Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Quand je me réveille avant lui, je me surprends parfois à l’observer de manière assez dépassionnée, dans la pénombre : sa chevelure blanchissante, clairsemée sur les tempes, les rides autour de sa bouche et de ses yeux, les taches de son sur ses mains. Les sombres traces du temps qui passe.
Parfois, je trouve que sa peau est trop molle.
Mais ce ne sont que des détails, et j’essaie de ne pas m’y attarder.
Un soir, nous dînons dans la cuisine blanche d’Highgate quand Laurence mentionne soudain Noël, évoquant d’un ton léger le fait qu’il a prévu d’aller à Biddenbrooke avec les enfants. Puis il voit l’expression de mon visage et repose sa fourchette.
« Qu’est-ce qu’il y a, Frances – tu ne croyais quand même pas que nous allions fêter Noël ensemble ? » Il y a une nuance glaciale de réprimande dans sa voix. « C’est notre premier Noël sans Alys. Leur premier Noël sans leur mère.
— Bien sûr », dis-je. Je ne sais pas ce qui m’était passé par la tête.
Il voit la douleur sur mon visage et tend la main au-dessus de la table. « Ne fais pas l’idiote, reprend-il plus gentiment. Rien ne presse. Nous avons tout notre temps. »
Ce commentaire me redonne de l’espoir, mais hormis cela, je suis bien obligée de lui faire confiance. Je veille à n’exercer aucune pression sur lui. Je me retiens alors que tout, en moi, voudrait aller plus vite.
Progressivement il baisse la garde, juste un peu, de temps en temps. Le Laurence que j’aperçois dans ces moments-là a peu à voir avec le personnage public, sûr de lui, maîtrisé et peut-être légèrement guindé ; il est quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus incertain, toujours bouleversé par le deuil mais commençant tout juste à en émerger, à prendre conscience de nouvelles possibilités.
Parfois je me vois dans son regard et je me rends compte que j’ai beaucoup de choses à offrir : la jeunesse, l’indépendance, la liberté. Je comprends les gens, leurs ambitions et leurs désirs, leurs peurs et leurs faiblesses. C’est un talent qu’il trouve à la fois amusant et utile. Et puis je suis nouvelle, détachée de toute association avec son ancienne vie faite de compromis, cette vie largement partagée entre Alys et ces filles discrètes et obligeantes. Peut-être, après tout, n’est-il pas si étrange que nous nous soyons trouvés. J’essaie de ne pas penser à ses aventures et il ne les mentionne évidemment pas devant moi, même si j’espère secrètement qu’il me confessera tout au moins sa relation avec Julia Price.
Cette fois c’est différent, me dis-je. Bientôt, les circonstances lui forceront la main ; notre relation deviendra publique. Dès lors, notre histoire ne sera plus une aventure mais bien une relation. Les filles sans nom n’atteignent jamais ce stade-là. Julia Price non plus, d’ailleurs.
Mais pour le moment, nous restons dans l’ombre.
Nous connaissons quelques frayeurs. Nous papotons dans sa cuisine, un soir, quand son téléphone sonne en haut, sur la table de l’entrée. Il le laisse sonner. Peu après, nous sommes sur le point d’aller nous coucher quand la sonnette retentit.
Il n’attend personne.
Nous restons debout dans le couloir, pétrifiés, nous dévisageant l’un l’autre comme les personnages d’une farce, puis nous entendons le bruit d’une clef qui tourne dans la serrure. Sans réfléchir, j’attrape mon manteau et mon sac qui reposent sur la patère et je me réfugie en vitesse dans le salon vert sauge, une pièce rarement utilisée. Je referme la porte derrière moi tandis qu’il va saluer Polly.
Je reste debout dans le noir, mon cœur battant la chamade, et j’écoute leur conversation. Elle a appelé, tout à l’heure, pourquoi n’a-t-il pas décroché ? Elle s’est de nouveau disputée avec Serena. Leurs voix se transforment en murmure à mesure qu’ils avancent dans le couloir, il la guide vers la cuisine et allume les lumières, puis la bouilloire.
Silencieusement, furtivement, je me glisse hors du salon, mon sac collé contre mon ventre pour éviter tout bruit inopportun, posant précautionneusement mes pieds sur la moquette rouge pour étouffer le son de mes pas. En sortant dans la nuit froide, je réalise – non sans un soupçon de regret coupable – que je n’ai laissé aucune preuve de mon passage, rien qu’elle puisse remarquer : le lave-vaisselle est en marche, avec ses paires d’assiettes et de verres ; ma brosse à dents, cachée au fond du placard.
