L'auto stoppeur

Anthony Horowitz · Chapitre 6 sur 9

Pages du PDF

L'auto stoppeur

Le paradis d’Howard

 

Howard Blake ne vit pas le bus qui le heurta. Pas plus qu’il ne le sentit lui rouler dessus. Il traversait Oxford Street en courant, une pile de CD dans la main, la sonnerie d’alarme dans l’oreille, et, la seconde suivante… Plus rien. C’est l’ennui avec le vol à l’étalage. Quand on vous surprend, vous êtes obligé de fuir à toutes jambes et vous n’avez pas le temps de vous arrêter sur le bord du trottoir pour regarder à gauche et à droite. Vous devez tenter votre chance. Howard avait tenté sa chance. Malheureusement, il avait perdu. Le bus l’avait écrasé au milieu de l’avenue. Et il était là. Par terre. Tout juste quinze ans et déjà mort. Il ouvrit les yeux.

— Ça alors ! Je n’y crois pas ! Je rêve !

Il ferma les yeux, compta jusqu’à dix, et les rouvrit lentement, l’un après l’autre. Aucun doute. À moins d’être victime d’une hallucination, il n’était plus à Londres. Il était…

— Ça alors ! répéta-t-il à mi-voix.

Il portait le même blouson de cuir noir, le même jean, le même T-shirt, mais il était assis sur une curieuse substance ondoyante et blanche qui ressemblait à s’y méprendre à un nuage. Bon. Inutile de finasser. C’était un nuage. L’air était chaud, embaumait un parfum de fleurs, et Howard entendait de la musique douce jouée par des instruments à cordes. Des harpes, évidemment. À une trentaine de mètres, il aperçut un imposant portail en or massif, incrusté de perles blanches étincelantes. Un flot de lumière se déversait à travers les grilles, à tel point qu’on ne pouvait rien distinguer de l’autre côté. Et cette lumière avait quelque chose d’étrange. Elle brillait comme le soleil et pourtant le ciel était sombre. En levant les yeux, Howard vit des milliers d’étoiles serties dans un fond d’un bleu intense et profond. C’était à la fois le jour et la nuit.

Howard n’était pas seul. Une longue file d’attente s’étirait, si loin que, à mi-parcours, les silhouettes étaient grosses comme des têtes d’épingles. En observant les gens qui se trouvaient le plus près, Howard vit qu’il y avait des hommes et des femmes venus de tous les pays du monde, vêtus de toutes sortes d’habits extraordinaires : du costume trois-pièces au sari, en passant par le kimono et la fourrure d’esquimau. Un grand nombre d’entre eux étaient âgés, mais il y avait aussi des adolescents et même de jeunes enfants. Ils patientaient en silence, calmement, comme s’ils s’étaient toujours attendus à finir là, et affichaient un air joyeusement résigné maintenant qu’ils étaient arrivés. Mais arrivés où ?

La réponse était évidente. Howard n’était allé à l’église qu’une fois (pour voler les chandeliers d’argent qui ornaient l’autel), néanmoins il avait compris les grandes lignes. La file d’attente, les nuages, les harpes, le portail d’or incrusté de perles… Cela le ramena quelques années en arrière, à l’école publique de Cross Street, au cours d’éducation religieuse de Doris Witherspoon. Cette vieille chouette avait donc dit vrai, finalement ! Il en aurait presque pouffé de rire. « Notre père qui êtes aux cieux… ». Quelle était la suite, déjà ? Il avait oublié. En tout cas, il avait toujours pensé que le Paradis et l’Enfer étaient des endroits inventés pour faire peur aux gens et les obliger à bien se conduire. Aussi était-il stupéfait de découvrir qu’ils existaient vraiment.

Howard se leva. Ses pieds s’enfoncèrent mollement dans le nuage, qui se déplaça un peu sous son poids. Howard n’était pas particulièrement intelligent. Cette année, il n’avait fait que de rares apparitions en classe, et il avait la ferme intention de quitter définitivement l’école dès qu’il aurait seize ans. Toutefois son cerveau se mit lentement en action. Il se trouvait dans une file d’attente devant les portes du Paradis. Tous ces gens étaient présumés morts. Donc, il était mort aussi. Mais comment était-ce arrivé ? Il ne se souvenait pas d’avoir été assassiné, ni rien de ce genre. Une maladie, alors ? Bon, d’accord, il fumait une dizaine de cigarettes par jour et sa mère ne cessait de le mettre en garde contre le cancer, mais si c’avait été ça, il s’en serait aperçu.

