L'auto stoppeur
Le son du meurtre
Kate Evans, treize ans, petite et mince, des cheveux noirs, un visage pâle et sérieux, était élève à Brierly Hall, une école privée de Harrow-on-the-Hill, dans la proche banlieue du nord de Londres. Ses matières préférées étaient l’anglais, l’histoire et la géographie, mais elle excellait en tout sauf en maths. Les professeurs et les élèves l’appréciaient. Une seule chose la différenciait de ses camarades. Kate Evans était sourde.
C’était un accident de naissance. Sa mère avait eu la rougeole pendant sa grossesse et les médecins avaient présagé quelque chose d’anormal… ou, du moins, de pas tout à fait normal. Kate n’était pas totalement sourde. Elle entendait certains sons, mais les conversations lui parvenaient comme à travers du coton. Le terme médical de son handicap était « perte d’audition neurosensorielle », ou surdité de perception. Une partie de son oreille, appelée « cochlée », ne fonctionnait pas correctement. Elle pouvait entendre un téléphone sonner ou un chien aboyer, mais pas grand-chose d’autre.
Kate avait appris à lire sur les lèvres, bien qu’elle n’en eût pas réellement besoin. En effet, dès son arrivée à Brierly Hall, on l’avait équipée d’un appareil d’aide auditive qui se mettait derrière l’oreille et disposait de deux réglages. En mode de conversation courante, ou bien, pour la classe, branché sur un petit boîtier à peine plus grand qu’un paquet de cigarettes qu’elle portait dans sa poche. De son côté, le professeur était muni d’un boîtier identique renfermant un émetteur, relié à un micro. Quand il parlait, ses paroles étaient transmises à travers la salle de classe jusqu’au boîtier récepteur de Kate, qui l’entendait parfaitement. C’était aussi simple que cela.
Tellement simple, d’ailleurs, que Kate ne se vivait pas comme sourde, ni handicapée, ni même différente des autres. L’appareil d’aide auditive procurait même certains avantages. Dans les cours les plus ennuyeux – en maths, notamment – elle baissait discrètement le volume. Et lorsque M. Thompson, le professeur, lui posait une colle, elle pouvait gagner du temps en prétendant que son appareil était en panne. En général, les professeurs avaient trop de tact pour insister. Parfois, cependant, le sonotone se déréglait vraiment, et provoquait des effets surprenants. Un été, par exemple, Kate avait capté Capital Radio, ce qui avait égayé sa journée. D’autres fois, elle interceptait des bribes de messages CB de la police. Au début, ces petites perturbations l’avaient alarmée, puis c’était devenu tellement passionnant que ses camarades la harcelaient pour apprendre les derniers rebondissements de la lutte de la police contre la criminalité dans les quartiers nord de Londres.
Chaque après-midi, la jeune fille au pair allemande engagée par ses parents venait la chercher. Heidi mutilait tellement l’anglais qu’on la comprenait à peine, avec ou sans sonotone. Les parents de Kate travaillaient l’un et l’autre. Sa mère était programmeuse informatique, son père s’occupait de finances et de bourse. Elle n’avait ni frère ni sœur, et se demandait parfois si ses parents avaient renoncé à avoir d’autres enfants en découvrant que la première n’était pas parfaite. Kate ne leur avait jamais posé la question. Ils étaient si occupés, si absorbés par leur propre monde, qu’il leur restait peu de temps à lui consacrer. C’étaient des parents gentils mais distants.
Kate s’en moquait. Elle avait beaucoup d’amis, de bons résultats scolaires, et, en ce début de trimestre à Brierly Hall, elle trouvait la vie très agréable.
Or, ce fut ce trimestre qu’arriva le nouveau professeur de français. Et, avec la venue de M. Spencer, le début du cauchemar.
***
M. Spencer ressemblait à tous ses collègues qui avaient choisi de s’enfermer dans le monde clos de Brierly Hall. Plus très jeune mais pas particulièrement vieux, il semblait figé entre deux âges. Il portait une veste de sport démodée, un pantalon de velours, une chemise blanche, une cravate (rayée, évidemment) et un pull à col en V. Tous ses vêtements étaient usés. Il avait des yeux sombres, des cheveux noirs bouclés et une barbe. Malgré sa corpulence, il avait un air étriqué, défait. Ses épaules étaient voûtées, ses yeux clignaient sans cesse. Il ne souriait pas.
Kate le rencontra dès son arrivée, le premier jour du trimestre. Elle marchait dans un couloir avec son meilleur ami, Martin White, et ils venaient de dépasser la salle des professeurs quand la porte s’ouvrit. M. Spencer sortit et les doubla précipitamment pour rejoindre sa classe. En passant, son bras effleura l’épaule de Kate. C’est à cet instant précis que la chose se produisit.
L’appareil acoustique de Kate eut une défaillance. Un sifflement strident retentit à son oreille, si violent qu’elle eut un mouvement de recul et leva les mains vers son visage, les traits déformés par une grimace. Le son lui transperça la tête et y laissa une empreinte même après s’être éteint.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Martin en voyant Kate se plier en deux.
— Des parasites.
Elle respira à fond. Heureusement, l’incident semblait terminé. Elle se tapota l’oreille.
— Ça ne s’est jamais produit aussi fort. C’est bien ma chance si mon appareil tombe en panne le premier jour de la rentrée.
Elle regarda le dos du nouveau professeur qui venait de disparaître derrière une porte.
— Qui est-ce ?
— Sans doute M. Spencer. Ou Monsieur Spensaire. Je ne sais pas comment on prononce.
— Le nouveau prof de français ?
— Parfaitement, ma chère, répondit Martin en affectant une moue hautaine. Il a l’air encore plus rasoir que l’ancien.
Leur vieux professeur de français, M. Silberman, avait annoncé qu’il prenait sa retraite le trimestre précédent, au grand soulagement de la plupart de ses élèves. Il paraissait au moins quatre-vingts ans et s’endormait régulièrement pendant ses propres cours. Kate avait espéré un remplaçant plus jeune et plus sexy. La première impression était plutôt décevante.
Sans compter l’étrange réaction du sonotone quand M. Spencer l’avait frôlée. Ce sifflement strident. On aurait presque dit que…
Non. Elle chassa la pensée de son esprit. M. Spencer n’était pas la cause du problème. Le parasite s’était simplement produit au moment où il passait.
Elle revit le nouveau professeur l’après-midi même : le cours de français concluait la journée. M. Spencer avait pris possession de la salle de classe de son prédécesseur. Il en avait déjà enlevé les affiches représentant toutes les variétés de fromage français, ce qui prouvait au moins qu’il avait un peu de bon sens. Mais quand il fit l’appel des noms, remit les nouveaux cahiers d’exercices et accomplit les différentes tâches incombant à tout enseignant le premier jour du trimestre, il leur apparut aussi enjoué et cordial qu’un dictionnaire. Il leur ordonna même de s’asseoir dans la salle par ordre alphabétique. Jamais M. Silberman n’avait fait cela.
Comme ses collègues, M. Spencer s’était muni de l’émetteur permettant à Kate de l’entendre. Il avait glissé le petit boîtier dans sa poche de poitrine et attaché le micro à sa cravate. Mais, pendant le cours, l’appareil se détraqua, diffusant une série de sifflements, de bips et de couinements extrêmement désagréables. Lorsque la cloche retentit, Kate en fut soulagée, même si cela accentua son mal de tête. C’est le seul son qu’elle entendit distinctement.
Elle fut la première à se lever et approchait déjà de la porte lorsque lui parvint la voix de M. Spencer. Deux mots seulement, mais très nets. Kate se figea.
Sale chameau !
Kate fit volte-face, les joues rouges – d’embarras ou de colère – elle ne savait pas. Debout derrière son bureau, M. Spencer rassemblait ses livres. Elle remarqua que le dos de ses mains était recouvert de poils.
