L'auto stoppeur

Anthony Horowitz · Chapitre 4 sur 9

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L'auto stoppeur

Brûlé

 

10 juillet.

Trois semaines à la Barbade. Un bel hôtel sur la plage. Surf, voile, ski nautique. Tout compris. Cela ressemble au premier prix d’un jeu télévisé et je suppose que je devrais être aux anges. Du moins aux Caraïbes. Mais il y a un revers à la médaille. Je pars avec oncle Nigel et tante Sara.

Maman me l’a annoncé ce matin. Le nouveau bébé étant prévu pour la mi-août, elle ne peut pas voyager. Et pas question que papa parte sans elle.

Il est devenu complètement obsédé par le bébé. À ce rythme, la maternité va finir par lui offrir un emploi. Le problème est le suivant : si je n’accompagne pas Nigel et Sara, je n’aurai pas de vacances cet été, et maman pense que ce serait mieux pour tout le monde si je débarrassais le plancher. Voilà ce qui arrive quand on met au monde un enfant treize ans après le premier. Le premier étant moi, vous l’aurez compris.

Note sur Sara Howard :

Sara est nettement plus vieille que ma mère et ça se voit. Elle a largement dépassé quarante ans et se bat contre son âge, mais j’ai peur qu’elle ne soit perdante. Cheveux grisonnants, lunettes, traits tirés. Elle sourit rarement. Pourtant, maman affirme que, étant jeune, Sara était très gaie. Ses petits yeux noirs ne trahissent aucune émotion. Papa la croit sournoise. En tout cas, on ne sait jamais ce qu’elle pense.

Elle n’a pas d’enfants et maman dit qu’elle est ravie de m’emmener à la Barbade. Je sais que c’est faux, je les ai entendues discuter hier soir.

SARA : Je suis désolée, Susan. Je ne peux pas l’emmener. Vois-tu… j’ai des projets.

MAMAN : Sans toi, Tim n’aura pas de vacances. Je te promets qu’il sera un amour. Et nous paierons son voyage…

SARA : Ce n’est pas une question d’argent…

MAMAN : Tu avais promis de nous aider.

SARA : Je sais. Mais…

Et ainsi de suite. Je n’ai pas compris pourquoi tante Sara faisait tant de difficultés. Peut-être voulait-elle simplement passer des vacances en tête à tête avec oncle Nigel.

Note sur Nigel Howard :

Je ne l’aime pas. C’est la vérité. D’abord, c’est un homme tellement moche, empoté et austère qu’il me met mal à l’aise. Il est grand, maigre et chauve. Il a un visage rond, pâle, sans menton, avec un très long cou. Il me fait penser à une autruche malade. Tous ses vêtements viennent de chez Marks & Spencer et lui vont très mal. Il est principal dans une petite école privée à Wimbledon et vous le fait sentir en permanence. En résumé, il exerce sur moi le même effet que cinq ongles grattant un tableau noir. Je me demande pourquoi Sara l’a épousé.

***

12 août.

J’ai passé la nuit chez N&S dans l’ouest de Londres. Une maison mitoyenne datant du XIXe siècle, sombre et humide. Les valises sont dans l’entrée. Nous attendons le taxi qui est en retard. Mon oncle et ma tante se sont disputés à ce sujet. Oncle Nigel lui a reproché de n’avoir pas appelé la compagnie de taxis qu’il emploie d’habitude.

NIGEL : Speedway est beaucoup plus fiable. Pourquoi n’as-tu pas pris Speedway ?

SARA : Tu râles toujours parce qu’ils sont trop chers.

NIGEL : Pour l’amour du ciel, Sara ! Combien crois-tu que ça nous coûtera si nous manquions l’avion ?

Ensuite, ils se sont querellés à propos des valises. Apparemment, oncle Nigel est fermement déterminé à bronzer. C’est une véritable obsession. Je n’aurais pas imaginé la chose possible, tant sa peau est blanche. On croirait qu’elle n’a jamais vu le soleil. Papa m’a confié un jour que, dans l’école où enseigne oncle Nigel, on l’a surnommé Riz-au-lait. Ce qui, en effet, évoque assez bien son teint. Bref, Nigel voulait s’assurer que Sara avait mis tous ses produits solaires dans la valise et elle a dû l’ouvrir pour le lui prouver.

