L'auto stoppeur

Anthony Horowitz · Chapitre 2 sur 9

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L'auto stoppeur

L’ascenseur

 

— Reprenons, dit l’inspecteur principal.

Charles Falcon était un petit homme à l’air triste, avec des cheveux grisonnants et un regard bleu fatigué. Il portait un costume sombre avec une cravate rayée qui pendait à mi-poitrine. Comme toute sa personne, ses vêtements étaient fripés. Policier depuis une trentaine d’années, il trouvait que c’était vingt de trop. Il avait perdu le compte des meurtres sur lesquels il avait enquêté. Par balle, arme blanche, coups et strangulation. Sans compter les vols à main armée, les cambriolages, les enlèvements et les agressions. Il était ravi de prendre bientôt sa retraite. Encore deux mois à tirer. Ensuite il se retirerait avec son chien dans sa petite maison de Hunstanton, dans le Norfolk, et ferait de longues promenades sur la plage. Loin de la mort.

Encore deux mois et il serait quitte.

Falcon était assis dans son bureau de Scotland Yard. Un autre homme se tenait en face de lui, de trente ans plus jeune, soigné de sa personne et enthousiaste. Jack Beagle était inspecteur de police judiciaire. Il avait un calepin ouvert devant lui.

— Où voulez-vous reprendre ? demanda Beagle.

— Depuis le début. Commençons par la famille.

Beagle feuilleta ses notes.

— J’y suis. Arthur et Mary Smith habitent Steyning. C’est un petit

village près des Downs (1) du Sud, où ils tiennent un commerce de fruits et légumes. Ils ont un fils, Éric, âgé de onze ans. Pour Noël, ils ont décidé de l’emmener à Londres. Courses de Noël, déjeuner dans une pizzeria, puis

représentation en matinée (2) du Fantôme de l’Opéra, un spectacle musical.

Ils avaient des places à la corbeille (3), numéros A 23 à…

— Ça va, l’interrompit Falcon. Continuez.

L’ennui, avec Beagle, c’est qu’il amassait trop de détails. Il devait même connaître le parfum des esquimaux glacés que les Smith avaient mangés à l’entracte.

Beagle tourna une page de son calepin.

— Après le spectacle, ils ont décidé d’aller à Covent Garden. Dans la nouvelle galerie marchande, il y a un magasin de gadgets. Éric voulait absolument y acheter un réveil musical. Malgré leur fatigue, ses parents ont cédé. Ils sont descendus à la station de métro à 16 h 45. C’est à ce moment qu’Éric a disparu.

— Éric Smith, murmura Falcon.

Il poussa un soupir et ferma les yeux. Covent Garden est l’une des plus anciennes et des plus profondes stations de métro londoniennes. Il n’y a que deux quais, ceux de la ligne Piccadilly qui va d’est en ouest. Aucun escalator, mais quatre ascenseurs. Il y a aussi un escalier mais peu de gens l’empruntent car il est très raide et compte cent quatre-vingt-dix-neuf marches.

— Il y avait beaucoup de monde, poursuivit Beagle. On est à trois semaines de Noël et la station était bondée de gens venus faire leurs achats. Il y avait foule devant les ascenseurs lorsque l’incident s’est produit. Ce garçon, Éric, n’est visiblement pas un saint. Trop gâté et désobéissant…

— Vous suggérez que ses parents l’ont fait disparaître ? coupa Falcon d’un ton bougon.

Il avait enquêté sur une affaire similaire une dizaine d’années plus tôt.

— Oh non, monsieur. C’est leur fils unique et ils l’adorent. C’est pourquoi j’ai mentionné les places de théâtre. C’étaient les plus chères.

— Continuez.

— Ils attendaient l’ascenseur, au milieu de centaines de personnes. Les Smith étaient en bout de queue. Deux ascenseurs sont arrivés exactement en même temps, l’un à côté de l’autre. La file d’attente a avancé et Arthur, Mary et le jeune Éric ont réussi à se faufiler dans l’ascenseur de gauche. Mais alors, pour je ne sais quelle raison, Éric a décidé d’aller dans l’ascenseur de droite. Il a sauté de l’un pour entrer dans l’autre. Ses parents l’ont appelé, mais il était trop tard. Les portes des ascenseurs se sont refermées toutes les deux en même temps. C’est tout.