— Pardon, monsieur ? dit-elle.
Il leva les yeux.
— Oui, Kate ? Qu’y a-t-il ?
Il connaissait déjà son prénom. Cela n’avait rien d’étonnant. Elle attirait toujours l’attention des nouveaux professeurs.
— Qu’avez-vous dit ? demanda-t-elle.
Elle avait conscience de la colère qui perçait dans sa voix. Tous ses camarades s’étaient arrêtés pour l’observer.
— Je n’ai rien dit, répondit M. Spencer en souriant. À propos, as-tu bien entendu le cours, Kate ?
— Heu… oui…
Elle bredouilla, perdant soudain contenance. S’était-elle trompée ? Les deux mots provenaient-ils d’une autre source ? D’une radio ou d’un émetteur de la police ? Non…
Sale chameau !
Elle l’avait bien entendu. C’était la voix de M. Spencer.
— Bon, eh bien, à demain, reprit celui-ci, toujours souriant.
Son sourire métamorphosait son visage. Il avait l’air beaucoup plus humain. Kate quitta la classe.
Le lendemain, les problèmes de son appareil acoustique s’aggravèrent. Ce n’était plus de simples distorsions sonores. Pendant l’exercice de compréhension de texte demandé par M. Spencer, Kate ne perçut qu’un flot de jurons. Les mots lui arrivaient de nulle part. Des injures, des grossièretés qu’elle n’aurait même pas osé répéter. Était-ce le même phénomène que l’été précédent, quand elle avait capté Capital Radio ? Non, impossible. Personne n’employait un tel langage à la radio.
Kate effectua l’exercice de son mieux, consciente d’avoir manqué au moins la moitié des questions et sans doute mal traduit le reste, et rendit sa copie le cœur lourd. Au moment où M. Spencer prenait sa feuille d’exercice, leurs doigts se frôlèrent. Aussitôt, une nouvelle série de parasites affecta son écouteur.
Chose étrange, sitôt terminé le cours de français, l’appareil se remit à fonctionner parfaitement. Il n’y eut pas le moindre problème pendant les cours de maths et d’histoire. C’est seulement dans le couloir, juste avant le déjeuner, que de nouvelles interférences et sifflements se produisirent. Kate se retourna d’un bond. Comme elle s’y attendait, M. Spencer était là. Les épaules voûtées, les mains dans les poches, il entrait dans la salle des professeurs. La porte se referma derrière lui. Le sifflement se tut.
Après le déjeuner, Kate raconta l’incident à Martin. Martin était un beau garçon de treize ans, avec un regard bleu et des cheveux dorés qui lui tombaient sur les yeux. Il était toujours premier en sport, mais même ses meilleurs amis reconnaissaient qu’il n’était pas d’une intelligence fulgurante. Il réfléchit une longue minute aux paroles de Kate.
— Tu veux dire qu’il y a, dans M. Spencer, quelque chose qui détraque ton appareil ? Qu’il émet des signaux ou un truc de ce genre ?
— Exactement, répondit Kate. Ça ne m’était encore jamais arrivé. J’aurais juré que c’était impossible.
— On m’a parlé d’un homme qui entendait en permanence des concerts de musique. Il recevait des voix, des opéras, des symphonies dans la tête, et ça le rendait fou. Il était au bord du suicide. Jusqu’au jour où l’on a découvert qu’il avait un plombage dans une molaire et qu’il captait Radio Classique.
— Je ne vois pas le rapport.
— Je disais ça juste pour te réconforter, dit Martin en haussant les épaules.
L’après-midi n’en finissait pas. Il n’y eut pas d’autre cours de français ni de nouvelles interférences, mais Kate eut beaucoup de mal à se concentrer. Elle avait l’impression d’être dans une sorte de train fantôme et s’attendait à chaque minute à ce que quelque chose lui saute dessus, un juron, un hurlement électronique. À la fin de la journée, les nerfs à vif, elle décida de se confier à ses parents. Elle se sentait fébrile. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait et cela commençait à l’effrayer.
Heidi vint la chercher à quatre heures. La jeune Allemande affichait un visage perpétuellement souriant et amical, mais Kate la soupçonnait de ne pas comprendre un mot d’anglais. Heidi conduisait une Nissan rouge. Kate s’apprêtait à ouvrir la portière lorsqu’un léger gémissement dans son oreille l’arrêta net. Elle se retourna lentement, sachant déjà ce qu’elle allait voir.
M. Spencer venait de sortir de l’école, une pile de livres sous le bras et se dirigeait vers une voiture en stationnement, une Golf Volkswagen. Il avait dû trébucher car, soudain, tous ses livres lui échappèrent et tombèrent à terre. Aussitôt, la portière de la Golf s’ouvrit et une femme en descendit. Mme Spencer, probablement. Une femme maigre, osseuse, avec des cheveux poivre et sel serrés dans la nuque par un élastique. Tout en elle était étroit, étriqué. Son jean, son pull, ses yeux, sa façon de se mouvoir.
Elle dit quelques mots à son mari et celui-ci sembla s’excuser. À cette distance, même avec une bonne ouïe, personne n’aurait pu saisir leur paroles, mais Kate fit une chose qu’elle ne faisait jamais, une chose qu’il ne fallait pas faire. Elle lut la conversation sur leurs lèvres.
— … ce que tu peux être maladroit ! Dépêche-toi, George. Je n’ai pas toute la journée.
— Oui, ma chérie. Désolé.
— Tu es vraiment désespérant ! Un petit bonhomme ennuyeux avec un petit emploi ennuyeux. Ça y est ? Tu as tout ramassé ?
— Je crois, oui, ma chérie.
Kate détourna les yeux, honteuse de son indiscrétion. Même sans le son et à cette distance, la méchanceté de la femme était perceptible. Et cela évoqua aussitôt à Kate les deux mots grossiers qu’elle avait entendus à la fin du cours de français. Sale chameau.
— Tu viens, Kate ? lança Heidi de sa voix chantante.
Kate suivit des yeux la voiture des Spencer qui s’éloignait, puis monta à côté de Heidi. Elle avait l’intention de discuter des événements de la journée avec ses parents le soir même, mais une note l’attendait sur la table de la cuisine. Il ne dîneraient pas à la maison et rentreraient tard. Kate se coucha avec les mêmes pensées obsédantes et le même sentiment de peur.
***
Rien de particulier ne se produisit pendant une semaine. La nuit tombait tôt et il faisait un temps épouvantable. Les interférences continuaient mais Kate avait pris l’habitude d’éteindre son récepteur pendant les cours de français. Quand elle lisait ou écrivait, elle n’en avait pas besoin, et il lui restait toujours la possibilité de lire sur les lèvres… bien que ce fût presque impossible quand le professeur parlait français. Mais, lors des exercices oraux, elle était bien obligée de le rebrancher. Et c’est pendant un de ces exercices que la voix lui parvint à nouveau.
Chaque élève devait traduire une phrase d’un texte. Quand vint son tour, Kate se leva, son livre ouvert devant elle, et lut en français :
— Grand-mère arrivait toujours en taxi et ne donnait jamais de pourboire au chauffeur.
M. Spencer la regarda de ses yeux humides et sombres.
Je vais la tuer, dit sa voix dans l’oreille de Kate.
Kate tressaillit, puis s’efforça de continuer de lire :
— Elle était petite…
Je vais la tuer…
— … et semblait rapetisser un peu plus chaque année.
Personne ne le saura…
— Elle avait les cheveux…
Soudain, Kate s’aperçut que tout le monde l’observait. Deux filles gloussaient de rire. Elle s’arrêta, rougissant sans trop savoir pourquoi. Un gémissement résonna dans son oreille. Elle attendit qu’il se fût estompé.