Il y avait au moins six flacons d’huile solaire ! Chacun avec un indice de protection différent. Il y avait aussi l’huile du matin et celle du soir. L’huile qui résiste à l’eau, l’huile hypoallergique et l’huile anti-UVA. Mais oncle Nigel ne semblait pas pleinement satisfait.

— Tu l’as ouvert ? a-t-il demandé en prenant un des flacons.

— Bien sûr que non, chéri, a répondu Sara.

Elle a tout remis en place et refermé la valise.

Le taxi venait juste d’arriver. Nigel était tellement exaspéré par son retard qu’il a cassé un vase dans l’entrée. C’était un cadeau de maman à Sara pour son anniversaire. Maintenant, elle n’a plus qu’à balayer les débris.

***

15 août.

Les choses s’améliorent.

La Barbade est un endroit vraiment fantastique. Avec des palmiers partout et une mer d’un bleu éblouissant. Quand on nage, on voit des poissons de toutes les formes et de toutes les couleurs. La nuit est remplie du tam-tam des bidons et gorgée des effluves de rhum. Les plages s’étirent à l’infini et il fait très chaud. Notre hôtel est sur la côte ouest de l’île, près de Sandy Lane Bay. L’hôtel est petit, moderne, situé juste sur la plage et très accueillant. Et il y a d’autres garçons de mon âge. Je ne serai donc pas seul.

N&S ont plus ou moins oublié mon existence, ce qui me convient parfaitement. Sara a passé les deux derniers jours au bord de la piscine, sous un parasol, avec le dernier roman de Stephen King. Nigel n’aime pas Stephen King. Il nous a fait un long sermon pendant le dîner sur les effets nocifs des histoires d’horreur, qui, selon lui, flattent les plus bas instincts de l’homme. Allez savoir ce que ça veut dire. Apparemment, il a interdit Chair de poule dans son école.

Oncle Nigel s’est approprié un transat sur la plage et y passe tout son temps, revêtu de son caleçon de bains bouffant Marks & Spencer. Il a chargé Sara de lui enduire le corps d’huile solaire indice 15, et visiblement elle n’y prend aucun plaisir. Déshabillé, Nigel réussit à être à la fois maigre et gras. Il n’a pas un muscle et sa petite bedaine dégouline par-dessus la ceinture de son caleçon. Un fin duvet roux lui couvre le corps. J’en déduis qu’il était rouquin avant d’être chauve. J’ai observé Sara pendant qu’elle lui massait le torse et les épaules avec l’huile solaire. Elle avait l’air de se retenir pour ne pas vomir.

Je les ai laissés à leur lecture et à leur bain de soleil pour rejoindre Cassian. Il a treize ans et il est ici depuis deux semaines avec ses parents et son frère. Ils viennent de Crouch End, pas très loin de l’endroit où j’habite. Nous avons nagé et fait de la plongée au tuba. Ensuite nous avons joué au tennis sur le court de l’hôtel. Cassian va demander à ses parents la permission de louer un jet ski demain, mais il pense qu’ils accepteront seulement de payer la location d’un pédalo.

Dîner à l’hôtel. Oncle Nigel s’est plaint du service et Sara lui a demandé de baisser le ton car tout le monde l’écoutait. J’ai cru qu’ils allaient encore se disputer. Par chance, Nigel était de bonne humeur. Il portait un polo blanc à manches courtes pour exhiber ses bras : il trouve qu’il a une bonne base pour bronzer. Chaque fois qu’il passe devant un miroir, il s’arrête pour s’admirer. Visiblement, il est très content de lui. Moi, je le trouve plutôt rougeaud.

Demain, il prévoit de passer à l’indice de protection 9.

***

16 août.

Oncle Nigel a pris un vilain coup de soleil.