— Donc, les parents étaient dans un ascenseur, et le garçon dans l’autre.

— Oui, monsieur. Les Smith n’étaient pas contents. Ils avaient demandé à Éric de rester près d’eux mais, comme je vous l’ai précisé, ce n’est pas le genre de garçon qui fait ce qu’on lui dit de faire. Toutefois ils n’étaient pas particulièrement inquiets. Après tout, il ne faut que deux minutes pour monter, et les deux ascenseurs arriveraient en même temps.

— Ça s’est bien passé comme ça.

— Oui, monsieur. Les ascenseurs sont arrivés en haut et les portes se sont ouvertes à la même seconde. La foule est sortie. Une vraie bousculade ! Et aucune trace d’Éric. Le garçon avait disparu.

— Ils sont certains qu’il est monté dans l’ascenseur ?

— Nous avons deux témoins. Une certaine Mme Nerricott, qui l’a vu sortir en courant d’un ascenseur et pénétrer dans l’autre.

— Cette Mme Nerricott est montée dans l’ascenseur avec lui ?

— Non, monsieur. Il n’y avait plus de place. Mais elle affirme avoir vu le garçon à l’intérieur quand la porte s’est fermée.

— Très bien. (Falcon plongea la main dans sa poche et en sortit un chocolat. C’était son dernier. Il le mangea). Donc, Éric était dans un ascenseur et ses parents dans l’autre. Est-il possible que, une fois en haut, il soit sorti avant eux ?

— Non. Ils l’auraient vu. D’ailleurs nous avons le film de la caméra de surveillance.

— Regardons cette vidéo encore une fois.

À Covent Garden comme dans toutes les stations de métro de Londres, il y avait des caméras. La bande vidéo minutée avait été envoyée à Scotland Yard, et Falcon la visionna pour la dixième fois. L’image était en noir et blanc, un peu floue, mais suffisamment nette pour tout voir.

Arthur et Mary Smith avaient les bras chargés de sacs et de paquets. Arthur était petit, chauve, âgé d’une quarantaine d’années. Mary était une femme effacée, avec des cheveux permanentes et un gros manteau. Éric se tenait à côté d’eux. Il ne portait rien. C’était un garçon grassouillet, avec des oreilles décollées, des taches de rousseur, et des cheveux roux coiffés en brosse. (Falcon savait qu’il était roux grâce à une photo donnée par les parents). Il était vêtu d’un pantalon style commando, d’un blouson doublé de mouton et avait une écharpe autour du cou.

Le film montrait précisément ce qui s’était passé. Toute la scène avait été enregistrée.

À 16 h 44 et 5 secondes, les deux ascenseurs arrivent simultanément au niveau inférieur. La file d’attente se presse en avant. Arthur et Mary Smith montent dans l’ascenseur de gauche avec leur fils. Puis, soudain, Éric sort en courant et bondit dans l’ascenseur de droite, en se frayant un passage au milieu de la foule. Arthur se retourne et s’aperçoit que le garçon est sorti. Il l’appelle. (Bien sûr la vidéo est muette et l’on n’entend pas son cri). Les deux portes des ascenseurs se referment déjà. Tout se déroule exactement tel que Beagle l’a décrit.

Maintenant, scène du rez-de-chaussée. Il n’y a pas de caméra dans l’ascenseur.

L’heure indiquée sur l’image est 16 h 45 et 3 secondes. Cinquante-huit secondes se sont écoulées. Les deux portes s’ouvrent. Les ascenseurs de Covent Garden sont munis chacun de deux portes : l’une devant, l’autre dans le fond. On entre par l’une mais on sort par l’autre. Arthur et Mary sont les derniers à sortir. Un monde fou se presse vers les portillons automatiques. La caméra placée au-dessus de la sortie épingle tous les passagers.

Falcon se pencha en avant pour examiner les visages avec attention.

Il y avait des jeunes et des vieux. Des élégants et des mal fagotés. Un gros barbu avec une verrue sur le nez glissait son ticket dans le portillon automatique. Un adolescent avec un ballon de football le suivait. Puis une femme mâchant du chewing-gum, et une autre qui marchait les bras croisés. Un homme se mouchait dans un mouchoir en tissu, un autre allumait déjà un cigare.