— Tu ne m’as pas entendu, Kate ? demanda M. Spencer.
Il la dévisageait, visiblement intrigué.
— Pardon, monsieur ?
Kate se rassit. La classe se mit à tournoyer lentement autour et elle crut qu’elle allait s’évanouir.
— Je vous ai demandé de traduire chacun une phrase, pas de lire.
— Oh, pardon.
Kate se concentra sur le texte.
Je veux sa mort !
— Mort ?
Kate répéta le mot. Plus exactement, le mot lui échappa des lèvres.
Une lueur traversa le regard sombre du professeur de français.
— Qu’as-tu dit, Kate ?
— Mère… je veux dire grand-mère !
Elle fixa les lettres noires sur la page blanche, comme si elle voulait s’y noyer.
— … Grand-ma always came by taxi … and she never gave the driver… she never gave the driver…
— Un pourboire, dit M. Spencer.
Je vais la tuer ce soir
Dans la classe, des mains se levèrent. M. Spencer avait demandé comment traduire « pourboire » en anglais. C’était la question qu’il avait posée, la phrase qu’il avait prononcée, mais ce n’était pas ce que Kate avait entendu.
Avec un couteau de cuisine.
— Drink ? suggéra un élève.
— Non.
— Tip ?
— Oui. Très bien, Nicholas.
Je vais la poignarder avec un couteau de cuisine. Personne ne se doutera de rien.
Kate se releva d’un bond. Si brusquement qu’elle renversa sa chaise.
— Excusez-moi, murmura-t-elle. Je ne me sens pas bien.
Et elle sortit de la classe en courant.
L’infirmière diagnostiqua un rhume. Rien d’original à cela car l’infirmière diagnostiquait systématiquement un rhume. Une blague courait d’ailleurs à l’école : si un élève arrivait à l’infirmerie avec les deux jambes sectionnées et une lance en travers de la gorge, l’infirmière lui donnerait un demi-comprimé d’aspirine et l’enverrait se coucher. Par chance, c’était vendredi après-midi. L’infirmière conseilla à Kate de se reposer le plus possible pendant le week-end et de ne pas mettre le nez dehors. Elle ne lui donna même pas le comprimé d’aspirine.
Pendant le week-end, Kate fit deux choses.
En premier lieu, elle se rendit chez son médecin pour qu’il lui fasse envoyer un nouvel appareil d’aide auditive. Pourtant, elle se doutait que c’était une perte de temps : le sonotone fonctionnait très bien, sauf pendant les cours de français. Elle avait beau chercher toutes les explications imaginables, elle ne comprenait pas pourquoi l’appareil se détraquait en présence de M. Spencer. Y avait-il quelque chose de vrai dans cette ridicule histoire de plombage que lui avait racontée Martin ? M. Spencer avait-il une fausse dent, ou quelque chose qui provoquait des interférences ? Non. Impensable. Kate pressentait qu’il y avait une raison différente, difficilement explicable. Elle ne cessait de songer aux paroles qu’elle avait entendues et qui résonnaient dans sa tête en écho, même pendant son sommeil. Le pire était de ne pas savoir exactement d’où elles provenaient. Pas de M. Spencer lui-même, puisqu’elle ne les avait pas vues franchir ses lèvres.
Le dimanche, Kate essaya d’en parler avec sa mère. En vain. C’était une mauvaise période de l’année pour Caroline Evans, qui venait tout juste de mettre au point un programme informatique pour une chaîne de supermarchés bio. Comme toujours, il y avait des difficultés de mise en route, et à la moindre anicroche, le blâme retombait sur elle. Lorsque Kate vint s’asseoir dans le salon après le petit déjeuner, sa mère était déjà de mauvaise humeur. Le fax n’avait pas cessé de cracher des messages pendant toute la matinée. Des mangues n’étaient pas arrivées à Manchester, des litchis à Leeds, etc.
— Maman…
Caroline Evans leva les yeux de son ordinateur portable, une cigarette à demi consumée entre les lèvres. Elle fumait toujours quand un nouveau logiciel était en cours d’installation, et passait le restant de l’année à essayer d’arrêter.
— Oui, chérie ?
— Il y a une chose dont je voudrais te parler. Une chose qui m’est arrivée à l’école.
— Quoi, ma chérie ?
Caroline était sincèrement intéressée. C’était toujours ainsi. Elle s’inquiétait réellement pour Kate… quand elle avait le temps.
— Il y a un nouveau professeur. Et mon sonotone…
La sonnerie du téléphone interrompit Kate. C’était le directeur du service informatique du supermarché. Soudain, il ne fut plus question que d’octets et de modules. Dix minutes plus tard, Caroline discutait toujours avec animation au téléphone.
Enfin, elle raccrocha.
— Désolée, ma chérie. Que voulais-tu me dire à propos de ce nouveau professeur ?
— Rien. Ça n’a pas d’importance.
Kate avait finalement décidé de se débrouiller seule.
Le lundi, en retournant à l’école, elle était toujours aussi résolue. Il y avait une solution simple. Parler ouvertement à M. Spencer ! Elle lui expliquerait le problème et ils en trouveraient la cause ensemble.
Mais, le lundi, M. Spencer n’était pas là. Dès son arrivée, Kate comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal. Le premier cours était annulé et remplacé par un rassemblement général dans l’auditorium. Elle remarqua la mine consternée de deux ou trois professeurs. Alors qu’elle traversait la cour, Martin la rattrapa en courant.
— Tu connais la nouvelle ? glissa-t-il à mi-voix.
Mais avant qu’il eût le temps de poursuivre, Miss Pimrose, la professeure de musique, s’intercala entre eux et Martin se tut.
Brierly Hall comptait trois cent vingt élèves et l’auditorium avait du mal à les accueillir tous. Ils s’entassèrent sur les gradins, tandis que les professeurs prenaient place sur l’estrade. Puis le principal apparut. M. Fellner était habituellement un homme enjoué et plein d’humour. On disait qu’il était le principal le plus populaire que Brierly Hall eût jamais connu. Mais, ce matin-là, il avait le visage sombre et sévère.
— J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, commença-t-il.
Quelque chose dans le ton de sa voix laissait anticiper le pire.
— J’aurais préféré l’annoncer d’abord à vos parents, malheureusement c’est impossible car l’information passera au journal télévisé de ce soir, et je voulais être le premier à vous en faire part.
Il marqua une pause avant de poursuivre.
— Comme certains d’entre vous l’ont peut-être déjà remarqué, M. Spencer n’est pas parmi nous aujourd’hui. Et il y a une raison grave à son absence. Sa femme est décédée.
« Peut-être vous demandez-vous pourquoi cette nouvelle passera aux informations du soir. La police m’a contacté ce matin. Il s’est produit un événement bouleversant et beaucoup d’entre vous, j’en suis certain, voudront en discuter avec vos professeurs tout à l’heure. En fait, il semblerait que Mme Spencer ait été assassinée ».
Un murmure parcourut les rangs des élèves. Mais, pour Kate, ce fut comme si elle avait été arrachée de son siège et propulsée dans l’espace. Assassinée !
Je vais la tuer !
Impossible. Les meurtres se produisaient dans les livres et au cinéma. On en entendait parler dans les journaux et à la télévision.
Je vais l’assassiner !
La voix l’avait avertie. Et elle avait refusé de l’écouter.
— Inutile d’avoir peur, disait M. Fellner. Géraldine Spencer vivait assez loin d’ici, à Stanmore. D’après la police, elle aurait été agressée dans le parc municipal. Elle a été tuée avec…
Avec un couteau de cuisine.
— … avec un couteau. Probablement par quelqu’un qui voulait lui voler son sac. Je vous tiendrai au courant dès que j’aurai d’autres informations.