Il ne veut pas l’admettre mais ça saute aux yeux. Nous avons déjeuné à une terrasse sur la plage, et j’ai remarqué que sa peau virait au rouge brique dans sa nuque et sur ses mollets. Et il a un peu grimacé en s’asseyant, ce qui tendrait à prouver que son dos n’a été épargné. Sara lui a proposé d’aller à Bridgetown acheter de la lotion calmante à base de calamine, mais Nigel a affirmé qu’il se sentait parfaitement bien et n’en avait aucun besoin.

Néanmoins, il compte revenir à un indice de protection 15.

C’est vraiment bizarre, cette histoire de bronzage. Je ne comprends pas très bien ce que oncle Nigel essaie de prouver. Tante Sara m’a confié que c’est la même chose tous les ans. Chaque fois qu’ils partent en vacances, Nigel s’enduit d’huile solaire et s’allonge sans bouger en plein soleil, avec toujours aussi peu de résultats. Je suppose que son obsession a un rapport avec son âge. Beaucoup de parents se comportent comme lui. Après quarante ans, ils se forcent à fréquenter un club de gym trois fois par semaine pour faire des pompes, du vélo, et se martyriser dans l’espoir de redonner forme à leur corps qui s’avachit. Le corps d’oncle Nigel est irrécupérable sur le plan musculaire. Mais il s’applique à lui donner au moins un peu de couleur. Il veut revenir à l’école bronzé et en pleine forme. Pendant un trimestre, les élèves cesseront peut-être de le surnommer Riz-au-lait.

Oncle Nigel et tante Sara ne m’ont pas autorisé à louer un jet ski, même en payant avec mon argent de poche. Alors Cassian et moi sommes allés nous promener. Nous avons joué au foot avec des garçons de l’île. Avant de quitter l’hôtel, j’ai vu Nigel allongé sur son transat habituel avec un livre, Le Conte des Deux Villes de Dickens. L’huile solaire et la sueur qui dégoulinaient de ses doigts tachaient les pages, et le soleil l’obligeait à plisser horriblement les yeux. Mais Nigel refuse de porter des lunettes noires afin de ne pas gâter son bronzage.

Retour à l’hôtel vers six heures. Oncle Nigel prenait une douche près de la piscine. J’ai tout de suite vu qu’il s’était endormi au soleil. Il était écarlate. Et il avait dû s’endormir avec le livre de Dickens ouvert sur lui, car il avait un énorme rectangle blanc sur l’estomac. Les lattes du transat lui avaient laissé des marques dans le dos.

Je lui ai adressé un petit signe de la main et demandé comment il allait. Il m’a répondu qu’il avait la migraine. J’ai remarqué qu’il avait une cloque sur la joue.

***

17 août.

Les parents de Cassian m’ont emmené avec eux pour la journée. Nous avons traversé l’île à bord d’une Jeep. Le paysage d’anciennes plantations et de champs de canne à sucre fait penser aux pirates et aux esclaves. Nous avons visité une grotte. Il fallait mettre un casque de protection en plastique. Un petit train nous a transportés dans les profondeurs, à travers des cavernes fantastiques, avec des cascades pétrifiées, des stalactites et des stalagmites. Le père de Cassian est écrivain et sa mère productrice à la télévision. Ils ne se disputent pas. Ça me change d’oncle Nigel et de tante Sara.

Bizarrement, en regagnant l’hôtel, j’avais une sorte d’appréhension en songeant à eux. Mais aucune surprise ne m’attendait. Nigel était toujours sur son transat et Sara, assise près de lui, sous son parasol, lui rappelait de faire un demi-tour toutes les demi-heures. Comme un poulet sur une broche. Il avait décidé de remonter à l’indice de protection 9. À mon avis, c’est une erreur. Ses épaules étaient brûlées et son nez s’ornait de deux nouvelles cloques.

Sara l’a enduit d’une couche d’huile solaire. Ça empestait. C’était jaune et épais. Berk.

Je sens que, moi aussi, j’ai pris un peu le soleil. Alors, par prudence, je porte un tee-shirt à manches larges, une casquette de base-bail, et je me mets de l’écran total. Si vous voulez mon avis, mon oncle Nigel est complètement idiot. On dirait qu’il n’a jamais entendu parler du cancer de la peau.

***

19 août.