Venaient ensuite une Chinoise à la joue enflée, et une vieille femme courbée sur une grosse canne. Un flot constant d’humanité se déversait de l’ascenseur et quittait la station.

Mais aucune trace d’Éric. Un tour de magie incompréhensible. Arthur et Mary étaient là, eux aussi, sur l’écran, cherchant partout, cédant peu à peu à la panique. Mais il était déjà trop tard. Leur fils avait disparu.

Falcon pressa un bouton de la télécommande et l’image se figea.

— Qu’en pensez-vous, Beagle ?

— Je ne sais pas, monsieur. (Falcon n’avait jamais vu son jeune inspecteur aussi déconcerté). Je ne comprends rien. Nous pouvons voir toute la scène, et pourtant c’est inexplicable. Tout s’est produit exactement comme l’ont raconté M. et Mme Smith.

— Où sont-ils ?

— Ils attendent en bas.

Arthur et Mary Smith étaient assis dans une salle qui empestait la peinture fraîche et le vieux désinfectant. Les yeux de Mary étaient rouges de larmes. Son mari posait une main sur son bras pour essayer de la réconforter, mais il semblait aussi perdu qu’elle.

— Nous ne venons pas souvent à Londres, expliqua-t-il. Mais Éric a insisté. Il voulait aller chez Hammleys, le magasin de jouets, et voir cette comédie musicale.

— Nous aurions dû courir derrière lui, hoqueta Mary, submergée par une nouvelle crise de larmes. Mais c’était très difficile.

— Nous portions tous ses cadeaux, poursuivit Arthur. Éric avait choisi un nouveau train électrique, un talkie-walkie, un clavier électronique…

— Des Rollers…

— Et un coffret de modèle réduit à monter. Nous avions tellement de paquets que nous pouvions à peine bouger.

— Mon cher petit ange ! gémit Mary.

— Ce n’était pas tout à fait un ange, objecta gentiment Arthur. Nous lui avions recommandé de rester près de nous mais il n’a rien voulu écouter. À vrai dire, il a été de mauvaise humeur toute la journée. Il était contrarié parce que nous avions refusé de lui acheter un hélicoptère télécommandé.

— Ça coûtait deux cents livres !

— Et puis il avait un peu mal au cœur après la troisième glace, au théâtre. C’est peut-être pour cela qu’il a décidé de sortir de l’ascenseur. (Arthur secoua tristement la tête). Pourtant, nous lui avions bien dit de ne pas s’éloigner.

— Retrouvez notre fils, supplia Mary Smith en sortant un mouchoir pour se tamponner les yeux. Il est forcément quelque part !

Tard, ce soir-là, les deux policiers retournèrent à la station de métro de Covent Garden. Il n’y avait plus de rames en circulation, mais la station était en effervescence. On voyait des policiers partout, qui fouillaient les guichets, inspectaient les escaliers marche par marche. D’autres, avec des chiens, parcouraient les quais et les voies à l’intérieur du tunnel. Les deux ascenseurs étaient examinés par des enquêteurs scientifiques en blouse blanche et gants de caoutchouc. Le portillon automatique avait été ouvert et des milliers de tickets récupérés. Il y avait une petite chance de découvrir une empreinte sur l’un d’eux. Une empreinte qui les mènerait peut-être à un maniaque, un meurtrier… Mais cela n’expliquerait toujours pas comment un garçon de onze ans, entouré d’une trentaine d’inconnus entassés dans une cabine d’ascenseur, avait pu se volatiliser.

Falcon inspecta l’ascenseur qui avait transporté Éric. C’était une vilaine cage métallique, avec une lourde porte coulissante de chaque côté, et une petite lucarne dont le verre encrassé était opaque, et par laquelle il était de toute façon impossible de passer. Tout paraissait dater de Mathusalem. La station entière était sale et vieille. Au loin, les couloirs carrelés de blanc s’incurvaient. Le sol était en ciment noir. Sans trains et sans passagers pour ajouter de la couleur et du mouvement, le décor avait un aspect irréel et troublant. L’air froid de la nuit caressa le cou de Falcon et il frissonna. Il se tourna vers Beagle.

— Vous avez pu parler avec quelqu’un qui était dans l’ascenseur avec le garçon ?