« Mais, pour l’instant, je crois que nous devrions nous tenir la main et prier tous ensemble. M. Spencer n’enseignait dans notre école que depuis peu de temps, néanmoins il fait partie de la famille de Brierly Hall. Je l’ai eu brièvement au téléphone ce matin. Bien entendu, il est totalement effondré. Il restera absent plusieurs semaines, peut-être jusqu’à la fin du trimestre, mais je suis sûr qu’il sera réconforté d’apprendre que nos pensées l’accompagnent. Prions… ».
Toute l’assemblée récita le Notre Père, sauf Kate.
Elle avait la nausée, elle était effrayée, désemparée. Un tourbillon d’images lui traversa l’esprit. M. Spencer marchant dans le couloir le jour de son arrivée, le dos de ses mains recouvert de poils, la scène à la sortie de l’école, quand il avait laissé tomber ses livres en rejoignant sa femme qui l’attendait dans la voiture. Avec un frisson glacé, Kate prit conscience qu’elle avait aperçu la femme qui venait d’être poignardée. Les Spencer n’avaient pas semblé très heureux, ce jour-là. Comment auraient-ils deviné que ce serait une de leurs dernières journées ensemble ?
Comment l’auraient-ils pu ?
Était-ce possible ?
L’un d’eux pouvait-il le savoir ?
Kate s’évanouit. Cela aussi, c’était une chose qui n’arrivait normalement que dans les films. La salle se mit à tournoyer et le sol lui sauta à la figure. Plus tard, bien entendu, ses camarades se moqueraient d’elle. Il n’y avait qu’une fille pour s’évanouir ainsi pour un simple meurtre ! Personne ne pouvait comprendre, évidemment.
M. Spencer avait tué sa femme, et Kate seule était au courant.
Assez bizarrement, ce fut Martin qui mentionna le premier le mot télépathie. Martin n’avait pas beaucoup de mots de quatre syllabes dans son vocabulaire.
Kate et lui bavardaient ensemble, le lendemain de l’annonce de la terrible nouvelle. La télévision et les journaux avaient commenté le meurtre, et montré des photos de Géraldine Spencer et de son mari, George Spencer. À l’école, c’était l’unique sujet de conversation. Il devenait de plus en plus difficile de distinguer les faits réels des potins, les potins des rumeurs, et les rumeurs des mensonges extravagants. Kate le savait.
Géraldine Spencer avait été poignardée à quatre heures, le samedi après-midi, alors qu’elle promenait son chien, un caniche, dans le parc municipal de Stanmore. La police n’avait pas encore découvert l’arme du crime. Selon l’inspecteur chargé de l’enquête, l’arme, si jamais on la trouvait, était un élément majeur. Une pièce à conviction. Il n’y avait aucun témoin. Géraldine Spencer, quarante-neuf ans, était mariée avec George Spencer depuis dix-sept ans. Ils n’avaient pas d’enfants. Chose étonnante, Mme Spencer était riche. Son père avait dirigé une chaîne d’hôtels et, à sa mort, quelques années auparavant, il lui avait légué beaucoup d’argent. Sa fortune allait maintenant revenir à son mari.
Bien entendu, George Spencer était le premier suspect. La police l’avait interrogé à plusieurs reprises. Le professeur avait un alibi. Cet après-midi-là, il était au cinéma. Sans l’arme du crime, il n’y avait aucune preuve contre lui. Un camarade de classe de Kate, Alex Burford, qui habitait lui aussi Stanmore, disait que sa mère avait vu M. Spencer aux obsèques de sa femme. Il sanglotait et avait même tenté de se jeter sur le cercueil. Mais Alex avait l’habitude de raconter des bobards et plus personne ne le croyait.
Malgré les railleries incessantes de ses camarades au sujet de son évanouissement, Kate n’avait rien dit. Du moins, pas le premier jour. Mais, à la fin du deuxième jour, à bout de nerfs, elle avait entraîné Martin à l’écart pour tout lui expliquer, non parce qu’elle ne pouvait plus tenir sa langue, mais parce qu’elle avait simplement besoin de se libérer d’un poids.
Au moins, Martin n’avait pas éclaté de rire. Ni refusé de la croire. Il l’avait écoutée en silence, s’était gratté la tête, puis il avait donné son avis.
— Cette voix que tu as entendue, si ce n’était pas la radio ni des paroles prononcées par M. Spencer… alors… tu ne penses pas que ça pourrait être… ses pensées ? Un genre de télépathie ?
— De la télépathie ?
— J’ai vu une émission à la télé, sur un homme capable de tordre des cuillers à distance. Il faisait aussi une expérience avec un spectateur. Le spectateur dessinait quelque chose sur une feuille de papier et l’enfermait dans une enveloppe sans que personne la voie. Ensuite, l’homme qui tordait les cuillers reproduisait exactement le même dessin. Il affirmait qu’il avait vu dans l’esprit du spectateur. Et c’était vrai. Ce type était télépathe.
— Mais, Martin, je ne lis pas dans l’esprit des gens.
— Non, d’accord. Mais il y a peut-être quand même un rapport… Je ne sais pas. Tu dis que, dès la première seconde où tu as vu Spencer, ton sonotone s’est détraqué. Alors peut-être que, pour une raison ou une autre, tu ne peux pas entendre ce qu’il dit mais tu peux entendre ce qu’il pense.
— C’est complètement dingue…
Kate regretta aussitôt ses paroles. Elle se rendit compte, à la moue maussade de Martin, qu’elle l’avait vexé. Martin se savait un peu limité et lent sur le plan intellectuel. Il le reconnaissait lui-même, mais il avait horreur que d’autres le lui fassent remarquer. Kate posa une main sur son bras.
— Je veux dire… ça a l’air dingue. Mais… pourquoi pas !
Plus elle y réfléchissait, plus elle se demandait si Martin n’avait pas mis le doigt sur la vérité.
George Spencer n’aimait pas sa femme. Kate l’avait compris dans le bref instant où elle les avait vus ensemble sur le parking. La voix avait dit qu’il allait la tuer, la poignarder avec un couteau de cuisine. Or c’était exactement ce qui s’était produit. Martin avait raison. Le sonotone ne se détraquait que lorsque M. Spencer se trouvait à proximité. Ça paraissait insensé, mais l’appareil avait pu transmettre… non pas ce qu’il disait mais ce qu’il pensait.
Kate sortit le récepteur de sa poche de chemisier et l’examina. Le boîtier semblait si petit, si banal. Elle dépendait de lui chaque jour de sa vie et pourtant elle lui accordait très peu d’intérêt. Ce n’était qu’une machine.
— Tu sais, reprit Martin à mi-voix, j’espère pour toi que tu n’es pas télépathe.
— Pourquoi ?
— Si M. Spencer a vraiment buté sa femme et que tu lises dans ses pensées, que feras-tu quand il reviendra ?
***
M. Spencer revint deux semaines avant la fin du trimestre. La veille de son retour, le principal s’adressa à nouveau à tous les élèves rassemblés dans l’auditorium.
— M. Spencer a souhaité revenir parmi nous avant la fin du trimestre car il veut reprendre le cours normal de sa vie le plus tôt possible. Chacun de nous, à Brierly Hall, fera de son mieux pour l’aider. Vous savez tous, je suppose, que la police n’a pas réussi à arrêter l’assassin de Géraldine Spencer. Bien évidemment, M. Spencer a été interrogé. Mais il s’agit d’une procédure normale dans une enquête de ce type. Cela ne signifie nullement qu’il soit impliqué dans ce drame, de quelque manière que ce soit. Je vous demanderai donc de vous montrer compatissants à son égard. Tâchons d’oublier cette terrible histoire et pensons plutôt à Noël, que nous fêterons dans quelques semaines.
