L'auto stoppeur
Abonné absent
Voici comment trépasse Linda James.
Elle se promène dans Hyde Park, en plein centre de Londres, lorsqu’elle s’aperçoit que le temps se couvre. Le ciel prend une vilaine couleur. Non pas la noirceur du soir mais le violet palpitant de l’orage imminent. Les nuages mijotent. Quelques secondes plus tard, un éclair argent embrase la Tamise.
Deux choses sont fortement déconseillées en cas d’orage : téléphoner et s’abriter sous un arbre. Linda James commet ces deux erreurs. Quand il se met à pleuvoir, elle court se réfugier sous les larges branches d’un immense chêne. Puis elle sort de son sac un téléphone mobile.
Et compose un numéro.
— Salut, Steve ! Je suis dans Hyde Park.
Elle ne prononce pas un mot de plus. Un nouvel éclair déchire le ciel et, cette fois, Linda est foudroyée. Soixante-quinze mille volts d’électricité, transmis par le téléphone mobile, la traversent et lui vrillent le cerveau. Son corps est agité d’une secousse et le téléphone éjecté à une vingtaine de mètres. C’est la dernière action physique de Linda James. Il va sans dire qu’elle est morte avant même que le téléphone touche terre.
Nous n’en apprendrons pas davantage sur Linda. Si elle était mariée ou célibataire. Pourquoi elle traversait Hyde Park un mercredi soir. À quel endroit elle se rendait et n’arriva jamais. Qui était Steve et s’il découvrit que Linda mourut à l’instant même où elle lui parlait. Aucune de ces questions ne trouvera de réponse.
Concernant le téléphone mobile, nous en savons beaucoup plus.
L’appareil est un Zodiac 555. Déjà démodé. Fabriqué quelque part en Europe de l’Est. Il est découvert dans les herbes hautes bien après que le corps de Linda James a été emporté. Ensuite, à l’issue de tortueuses pérégrinations, il finit par aboutir dans une boutique d’occasion quelque part sur la côte sud de l’Angleterre. Malgré ses mésaventures, le téléphone semble fonctionner.
La carte Sim de Linda – petite puce électronique intégrée – est enlevée. L’appareil est reprogrammé, équipé d’une autre carte Sim, et remis en vente.
Quelques semaines plus tard, un homme entre dans la boutique et l’achète. Il s’appelle Mark Adams. Il veut offrir un téléphone mobile à son fils.
Son fils, David Adams, examine le téléphone et dit :
— Merci, papa.
Toutefois, il manque d’enthousiasme. La plupart de ses amis possèdent un mobile, c’est vrai. Mais la moitié d’entre eux s’en servent peu. Ils trouvent juste que c’est cool d’en avoir un. Et plus le modèle est petit et cher, mieux c’est. Or le Zodiac 555 est lourd, vieillot, et gris. Il n’a pas de coque multicolore. Et puis ce n’est pas une marque branchée. David n’en a jamais entendu parlé.
Il y a un autre problème : la raison qui a poussé son père à lui faire ce cadeau. David a seize ans et il passe de plus en plus de temps hors de chez lui. Il dort souvent chez des copains, va dans des fêtes le samedi soir, fait du surf à l’aube le dimanche matin. Les Adams habitent Ventnor, une petite ville côtière endormie de l’île de Wight. David a vécu presque toute sa vie sur l’île et c’est peut-être pour cela qu’il se sent à l’étroit et éprouve le besoin de respirer. Il projette d’aller terminer ses études en Grande-Bretagne. Mark et Jane Adams tiennent un hôtel. David est leur fils unique et ils ont peur de le perdre. Ils veulent le garder près d’eux, même s’ils ne le voient pas. Voilà pourquoi ils lui ont acheté ce téléphone mobile. David imagine déjà la scène au Spyglass, samedi prochain, avec ses amis. La Toccata de Bach se mettant à sonner dans sa poche de jean, et la voix anxieuse de son père ou de sa mère demandant : « Où es-tu ? Tu ne bois pas d’alcool, hein, David ? Seulement du soda ? Tu ne rentreras pas trop tard ? ».