— Non, monsieur, répondit Beagle en secouant la tête. Quand les parents ont enfin compris que leur fils avait disparu, il était trop tard. Tout le monde avait passé le portillon et quitté la station. Nous avons placé une pancarte dehors pour demander aux gens de venir témoigner…

— Oui, je l’ai vue.

— Mais, jusqu’ici, nous n’avons aucune piste.

Il y eut de l’animation derrière eux et l’un des hommes de l’identité judiciaire apparut avec un sac en plastique contenant divers prélèvements.

— Excusez-moi, monsieur… commença l’enquêteur.

— Oui ?

— Nous avons trouvé des traces de sang sur le sol de l’ascenseur, dit-il en tendant le sachet de plastique à Falcon. Rhésus O. Du sang frais.

— Celui du garçon ?

— Impossible de le dire à ce stade. Mais c’est vraisemblable.

— C’est tout ?

— Un bouton. Un bouton de chemise. Peut-être le sien, ou celui de quelqu’un d’autre. Nous allons essayer de le déterminer.

— Merci…

Falcon reprit l’ascenseur pour monter au rez-de-chaussée. Il eut l’impression de suffoquer, enfermé dans la boîte de métal. Une secousse se produisit lorsque l’ascenseur commença à monter, puis plus rien, hormis le grincement des câbles anciens qui hissaient lentement la cabine. Qu’était-il donc arrivé à Éric Smith, cet après-midi-là, à 16 h 45 ? Il n’avait pas pu grimper sur le toit de l’ascenseur, ni quoi ce soit de ce genre. Il n’avait pas pu sortir avant que les portes s’ouvrent. Il était entré dans la cabine et n’en était pas sorti.

C’était à rendre dingue un policier.

Au rez-de-chaussée, une équipe d’enquêteurs examinaient un monceau de tickets prélevés dans les portillons automatiques. L’un d’eux leva la tête quand Falcon apparut. Quel était son nom, déjà ? Williams, Willard, Wilson… ?

— Qu’avez-vous découvert ? s’enquit Falcon.

— Pas grand-chose, monsieur. Sauf peut-être…

— Continuez.

— Quand les tickets usagés sont avalés par la machine, ils tombent dans un compartiment. On les vide régulièrement au cours de la journée, mais personne n’y a touché après la disparition du garçon, ce qui nous permet de repérer plus ou moins d’où venaient les passagers aux environs de 16 h 45.

— Et alors ?

— Eh bien, c’est assez étrange, monsieur. Il y a une quarantaine de tickets provenant de la même station. Burnt Oak. Ça m’a paru curieux.

— Pourquoi ?

— Burnt Oak n’est pas une station importante. Elle se trouve presque tout au bout de la ligne Northern. Il est assez bizarre que tant de personnes effectuent le même trajet, de Burnt Oak à Covent Garden, exactement à la même heure.

— D’accord, William, dit Falcon. Envoyez les tickets à mon bureau.

— Oui, monsieur, grommela le policier avec un air renfrogné. Mon nom est Williard, monsieur.

Plus tard, cette nuit-là, Falcon était couché dans le petit appartement qu’il louait dans une rue tranquille du quartier de Victoria. Il ne dormait que d’un œil. Il essayait de rêver du Norfolk. Il se voyait sur la plage, avec son chien, en train d’admirer le coucher du soleil. Quelle race de chien allait-il choisir ? Un berger allemand, peut-être ? Non, cela lui rappellerait trop la police.

Malgré ses efforts, Falcon ne parvenait pas à rêver à ce dont il avait envie. La scène changeait sans cesse. Éric Smith se tenait sur la plage, vêtu de son pantalon de commando, entouré de gens qui portaient des paquets et des sacs. Quelque chose émergeait de la mer. C’était l’ascenseur. Les portes s’ouvraient et Éric y entrait. Mais l’ascenseur avait changé. C’était devenu une sorte de monstre métallique, et, à la place des portes, il y avait des dents acérées qui se refermaient brutalement. Éric criait. Les vagues le submergeaient. Falcon se réveilla en sursaut, surpris et soulagé de voir qu’il était sept heures du matin. Un jour nouveau commençait.

Beagle l’attendait au bureau.

— Nous avons fait une découverte capitale, annonça-t-il.

— Laquelle ?

Falcon s’était acheté une brioche chaude en chemin. Elle était encore dans le sachet et commençait à refroidir.