Ainsi donc M. Spencer réapparut un matin. Il avait maigri. Certains affirmaient que ses cheveux avaient blanchi. Il marchait plus lentement et, dans sa voix, perçaient une douceur et une tristesse qu’on ne percevait pas avant. Mais d’autres changements s’étaient opérés en lui. Il était tout habillé de neuf, avec un costume et des chaussures vernies noires qui couinaient un peu quand il marchait.
Le premier cours de la journée, pour la classe de Kate, était justement le français. Alors qu’elle s’engouffrait dans la salle avec ses camarades, elle vit Martin lui adresser un signe et lever une main en croisant deux doigts. Elle n’était pas vraiment certaine qu’il l’ait prise au sérieux. Martin adorait la science-fiction et les bandes dessinées fantastiques, et elle se demandait parfois s’il distinguait la frontière entre le monde réel et le monde imaginaire. Chacun regagna sa place. M. Spencer, debout devant le tableau noir, déclinait le verbe « aimer » au conditionnel. Après quoi, il pivota vers la classe.
Je m’en suis tiré. J’ai tué cette peau de vache et la police ne peut rien contre moi.
Assise au premier rang, Kate laissa échapper un cri étouffé. Les yeux noirs du professeur se posèrent sur elle.
— Qu’y a-t-il, Kate ?
— Rien, monsieur.
J’ai hérité de sa fortune. Je suis riche. Et délivré d’elle.
Le sonotone de Kate se mit à siffler.
Elle se trémoussa sur sa chaise. Tout le monde l’observait. Y compris M. Spencer. Elle vit sa perplexité. Pire, elle l’entendit.
Encore elle ! Qu’est-ce qu’elle a, cette gamine ? Est-ce qu’elle sait quelque chose ? Non ! C’est impossible. Mais pourquoi me regarde-t-elle ainsi ?
Kate se força à détourner les yeux.
Elle évite mon regard ! C’est fou, on dirait qu’elle devine mes pensées ! Non. Je divague. Elle ne sait rien. La police ne sait rien. Le couteau ! Ils n’ont pas trouvé le couteau. Ils ne le trouveront jamais !
Kate ne put en entendre davantage. Le sonotone sifflait et bourdonnait dans son oreille. Elle ouvrit son cahier d’exercices et s’y plongea, dans l’espoir que, si elle concentrait son esprit sur le texte, la voix s’en irait.
Et, en effet, la voix disparut. Ne subsistaient plus que les interférences, et un autre son, lointain mais distinct : couic, couic, couic. Le couinement des chaussures de M. Spencer ! Celui-ci était en train d’expliquer :
— Le temps conditionnel du verbe aimer, en français, s’obtient à partir de l’infinitif…
Kate réussit tant que bien que mal à tenir jusqu’à la fin du cours, mais ce furent les cinquante minutes les plus longues de sa vie. Enfin la cloche retentit, suivie par l’habituel brouhaha de claquements de livres et de chaises repoussées.
— À demain ! lança M. Spencer par-dessus le vacarme.
Puis il ajouta :
— Kate, un instant s’il te plaît. J’ai à te parler.
Kate s’arrêta net et jeta un regard désespéré vers Martin qui se dirigeait déjà vers la porte. Il haussa les épaules d’un geste impuissant. Un bref instant, Kate fut tentée de fuir. Mais c’était ridicule. Où irait-elle ? Elle se força à ne pas céder à la panique. M. Spencer ne pouvait rien lui faire. En tout cas pas ici, à l’école, en pleine journée. Elle pivota lentement vers le professeur assis derrière son bureau. Le sonotone grésilla. Elle approcha. Soudain, ils furent seuls dans la salle.
— Quelque chose ne va pas, Kate ?
Que sais-tu ? Comment le sais-tu ? J’ai tué Dina ! J’ai assassiné ma femme ! Je l’ai poignardée avec un couteau de cuisine !
— Non, monsieur, tout va bien, répondit Kate.
Il lui fallait se concentrer. Écouter la première voix, ignorer la seconde.
— Tu t’es comportée bizarrement pendant le cours.
Ils ne peuvent pas trouver le couteau. Je l’ai bien caché.
— C’est mon sonotone, monsieur. Il…il fonctionne mal, dit Kate.
Elle l’implora mentalement de s’arrêter. Elle ne voulait rien savoir.
Il est dans un casier de vestiaire inutilisé.
— Dans ce cas, tu devrais le faire réparer, conseilla M. Spencer.
— Oui, monsieur.
Dans un casier libre. Personne n’ira le chercher là.
M. Spencer la scruta. On aurait dit qu’il cherchait à sonder ses pensées. Il avait des soupçons. Kate se força à prendre un air naturel. Elle devait le rassurer.
— Je… je suis vraiment désolée, monsieur, bredouilla-t-elle. Heu… Nous sommes tous désolés de ce qui est arrivé à Dina. Je suis certaine que la police finira par trouver le coupable. Vous devez avoir beaucoup de chagrin.
— Oui, un chagrin immense, soupira M. Spencer.
Puis il fronça les sourcils et ajouta :
— Pourquoi l’as-tu appelée Dina ?
— Oh, heu, c’est le prénom de Mme Spencer, non ?
— Ma femme s’appelait Géraldine. C’est moi qui la surnommais Dina. C’est étrange, Kate, car j’étais le seul à l’appeler ainsi. Et personne ne le savait. C’était un diminutif… intime.
— Oh… Je croyais…
— Que croyais-tu, Kate ? Et comment connais-tu le nom que je donnais à ma femme ?
M. Spencer avait le regard fixe. Pour la première fois, le bruit dans la tête de Kate se tut. Le professeur se leva. Malgré elle, Kate eut un geste de recul. Elle avait peur de lui. Et il le savait.
— N’oublie pas de faire réparer ton appareil auditif, Kate, dit M. Spencer. Je ne voudrais pas que tu manques mon cours.
— Oui, monsieur.
— Très bien. Tu peux t’en aller.
Soulagée, Kate prit ses affaires et se dirigea vers la porte. Juste au moment où elle allait franchir le seuil, M. Spencer la rappela.
Une minute, Kate. J’ai quelque chose à te dire.
— Oui, monsieur ? dit-elle en se retournant.
Elle comprit aussitôt qu’il lui avait tendu un piège.
M. Spencer n’avait pas parlé, Il avait juste pensé les mots qu’elle avait entendus. Son hypothèse lui avait paru absurde, mais il avait préféré la vérifier. À présent, il était fixé.
Kate ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais l’éclair de cruauté qui traversa le regard noir de M. Spencer l’en empêcha. Elle songea que Géraldine Spencer avait sans doute aperçu le même éclair avant d’être poignardée.
Kate courut vers la porte et s’élança dans le couloir sans se retourner une seule fois.
Que faire ?
Se confier à M. Fellner ? Jamais le principal ne la croirait. La grande différence entre les adultes et les enfants, ce n’est pas que les adultes sont plus vieux, plus grands, plus forts, plus intelligents ou plus expérimentés. La grande différence est qu’ils ont un mal fou à croire. Les adultes se sentent toujours obligés de trouver des explications rationnelles à tout, et Kate était sûre que M. Fellner la prendrait pour une folle. En aucun cas il ne la croirait.
Parler à ses parents ? Ce n’était pas si facile. Son père se trouvait à Zurich, en voyage d’affaires, et sa mère à Édimbourg, pour rencontrer un nouveau client. Ils ne rentreraient que le week-end. Restait Heidi. Mais il lui faudrait une journée entière pour comprendre et, de toute façon, la jeune Allemande ne pourrait pas faire grand-chose.
Prévenir la police ? Inutile. Les policiers étaient des adultes, eux aussi. Au mieux, ils prendraient ses déclarations pour une cruelle plaisanterie. En fait, en dehors de Martin, pas une seule personne au monde ne croirait à son histoire de télépathie. Elle-même n’était pas sûre d’y croire.