Mais, après tout, c’est son téléphone. Il pourra toujours l’éteindre. Et maintenant qu’il commence à sortir avec Jill Hugues, qui habite le village voisin de Bonchurch, ce sera pratique.
Voilà pourquoi il remercie son père.
— Mais attention, David, dit celui-ci. Je t’offre le téléphone et l’abonnement, mais les communications sont à ta charge. Alors va doucement. Ne passe pas des heures à discuter.
— Ne t’inquiète pas.
Les Adams forment une famille unie. La moitié de l’année, ils vivent seuls tous les trois dans l’hôtel Priory, qui compte plus de vingt chambres. L’hôtel est perché sur un piton qui domine la plage de Ventnor. Mark et Jane Adams l’ont acheté il y a une dizaine années, quand David avait six ans. Ils ne supportaient plus la vie à Londres et, un jour, ils ont décidé de s’installer à Wight. C’était peut-être une erreur. La saison estivale est courte sur l’île. Et les voyages organisés sont devenus si bon marché que beaucoup de gens peuvent s’offrir des vacances en France ou en Espagne, où ils sont plus sûrs d’avoir du soleil. L’île s’anime en juin. Mais on est seulement en mars et c’est très calme. Comme d’habitude, c’est un peu difficile de joindre les deux bouts. David aide son père à refaire des peintures, à bricoler dans l’hôtel. Jane Adams occupe un emploi à mi-temps au yacht-club de Cowes. Tous les trois s’entendent bien. Mark continue d’affirmer qu’il préfère Ventnor à Londres.
David ne partage pas son avis. Il trouve qu’il y a trop de personnes âgées sur l’île de Wight. Tout a l’air un peu déglingué, négligé. Les gens disent que l’île a cinquante ans de retard sur le reste de l’Angleterre, et il le pense. Parfois, il contemple la mer, les vagues qui roulent sur le rivage, et il rêve d’autres pays, d’autres mondes. Il rêve que sa vie va changer.
Et cela ne va pas tarder.
Le téléphone mobile sonne à quatre heures et demie, l’après-midi, au moment où David rentre de l’école. La magistrale Toccata de Bach, réduite à une série de bips électroniques irritants, le fait tressaillir. Seules six personnes ont son numéro. Jill, bien sûr, ses parents, et quelques camarades de classe. Pourtant, une fois qu’il a réussi à dénicher le téléphone au fond de son sac à dos et à presser la touche verte, il ne reconnaît aucun d’eux.
— Allô ?
— Oui ? dit David, certain qu’il s’agit d’une erreur.
— Je veux que tu me rendes un service.
C’est un vieil homme, à la voix légèrement tremblante et autoritaire.
— Va voir ma femme, au numéro dix-sept, Primrose Hill.
— Je regrette, mais… commence David.
— Dis-lui que la bague est sous le frigo. Elle comprendra.
— Qui êtes-vous ? demanda David.
— Éric. Tu connais ma femme. C’est Mary Saunders. Elle habite au numéro dix-sept et je veux que tu ailles lui dire…
— J’ai compris, coupe David. Mais pourquoi ne pas le lui dire vous-même ?
— Je ne peux pas la joindre ! réplique le vieil homme, agacé, comme si c’était l’évidence même. Tu veux bien la prévenir qu’elle est sous le frigo ? Sous le frigo. Elle comprendra.
— Eh bien…
— Merci beaucoup.
La ligne est coupée. David n’a même pas eu le temps de demander à Éric Saunders comment il avait eu son numéro, ni pourquoi il lui a demandé, à lui, de lui rendre ce service. De fait, David connaît un peu Mary Saunders. À Ventnor, tout le monde se connaît plus ou moins de vue. Et Mary Saunders a travaillé à la cuisine de l’hôtel. Mais elle l’a quitté il y a plus d’un an pour s’occuper de son mari, qui avait un cancer ou quelque chose de ce genre. David se souvient d’elle. Une petite femme rondouillarde et affairée, avec un rire sonore. Toujours enjouée, du moins jusqu’à ce que son mari tombe malade. Elle faisait des gâteaux et il y en avait toujours une tranche pour David, avec une tasse de thé, à son retour de l’école. Elle était gentille. Et puis Primrose Hill se trouve à quelques minutes à peine de l’endroit où est David quand il reçoit le coup de téléphone.