Ça y est ! Il est bronzé ! Ce n’est pas exactement le hâle cuivré de M. Univers, mais il est ambré de la tête aux pieds. Il y a un ou deux endroits où la peau est encore un peu rouge, sous les aisselles et au sommet du crâne, mais il affirme que ça se teintera bientôt comme le reste. Cet après-midi, il était vraiment d’excellente humeur. Il a même envisagé de me laisser faire du jet ski.

Il a plu pour la première fois. La pluie, à la Barbade, est étrange. Il fait un soleil éclatant et, dans la seconde qui suit, il tombe des trombes d’eau et tout le monde court à l’abri. Mais ce n’est pas de la pluie anglaise. L’eau est plus douce. On a l’impression d’être sous une douche tiède. Et elle s’arrête brusquement, comme si on avait tourné un interrupteur.

Tante Sara m’a emmené en bus à Bridgetown. Nous avons laissé Nigel sur la plage (huile solaire « indice de protection 4 »). Nous nous sommes promenés dans le port, où s’entassent pêle-mêle des voiliers et d’énormes yachts. Elle avait envie de louer un bateau pour la journée, mais le prix l’a très vite dissuadée. Elle a poussé un soupir en disant que jamais Nigel n’accepterait de débourser une telle somme. J’ai profité de l’occasion pour lui poser la question qui me turlupine depuis longtemps.

— Pourquoi as-tu épousé oncle Nigel ?

— Oh… Il était très différent, étant jeune. Et moi aussi. Je pensais que nous serions heureux ensemble.

Nous sommes allés dans un café sur le quai. Sara a commandé une glace pour moi et un grand punch coco pour elle. Pourtant, il n’était que trois heures de l’après-midi. Elle m’a fait promettre de ne pas en parler à oncle Nigel.

***

21 août.

Mauvaises nouvelles. Oncle Nigel a pelé intégralement. Le voilà revenu à la case départ.

***

22 août.

Oncle Nigel a passé la journée entière (huit heures montre en main) sur la plage, mais sa nouvelle peau semble refuser de brunir. Pourtant il en est maintenant à un indice de protection 2.

Hier, le jour où il a perdu son bronzage, Sara et lui ont eu une vilaine scène de ménage. D’après ce que j’ai pu comprendre, à leur réveil, les draps étaient couverts de copeaux brunâtres. Sara a d’abord pensé que c’était la peinture du plafond qui s’écaillait. En réalité, c’était de la peau morte. Ça lui a donné la nausée, et Nigel s’est violemment emporté contre elle. On les entendait crier de l’autre côté du couloir.

J’ai regardé oncle Nigel se déshabiller sur la plage. Il avait une bande rose allant du cou au ventre, comme si on avait essayé de l’ouvrir en deux à la va-vite. À cet endroit, l’ancienne peau avait disparu et la nouvelle peau l’avait déjà remplacée. Aucun doute, le reste du bronzage va suivre le même chemin. Oncle Nigel ne peut faire un geste sans perdre un peu de peau desséchée. Et cela malgré tous ses efforts pour l’empêcher. Il s’est enduit d’une épaisse couche de lotion après soleil, comme si c’était de la colle capable de retenir ce qui subsistait de peau hâlée. À mon avis, il n’a aucune chance.

Je suis de nouveau allé me promener avec Cassian. Son frère aîné, Nick, nous a accompagnés. Je leur ai parlé d’oncle Nigel et ça les a beaucoup fait rire. Selon Nick, au XIX e siècle, personne ne voulait bronzer. Au contraire, un teint hâlé était la marque d’une classe sociale inférieure.

À mon retour, oncle Nigel était toujours étendu à la même place, à quelques mètres de tante Sara qui lisait toujours Stephen King sous un parasol.

Le roman devait l’amuser car un vrai sourire éclairait son visage.

Quant à mon oncle, je crois que la situation a atteint un stade critique. Sa nouvelle peau ne brunit pas. Elle rôtit. Elle a déjà pris une farouche teinte cramoisie. Contrairement à moi, Nigel refuse de porter une casquette, et une grosse cloque s’est formée au sommet de son crâne. On dirait une de ces bosses qui enflent sur la tête de Tom quand Jerry lui tape sur la tête avec un marteau. Les autres clients de l’hôtel font un détour pour ne pas avoir à passer près de lui lorsqu’ils descendent se baigner.