— Il s’agit d’un des hommes qui figurent sur la vidéo, dit Beagle, visiblement content de lui.

Falcon devina que son adjoint avait probablement travaillé toute la nuit.

— Je vous écoute.

— Il m’avait semblé reconnaître l’un des hommes qui étaient dans l’ascenseur avec le garçon, et j’avais raison.

Beagle sortit une photographie et la posa sur le bureau devant Falcon. Un gros homme barbu avec une verrue sur le nez. Falcon se rappela l’avoir vu sur le film de la caméra de surveillance.

— Qui est-ce ?

— Il est professeur à l’université de Londres. Et écrivain. Il s’appelle Abraham Orlov.

— Ce n’est pas un nom très anglais.

— Je crois qu’il est né en Ukraine.

Falcon étudia la photo.

— Vous dites que vous le connaissiez ? A-t-il un casier judiciaire ?

— Non, monsieur. Mais j’ai fait mes études universitaires à Londres et, sans l’avoir eu personnellement comme professeur, je me souviens très bien de lui. Vous vous rappelez cet accident d’avion, il y a environ huit ans ?

— Lequel ?

— Un avion s’était écrasé au-delà du cercle arctique. Il y avait soixante-dix personnes à bord, pour la plupart des savants, des géologues, etc. Ils étudiaient la couche d’ozone au Groenland. On a supposé qu’ils avaient tous péri, mais en réalité plus de la moitié d’entre eux ont survécu. Ils sont restés bloqués sur la banquise pendant près de cinq mois.

— Ah oui, maintenant je m’en souviens, dit Falcon.

À l’époque, l’histoire avait fait la une de tous les journaux. Il y avait quelque chose dans cette aventure qui le mettait mal à l’aise. Mais quoi ?

— Orlov était parmi les survivants, poursuivit Beagle. Il a d’ailleurs écrit le récit de son aventure. Le titre était La Volonté de survivre. Je ne l’ai pas lu. Quoi qu’il en soit, nous avons enfin identifié l’une des personnes qui se trouvaient dans l’ascenseur avec Éric. J’ai pensé que vous aimeriez l’interroger.

— Vous avez son adresse ?

Une heure plus tard, Falcon et Beagle étaient assis dans une petite pièce, à Gower Street, près de la station de métro de Tottenham Court Road. La pièce était tellement encombrée de livres qu’il était pratiquement impossible de bouger. Il y en avait sur les étagères, sur tous les sièges, et des piles étaient entassées sur le tapis. Des doubles-rideaux élimés pendaient devant une fenêtre qui donnait sur un mur de briques. La lumière du jour parvenait difficilement à s’infiltrer.

Abraham Orlov était un homme obèse, bien plus gros que ce que la caméra laissait paraître. Il portait un gilet rouge sans manches, distendu sur un torse vaste comme un tonneau, et ses épaules étaient si larges que sa tête semblait presque perdue, en équilibre sur un coussin de barbe qui lui dissimulait totalement le cou. Ses mains et ses poignets étaient très velus, et il avait d’épais sourcils broussailleux. Il portait des lunettes cerclées d’or et fumait une pipe qui envahissait la pièce d’un nuage de fumée gris-bleu.

— En effet, inspecteur principal, dit Abraham Orlov d’une voix grave et puissante, marquée d’un accent d’Europe de l’Est. J’étais bien à Londres hier soir.

— Puis-je vous demander ce que vous avez fait ?

— Mon cher monsieur ! Vous pouvez me demander ce que vous voulez ! Je n’ai rien à cacher !

Il sourit et Falcon eut un frisson de dégoût. L’homme avait des dents répugnantes. Jaunes, inégales, et curieusement trop pointues pour un être humain. Un chien avait une dentition plus attrayante.

— Hier soir, poursuivit Orlov, j’ai fêté un important anniversaire. J’ai rejoint quelques amis à notre club, ensuite nous sommes revenus en ville pour assister à un concert.

— C’était votre anniversaire ?