Cet appel d’Éric Saunders est tout de même étrange. Mais, finalement, se dit David, le service qu’il demande n’a rien d’insurmontable. Il ne s’est même pas arrêté de marcher et ses pas le portent tout naturellement vers Primrose Hill.
Le numéro dix-sept fait partie d’une longue rangée de maisons presque identiques, hautes et étroites, tassées les unes contre les autres dans une rue en pente. La colline se dresse au-dessus d’elles et leur masque la vue sur la mer. D’ailleurs, la plupart des maisons n’ont aucune vue. Des rideaux en dentelle drapent les fenêtres pour empêcher les passants de regarder à l’intérieur. Comme si tout le monde ne pensait qu’à ça.
David se sent un peu ridicule en sonnant à la porte. En entendant le carillon résonner dans la maison, il regrette d’être venu. Il ne comprend toujours pas pourquoi Éric Saunders l’a choisi pour lui rendre ce service, et pourquoi lui l’a écouté. Mais il est trop tard. La porte s’ouvre et Mary Saunders apparaît, telle qu’il se souvient d’elle et pourtant changée. Elle semble vieillie, amaigrie, affligée. David devine qu’elle rit beaucoup moins qu’avant. Néanmoins, elle a l’air ravie de le voir.
— David ! s’exclame-t-elle.
Il lui a fallu quelques secondes pour l’identifier et elle ne cache pas son étonnement.
— Quelle agréable surprise ! Comment vas-tu ?
— Bien, merci, madame Saunders.
Petit silence. David est embarrassé. Mme Saunders prise au dépourvu.
— Tu veux entrer ? propose-t-elle enfin.
— Non. Non, merci. Je passais seulement par là en rentrant de l’école.
— Tes parents vont bien ?
— Oh oui, très bien. Tout va bien. (David décide d’en finir au plus vite). Je viens juste de recevoir un coup de téléphone. Et… on m’a demandé de vous faire un message.
— Ah oui ?
— C’était Éric, votre mari. Il m’a dit de vous dire que la bague est sous le frigo…
Il n’a pas terminé sa phrase que déjà le visage de Mary Saunders se décompose. Elle regarde David comme s’il lui avait craché à la face.
— Qu’est-ce que…
— Il m’a dit qu’elle était sous le frigo et que vous comprendriez, insiste David.
— Mais enfin… C’est une plaisanterie ?
— Non. C’est lui qui…
— Comment peux-tu être si cruel ? Comment peux-tu…
Elle bat des paupières et David s’aperçoit, la gorge nouée, qu’elle est sur le point de pleurer.
— Oh, mon Dieu, murmure-t-elle.
Et elle claque la porte. Comme ça. Elle lui claque la porte au nez.
David reste un instant sur le seuil, abasourdi. Mais pas longtemps. Jamais il n’aurait dû venir. Maintenant, il est pressé et soulagé de partir. Derrière une fenêtre de la maison d’à côté, un rideau bouge. Les voisins ont entendu du bruit et viennent aux nouvelles. Mais ils ne voient rien. Juste un collégien qui descend la rue en courant…
Ce soir-là, au dîner, David mentionne, d’un ton détaché, qu’il a entrevu Mary Saunders. Mais il ne parle pas du coup de téléphone, ni de la façon dont elle l’a congédié.
— Ah, cette chère Mary, dit sa mère, qui a toujours beaucoup aimé la cuisinière. Il y a un bout de temps que je ne l’ai pas vue. Pas depuis l’enterrement, en fait.
— Quel enterrement ? demande David.
Mais il connaît déjà la réponse. Le visage défait de Mary le hante.
— Celui de son mari, bien sûr. Tu te souviens d’Éric, Mark ?
— Oui, il venait travailler de temps en temps dans le jardin, se rappelle Mark.
— Quelle tristesse. Il a eu un cancer du poumon. Ce qui n’a rien de surprenant. Il fumait un paquet de cigarettes par jour, remarque la mère de David. Alors, comme ça, tu as vu Mary ? Comment va-t-elle ?
— Bien… répond David, se sentant rougir.