Nigel lit toujours Le Conte des Deux Villes. Mais il en est encore à la page douze.

***

25 août.

Cassian et Nick sont partis aujourd’hui. Sans eux, l’hôtel me semble vide. Une autre famille est arrivée… Avec trois filles ! Pour être franc, je commence à m’ennuyer de la maison. Je n’ai pas de nouvelles de maman. Elle n’a toujours pas accouché. Elle me manque. Et je suis vraiment inquiet pour oncle Nigel.

Toute sa vieille peau est tombée, à présent. Tombée, ou remplacée par la nouvelle, qui a une teinte mauve marbrée et semble animée d’une vie propre.

Son corps tout entier est couvert de cloques qui me font penser à des volcans miniatures. Et ces cloques éclatent sous le soleil. Je vous jure que je n’exagère pas. Les cloques éclatent et du pus jaunâtre suinte. C’est visible à l’œil nu. Toutes les dix minutes, on dirait qu’un nouveau furoncle lui pousse sur le corps. Et je ne parle pas de son visage. Il en a partout. Sur les joues, sur le cou. S’il avait un menton, je suis sûr qu’il serait couvert de pustules.

Malgré cela, oncle Nigel s’acharne encore à essayer de bronzer. Cet après-midi, j’ai craqué. Je ne lui adresse pas souvent la parole car, visiblement, je l’énerve. J’ai quand même voulu lui dire qu’il a une drôle de tête et que je m’inquiète pour lui. J’aurais mieux fait de tenir ma langue. Il m’a passé un de ces savons ! Et dans un langage qu’on ne s’attend pas à entendre dans la bouche d’un principal. Ensuite, j’ai essayé d’en parler à tante Sara.

MOI : Tante Sara, tu ne vas rien faire ?

SARA : À quel propos ?

MOI : Pour oncle Nigel ! Il est dans un piteux état.

SARA : Que veux-tu que je fasse, Tim ? Ton oncle ne m’a jamais écoutée. Pas une fois. Et il est fermement décidé à rentrer bronzé.

MOI : Mais il est en train de se tuer !

SARA : Tu exagères, mon chéri. Ça va aller.

Ça ne va pas du tout. Ce soir, j’ai eu droit au dîner le plus embarrassant de ma vie.

Nous sommes allés dans un restaurant chic. Normalement, cela aurait dû être un moment agréable. Les tables étaient dehors, disposées sur deux terrasses éclairées par des lampions, et les vagues argentées venaient rouler à nos pieds. Oncle Nigel marchait d’un pas raide, comme un robot. Ses vêtements frottaient sur sa peau à vif et cela devait lui faire l’effet de papier de verre.

Pendant le repas, il a parlé de choses bizarres. Tout à coup, il s’est mis à fulminer contre un de ses élèves, un certain Charlie Meyer. Et, cette fois encore, avec des mots très grossiers. Aux tables voisines, les gens lui jetaient des coups d’œil furtifs. L’un des serveurs est venu voir ce qui se passait. Au moment où il s’approchait, oncle Nigel s’est soudain vomi dessus !

Nous avons quitté précipitamment le restaurant. Oncle Nigel grognait. Nous l’avons poussé dans un taxi. J’ai senti sa peau sous sa chemise. C’était humide et visqueux. Tante Sara n’a pas prononcé un mot jusqu’à l’hôtel. Puis elle m’a dit :

— Commande-toi quelque chose à manger dans ta chambre, Tim. Ensuite, couche-toi.

— Et oncle Nigel ?

— Je m’occupe de lui.

***

27 août.

Oncle Nigel n’est plus en état de parler. Même s’il réussissait à construire une phrase compréhensible, il serait incapable de la prononcer car ses lèvres sont maintenant noircies et ratatinée. Le peu de cheveux qu’il lui restait est tombé, sa nouvelle peau a rétréci et craqué par endroits, à tel point que l’on aperçoit son crâne. Je pense aussi qu’il a perdu la vue d’un œil.

