L'auto stoppeur

Anthony Horowitz · Chapitre 5 sur 9

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L'auto stoppeur

Vol 715

 

Il y a des cauchemars tellement horribles que, même une fois réveillé, ils ne vous lâchent pas. Vous êtes dans votre lit, avec la lumière grise du petit matin qui tape à votre fenêtre, et bien que vous soyez chez vous, dans votre chambre, vous n’êtes plus sûr de rien. Parce que les créatures de votre cauchemar, les monstres et les fantômes, sont encore là, près de vous, tapis dans l’ombre. Vous restez indécis pendant cinq ou dix minutes, à réfléchir, à vous poser des questions. Finalement, vous tirez la conclusion qui s’impose. Ce n’était qu’un mauvais rêve.

Judith Fletcher fit un de ces cauchemars obsédants la dernière nuit de ses vacances au Canada.

Et tandis que ses parents dormaient dans la chambre voisine, que sa jeune sœur Maggie ronflait bruyamment dans le lit jumeau, elle resta étendue sans bouger à ressasser son rêve.

Elle assiste à un enterrement. Le cimetière a un aspect bizarre. Il est beaucoup trop vaste et le gazon ne ressemble pas à du gazon. Il est plat et lisse comme du carton, et a cette couleur indéfinissable propre aux rêves. Une cloche d’église sonne et, au loin, une horloge indique six heures et trois minutes. Judith n’entre pas dans le cimetière en marchant. Elle est portée en l’air par des mains invisibles. Et c’est en flottant ainsi, vers une tombe solitaire, un rectangle noir qui paraît avoir été découpé et non pas creusé, qu’une première vague de terreur s’empare d’elle. Ce n’est pas n’importe quel enterrement. C’est le sien.

Elle tente de se réveiller mais le sommeil est devenu une prison. Elle essaie de crier mais seul un murmure imperceptible s’échappe de ses lèvres.

Puis elle découvre le cortège funèbre. Une centaine de personnes rassemblées autour de la tombe, dans un silence total. Elle s’étonne qu’aucune de ces personnes ne soit en habits de deuil. Toutes portent des vêtements ordinaires, et la regardent avec des yeux vides, le visage inexpressif. La plupart ont une valise à la main. Certains des sacs de boutiques hors-taxes.

Parmi cette foule, il y a une grosse dame avec de gros yeux et une masse de cheveux jaunes. Un petit garçon serrant contre lui un ours en peluche manchot. Un couple à la mine sombre se tenant la main. Un homme noir en blouson de cuir qui se ronge les ongles. Par la suite, Judith se rappellera chacun d’eux comme si elle les avait connus toute sa vie, alors qu’elle est certaine de ne les avoir jamais rencontrés auparavant.

Ensuite, elle remarque le prêtre. Du moins elle suppose que c’est le prêtre car il a l’air de diriger les choses. Pourtant, il ne porte pas des habits ecclésiastiques, plutôt une sorte d’uniforme. C’est un homme mince, avec des cheveux blonds un peu en désordre. Il a visiblement eu le nez cassé autrefois, et une fine cicatrice court le long de sa joue. Il se tient seul près de la tombe. Quand Judith arrive, il prononce quatre mots.

« Vol Sept Cent Quinze ».

Les mains invisibles descendent Judith dans la tombe. Les ténèbres l’engloutissent. À cet instant, le cauchemar devient vraiment atroce. Elle se débat de toutes ses forces pour se libérer. Elle suffoque. Jamais elle n’a vu une obscurité aussi totale. Le noir n’est pas seulement autour d’elle mais à l’intérieur d’elle, derrière ses yeux, dans sa gorge, dans son estomac. Elle tombe dans ce noir absolu. Sa chute est sans fin. Le petit rectangle de lumière qu’était l’ouverture de la tombe est maintenant à des kilomètres. Soudain, elle a conscience de deux sons distincts. Tout d’abord, une énorme explosion. Puis le hurlement de sirènes d’ambulances, de plus en plus fort, assourdissant, insupportable.

Les sirènes l’avaient réveillée.

Elle n’était pas morte. Elle était vivante, couchée dans un appartement de location à Vancouver. Elle s’appelait Judith Fletcher et avait treize ans. Son père, architecte, avait été engagé pour travailler sur les plans d’un nouvel hôtel à Vancouver, et il avait profité de l’occasion pour emmener sa famille visiter le Canada. Ils y avaient passé les trois dernières semaines. Aujourd’hui, ils devaient rentrer à Londres.

Par le vol 715.