— L’ennui, c’est que tu n’as aucune preuve, souligna Martin.
Pendant la pause déjeuner, elle lui avait raconté ce qui s’était passé avec M. Spencer et, là encore, Martin l’avait étonnée. Pas une seconde il n’avait mis sa parole en doute. Et cette fois encore, il avait analysé la situation avec bon sens.
— Pourquoi une preuve ?
— C’est ta parole contre la sienne. Si tu vas raconter à la police ton histoire de télépathie, ils te prendront pour une folle.
— Ce n’est pas moi qui suis folle ! s’écria Kate, en se souvenant de l’éclair dans le regard de M. Spencer.
— Et le couteau ?
— Quoi, le couteau ?
Kate préférait le chasser de ses pensées.
— Tu sais où il est !
Dans un casier de vestiaire libre. C’est ce que M. Spencer avait dit. Ou, plus exactement, pensé.
Brierly Hall existait depuis environ cent cinquante ans. C’était déjà une école à l’époque de la reine Victoria. Mais la plupart des bâtiments dataient d’une époque plus récente. La renommée de l’école avait attiré les mécènes. Brierly Hall était riche. Dans les années 80 et 90, on avait construit le théâtre, le pavillon de musique, trois nouvelles classes et une piscine chauffée. Mais le cœur de l’établissement était ancien. Le bâtiment principal (appelé Bloc A) datait d’un autre siècle, avec ses épais murs carrelés, ses parquets de bois, ses fenêtres cintrées et, dans les sous-sols, une enfilade de salles poussiéreuses et de couloirs contenant les réservoirs d’eau chaude, les chaudières et les générateurs. Le réfectoire et le bureau du principal se trouvaient également dans le Bloc A. Ainsi que la salle des professeurs. Au fond de celle-ci, il y avait une rangée de casiers en bois. Chaque professeur en possédait un à son nom.
Il est dans un casier libre.
— Je parie qu’il y a ses empreintes dessus, poursuivit Martin. Et des traces du sang de sa femme…
— Tais-toi, Martin !
Kate refusait d’écouter ce genre de détails. Mais Martin continua avec animation.
— Si tu leur apportes le couteau, ils seront bien obligés de te croire. Et peu importe comment tu l’auras trouvé. Tu as oublié ce qu’a dit la police ? L’arme du crime est une pièce à conviction.
— Oui ! Mais comment faire pour le récupérer ? demanda Kate, la mine sombre. Les casiers sont à côté de la salle des professeurs, et l’accès est interdit aux élèves.
— Tu pourrais te faufiler…
— Quand ils sont tous là ?
— Non. Après les cours.
— Mais quand ?
— Aujourd’hui ! Je t’aiderai. On pourrait le faire ensemble.
— Si M. Spencer apprend que je suis au courant pour le couteau…
— Il ne le saura pas ! assura Martin. Tu es au courant uniquement parce que tu l’as entendu penser. Mais lui, comment saurait-il qu’il y pensait au moment où tu étais là ? Si tu récupères le couteau, tu auras la preuve. Et si tu as la preuve, tu pourras aller voir la police.
— Je ne suis pas convaincue, soupira Kate. Imagine que quelqu’un nous surprenne. Que se passera-t-il ? Et il fera nuit…
— Ça ne prendra pas plus de deux minutes.
Martin souriait. Pour lui, tout cela n’était qu’une aventure excitante dont il pourrait ensuite se vanter auprès de ses camarades. Pour elle, c’était différent. Kate était entrée dans la tête de M. Spencer, et elle savait ce qu’il y avait dedans.
— Tu promets que tu resteras avec moi, Martin ?
— Promis !
— Alors d’accord.
L’après-midi était consacré au sport et, bien entendu, Martin et Kate appartenaient à deux groupes différents.
— Rendez-vous près des toilettes, à quatre heures moins le quart.
— J’y serai.
Martin n’y était pas. Le plan avait paru facile, mais tout alla de travers.
Kate regarda les derniers élèves quitter l’école et monter dans les voitures qui les attendaient. Après déjeuner, elle avait téléphoné à Heidi pour la prévenir qu’elle serait en retard, et Heidi avait accepté de venir la chercher à quatre heures et demie. « Halb fünf » avait traduit Kate en allemand pour être sûre que Heidi avait bien compris. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Déjà quatre heures moins dix. Et aucun signe de Martin.
Elle perçut un mouvement et vit un autre garçon, Sam Twivey, passer en courant. En retard, comme d’habitude. Elle le héla. Le garçon s’arrêta.
— Sam ! Tu as vu Martin ?
— Personne ne t’a prévenue ? Martin s’est blessé en jouant au foot.
— C’est grave ?
— Il a reçu un coup dans le… tu vois ce que je veux dire. Il a fallu le sortir du terrain. Sa mère est venue le chercher pour le ramener à la maison. Excuse-moi, Kate, mais mon père m’attend. Il faut que je file…
Kate se retrouva donc seule.
Le plus raisonnable, évidemment, aurait été de renoncer. Quitter l’école et rentrer. Mais il faisait déjà très sombre et le brouillard descendait lentement, formant un rideau qui isolait Brierly Hall du monde extérieur. Autant qu’elle pouvait en juger, tous les professeurs étaient partis. Il n’y avait plus personne dans l’école. Il faisait froid et Heidi ne serait pas là avant une demi-heure. Mieux valait l’attendre à l’intérieur. Du moins c’est ce que Kate se dit d’abord. Mais, en revenant vers le Bloc A, elle sut ce qu’elle allait faire. Il lui fallait absolument trouver le couteau.
La raison de sa décision était simple : Kate était à bout de nerfs. L’appréhension qui la saisissait à la seule pensée des cours de français était devenue insupportable. Elle voulait en finir. Avec ou sans Martin, elle allait agir maintenant. Trouver le couteau, le porter aux policiers, raconter toute l’histoire. Ils auraient la preuve sous les yeux et seraient bien obligés d’intervenir.
Marcher seule dans l’école procurait une impression bizarre. En temps normal, les couloirs étaient pleins d’animation, de brouhaha et de couleurs, d’enfants qui passaient en trombe d’une classe à une autre, de portes qui s’ouvraient et se fermaient. Désert, c’était très différent. Les plafonds paraissaient plus hauts, les corridors plus longs. Sur les murs, les portraits des anciens professeurs – dont beaucoup étaient morts depuis longtemps – avaient l’air de fantômes. Les visages en noir et blanc paraissaient la suivre des yeux tandis qu’elle revenait sur la pointe des pieds vers la salle des professeurs.
Kate atteignit une double porte battante, d’apparence massive et lourde, et elle dut employer toute sa force pour la pousser, comme si la porte refusait de la laisser passer. Quelque chose bougea. Kate se figea et fit volte-face, mais le couloir était vide, à l’exception des ombres grandissantes qui rampaient de toutes parts.
Ce qu’elle faisait était stupide. Pire, une erreur. Mais il fallait en finir tout de suite.
Kate ouvrit la porte de la salle des professeurs. L’entrée en était interdite aux élèves et elle ressentit un petit pincement de culpabilité en franchissant le seuil. La pièce était miteuse et en désordre. La moitié des fauteuils étaient élimés et usés (un peu comme certaines des personnes qui s’y asseyaient, songea Kate). Il y flottait une odeur de tabac froid, malgré les sermons du principal sur les dangers de la cigarette. Kate avait l’impression de pénétrer dans les coulisses d’un spectacle de magie. Ou dans les cuisines d’un grand restaurant. C’était une facette de l’école que les élèves n’étaient pas censés voir.