Il s’efforça de réfléchir. Ce matin, il s’était réveillé chez lui, dans le lotissement de la banlieue de Watford où il habitait. Il avait pris son petit déjeuner, filé un coup de pied au chien, juré contre sa mère, et pris le chemin du collège. Où, bien sûr, il n’était pas entré. Manquer la classe était une habitude. Il était allé en ville. Cela, au moins, il en était certain. Il avait fraudé dans le métro en achetant un ticket à tarif réduit, et il s’était promené dans les quartiers riches du West End. Il s’était offert un second petit déjeuner, une partie de billard dans un club derrière Goodge Street… le genre d’endroit où personne ne vous pose de questions sur votre âge. Il avait songé à aller voir un film, mais il lui restait une bonne heure avant la séance et il avait décidé de faire un peu de fauche. Il y avait beaucoup de grands magasins sur Oxford Street. Et plus le magasin était grand, plus il était facile de voler. Il avait glissé plusieurs CD sous son blouson et s’apprêtait à en piquer d’autres lorsqu’il avait aperçu le vigile approcher. Alors il avait filé en courant et…

Et quoi ? Que s’était-il passé ? En y réfléchissant, Howard se souvenait d’avoir aperçu un éclair rouge du coin de l’œil. Puis il avait senti une sorte de bourrasque, et quelque chose lui avait touché l’épaule, tout doucement. C’était tout. Il ne se rappelait rien d’autre.

Pourtant il ne pouvait y avoir qu’une seule explication. Il avait été tué ! Cela ne faisait aucun doute ! Et…

Les pensées suivantes affluèrent très vite, en vrac.

Le Paradis existe. Donc l’Enfer existe. Tu ne veux pas aller en Enfer. Tu veux aller au Paradis. Mais tu n’as aucune chance, mon vieux. Pas avec un passé comme le tien. À moins que tu ne fasses un truc vraiment spectaculaire. Tu vas devoir jouer la comédie. Et le plus tôt sera le mieux…

Howard se fraya une place dans la file d’attente, entre un petit Chinois qui avait le manche en ivoire d’un poignard planté dans la poitrine, et une vieille dame qui portait encore son bracelet d’identité de l’hôpital.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda la vieille dame.

— Fiche-moi la paix, grand-mère, rétorqua Howard.

Même si les cigarettes avaient retardé sa croissance, Howard était un garçon bien bâti et musclé. Il avait un visage pâle, des cheveux gras, des petits yeux noirs et durs. Son blouson de cuir noir et ses piercings dans les oreilles, la joue gauche, les narines et la lèvre inférieure lui donnaient un air menaçant. Ce n’était pas le genre de personnes que l’on défie, même mort. Réaliste, la vieille dame se tut.

La file d’attente progressa. Howard aperçut une silhouette assise sur une sorte de haut tabouret à côté du portail. C’était un homme très âgé, avec une longue chevelure blanche et une barbe broussailleuse. Habillé en rouge, songea Howard, on l’aurait pris pour le Père Noël du Paradis. Mais il portait une longue robe blanche. Et il tenait un grand livre, une sorte de registre, et un gros anneau de clés à la ceinture. L’homme se tourna brièvement et Howard fut étonné de voir, sortant de son dos, deux ailes immenses dont les longues plumes blanches se terminaient en pointe. Deux hommes plus jeunes l’encadraient et Howard frémit en réalisant qui étaient ces trois personnages. Les porteurs de clés. Les anges gardiens des portes du Paradis. Il fouilla dans sa mémoire pour y chercher des souvenirs des leçons de Miss Witherspoon. Comment s’appelait le type aux clés, déjà ? Bob ? Patrick ? Percy ? Non… Pierre ! Saint-Pierre ! C’était celui-là qu’il allait devoir convaincre de le laisser entrer.