Judith se leva, entra dans la salle de bains et s’aspergea le visage d’eau froide. Puis elle se regarda dans le miroir. Deux yeux bleus dans un visage rond et parsemé de taches de rousseur, des cheveux longs et clairs tombant de chaque côté. Dans la chambre, elle entendit Maggie s’éveiller et l’appeler aussitôt. C’était typique de Maggie.

Seul le sommeil empêchait sa jeune sœur de huit ans de parler. Judith ne lui répondit pas. Elle avait besoin de réfléchir.

Elle savait que ce n’était qu’un cauchemar, un horrible cauchemar. Pourtant elle aurait juré que c’était bien davantage. Les images avaient été bien trop réelles. Jamais, dans ses autres rêves, il n’y avait eu autant de détails. Et aucun autre rêve ne l’avait hantée comme celui-ci. Elle se souvenait de tout. Et il y avait une autre différence : elle en connaissait la signification.

Rien de plus simple. Elle allait mourir. À six heures trois précisément. C’était l’heure indiquée par l’horloge. Elle savait même de quelle façon elle allait mourir. Le prêtre le lui avait dit.

Vol 715.

L’avion allait s’écraser.

Judith n’était pas superstitieuse. Elle ne croyait pas aux fantômes, aux sorcières, aux OVNI, à la télépathie, ni à toutes ces choses dont raffolaient les garçons de son école. Elle avait regardé un ou deux épisodes de X-Files, mais l’histoire ne l’avait pas intéressée parce qu’elle n’y croyait pas. Le fait qu’on ne puisse pas expliquer une chose ne la rendait pas pour autant surnaturelle. C’était ce qu’elle avait toujours pensé.

Jusqu’à maintenant.

Maintenant, elle se rappelait qu’il existait un mot pour ce type d’expérience. La voyance. Certaines personnes rêvaient d’événements qui allaient se produire, et qui se produisaient. On appelait ces gens des voyants. Ce n’étaient pas des fous. Le professeur d’histoire leur avait un jour expliqué que Jeanne d’Arc possédait ce don. Ainsi que le président américain Abraham Lincoln, qui avait vu en rêve son propre assassinat, une semaine avant qu’il ne survienne ! Un écrivain, Mark Twain, avait rêvé de la mort de son frère. Quelqu’un avait même décrit le naufrage du Titanic dans ses moindres détails… quatorze ans avant la catastrophe.

Pour Judith, ce cauchemar avait tout changé. Simplement parce que, au fond d’elle-même, elle savait que ce n’était pas un simple rêve. Il y avait dans ces images quelque chose de bien plus effrayant. Un avertissement. Peu importait ce à quoi elle croyait ou ne croyait pas. Elle ne pouvait tout simplement pas ignorer ce qu’elle avait vu.

Elle retourna dans la chambre pour s’habiller. Un jean, un pull, des tennis, une casquette de base-ball. Ses parents étaient eux aussi réveillés et s’affairaient aux derniers préparatifs.

— Où sont les tickets d’avion ? entendit-elle son père crier de l’autre pièce.

— À côté du lit, répondit sa mère.

Sandra Fletcher était administratrice dans un hôpital. Elle avait pris un congé sans solde pour faire ce voyage.

Dans quelques heures, tous les quatre seraient à bord d’un avion, le vol 715, à destination de Londres. Et tous les quatre périraient. À six heures trois minutes (l’atterrissage était prévu à six heures quinze du matin), un incident grave se produirait et…

— Vous venez prendre le petit déjeuner, les filles ?

Mark Fletcher venait de passer la tête dans l’encadrement de leur porte, interrompant brutalement le cours des pensées de Judith. C’était un homme mince et athlétique d’une quarantaine d’années, aux tempes à peine grisonnantes.

— Je meurs de faim ! s’écria Maggie, debout sur son lit.

Elle se mit à faire des bonds sur le matelas, la queue-de-cheval virevoltante. Maggie était tout excitée à la perspective de prendre l’avion.

L’avion…

Judith ne dit rien pendant que Sandra leur servait leur dernier petit déjeuner canadien : bacon grillé et crêpes avec du sirop d’érable. Il y avait des valises partout. La famille avait emporté tellement de bagages qu’ils avaient dû payer une surtaxe à l’aéroport de Heathrow. Depuis, s’y étaient ajoutés plusieurs kilos de souvenirs, de vêtements, et même des rollers et des CD que les filles avaient trouvés moins chers au Canada. Sa maman posa une assiette devant Judith. Elle n’y toucha pas. Ce qui lui était arrivé l’avait effrayée, mais elle redoutait plus encore ce qu’elle allait être obligée de faire maintenant.