Mary Pym est la seule à s’apercevoir d’un changement. Un matin, fin novembre, je la surprends en train de m’observer par-dessus ses lunettes. Je lève les sourcils d’un air interrogateur et elle me dit : « Tu as changé.
— Ah, vraiment ?
— Oh, oui. Tu nous mijotes quelque chose, n’est-ce pas ? » Elle semble presque affectueuse, contente pour moi.
Je ris, m’efforçant de paraître désinvolte, et je lui assure que je ne vois pas de quoi elle parle.
Polly se manifeste début décembre. Elle m’envoie un texto pour me convier à la mise en scène des Traces de pas au plafond, la pièce du semestre d’hiver. J’appelle Laurence et nous tombons d’accord sur le fait que je dois accepter son invitation. Teddy n’est pas libre ce soir-là, ce qui me soulage beaucoup, mais Charlotte Black est également conviée, et je suis à la fois effrayée et excitée à l’idée de m’exposer – de nous exposer – à sa perspicacité. Je n’arrive pas à croire que nous nous en sortirons.
L’amphithéâtre est tellement surchauffé que je suis déjà rouge et mal à l’aise quand enfin je trouve ma place. Tout autour de moi, des groupes de parents et d’amis sont penchés sur le programme, reconnaissant les noms des uns et des autres.
Charlotte Black et Laurence arrivent ensemble, profondément plongés dans une conversation : ma bouche s’assèche d’angoisse quand ils me repèrent et se fraient un chemin le long de la rangée, leurs manteaux pendus à leurs bras, jusqu’aux sièges que je leur ai réservés. J’embrasse tout d’abord Charlotte puis Laurence, et soudain notre petite mascarade me semble terriblement visible, grotesque. Laurence prend place entre nous et nous échangeons des banalités pendant un moment, avant que la lumière ne s’éteigne.
Polly a un rôle conséquent et se débrouille plutôt bien : elle est ravissante et provoque quelques fous rires du public.
Pendant le rappel, elle place ses mains devant ses yeux pour se protéger des projecteurs et inspecte la salle en clignant des paupières. Quand elle nous découvre enfin, elle nous adresse des petits signes de la main et nous souffle des baisers.
« Il faut que tu viennes dîner avec nous après la pièce, me souffle Laurence à l’oreille. Tout va bien se passer, je t’assure.
— Je ne peux pas. » Je le regarde droit dans les yeux : « Pas comme ça. Ne m’y oblige pas. »
Dans le foyer, je patiente avec Laurence et Charlotte, au milieu de groupes joyeux et excités. Enfin Polly sort des coulisses et nous rejoint. Elle est escortée d’un grand garçon à la chevelure auburn.
« Ah, Frances ! dit-elle en m’embrassant, je suis tellement contente que tu aies pu venir !
— Tu as été excellente, je te félicite. » Je le pense sincèrement.
« Martin, dit-elle en attrapant sa main pour l’extraire de la conversation qu’il a avec son père, Martin, viens là que je te présente Frances. »
Martin me serre la main et me dit qu’il est heureux de me rencontrer. Il a un physique très frappant, avec ses yeux noisette et sa peau très pâle. « Comment vous connaissez-vous ? » me demande-t-il.
Un silence pesant s’installe au moment où Polly et moi nous souvenons des circonstances de notre rencontre, auxquelles nous préférerions toutes deux ne pas penser.
« Par ma mère, répond Polly. Je te raconterai l’histoire un autre jour. »
Noël arrive et nous sommes attendus à la maison de mes parents. « C’est la saison des réjouissances ! » chante Toby quand ma mère repasse devant nous avec un sac-poubelle, affichant des airs de martyre. La maison est jonchée de minuscules corbeilles à papier qu’elle passe son temps à vider, comme si la possession d’une poubelle un peu plus grande, capable d’accueillir tout type de détritus, était synonyme de saleté extrême.
Un doute subsiste quant au fait que, dénuée de ses poubelles, ma mère se retrouve par la même occasion dénuée de but réel dans la vie.
Quand elle m’envoie au garage pour chercher davantage de haricots verts dans le congélateur, je découvre qu’elle a fixé une feuille A4 sur son couvercle. C’est un index de tout son contenu, avec des lignes soigneusement remplies, allant de « Gratin de chou-fleur » à « Pâte feuilletée ». Quelques ajouts plus tardifs ont été notés au Bic vert : « Demi-pain complet tranché, Tarte aux pommes de madame Craven (Club de bridge), bacon canadien (3 tranches) ».