Une heure interminable s’écoula. Enfin, Howard parvint devant les grilles. Cela lui avait laissé le temps de composer son rôle. Il apercevait à peine le Paradis, mais il imaginait très bien l’Enfer. Et il savait lequel de deux il préférait.

— Nom ? lui demanda saint Pierre (ce ne pouvait être que lui).

— Howard. Howard Blake, monsieur.

Il était très content de ce « monsieur ». Il fallait se montrer respectueux. Passer de la pommade à ce vieux fou.

— Quel âge as-tu, Howard ?

— Quinze ans, monsieur, répondit-il, en s’efforçant de paraître très jeune et très innocent.

Il regretta de ne pas avoir ôté ses piercings en argent de son visage.

Un des jeunes anges se pencha pour chuchoter à l’oreille de saint Pierre. Celui-ci hocha la tête.

— Tu as été tué cet après-midi à Oxford Street.

— Oui, monsieur. Et j’imagine d’ici la réaction de ma mère. Ça va lui briser le cœur, c’est sûr…

— Pourquoi n’étais-tu pas en classe ?

Howard déglutit, mal à l’aise. S’il avouait avoir fait l’école buissonnière, il était cuit. Il fallait inventer quelque chose.

— Eh bien, en fait… monsieur… c’était l’anniversaire de ma mère. Alors j’ai demandé au prof si je pouvais prendre mon après-midi pour aller chourer… heu… acheter un cadeau. Je voulais lui trouver quelque chose de joli. Voilà pourquoi j’ai fait un saut en ville.

— As-tu toujours été gentil avec ta maman, Howard ?

Howard se rappela tous les vilains mots qu’il lui avait lancés le matin même. Il songea à l’argent qu’il avait volé dans son sac à main. Il lui était même arrivé de voler le sac entier.

— J’ai essayé d’être un bon fils.

— Et tu étais un élève consciencieux ?

— Oh oui. Je faisais de gros efforts. C’est très important l’école. Ma matière préférée, c’était l’éducation religieuse.

— Tu as l’air d’un garçon costaud. J’espère que tu n’as jamais maltraité tes camarades.

De brèves images passèrent devant les yeux de Howard. Glen Roven avec un œil au beurre noir. Robin Addison en larmes, le nez pissant le sang. Blake Ewing, le bras tordu dans le dos, hurlant pendant que Howard lui volait son argent de poche.

— Oh, jamais, monsieur. Je hais les cogneurs.

— La haine est un péché, petit.

— Ah ? Eh bien… en fait, j’aime bien les cogneurs. Mais je n’aime pas ce qu’ils font !

Howard transpirait à grosses gouttes. Cependant saint Pierre parut satisfait. Il prit quelques notes dans son registre, en se servant d’une plume. Howard se demanda s’il l’avait arrachée d’une de ses ailes.

Saint Pierre le scruta attentivement et, un instant, Howard détourna les yeux. Le regard de l’ange semblait plonger au fond de lui. Combien de milliers, de millions de personnes, ces yeux avaient-ils ainsi examinés ?

— Te repens-tu de tes péchés, Howard ?

— Mes péchés ? Je n’ai jamais péché !

Howard sentit ses poings se fermer malgré lui.

Il s’empressa de les rouvrir. Boxer saint Pierre n’était pas une bonne idée.

— Enfin… j’ai peut-être oublié de donner à manger au chien une ou deux fois, reprit-il. Et un soir, en juin dernier, je n’ai pas fait mon devoir de maths. Je le regrette, monsieur. Mais c’est tout. Il n’y a rien d’autre.

Il y eut un petit bruit et Howard s’aperçut qu’un des CD qu’il avait volés venait de tomber de son blouson de cuir. Il rougit violemment et s’écria :

— Mince ! Regardez ça ! Je me demande d’où ça vient !

Il ramassa le CD et le tendit à saint Pierre.

— Vous aimez, monsieur ? C’est Heavy Vomit. Mon groupe rock préféré.

Saint Pierre prit le CD, y jeta un bref coup d’œil, puis le passa à l’un de ses anges assistants.

— C’est bien, Howard, dit-il en souriant. Tu peux franchir la grille.

— C’est vrai ?

— Entre !