— Que se passe-t-il, Judith ? demanda Mark Fletcher en remarquant l’expression de son visage.

— Je ne rentre pas à la maison.

Voilà. Elle l’avait dit. Ce n’était pas si difficile.

Son père éclata de rire.

— Toi, tu n’as pas envie de retourner à l’école, c’est ça ?

— Les vacances ont une fin, Judith, intervint sa mère.

— Non, dit Judith, le visage figé. Je ne prendrai pas l’avion.

Ses parents échangèrent un regard perplexe.

— Que veux-tu dire, ma chérie ? demanda son père.

— Elle a peur ! se moqua Maggie en pouffant de rire, le doigt plongé dans le sirop d’érable étalé sur son assiette.

— L’avion va s’écraser, affirma Judith. Je ne le prendrai pas. Et vous non plus.

Sandra posa sa tasse de café.

— Qu’est-ce que tu racontes, Judith ?

Elle parlait d’un ton raisonnable, mais Judith savait que cela ne durerait pas longtemps.

— D’habitude tu n’as pas peur de l’avion.

— Je n’ai pas peur. Je veux dire, je n’ai pas peur de l’avion. Mais je ne prendrai pas ce vol. Le 715…

Mark Fletcher sourit. Il s’efforçait encore de ne pas prendre sa fille au sérieux.

— On ne peut pas changer les tickets, ma chérie. Tu le sais.

— On peut en acheter d’autres.

— As-tu une idée du prix que cela coûterait ?

— Il est hors de question d’acheter d’autres tickets ! s’emporta Sandra. Enfin, Judith, que t’arrive-t-il ? À quoi riment ces bêtises ?

— Ce ne sont pas des bêtises…

Judith devait leur expliquer, même si elle devinait leur réaction.

— J’ai fait un rêve.

— Un rêve ! s’écria Sandra, soudain plus détendue.

Judith vit son soulagement. Un rêve était une chose que Sandra pouvait comprendre, voire contrôler.

— Nous faisons tous des rêves, Judith.

— Il n’y a rien de plus naturel, renchérit Mark Fletcher. C’est un long voyage. Inconfortable…

— Avec d’horribles repas !

— Berk ! crut bon de souligner Maggie.

— Personne n’aime voyager en avion, reprit Mark. Mais un mauvais rêve ne signifie pas que la chose va se produire.

Une tristesse soudaine envahit Judith. Elle n’aurait jamais cru ses parents aussi… prévisibles.

— Ce n’était pas un rêve ordinaire, insista-t-elle. C’était différent. J’étais dans un cimetière…

— Garde ça pour toi, la coupa sa mère. Nous ne tenons pas spécialement à entendre des horreurs.

Sandra était un peu en colère, à présent. Cela aussi était prévisible.

— Pour l’amour du ciel, Judith ! Tu as treize ans, maintenant. Tu sais ce que sont les rêves.

— Tu n’y penseras plus avant même d’arriver à l’aéroport, tu verras, ajouta Mark.

— Je n’irai pas à l’aéroport.

Mark et Sandra Fletcher se regardèrent de nouveau, mais cette fois d’un air impuissant. Judith devinait ce qu’ils pensaient. Jamais elle ne s’était conduite ainsi. Mais jamais non plus elle n’avait éprouvé une telle impression. Même dans ce décor parfaitement normal, devant la table du petit déjeuner, au milieu du déploiement de valises, elle avait le sentiment de n’être qu’à moitié présente. L’autre moitié était encore prisonnière du cauchemar. Et elle savait. C’était ça, le pire. Judith savait, avec une froide certitude, qu’elle avait raison, et que rien ne pourrait en convaincre ses parents. Jamais elle ne s’était sentie aussi seule.

Son père tenta une autre approche. Il allait jouer au père compréhensif, puis raisonneur. Ensuite, si ça ne marchait pas, il se mettrait en colère. Manuel des Tactiques Parentales face aux Enfants Difficiles, Chapitre 3.

— C’est ridicule, Judith. Rien n’arrivera à cet avion… Tu vas finir par effrayer Maggie… De toute façon, tu n’as pas à discuter. Nous prenons le vol 715 à midi. Un point c’est tout. Si tu es assez puérile pour laisser un rêve te perturber, c’est ton problème !

— Mais, papa, suppose que j’ai raison ?

Judith savait que c’était inutile, pourtant elle essaya une dernière fois.