Hester et Charlie logent dans l’ancienne chambre à coucher de ma sœur ; les garçons se partagent la mienne et je dors sur un lit de camp installé dans le bureau. Quand l’agitation devient difficile à supporter, je n’ai nulle part où aller. Je passe pas mal de temps à arpenter le village, les mains profondément enfoncées dans mes poches, à me dire que Laurence n’est pas si loin, à me demander s’il va m’appeler (il n’en fait rien, mais il m’envoie un message le soir du réveillon, me souhaitant de « bien m’amuser »), mais je prends soin de n’avertir personne de mes promenades de crainte de me voir imposer les garçons, ce qui en anéantirait les bénéfices.
Comme d’habitude, Hester oscille entre une autosatisfaction maternelle ostentatoire (« C’est tellement gentil de partager, Toby ! ») et le désir de passer un maximum de temps loin de ses fils. « C’est sans doute l’excitation qui leur est montée à la tête », me confie-t-elle un après-midi depuis le canapé, un peu pompette. Après quelques Noëls au sec, Charlie a pris l’habitude d’apporter sa propre cargaison d’alcool. Les garçons ont été relégués à l’aire de jeux, à l’autre bout du village. « Enfin, on peut dire qu’ils m’ont poussée à bout. » Une récente lecture lui a fait réaliser qu’elle avait pris l’habitude d’intervenir à chaque chamaillerie. « Les garçons se battent, il n’y a rien à faire contre cela, et ils doivent apprendre à régler les choses sans mon intervention. Nous avons donc décidé de nous tenir à l’écart pour leur confier la responsabilité de trouver eux-mêmes une solution. »
Après le dîner, tandis que Rufus et Toby se disputent au sujet du dernier Père Noël en chocolat restant dans le plat, elle s’éclipse pour prendre un bain. Charlie est avachi derrière le quizz des fêtes du Telegraph et n’entend rien.
Leurs cris retentissent sans discontinuer, jusqu’à ce que ma mère allume la télévision.
Chaque année, à la même période, je me vois contrainte d’affronter mes déficiences et mes faiblesses. Bien que cette année soit différente, bien que j’aie été promue (ce dont tout le monde se réjouit consciencieusement) et que j’aie mon petit secret (que je tourne dans tous les sens dans ma tête dès que je suis seule, me consolant de sa chaleur exotique), je reste la même aux yeux de ma famille : cette sacrée originale de Frances. Tendue. De plus en plus ferrée dans ses habitudes de vieille fille. Un peu coincée, peut-être.
À son retour de Biddenbrooke, Laurence me remet un petit dessin au crayon et à l’encre du parc d’Hampstead Heath, son cadeau tardif. Il semble un peu abattu, après ces vacances. Les enfants avaient décidé que les choses devaient se dérouler autrement, cette année, et ils ont veillé à enchaîner les activités et à passer le jour du réveillon ailleurs, avec des amis. Mais comme il s’y attendait, c’était un Noël plutôt sinistre.
Au bureau, les choses se passent plutôt bien : nos pages ont du succès et Mary semble contente de moi. Quand on me présente à Malcolm Azaria, à la remise du prix Sunderland, j’évite de mentionner les Kyte. Au lieu de cela, je lui demande s’il serait tenté d’apporter sa contribution au Questioner, et il commence donc à rédiger quelques articles pour nous. Des étrangers m’approchent lors d’événements littéraires : des attachés de presse, des éditeurs et autres écrivaillons. Je construis mon réseau, j’étends mes antennes. Je commence à sentir une certaine appartenance à ce monde, comme si je méritais d’en faire partie ; comme s’il m’avait adoptée. Comme s’il me respectait.
Je sais que le vent peut tourner en un clin d’œil, cependant, et je veille à ne pas prêter trop d’importance à ses caprices.
De temps à autre, je me retrouve à côté de Sasha, dans la queue du chariot à thé ou de l’ascenseur, et elle me donne des nouvelles d’Oliver : il participe à l’émission tardive d’une chaîne satellite consacrée à l’art, il a un blog, il va peut-être obtenir un contrat pour un livre. « Embrasse-le de ma part », lui dis-je, et elle me promet de s’en charger, mais je sais que si elle lui parle de moi, ce sera sûrement sur le ton de la rigolade, autour d’un verre, dans un bar ou un pub.