Quelqu’un lui a fait une blague. Une très mauvaise blague. Stupide et méchante. Mais qui ? Qui a son numéro de téléphone et connaissait Éric Saunders ? Qui l’a appelé en imitant la voix du vieil homme ? Jonathan ? Jonathan Channon est le meilleur ami de David à l’école. C’est un garçon malicieux. Mais David a encore dans l’oreille la voix de l’homme et il sait que c’était un vieux monsieur. Il sait que ce ne n’était pas une blague.
Quelques jours plus tard, il rencontre à nouveau Mary Saunders. Il marche dans la grand-rue et arrive devant l’ancien bâtiment qui abritait autrefois le cinéma Rex. Soudain, il la voit devant lui. Il est trop tard pour l’éviter.
— Bonjour, madame Saunders, dit-il d’une voix coupable.
Il a honte. Mary Saunders le regarde d’un air bizarre. Elle semble agitée. Des larmes brillent dans ses yeux mais ce n’est pas de la tristesse. Elle semble en proie à toutes sortes d’émotions contraires. Il lui faut plusieurs secondes avant de trouver sa voix, et ses mots.
— David. Quand tu es venu me voir…
— Je suis désolé, madame Saunders, l’interrompt David. Je ne savais pas, je…
Elle lève une main, cherche à s’expliquer.
— Mon cher Éric est mort il y a juste six semaines. Après une longue maladie. Je l’ai soigné jusqu’à la fin.
— Oui. Maman me l’a dit. Je ne voulais pas…
— Nous étions mariés depuis trente-sept ans. Et nous avions chacun la même alliance. Un simple anneau en argent. Rien de luxueux. À l’intérieur de ma bague, est gravé le nom d’Éric. Et dans la sienne, il y avait mon nom. Après sa mort, j’ai cherché son alliance et je ne l’ai pas trouvée. Ça m’a peinée. Vraiment. Parce qu’il ne la retirait jamais. Et il voulait être enterré avec. Il y tenait beaucoup.
Elle se tait. Sort un mouchoir de son sac pour se tamponner les yeux.
— Je ne sais pas comment tu l’as su, David, reprend-elle. Ce que tu m’as dit… D’ailleurs je ne veux pas le savoir. Mais… après ton départ, j’ai regardé sous le frigo. Et la bague était là. Elle était devenue si fine. Elle a dû glisser de son doigt et rouler sous le réfrigérateur. Voilà. Je voulais que tu le saches, David. J’ai retrouvé la bague et j’en ai parlé au prêtre. Il va s’arranger pour la faire mettre dans la tombe, avec Éric. Je suis contente que tu sois venu m’en parler. Très heureuse…
Elle s’éloigne à pas pressés. David la suit des yeux. Il sait qu’elle n’est plus en colère contre lui. Maintenant, c’est autre chose. Elle a peur de lui.
Cet après-midi-là, le téléphone sonne de nouveau.
— Vous ne me connaissez pas, déclare d’emblée une femme, d’un ton direct et vif. Mais quelqu’un m’a donné votre numéro. Il paraît que vous pouvez transmettre un message.
— Ah ? dit David d’une voix étranglée.
— Mon nom est Samantha Davies. Je vous serais très reconnaissante si vous pouviez aller parler à ma mère. Elle s’appelle Marion. Elle habite 11 St Edward Square, à Newport. Dites-lui que je trouve injuste de sa part de blâmer Henry de ce qui arrivé. Et que je serais beaucoup plus heureuse s’ils se réconciliaient, tous les deux.
Là encore, la ligne est coupée.
Cette fois, David ne se laisse pas avoir. Cette fois, il prend d’abord ses renseignements. Et il découvre qu’il existe bien une Marion Davies, 11 St Edward Square à Newport, la ville la plus importante de l’île de Wight. Mme Davies est professeure de piano à la retraite. L’année dernière, sa fille aînée, Samantha, s’est tuée dans un accident de voiture. C’était son petit ami, Henry, qui conduisait.
David ne transmet pas le message. Il ne veut pas se mêler des affaires de quelqu’un qu’il ne connaît pas. D’ailleurs, comment expliquer à Mme Davies ce qu’il a entendu au téléphone ?