— Non, non. Vous n’avez pas lu mon livre, inspecteur principal ? (Ses yeux pétillèrent derrière ses lunettes). Il y a huit ans qu’a eu lieu mon sauvetage… Notre sauvetage, sur la calotte glaciaire. Tout le monde nous croyait morts, mais on nous a retrouvés en vie. Vous imaginez sans peine, mon cher monsieur, que les survivants sont devenus très proches après être restés prisonniers dans la carcasse de l’avion pendant tant de mois. Lorsque nous sommes revenus dans la civilisation, nous avons décidé de fonder une association. Nous avons acheté un petit club-house, dans la banlieue nord. Oh, rien de sophistiqué ! Un endroit tranquille où nous pouvons discuter confortablement. Nous nous rencontrons souvent.

— Ce club serait-il situé à Burnt Oak, par hasard ?

— En effet, oui ! Juste à côté de Edgware Road. Nous nous sommes retrouvés là-bas vers trois heures de l’après-midi, et ensuite nous nous sommes rendus à Londres ensemble.

— Combien étiez-vous ?

— Le club compte cinquante-neuf membres, moi compris. Tout le monde n’a pas pu venir, hier soir. Nous n’étions que trente-cinq. Nous avons pris le métro à Burnt Oak, changé à King’s Cross…

— Cinquante-neuf membres, répéta Falcon, qui se rappela ce que lui avait dit Beagle le matin même. Pourtant je croyais que vous étiez soixante-dix dans l’avion.

— Hélas, dix-neuf personnes n’ont pas survécu, soupira Orlov avec une moue douloureuse. Vous connaissez très certainement l’histoire, inspecteur principal. Je n’en ai jamais fait secret. J’ai même écrit un livre sur le sujet. Dix-neuf passagers ont été tués dans l’accident. Les autres sont restés bloqués sur la banquise. Nous avions de l’eau, en faisant fondre la glace. Mais nous n’avions pas de nourriture. La volonté de survivre nous a contraints à prendre une pénible décision.

— Ah oui ? dit Falcon, qui connaissait déjà la réponse, se souvenant des articles des journaux de l’époque.

— Nous avons dû manger les cadavres. Pendant cinq mois, nous nous sommes nourris de chair humaine. (Un bref instant, la langue d’Orlov apparut entre ses lèvres, au-dessus de sa barbe, puis disparut à nouveau). C’était extrêmement pénible et, bien sûr, répugnant. Couper des lambeaux de chair, puis les poser à plat sur les ailes de l’avion pour les sécher au soleil. Être forcés, jour après jour, d’avaler nos malheureux compagnons. Je n’ai pas besoin de vous faire de description. Si vous souhaitez en savoir davantage, lisez mon livre. Mais notre choix était réduit. Manger ou mourir. Nous avons choisi de vivre.

— Si vous le permettez, revenons à la journée d’hier, dit Falcon, qui avait brusquement envie de quitter ce bureau enfumé pour retrouver le soleil d’hiver. J’aimerais savoir si vous avez remarqué un jeune garçon de onze ans, qui est monté dans l’ascenseur avec vous à la station de Covent Garden.

— En effet, oui, inspecteur chef. Un gros garçon avec des cheveux roux, qui portait un pantalon large et une écharpe…

— C’est bien lui.

— Il est monté juste avant la fermeture des portes. Puis il s’est faufilé vers l’avant de la cabine. Il a été le premier à sortir. J’étais un peu inquiet pour lui car il était trop jeune pour se promener seul. Mais avant que j’aie pu lui dire quoi que ce soit, il a filé. Je l’ai aperçu qui passait le portillon. Ensuite il a disparu dans la rue.

— Vous l’avez vu sortir dans la rue ?

— Absolument.

— Pardonnez-moi, monsieur, intervint Beagle, embarrassé. Les caméras de surveillance du métro vous montrent quittant l’ascenseur. Mais pas le garçon.

Orlov fronça les sourcils et suçota sa pipe. Des volutes de fumée glissèrent sur ses lèvres et dans sa barbe.

— Un mauvais fonctionnement de la caméra est-il possible ? dit-il enfin. Car je vous assure que je l’ai vu sortir. De mes propres yeux.

— C’est possible, admit Falcon en se levant. Merci beaucoup, monsieur Orlov. Désolé d’avoir pris votre temps.

— De rien, voyons. Je voudrais pouvoir vous aider, répondit Orlov en agitant sa main potelée tel un roi congédiant un courtisan.

Falcon s’arrêta à la porte.

— Une dernière question, monsieur. Êtes-vous allés au concert, vous et vos amis ?