Si ça leur fait plaisir…
L’anniversaire de la mort d’Alys approche. Laurence ne m’a jamais reparlé de cette journée. Je crois qu’il préfère se dire que tout a été réglé lors de cette première rencontre avec la famille, il y a de nombreux mois de cela. Mais le fait qu’il ne me parle pas du tout d’Alys, jamais, finit par m’intriguer. Quand je l’évoque, quand je lui pose des questions sur la vie qu’ils ont partagée, sur les choses qu’elle aimait ou qu’elle détestait, ses réponses sont brèves et laconiques, évasives.
Bien que ses rebuffades soient toujours polies, il me donne l’impression d’être mal élevée, un peu grossière d’oser aborder le sujet, comme si je testais sa loyauté.
Peut-être que c’est exactement ce que je fais, d’ailleurs.
Un matin je lui demande : « Est-ce que cela t’embête si je porte ça ? » J’ai surpris son regard sur le long cardigan de laine que j’ai enfilé. La couleur en est incroyable : un violet d’encre, très sombre. « Je l’ai trouvé dans un tiroir, je ne savais pas si cela te gênerait.
— Cela ne me gêne pas », dit-il sèchement. Quand je le cherche de nouveau, quelque temps plus tard, je découvre qu’il a enfin ôté ses affaires de la commode, de l’armoire et des portemanteaux, dans le vestibule. Toutes ses chaussures – les escarpins à semelle rouge vif, les bottes de marche, les ballerines plates de couleur argent, bronze et noir, les hautes Hunter portant encore des traces de boue blanchie par le temps –, tout cela a disparu. Le placard de la salle de bains a été vidé de son paysage de crèmes pour le visage et d’huiles de bain. Les mascaras et les tubes de fond de teint, les rouges à lèvres aux bouts écrasés et aux couleurs pastel, dans leurs tubes de chrome : plus rien.
La coulée de soie couleur d’huître ne pend plus derrière la porte de la salle de bains.
Je suis confuse de voir l’effet que ce changement me fait : devrais-je être reconnaissante de la voir partir ou dois-je, au contraire, être blessée de me sentir inapte à utiliser ses affaires ? Je n’arrive pas à savoir ce qu’il convient de penser.
« Je vois que tu as fait un peu de rangement », dis-je pendant le dîner. Il m’explique que madame King a tout rangé, sur sa requête. Un grand nombre de choses ont été jetées à la poubelle ou données à des bonnes œuvres, et certains vêtements ont été rangés dans des sacs et mis de côté, dans le grenier. Il se dit que Polly aura sans doute envie d’y jeter un œil à un moment ou à un autre.
Cela me démange de lui demander quel effet cela lui a fait mais il me suffit de regarder son visage pour savoir qu’il vaut mieux éviter d’approfondir le sujet. Il n’a pas envie de s’attarder là-dessus et je n’ai pas l’intention de l’y obliger. Peut-être plus tard, mais pas maintenant.
La date arrive et passe, et je n’ai pas le cran de l’évoquer directement. Nous ne nous voyons pas le jour même, ni la veille ou le lendemain. Je me demande ce qu’il a prévu avec Polly et Teddy, si d’ailleurs il a prévu quelque chose.
Je suppose que Teddy a pris un jour de congé et que Polly est excusée pour la journée, et qu’ils la passent tous les trois ensemble. Peut-être commencent-ils par une visite au cimetière d’Highgate pour se recueillir sur sa tombe, avant une grande promenade venteuse dans le Heath et un déjeuner simple, au Spaniards Inn. J’imagine que Polly pleure toute la journée, par intermittence. Laurence ne dit pas grand-chose mais il passe un bras autour de ses épaules. Teddy hésite entre la mélancolie et le désir de remonter le moral à tout le monde.
Le vendredi suivant, comme convenu, Laurence vient me rendre visite. Il passe davantage de temps chez moi, désormais. Je sens que je suis moins bienvenue à la maison. La visite impromptue de Polly nous a tous deux secoués, et quelque temps après cela – ce devait être au moment de l’épisode du gilet, maintenant que j’y pense –, l’appartement est devenu notre lieu de rendez-vous par défaut.