— Si ce n’était pas juste un rêve ? Si… si c’était autre chose ?

— Tu ne crois pas à ces âneries. Tu n’y as jamais cru… Tu as trop regardé la télévision… C’est absurde, Judith…

Ce fut cette ultime remarque, ce mépris et la supériorité dans la voix de son père, qui la poussèrent à agir. Judith avait pris sa décision dès l’instant où elle était sortie de la salle de bains, mais elle ignorait si elle aurait la force de passer à l’action. Elle n’hésita plus. Elle se leva, écarta brutalement sa chaise de la table et, avant que quiconque pût la retenir, elle sauta par-dessus une valise, sortit en courant de la cuisine, et claqua la porte derrière elle.

— Judith… cria son père.

Même s’il avait deviné ce qu’elle avait en tête, il était déjà trop tard. Judith traversa le vestibule en trois enjambées. Son cœur cognait si fort qu’elle le sentait battre dans ses oreilles. Elle se rua sur la porte de l’appartement. Celle-ci n’était pas fermée à clé. Elle tourna la poignée d’une main tremblante, courut dans le couloir et sortit de l’immeuble sous le doux soleil matinal. Elle traversa la pelouse sans s’arrêter et déboucha sur le trottoir.

C’était de la folie. Toute cette histoire était folle. Elle-même était folle. Du moins c’est ce que penseraient ses parents. Avant de la tuer !

Mais elle s’inquiéterait de cela plus tard. L’appartement se trouvait sur Robson Street, dans l’un des quartiers les plus animés de Vancouver. En moins d’une minute, Judith fut absorbée par la foule de banlieusards qui venaient travailler. Même si ses parents devinaient son intention, jamais ils ne la trouveraient.

Judith s’était promenée en ville avec eux la veille et savait exactement où elle allait. Elle prit la direction des quais et choisit un café donnant sur la baie, Burrard Inlet et, derrière, les montagnes couvertes de pins. Elle avait dix dollars en poche. Assez pour quelques consommations. Assez pour rester là le temps qu’il faudrait.

Judith s’installa sur une chaise en plastique, enfonça sa casquette de base-ball sur ses yeux, et se prépara à patienter jusqu’au décollage du vol 715.

Mark et Sandra Fletcher étaient fous de rage, évidemment, lorsqu’elle regagna l’appartement juste avant midi. Jamais Judith n’avait vu ses parents dans un tel état. La colère étincelait dans leurs yeux, déformait leurs traits, les rendait presque laids.

— Comment as-tu pu faire une chose pareille, Judith ? Nous t’avons cherchée partout !

— Nous étions fous d’inquiétude. Une fille de ton âge, toute seule dans une grande ville !

— As-tu la moindre idée de ce que va nous coûter ta petite escapade ?

— Tu as perdu la tête !

— À notre retour en Angleterre, il faudra que tu paies de ta poche, jeune fille. Je ne sais pas comment… mais tu paieras !

Son père ne l’avait jamais giflée. Cette fois, Judith sentit qu’il se retint de justesse. Peut-être, si elle avait été un garçon, aurait-il osé. Une claque sur le derrière avec une pantoufle aurait peut-être soulagé la tension. Au contraire, leur colère augmenta. Les heures suivantes s’écoulèrent dans un silence aussi implacable que dans le cimetière de son rêve. Mark Fletcher téléphona à la compagnie aérienne et parvint à les convaincre de reporter leurs réservations – sans frais supplémentaires – sur le vol du lendemain. C’était au moins une consolation. Les valises restèrent en place. Maggie, pour une fois silencieuse, se plongea dans des bandes dessinées. Mark travailla. Sandra sortit prendre l’air, rapporta des plats préparés pour déjeuner (auxquels Judith ne toucha pas), et tua le temps.

L’après-midi se traîna. Maggie se planta devant la télévision, puis sortit se promener avec son père. Sandra écrivit une lettre. Judith resta assise seule dans son coin. Ignorée et délaissée. Ses parents étaient maussades, Maggie complètement déconcertée, comme si on lui avait soudain changé sa sœur.

Judith ne cessa pas une seconde de penser au vol 715. Où était-il, en ce moment ? Au-dessus de l’Arctique ? Redescendant vers l’Atlantique ? Le plus étrange était qu’elle n’avait pas le moindre doute. L’avion devait atterrir à vingt-deux heures, heure canadienne, et elle avait la certitude que, à cet instant-là, ses parents comprendraient. L’avion allait s’écraser. Le rêve l’avait clairement signifié. Elle pensa aux passagers. Tous allaient mourir. Elle pouvait presque voir la boule de feu, entendre les sirènes d’ambulances filant sur la piste. Elle se sentait coupable. N’aurait-elle pas dû avertir tout le monde ?