Le directeur de l’hôtel, M. Jenson, lui a interdit la plage à la suite de plaintes de certains clients. M. Jenson a demandé à nous voir, ma tante et moi. Il a dit que, à son avis, mon oncle devrait cesser les bains de soleil.

JENSON : Pardonnez-moi, madame Howard. Mais c’est une situation extrêmement délicate…

SARA : J’ai tenté de l’en empêcher, monsieur Jenson. Ce matin, je l’ai même enfermé à clé dans la salle de bains. Mon mari a réussi à forcer la fenêtre et à descendre le long de la gouttière.

JENSON : Nous devrions peut-être appeler un médecin ?

SARA : Je ne pense pas que ce soit nécessaire…

Tante Sara a dit avoir essayé d’empêcher oncle Nigel. J’en doute. Elle continue de l’enduire d’huile solaire matin et soir. Je l’ai vue. Mais je n’ai rien dit.

Toute cette histoire commence à me mettre très mal à l’aise.

***

28 août.

Hier soir, oncle Nigel s’est enfui.

Tante Sara et lui ont eu une nouvelle dispute. J’ai entendu des cris étouffés, puis le claquement d’une porte. Quand j’ai regardé par la fenêtre – le soleil venait juste de se coucher – j’ai vu oncle Nigel quitter l’hôtel en titubant. Il tenait à peine debout. Il portait juste son maillot de bain et il était parfaitement méconnaissable. Il n’avait plus de peau du tout. Ses yeux lui sortaient de la tête et ses lèvres racornies et rentrées découvraient non seulement ses dents mais ses gencives. Chaque pas lui arrachait une plainte. À un moment, il a trébuché et il est tombé en arrière contre un mur. Un client qui passait l’a aperçu et a poussé un hurlement.

Ce matin, oncle Nigel n’était plus là. Mais il avait laissé une empreinte sanglante de son corps sur le mur.

***

30 août.

Tante Sara me semble métamorphosée. Nous n’avons aucune nouvelle d’oncle Nigel depuis deux jours pourtant elle ne paraît nullement inquiète. Elle boit beaucoup de rhum. Hier soir, elle était ivre. Et elle a terminé la soirée en dansant avec les serveurs du bar de l’hôtel.

J’ai hâte de rentrer chez moi. Ce matin, j’ai parlé avec maman au téléphone. J’ai une petite sœur. Ils l’ont appelée Lucy.

Maman m’a questionné sur mes vacances. Je lui ai parlé de l’île, de Cassian et de Nick, mais pas un mot sur oncle Nigel.

***

31 août.

Oncle Nigel est mort !

Des pêcheurs l’ont découvert hier, gisant sur la plage. D’abord, ils ont cru qu’il avait été dévoré et recraché par des requins. Son corps n’était qu’une masse de plaies suintantes, de chairs balafrées. Il n’avait plus d’yeux. La vérité est qu’il s’est endormi au soleil. Mais, cette fois, il ne s’est pas réveillé.

On l’a identifié grâce à son caleçon de bains Marks & Spencer.

Tante Sara n’a pas paru surprise quand on lui a annoncé la nouvelle. Elle a simplement dit : « Ah ».

Je crois même l’avoir vue sourire.

***

2 septembre.

Retour en Angleterre. Enfin !

Papa et maman devaient venir nous chercher à l’aéroport de Heathrow, mais une dernière et désagréable surprise m’attendait. Ma nouvelle petite sœur a attrapé un virus. Rien de grave, mais il a fallu la ramener à l’hôpital pour une nuit et mes parents sont restés auprès d’elle. Une voix dans les haut-parleurs a prié tante Sara de se présenter au bureau d’accueil, où papa avait laissé le message. Je devais rentrer avec ma tante et dormir chez elle. Juste une nuit. Ils viendraient me prendre le lendemain.

Nous sommes donc retournés à Fulham, dans la maison victorienne. J’avoue que j’y suis entré avec une certaine appréhension. Bien sûr, c’est la maison de Sara à présent. Mais c’était aussi celle d’oncle Nigel il y a peu de temps, et on y sent encore sa présence. Je ne parle pas de son fantôme. En un sens, c’est pire. Le papier peint fade et triste, les étagères bourrées de gros livres sérieux, le mobilier démodé, les lourds doubles-rideaux qui voilent la lumière du jour, l’odeur de moisi. C’est comme si son esprit flottait partout. Il est mort mais, dans la maison, son souvenir est bien vivant.