— Bien sûr. Mozart et Brahms. À l’église St Christopher de Covent Garden. Une soirée délicieuse.

— Je suppose que vous êtes allés souper, ensuite ?

Orlov hésita, la pipe devant les lèvres.

— Non. En fait, non. Nous n’avions pas faim.

Les deux policiers sortirent.

Falcon ne desserra pas les dents jusqu’à Scotland Yard. Assis à côté de lui dans la voiture, Beagle contint à grand-peine son impatience. Arrivé au bureau, il finit par exploser.

— Il a menti ! Éric n’a jamais quitté l’ascenseur. Et la caméra fonctionne très bien. On a déjà vérifié.

— Je sais, Jack.

Le magnétoscope et la cassette vidéo étaient encore là. Falcon visionna à nouveau le film mais il savait à quoi s’en tenir. Il avait envie de vomir. Deux petits mois avant la retraite, neuf avant son départ définitif de Londres. Et il fallait que ça lui arrive à lui !

Éric Smith était venu à Londres avec ses parents et, pour s’amuser, il leur avait désobéi et avait pris seul un ascenseur à la station de Covent Garden. Normalement, rien n’aurait dû arriver. Normalement, il se serait trouvé au milieu d’étrangers et serait arrivé au rez-de-chaussée en même temps que ses parents. Ils l’auraient grondé, il aurait boudé, et l’histoire se serait arrêtée là. Mais ce n’était pas un jour normal. Il y avait une chance sur un million pour qu’il se produise une chose anormale.

Éric était monté dans l’ascenseur avec trente-neuf cannibales qui fêtaient un anniversaire.

Quand les portes s’étaient fermées, il était resté seul avec eux pendant cinquante-huit secondes.

Orlov avait menti en prétendant que son expérience dans le cercle arctique avait été douloureuse et répugnante. Falcon ne s’y était pas laissé prendre. Il l’avait deviné, dans l’éclat des yeux derrière les lunettes cerclées d’or, et dans cette petite langue rose et humide qui avait glissé furtivement sur les lèvres. Peut-être, en effet, les survivants de l’avion avaient-ils détesté être forcés de survivre pendant cinq mois en mangeant de la chair humaine. En tout cas au début. Mais supposons qu’ils y aient pris goût peu à peu ? Supposons qu’ils en soient venus à l’apprécier ? Il y avait dix-neuf cadavres. Soit trente-huit épaules grillées. Trente-huit cuisses rôties. Cent quatre-vingt-dix os de jarret en daube. Jour après jour, ils s’asseyaient pour partager un festin.

Ensuite, de retour chez eux, comment se débrouiller ? Plus de chair humaine ! Oh, bien sûr, ils pouvaient toujours se réunir dans leur petit club privé pour en parler et se remémorer leurs joyeux repas. Mais ils devaient se contenter de rêver à la succulente viande rose. Et, pendant ce temps, la faim les tenaillait, les tenaillait…

Jusqu’au jour où un jeune garçon dodu se faufila parmi eux. Ils prirent alors conscience qu’ils ne pouvaient plus résister, et ils se jetèrent sur lui comme un seul homme pour le dépecer à belles dents.

Falcon préféra chasser cette pensée. Au moins Éric avait-il succombé rapidement.

L’inspecteur chef se força à regarder l’écran du téléviseur. On y voyait Orlov quittant l’ascenseur. Orlov et ses amis. Était-ce vraiment un chewing-gum que mastiquait cette femme ? L’homme au mouchoir se mouchait-il ou bien s’essuyait-il la bouche ? Et cette Chinoise ! Avait-elle la joue enflée ou la bouche pleine ? Quant à la vieille femme, Falcon découvrit, en l’étudiant plus attentivement, que la poignée de sa canne ressemblait terriblement à un pied d’enfant. Et pour ce qui était de l’adolescent avec le ballon de football, Falcon se demanda s’il s’agissait vraiment d’un ballon…

Il arrêta la cassette.

— Vous vous sentez bien, monsieur ? s’inquiéta Beagle.

— Non !

Falcon regarda fixement l’écran éteint. Deux questions l’agitaient. Comment annoncer aux parents ce qu’il savait ? Et comment allait-il le prouver ? Rien d’étonnant à ce que Orlov soit si calme…

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