Empêcher l’avion de décoller ? Impossible, bien sûr. Elle s’efforça de chasser cette pensée de son esprit. Elle n’aurait rien pu faire d’autre. Ce n’était pas en son pouvoir.

À vingt-deux heures dix, ses parents comprendraient. Ils lui pardonneraient son attitude et tout rentrerait dans l’ordre.

À vingt-deux heures cinq, son père se leva et quitta la pièce.

Maggie était déjà couchée, mais Mark et Sandra n’avaient pas ordonné à Judith d’en faire autant. Ils tenaient à ce qu’elle reste avec eux jusqu’à l’heure fatidique. Mark alla dans le vestibule pour téléphoner. Judith comprit qu’il appelait en Angleterre.

Elle guetta sa voix derrière la porte. Un simple murmure. Sandra lisait le livre de poche qu’elle avait acheté en prévision du voyage. Elle tourna une page. Il y eut un déclic. Mark Fletcher venait de raccrocher le téléphone. Il revint dans le salon et s’arrêta sur le seuil.

Judith leva les yeux sur lui.

— Le vol 715 a atterri à Heathrow il y a quinze minutes, annonça Mark Fletcher. À l’heure prévue. Maintenant, je vais me coucher.

Judith n’apprit jamais la vérité.

Ni ses parents.

Aucun d’eux ne sut jamais ce qui s’était réellement passé.

Comme ils n’étaient pas à Heathrow, ils ne virent pas les trois cents passagers descendre de l’avion. Hormis les quatre sièges vides de la famille Fletcher, l’avion était bondé.

La première personne à descendre était une grosse dame avec de gros yeux et une masse de cheveux jaunes. Suivait un petit garçon serrant contre lui un ours en peluche auquel il manquait un bras. Ses parents venaient juste derrière lui, un couple à la mine sombre se tenant la main. Puis un homme noir en blouson de cuir qui se rongeait les ongles. Et ainsi de suite.

Le dernier à quitter l’avion était le commandant de bord. Un homme mince aux cheveux blonds un peu en désordre. Des années auparavant, un accident de moto lui avait valu le nez cassé et une cicatrice sur la joue. Il avait les traits tirés, le teint pâle. Il avait beaucoup transpiré. Sa chemise moite lui collait à la peau.

Trois responsables de la compagnie l’attendaient.

— Ça va ? lui demanda l’un d’eux.

Le commandant de bord hocha la tête sans répondre.

Une heure plus tard, il leur raconta son histoire. En face de lui, les responsables l’écoutaient et prenaient notes.

— C’est le système d’alimentation d’eau, dit-il. Il s’est sans doute produit une fuite dans les tuyauteries. Je ne sais combien de dizaines de litres d’eau se sont échappés. Bien sûr, avec l’altitude, l’eau a gelé. Et comme la glace est plus lourde que l’eau… Inutile de vous faire un dessin. C’était très lourd, vous pouvez me croire. Aux réactions de l’appareil, j’ai senti que quelque chose clochait. Mais c’est seulement quand l’hôtesse m’a annoncé que les chasses d’eau ne fonctionnaient pas dans les toilettes de la classe touriste que.,.

Il sourit mais il n’y avait aucune gaieté sur son visage.

— De toute façon, il était trop tard. Je ne pouvais rien faire. J’ai envoyé un message radio pour déclencher le dispositif de secours. Je volais mais je n’étais pas certain de pouvoir atterrir. Pas avec tout ce poids. L’avion était plein.

Le commandant avait ouvert une canette de soda. Il la but d’un trait avant de poursuivre.

— En vérité, s’il y avait eu ne serait-ce qu’un sandwich de plus à bord, je pense qu’on se serait crashés.

— Vous avez eu de la chance, dit l’un des responsables.

— Oui. Une sacrée chance. Il paraît que quatre passagers ne se sont pas présentés au départ. Une famille avec un monceau de bagages.

— Pourquoi n’étaient-ils pas à bord ?

— Aucune idée, mais je leur en suis reconnaissant. Je n’exagère pas. S’ils avaient pris cet avion, avec tous leurs bagages…

Il écrasa la canette de soda dans sa main et la contempla un long moment.

— Je ne serais pas avec vous en ce moment. Ils nous ont sauvé la vie.

Le commandant de bord jeta la canette dans la corbeille à papier et quitta la pièce en silence.

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