— Merci beaucoup, monsieur. Dieu vous bénisse, vous et tous les autres !

Il avait réussi. Il n’en revenait pas. Il avait souri, minaudé, appelé saint Pierre « monsieur », et le vieux fou avait marché. Sa récompense était le Paradis ! Howard bomba le torse. Devant lui, les grilles s’ouvrirent. Un crescendo de mille harpes s’éleva. Il eut l’impression que la musique l’enveloppait et le soulevait. En même temps, il crut entendre un chœur d’anges. C’était un chœur d’anges ! Dix mille voix, invisibles et éternelles, qui chantaient dans une stéréo céleste. La lumière se mit à danser devant ses yeux, l’envahit. Il avança et s’aperçut que son blouson de cuir et son jean étaient tombés, remplacés par une longue robe blanche et des sandales. Il franchit le portail et les grilles se fermèrent doucement derrière lui. Il y eut un déclic. Le portail était fermé. Il était au Paradis !

Les jours suivants, Howard vécut très heureux.

Il se mouvait dans un paysage de nuages d’un blanc parfait, où le soleil ne se couchait jamais, où il ne pleuvait jamais, où il ne faisait jamais ni trop chaud ni trop froid. De la musique de harpe et des chœurs célestes emplissaient le silence. Il n’y avait ni eau ni nourriture, mais c’était sans importance puisqu’il n’avait ni soif ni faim. Howard se disait qu’ils devaient être des millions et des millions au Paradis, mais l’endroit était si vaste qu’on ne voyait pas grand monde. Il croisait parfois des anges, qui lui adressaient un petit signe et un sourire, mais il les dédaignait. Il était enchanté d’être ici, avec eux, mais cela ne l’obligeait pas à leur parler.

C’était le paradis. Le paradis absolu.

Les jours devinrent des semaines et les semaines des mois. Les harpes continuaient de jouer une musique douce qui suivait Howard partout. D’ailleurs, les harpes commençaient un peu à le lasser. Il n’y avait donc pas de batteries ni de guitares électriques au paradis ? Et il regrettait l’absence de couleurs. Le ciel bleu, les nuages blancs, c’était joli mais un peu… répétitif.

Howard décida de faire la connaissance d’autres personnes en se disant que, finalement, la vie ici serait peut-être encore plus agréable s’il n’était pas seul. Tout le monde lui souriait. Les anges étaient assurément très amicaux. Ils semblaient toujours ravis de le voir. Mais, d’un autre côté, ils n’avaient pas grand-chose d’autre à dire que « Bonjour ! », « Comment ça va ? » et, une bonne centaine de fois par jour, « Dieu vous bénisse ! ».

En dépit du fait que tout était indéniablement parfait, l’ennui gagnait peu à peu Howard. Au bout de… un an ou dix ans (c’était difficile à dire car il ne se passait jamais rien), il résolut de provoquer une bagarre, juste pour voir l’effet que cela produirait.

Il attendit d’apercevoir un ange plus petit que lui (les vieilles habitudes collent à la peau) et s’en approcha.

— Tu es vraiment moche ! s’esclaffa-t-il.

— Pardon ?

L’ange était assis sur un nuage. Il ne faisait rien. Ce qui était normal puis qu’il n’y avait rien à faire.

— Ta tête me donne envie de vomir, poursuivit Howard.

— Oh, je suis désolé, répondit l’ange. Je vais aller ailleurs.

— Poule mouillée !

— Moi, une poule ?

— Tu as peur !

— Oui. C’est exact.

L’ange voulut partir, c’est alors que Howard le frappa. Une fois. Violemment. L’ange fit un bond en arrière, surpris. Le poing de Howard l’avait cueilli en plein menton, mais il ne saignait pas, n’avait pas la moindre marque. Ni la moindre douleur. L’ange mit un instant avant de comprendre ce qui venait de se passer. Il jeta un regard attristé à Howard et dit :

— Je te pardonne.

— Je ne veux pas être pardonné ! Je veux me battre !

— Dieu te bénisse, dit l’ange en s’éloignant.

Mille autres années s’écoulèrent.