Le téléphone sonne de plus en plus souvent. Il y a de plus en plus de messages à transmettre.
« Je m’appelle Derek Protheroe. J’ai eu votre numéro par Samantha Davies. Je me demandais si vous pourriez contacter ma fille, à Portsmouth. Elle fréquente un garçon qui lui raconte des bobards. C’est un voyou. Je me fais beaucoup de souci pour elle. Dites-lui que son père … ».
« C’est maman. Je lui manque tellement. Je voudrais juste qu’elle sache que je ne souffre plus. Je suis bien. Heureux. J’aimerais qu’elle ne pense plus autant à moi et qu’elle vive sa vie… ».
« Pourriez-vous dire à ma femme que ce satané notaire s’est fichu dedans ! Il n’a rien compris. J’ai ajouté un codicille à mon testament. Vous ne savez sûrement pas de quoi il s’agit, mais elle, elle comprendra. C’est très important parce que… ».
« C’est un message pour Mlle Fitzgerald. Elle habite à Eastbourne. C’est de la part de sa sœur… ».
Et ainsi de suite. Au bout de quelques semaines, le téléphone sonne six ou sept fois par jour. Des frères et des sœurs. Des maris et des femmes. Des fils et des filles. Tous veulent entrer en contact avec des gens.
Et David n’en parle à personne.
Il aimerait se confier à Jill, un jour où ils rentrent ensemble du collège. Mais elle le prendrait pour un fou. Et il a peur de la perdre. C’est la première fois qu’il tombe amoureux. Il aimerait se confier à Jonathan, son meilleur ami. Mais Jonathan se moquerait de lui. Il croirait à une blague, même si ça ne fait pas du tout rire David. Et, surtout, il aimerait se confier à ses parents. Mais ils sont trop occupés à préparer l’hôtel pour la saison qui approche. Ils ont des problèmes de plomberie, d’électricité, de personnel et, comme d’habitude, des problèmes d’argent. Il ne tient pas à les accabler avec ça.
Mais il sait. Il sait qu’il est en communication avec les morts. Pour une raison qu’il n’essaie même pas de comprendre, le Zodiac 555 est en ligne directe avec l’au-delà. Enfin, c’est une façon de parler car les téléphones mobiles n’ont même pas de ligne, n’est-ce pas ? En fait, c’est comme si une petite porte s’était ouverte entre ce monde et l’autre monde. Cette porte est le téléphone mobile de David. Et la rumeur s’est répandue parmi les défunts, qui désormais font la queue pour communiquer. Pour transmettre leurs messages.
« Dites à mon oncle… ».
« Pouvez expliquer à ma femme… ».
« Ils doivent savoir que… ».
La Toccata de Bach. Chaque fois que David entend les notes, un frisson le parcourt. Il n’en peut plus. Il finit par éteindre le téléphone et l’enfouir au fond d’un tiroir de sa chambre, derrière ses chaussettes. Malgré cela, il a parfois l’impression de l’entendre encore.
La la la la la…
La la la li la…
Il en fait des cauchemars. Il voit des fantômes, des squelettes, des corps en décomposition. Ils font la queue devant sa chambre. Ils veulent lui parler. Ils ne comprennent pas pourquoi il ne répond pas.
Mark et Jane Adams s’inquiètent pour leur fils. Ils ont remarqué qu’il dort mal. Le matin, quand il descend prendre son petit déjeuner, il a le visage blafard, tiré, et des cernes sous les yeux. L’un de ses professeurs leur a signalé que ses résultats scolaires déclinaient. Ses parents s’interrogent. A-t-il rompu avec Jill ? Est-ce qu’il se drogue ? Comme tous les parents, ils imaginent le pire, sans effleurer la vérité.
Ils l’emmènent dîner dehors. Dans un petit restaurant, à Smuggler’s Cove, la crique des contrebandiers, où l’on sert des crabes et des homards tout frais péchés. Un dîner intime. Ils sont juste tous les trois.
Ils ne lui posent pas de questions directes. Ce n’est pas conseillé, avec un adolescent. Au contraire, ils le sondent discrètement, cherchent à découvrir ce qui le tracasse. David ne leur dit rien. Mais, vers la fin du repas, quand l’atmosphère s’est un peu détendue, Mark Adams demande tout à coup :
— Où est passé le mobile qu’on t’a offert ?
