prévenir.
J’ai demandé à mon père si c’était pour cela que nous étions venus.
— Oui, Jacob. C’est pour ça que nous sommes là.
Nous avons roulé jusqu’à une grande bâtisse victorienne en briques rouge sang, avec des tours et des fenêtres à barreaux. J’ai compris d’où venait le nouveau nom de l’établissement, Bellevue, en voyant les jolis jardins, les vastes pelouses illuminées par les projecteurs. Avant même que la voiture s’arrête, la porte d’entrée de la maison s’est ouverte et un barbu chauve en blouse blanche est sorti en courant.
— Attends-moi, a dit à nouveau mon père.
Je suis resté avec ma mère pendant qu’il discutait avec le barbu. Cette fois j’ai réussi à entendre ce qu’ils disaient. C’était surtout mon père qui parlait.
— Vous aviez tort, Dr Fielding. Vous aviez tort. Jamais nous n’aurions dû l’emmener…
— Personne ne pouvait prévoir. Il allait si bien.
— Il allait bien, à Southwold. Il allait bien. Je pensais qu’il était normal. Et puis…
— Je ne sais quoi vous dire, monsieur Fisher. Je ne…
— Plus jamais, Dr Fielding. Pour l’amour du ciel ! Plus jamais.
Ils se sont approchés de la voiture. Mon père s’est penché et a dit :
— Nous allons entrer avec le Dr Fielding.
— D’accord, ai-je répondu.
Ma mère n’a pas levé les yeux quand je suis descendu de la voiture. Elle ne m’a même pas dit au revoir. Ça m’a rendu un peu triste.
Le Dr Fielding m’a posé une main sur l’épaule.
— Entrons, Jacob. Nous devons parler de ce qui s’est passé.
— D’accord.
Plus tard, on m’a dit que le nom de l’auto-stoppeur était Turet et que j’avais mal entendu. Apparemment, il travaillait comme jardinier dans la banlieue de Lowestoft. Sa voiture était tombée en panne et il avait réussi à gagner Southwold en auto-stop. C’était là que nous l’avions rencontré. On m’a expliqué que c’était de la boue qu’il avait sur la main, et non du sang. Et que, quand ils ont ramassé ce qui restait de lui sur la route, il tenait dans la main un étui à cigarette, et non un couteau.
C’est ce qu’on m’a raconté, mais je ne l’ai pas cru. On m’a aussi raconté des tas de mensonges quand mon frère Eddy est tombé sous le train. On voulait même me faire croire que c’est moi qui l’avais poussé ! Les gens ne comprennent rien.
Me voilà de retour dans ma chambre, devant la même fenêtre à barreaux et le même paysage. C’était pourtant une si belle journée. J’espère que je n’attendrai pas encore neuf ans avant de sortir avec mes parents.
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