Les harpes jouaient toujours. Les nuages étaient toujours d’un blanc plus blanc que blanc et le ciel toujours bleu. Le temps n’avait pas varié. Il n’y avait même pas une ondée. Les chœurs chantaient, les anges se promenaient, un sourire rêveur aux lèvres, et se bénissaient réciproquement.

Howard s’arrachait les cheveux. En fait, il se les était arrachés déjà plusieurs fois mais ils avaient repoussé. Il donna un coup de pied dans un nuage et se mordit la lèvre quand son pied passa au travers. Pas une fois il n’avait été malade. Il aurait bien aimé. Une petite toux, ou un rhume. Même un petit accès de malaria. N’importe quoi pour avoir une distraction. Et il n’avait trouvé personne avec qui discuter. Les autres anges étaient tellement… ennuyeux ! Récemment – il y avait à peu près cent vingt ans – il s’était mis à parler tout seul. Mais il avait découvert qu’il s’ennuyait lui-même. Et puis il détestait le son de sa voix. Il avait tenté de provoquer d’autres bagarres, avec le même résultat décevant que la première fois. À tel point qu’il y avait renoncé.

Et puis un jour (il ignorait lequel, et comme il n’y avait pas de nuit il n’était même pas certain que c’était un jour), Howard s’aperçut par hasard qu’il était revenu là où tout avait commencé. Il vit les grilles d’or incrustées de perles et, encadré de ses deux assistants, saint Pierre filtrant la file d’attente interminable qui s’étirait jusqu’à l’horizon et au-delà. Mû par le premier élan d’espoir et d’excitation qu’il ressentait depuis des siècles, Howard pressa l’allure. Ses sandales claquaient à ses pieds, sa longue robe flottait autour de lui.

— Pardonnez-moi ! lança-t-il à saint Pierre qui était en train de parler avec un homme en kilt, qui n’avait plus de jambes. Excusez-moi, monsieur !

— Oui ? dit saint Pierre en lui souriant à travers la grille.

— Vous ne vous souvenez sans doute pas de moi. Je m’appelle Howard… Howard heu…

Howard s’aperçut qu’il avait oublié son nom de famille.

— Je suis arrivé ici il y a très longtemps.

— Je m’en souviens parfaitement, assura saint Pierre.

— Voilà… heu… J’ai quelque chose à vous dire.

Soudain, Howard céda à la colère enfouie au fond de lui. Il en avait assez. Plus qu’assez.

— Tout ce que je vous ai raconté en arrivant était un mensonge. Je n’allais pas à l’école et, quand j’y allais, je me bagarrais avec tout le monde. Y compris les professeurs. Je donnais des coups de pied au chat… ou au chien, je ne sais plus. Je détestais ma mère et elle me détestait. Je mentais, je trichais, je volais. Je vous ai dit que je regrettais mes péchés mais c’était faux. Je ne regrette rien. J’en suis même très content. J’adorais ça.

— Qu’essaies-tu de me dire, Howard ? demanda saint Pierre.

— Ce que je veux dire, espère de vieux cinglé, c’est que je ne me plais pas du tout ici !

Howard avait haussé la voix. Il criait à présent.

— En réalité, j’ai horreur de cet endroit et je ne veux pas y rester !

— Je crains que tu n’aies pas le choix, Howard. Cette décision ne t’appartient plus.

— Mais vous ne comprenez rien, abruti de barbu !

Howard respira à fond.

— Je ne suis pas fait pour le Paradis. Je ne devrais pas y être. Vous n’auriez jamais dû m’y laisser entrer.

L’ange barbu ne dit rien. Howard l’observait. Son visage avait changé. La barbe avait glissé, comme un postiche acheté dans un magasin de farces et attrapes. Dessous, le menton était effilé, et recouvert de ce qui ressemblait étrangement à des écailles. En y regardant avec plus d’attention, Howard remarqua quelque chose qui pointait à travers les cheveux du vieil homme. Des cornes ?

— Mais… bredouilla-t-il.

Saint Pierre – ou quel que fût son nom – se mit à rire. Deux flammes rouges jaillirent de ses yeux et ses lèvres s’effacèrent pour découvrir des dents vilainement aiguisées.

— Mon cher Howard, dit-il. Qu’est-ce qui t’a fait croire que tu étais au Paradis ?

OceanofPDF.com