David tressaille. Ses parents ne s’en aperçoivent pas.
— Ça fait un moment que tu ne t’en sers plus, poursuit Mark.
— Je n’en ai pas vraiment besoin.
— Ah. Je pensais que ça te serait utile.
— Tu sais, je vois mes copains tous les jours. Et puis je n’aime pas tellement m’en servir. Excuse-moi.
Son père sourit. Il ne tient pas à en faire une histoire.
— C’est un peu du gaspillage. Je paie l’abonnement.
— Où est-il, ce téléphone ? demande sa mère.
Elle pense qu’il l’a perdu.
— Dans ma chambre.
— Bon, hé bien… si tu n’en veux plus, autant résilier l’abonnement.
— Oui, bien sûr, dit David, d’un air soulagé.
Il l’est.
Le soir même, en rentrant, il rend le téléphone à son père et passe une bonne nuit de sommeil pour la première fois depuis des jours. Pas de Toccata de Bach. Pas de cauchemar. C’est terminé.
Une semaine plus tard.
Mark Adams est assis dans son bureau. C’est une pièce douillette et en désordre, tout en haut de l’hôtel, dans les combles. Par la petite fenêtre, il aperçoit la mer qui étincelle sous le soleil. Dehors, un technicien travaille sur les lignes téléphoniques. L’hôtel est sans téléphone depuis deux heures. Mark a passé la matinée à travailler sur la comptabilité. Il y a les factures des maçons et des peintres. Le nouveau four à micro-ondes dans la cuisine. Comme toujours, ils ont dépensé plus d’argent qu’ils n’en gagnent. Comme souvent, Mark se demande s’ils ne feraient pas mieux de vendre l’hôtel.
Son regard se promène sur les factures et les dossiers, s’arrête sur le téléphone mobile posé sur une pile de papiers. Machinalement, il l’allume. La batterie est chargée à plein. Il a oublié de résilier l’abonnement et se promet de le faire. Inutile de perdre de l’argent.
Il entend du bruit et se retourne. Jane est là, sur le seuil, essoufflée. Elle a couru dans l’escalier. C’est une femme de petite taille, qui a tendance à l’embonpoint. Ses cheveux bruns tombent sur ses yeux.
— Que se passe-t-il ? demande Mark, alarmé.
Quand on a vécu longtemps avec quelqu’un, on sent immédiatement quand quelque chose ne va pas.
— C’est passé à la télévision, dit Jane.
— Quoi ?
— David…
David n’est pas à la maison. Il est parti en vacances de ski en France, avec l’école. Il a quitté Ventnor ce matin, avec Kate Evans, Jonathan, et toute sa classe. Ils ont pris l’avion jusqu’à Lyon. De là, un car doit les conduire à Courchevel.
Du moins, c’était le programme.
— Il y a eu un accident, explique Jane.
Elle est au bord des larmes. Non parce qu’elle sait quelque chose, mais parce qu’elle ne sait rien.
— Ils en ont parlé aux infos. Un car qui transportait des adolescents. Des Anglais. Le car a percuté un camion. Il est sorti de la route. Il paraît qu’il y a… beaucoup de victimes.
— C’est le car de David ?
— Je n’en sais rien.
Mark fait des efforts immenses pour rester calme, logique.
— Il y a des centaines de cars qui partent de l’aéroport de Lyon. Ce sont les vacances de printemps, bon sang. Dans tout le pays, il y a des écoles qui envoient leurs élèves en France !
— Mais David est arrivé là-bas ce matin. Et l’accident a eu lieu ce matin.
— Tu as appelé l’école ?
— J’ai essayé, mais le téléphone ne marche pas.
Mark jette un coup d’œil par la fenêtre. Le technicien s’affaire toujours dehors pour réparer la ligne. Puis il pense au téléphone mobile.
— Appelons avec ça, dit Mark.
Au moment où il saisit le téléphone, celui-ci se met à sonner. La Toccata de Bach.
Mark sursaute, surpris. Il presse la touche verte. C’est David.
— Allô, papa ? C’est moi.
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