Elle traversa la salle aussi vite que possible. Le couloir avec les casiers se trouvait de l’autre côté. Il reliait la salle des professeurs à une issue de secours, utilisée uniquement pendant les exercices d’incendie. C’était d’ailleurs de cette façon que Kate avait découvert leur existence. Elle regrettait de n’avoir pas pensé à apporter une lampe torche. Les deux uniques fenêtres étaient très hautes. Le brouillard, pâle, blanc et dense, se collait aux vitres et laissait filtrer très peu de lumière.
Dix-huit casiers étriqués en bois s’alignaient le long d’un mur. Quatorze d’entre eux étaient utilisés : chacun portait une étiquette en bristol blanc avec un nom en lettres noires. ELLIS, THOMPSON, STANDRING, PRIESTMAN… Des cadenas de formes et de tailles différentes, certains avec des serrures à clé, d’autres à combinaison, permettaient de les verrouiller. Les quatre derniers casiers ne portaient aucun nom. L’un d’eux avait un gond cassé et la porte pendait de guingois. Les casiers libres, avait pensé M. Spencer. Les casiers libres. C’était là qu’il avait caché le couteau.
Le premier était vide. Le deuxième, à la porte cassée, contenait une pile de livres moisis. Kate ouvrit le troisième et fit un bond en arrière en voyant une araignée brune et velue sortir précipitamment et filer dans le couloir. Il n’en restait plus qu’un. Le dernier de la rangée. Kate l’ouvrit. Un tas de ce qui semblait des vieux vêtements gisait dans le fond. Y avait-il quelque chose enveloppé dedans ? Elle tendit la main.
Son sonotone se mit brusquement à vibrer.
Une main toucha son épaule.
— C’est ça que tu cherches ? demanda M. Spencer.
Kate se retourna d’un bond et son dos heurta le mur. Elle était autant ébranlée qu’incrédule. Le professeur de français la toisait, les lèvres pincées. Ses yeux luisaient dans la pénombre. Il tenait un couteau de cuisine à la main.
— Je me demandais si tu viendrais, poursuivit-il. Je n’en étais pas certain, mais je me doutais que tu avais deviné. Tu savais pour le couteau ! Comment as-tu fait, Kate ? Es-tu capable de lire dans mes pensées ?
Je suis obligé de la tuer…
— Sais-tu ce que je pense, en ce moment ?
Kate voulut répondre mais les mots ne venaient pas. Elle ne pouvait pas bouger. La terreur la paralysait. Elle se força à respirer.
— Vous avez assassiné votre femme…
M. Spencer hocha la tête. Il transpirait. La sueur perlait sur son front. Une goutte coula le long de sa mâchoire. Quand il parla, sa voix était basse, les mots saccadés.
— C’est vrai. Je l’ai tuée. Tu n’es qu’une enfant. Tu ne peux pas comprendre. Elle me harcelait en permanence. Rien de ce que je faisais n’était assez bien à ses yeux. Elle ne me laissait jamais en paix. Dix-sept ans de calvaire ! Pas d’enfant. Pas d’amour. Elle adorait me martyriser. Je ne pouvais pas divorcer. C’était sa maison. Son argent. Elle aurait tout gardé. Et chaque jour elle m’humiliait un peu plus. Je la haïssais. Je ne pouvais plus la supporter…
Je dois l’éliminer. Il ne faut pas qu’elle parle…
Kate l’entendait penser avec une terrifiante netteté. Elle devait le distraire. Gagner du temps. Le faire parler encore. Quelqu’un finirait bien pas venir…
— Pourquoi avez-vous caché le couteau ici ? demanda Kate.
— Il fallait que je trouve un endroit ! L’arme du crime… Les policiers ne sont pas stupides… Ils auraient découvert que le couteau m’appartenait. Je ne pouvais pas le laisser sur place. Ni m’en débarrasser n’importe où. Ils l’auraient découvert. Alors je l’ai caché. Pas dans mon casier. Je savais qu’ils le fouilleraient.
Il sourit.
— Mais dans ce vieux casier inutilisé. Sous ce tas de fripes. Personne ne songerait à vérifier.
Sauf toi. As-tu vraiment lu mes pensées ? Es-tu en train de les lire en ce moment même ?
— Vous ne pouvez rien me faire, dit Kate.
Tu te trompes.
— J’ai parlé de vous à des tas de gens. Mon père, ma mère…
Elle ment.
— Si vous me faites du mal, tout le monde comprendra…
Soudain, Kate eut une nouvelle perception. Elle n’entendit pas une voix, mais elle vit des images. Les images atroces qui flottaient dans la tête de M. Spencer. Le couteau lancé en avant. Vers elle. Il allait la tuer parce qu’il n’avait pas d’autre choix. En la faisant disparaître, il espérait s’en sortir. D’ailleurs, quelle importance ? Il était déjà un assassin. Un meurtre de plus ne changerait rien à sa situation.
Kate lut ses pensées. Elle le vit saisir le couteau une seconde avant qu’il ne mette son projet à exécution. Cette seconde la sauva. Elle poussa un cri et se jeta en avant. Droit sur lui. M. Spencer perdit l’équilibre. Une fraction de seconde plus tard, la lame aurait frappé Kate. Elle profita de cet infime temps d’avance pour courir dans le couloir et traverser la salle de professeurs. M. Spencer était sur ses talons.
Reviens ! Sale petite peste ! Je vais la tuer !
Les mots vibrèrent dans le sonotone de Kate. Un sifflement lui vrilla le cerveau. Aveuglée par la panique, elle trébucha, heurta une table et faillit s’affaler. En cherchant instinctivement quelque chose à quoi se raccrocher, sa main rencontra un lampadaire dressé près de la porte. Elle le fit basculer derrière elle. M. Spencer se prit les pieds dans le fil. Il poussa un cri et chuta lourdement à terre. Kate claqua la porte derrière elle et s’élança dans le couloir plongé dans l’obscurité sans s’arrêter pour reprendre son souffle, elle.
Mais, dans sa précipitation, elle s’était trompée de direction. La sortie vers la rue se trouvait derrière. Devant, il y avait le réfectoire, le secrétariat, les escaliers montant aux salles de classe et descendant au sous-sol. Où aller ? Elle poussa la porte du réfectoire. Les longues rangées de tables s’étiraient le long du mur. Derrière, il y avait les passe-plats donnant sur les cuisines. Il n’y avait pas d’issue. Kate laissa la porte ouverte, espérant tromper M. Spencer, et opta pour l’escalier. Monter ou descendre ? Descendre était plus rapide. Elle descendit. Erreur. Le sous-sol menait à une autre impasse.
Où est-elle passée ? Où est-elle ? Où est-elle ?
Elle l’entendait s’interroger. Il avait ralenti. Sans doute était-il encore dans le couloir du rez-de-chaussée.
Ici… ?
Kate s’immobilisa. M. Spencer était devant le réfectoire. Il regardait par la porte ouverte. Peut-être parce que l’école déserte et silencieuse favorisait le phénomène, en tout cas, ce n’étaient plus seulement les pensées de M. Spencer que Kate recevait. À présent, elle voyait aussi à travers ses yeux.
Aucun bruit ! Rien ! Est-elle là ? Non. Jamais elle ne serait entrée là-dedans. Mais elle ne peut pas être loin. Il faut que je la trouve. Il faut que je la tue. Ensuite, je l’enterrerai.
Kate avança.
Elle ne voyait rien. Strictement rien. Elle n’était descendue qu’une seule fois au sous-sol, pour relever un défi lancé par ses camarades. Elle se souvenait d’une longue salle au plafond bas, avec des arcades, un peu comme une cave à vin.
Il y avait des machines. Une série de générateurs électriques d’un côté, et un enchevêtrement de câbles et de tuyauteries d’un autre. Il faisait très chaud. Le chauffage central se trouvait également là. Kate aurait aimé allumer mais c’était impossible. M. Spencer l’aurait immédiatement localisée. Et le sous-sol était un cul-de-sac.