Tante Sara a sûrement éprouvé le même sentiment que moi. Avant même de défaire ses bagages, elle a téléphoné à un agent immobilier pour mettre la maison en vente. Elle envisage d’émigrer en Floride.

Nous avons dîné tous les deux, d’un repas chinois livré par le traiteur, mais nous n’avions faim ni l’un ni l’autre. C’est à peine si nous avons échangé quelques mots. Tante Sara avait envie d’être seule. C’était évident. Curieusement, j’ai eu l’impression qu’elle se méfiait de moi. Je l’ai surprise à une ou deux reprises qui me surveillait du coin de l’œil, comme si quelque chose l’inquiétait. Comme si elle s’attendait à ce que je lui reproche la mort d’oncle Nigel. Mais ce n’était pas sa faute. Elle n’a rien fait de mal. Si ?

Je suis allé me coucher de bonne heure dans la chambre d’amis. Mais je n’arrivais pas à dormir.

Je n’ai pas cessé de penser à tout ce qui est arrivé. Les pièces du puzzle ont défilé devant mes yeux, encore et encore, jusqu’à ce qu’une image d’ensemble prenne lentement forme. Je me suis tourné de l’autre côté pour essayer de penser à autre chose. Impossible. L’image qui m’apparaissait maintenant, et que j’aurais dû voir depuis le début, était d’une clarté terrifiante.

« J’ai des projets… ».

C’est ce qu’avait dit tante Sara à maman avant notre départ en vacances. Elle ne tenait pas à m’emmener. Et cela dès le début. Comme si elle savait ce qui allait se passer et ne voulait pas de témoin. Bien sûr, elle n’a pas obligé oncle Nigel à s’allonger au soleil. Or, en y réfléchissant, elle n’a jamais cherché à l’en décourager. Et sa disparition n’a pas eu l’air de la chagriner. Elle a bu du rhum et dansé avec les serveurs toute une soirée avant qu’on découvre le corps de son mari.

Non. C’était absurde. Je délirais. Tante Sara n’avait-elle pas elle-même pris soin d’emballer tous les flacons de lotion solaire ? N’avait-elle pas passé de longues heures à enduire le corps de Nigel ? Étendu dans l’obscurité de la chambre, je voyais encore l’huile jaunâtre, épaisse et grasse, s’écouler du flacon et glisser entre ses doigts pendant qu’elle lui massait le dos. Je sentais encore l’odeur dans mes narines. Tout à coup, un détail m’est revenu en mémoire. Une remarque que Nigel avait faite en regardant un des flacons, juste avant le départ.

— Tu l’as ouvert ?

C’est sûrement ce souvenir qui m’a brusquement arraché du lit. Je me suis levé et j’ai descendu l’escalier. Je ne sais pas pourquoi, mais je marchais sur la pointe des pieds. Tante Sara ne dormait pas, elle non plus. Je l’ai aperçue dans la cuisine. Elle fredonnait. Elle ne m’a pas entendu.

Autour d’elle, il y avait des bouteilles. J’ai tout de suite reconnu les étiquettes : Indice de protection 15, Indice de protection 9, Indice de protection 4, huile solaire résistante à l’eau, huile hypoallergique, etc. Lotion avant soleil, lotion après soleil. Elle vidait tous les flacons, l’un après l’autre, dans un gros bidon vert. Quelle que soit l’étiquette, c’était la même huile dorée qui s’écoulait dans le bidon. Ce même bidon d’où elle provenait, cela ne faisait aucun doute.

HUILE VÉGÉTALE POUR UNE FRITURE PLUS RAPIDE.

C’était écrit en grosses lettres rouges. Ma tante a continué de vider tous les flacons. Elle éliminait les preuves. Je suis remonté me coucher sans un bruit et j’ai compté les heures jusqu’à ce que mes parents viennent me chercher. Enfin !

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