Quelque part, au-dessus, le plancher grinça. Non. Elle ne pouvait pas l’avoir entendu. Mais M. Spencer, oui. Elle entendait avec l’ouïe du professeur ! Il était arrivé devant l’escalier.
Où est-elle ? En haut ? Est-elle montée…
Nouveau craquement du plancher. Il montait les marches. Kate faillit défaillir de soulagement. Mais M. Spencer s’arrêta.
Non ! Je l’aurais entendue ! Il n’y a pas de moquette dans l’escalier. Si elle était montée, je l’aurais entendue. Elle a dû descendre.
Il fit demi-tour. Elle l’entendit. À présent il redescendait.
Kate était pétrifiée. En cours de sciences naturelles, un jour, on leur avait montré un insecte vieux de millions d’années, emprisonné dans un morceau d’ambre. C’était exactement l’impression qu’elle ressentait. L’obscurité d’encre l’oppressait. Elle n’arrivait pas à respirer.
Couic. Couic. Couic. Le professeur de français descendait lentement l’escalier. Ses chaussures neuves couinaient. Kate recula. Son bras heurta le mur et le choc de sa montre contre un montant métallique fit un bruit. Très léger mais audible.
Elle est là. Où est la lumière ? Je ne trouve pas le bouton. Ah…
La main de M. Spencer rencontra l’interrupteur. Une lumière jaune envahit la cage d’escalier, ne pénétrant qu’en partie dans le sous-sol. Kate recula dans le noir, entre deux énormes machines, le dos pressé contre des câbles. Une odeur de métal chaud flottait dans l’air. Que faisait M. Spencer ? Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer.
Soudain, elle vit ce qu’il voyait. Comme si elle était à l’intérieur de sa tête et regardait par ses yeux. Elle vit le couteau qu’il tenait dans sa main, la longue lame fatale qu’il pointait devant lui. Elle vit le sous-sol étroit, avec les câbles qui couraient le long des murs. Elle vit un recoin obscur entre deux générateurs… et comprit que c’était l’endroit où elle se cachait. M. Spencer regardait dans sa direction.
Mais savait-il qu’elle était là ? Kate voyait les images. Elle ne captait plus ses pensées.
Il avança vers l’espace obscur entre les deux générateurs. Pour Kate, ce fut comme si elle se regardait à la télévision. Elle ne pouvait rien faire. Elle était sur le point d’être tuée et, en même temps, elle était dans la tête du tueur. Elle se voyait par ses yeux. Elle ne pouvait pas crier. Ni fuir. Seulement attendre.
Il s’arrêta. Elle savait qu’il ne l’avait pas vue car elle ne se voyait pas. Il hésitait, indécis. C’était le moment ou jamais d’agir.
Kate poussa un cri et lança son pied en avant de toutes ses forces.
M. Spencer pivota, le couteau levé. Kate perçut son mouvement. Elle capta le signal transmis de la pensée à la main. Elle sut ce qu’il allait faire à la fraction de seconde où il le décida. Elle plongea. La lame la manqua. Suivit un éclair aveuglant. Puis un hurlement. Des étincelles fusèrent, et le lien mental qui l’unissait au professeur de français se rompit. Le couteau, après l’avoir manquée de justesse, s’était planté dans un des câbles. Si Kate avait encore pu lire dans l’esprit de M. Spencer à cet instant, elle aurait su ce que c’était que d’être électrocuté. Le professeur était toujours debout. Les étincelles continuaient de fuser et une odeur de brûlé imprégnait l’air. Puis il se produisit une sorte de claquement : sans doute un court-circuit dans le générateur, et M. Spencer bascula sur le côté.
Secouée de sanglots nerveux, Kate rampa sur le sol, se remit debout et, à demi aveuglée par la fumée acre, écœurée par l’odeur, un cri bloqué dans la gorge, elle quitta le sous-sol en titubant.
Dans sa chute, le sonotone s’était détaché de son oreille. Elle le remit en place machinalement. Rien. Silence total. L’appareil avait fini par rendre l’âme.
Personne ne comprit ce qui s’était passé ce soir-là.
Heidi fut la seule personne à voir Kate sortir, pâle et tremblante, de l’école déserte. Kate ne dit pas un mot pendant le trajet de retour jusqu’à la maison, recroquevillée sur la banquette arrière de la Nissan. En jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, Heidi s’aperçut qu’elle avait pleuré. Une fois rentrée, elle voulut appeler le médecin, mais Kate l’en dissuada. Sans trop de difficultés, car Heidi parlait si mal l’anglais qu’elle manquait d’assurance. Elle avait d’ailleurs décidé de retourner à Heidelberg.
Kate se débrouilla seule. Elle ne dormit pas de la nuit. Ni les nuits suivantes. Elle avait résolu de ne parler à personne de son implication dans la mort de M. Spencer, craignant d’avoir à fournir des explications embarrassantes. Toute sa vie, elle avait bataillé pour qu’on ne la considère pas différente des autres. Si la vérité venait à se savoir, les gens la prendraient pour un monstre. Elle ne raconta même pas sa pénible aventure à Martin. Quand il l’interrogea, quelques jours plus tard, elle lui répondit que, ne l’ayant pas vu au rendez-vous, elle était partie. Personne ne soupçonna jamais rien. Brierly Hall ferma ses portes pendant trois jours, après la découverte par le gardien du corps noirci et rigide de M. Spencer dans la salle des générateurs. La police ouvrit une enquête, mais ne tarda pas à comprendre que le mystère resterait sans réponse.
Les policiers avaient maintenant la quasi-certitude que M. Spencer avait tué sa femme. Sinon, comment expliquer la présence de l’arme du crime dans sa main ? Mais ils ne réussirent jamais à expliquer ce qu’il faisait dans le sous-sol, ni pourquoi il avait planté son couteau dans le câble principal d’alimentation électrique. C’était une façon bien étrange de se suicider.
Les inspecteurs passèrent toute l’école au peigne fin, posèrent des questions, réexaminèrent tous les indices et finirent par renoncer. Le dossier finit sans doute par échouer aux archives des affaires non résolues.
M. Spencer fut enterré au cimetière de l’église St Mary de Harrow-on-the-Hill. Au dernier moment, l’école décida de s’y faire représenter par deux professeurs et deux élèves. M. Fellner, le principal, demanda des volontaires lors du rassemblement général. À son propre étonnement, Kate s’aperçut qu’elle levait la main. Pourtant, elle ne tenait pas à assister à l’enterrement et elle voulait oublier M. Spencer. Mais c’était une manière de clore l’histoire une bonne fois pour toutes. Le tombé de rideau final.
C’est ainsi qu’elle se retrouva dans un cimetière, sous un beau soleil d’hiver, entre Martin et M. Fellner. Il faisait beau mais froid. Le sol était gelé. Martin frissonnait et tapait des pieds, se demandant visiblement ce qu’il faisait là. Une petite poignée de personnes entouraient la tombe ouverte. Parmi elles, Kate reconnut l’inspecteur chargé de l’enquête. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était à la télévision.
Une cloche retentit et quatre hommes en noir sortirent de l’église, portant le cercueil sur l’épaule. Kate détourna les yeux, regrettant plus que jamais d’être venue. Un prêtre aux joues roses ouvrait la marche, son livre de prières pressé contre sa poitrine. Un corbeau plongea du ciel et alla se poser sur une tombe, un peu plus loin.
Le cercueil approcha. Un cercueil en chêne foncé, avec des poignées en bronze.
— Tu es poussière et tu retourneras à la poussière… commença le prêtre.
Le sonotone de Kate grésilla.
Puis une voix étouffée lui parvint :
Je reviendrai. Un jour, je t’aurai…
Et Kate se mit à hurler.
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