Il dit que c’est moins compliqué ainsi : « C’est plus facile d’être anonyme, dans un appartement. Regarde : tu ne connais personne, dans ta rue. »
Il a raison : je connais la fille d’en dessous mais seulement de vue, et hormis cela – à part, bien sûr, la femme du numéro 18, celle qui m’a recommandé son décorateur – la rue est pleine d’inconnus. « Tu n’as pas idée à quel point mes voisins s’intéressent à ma vie, ajoute Laurence d’un ton las. Tout serait beaucoup plus simple s’ils ne s’en mêlaient pas. »
Il sonne donc à ma porte, et je le laisse entrer.
« J’ai pensé à toi toute la journée, lundi, dis-je.
— C’est très gentil de ta part », me répond-il poliment. Puis il se penche vers moi et toutes mes intentions, toutes mes questions s’envolent en fumée.
Plus tard dans la nuit, je suis allongée à ses côtés, attentive à sa respiration lente et régulière, et je me demande si les choses finiront par changer un jour. À force, je n’arrive même plus à voir pourquoi elles devraient changer. Je suis frappée par le fait que Laurence semble fort bien s’accommoder de la situation : le veuf avec son petit secret discret. Peut-être qu’il savoure le beurre en gardant l’argent du beurre, comme toujours.
J’aperçois Oliver dès que je passe la porte. Il se tient à un coin de la pièce, nez à nez avec S. P. Nicholl. Son rire légèrement hystérique résonne et rebondit à travers la pièce.
Il porte un jean slim sur des chaussures lacées très pointues, et sa coiffure ridicule me semble particulièrement sophistiquée, ce soir. Manifestement, il est ivre mais sa présence m’intimide néanmoins. Peut-être que j’arriverai à l’éviter, après tout.
La réception – sous les toits d’un club privé de Soho – est bondée et bruyante. Ann Abbott Smith, qui nous réunit tous ici, tient sa cour près de la fenêtre, non loin de la table sur laquelle sont empilés ses mémoires. Je ne suis passée que pour adresser mes remerciements à Erica, l’attachée de presse qui nous a accordé la première interview. Je me fraie donc un chemin jusqu’à elle tout en adressant de petits signes de tête et des sourires aux personnes que je connais.
« J’espère que vous étiez contente de la couverture que nous en avons faite », lui dis-je quand j’arrive enfin à la rejoindre, et elle me confie qu’elle a trouvé Gemma Coke un peu méchante mais qu’elle ne peut pas se plaindre, nous lui avons tout de même consacré 1 200 mots.
Du coin de l’œil, je vois qu’Oliver a été délaissé par S. P. Nicholl, qui se détache de lui avec une élégance quasi clinique et s’éloigne, en quête d’une compagnie un peu plus sympathique. Fouillant la foule à la recherche de sang neuf, Oliver se dirige bientôt vers le groupe entourant Anne Abbott Smith et lui adresse de petits signes de la main en chancelant un peu sur ses jambes. Il bouscule la fille du Times et s’insère dans le demi-cercle pour se présenter. Mon Dieu, le voilà qui se penche pour lui faire un baisemain. Anne Abbott Smith le gratifie d’un regard glacial, implacable. Je l’entends dire : « La qualité de votre prose… » et ça me suffit, je n’ai aucun besoin de rester plus longuement, j’ai fait ce que j’avais à faire.
Je viens d’arriver à la porte quand j’entends sa voix. Il crie : « Attends ! Frances, attends-moi ! »
Je me retourne en ajustant mon expression. Je veux avoir l’air cordiale, mais pas trop accueillante. Un peu fraîche. Je ne tarde pas à réaliser, cependant, que toute subtilité est peine perdue : elle n’aura pas prise sur lui ce soir.
« Je me disais bien que c’était toi ! » s’exclame-t-il en laissant lourdement retomber ses mains sur mes épaules et en m’attirant vers lui pour m’embrasser. « Cette bonne vieille Frances. T’es à la pêche aux potins, c’est ça ?
— Heu, en quelque sorte, oui. Comment ça va, toi ? Tu travailles où, maintenant ?
— Un peu à la radio, un peu à la télé. C’est vraiment l’éclate. Je vais sans doute faire un livre. Et puis surtout, je suis débarrassé de cette vieille sorcière de Mary. Comment elle va, d’ailleurs ?
— Oh… Tu lui manques », dis-je posément.
Il penche la tête. « Tu te fous de ma gueule, hein, Frances. C’est vraiment pas gentil, ça, tu sais. »
Je commence à protester mais je réalise bientôt que cela n’en vaut pas vraiment la peine alors je hausse les épaules, je m’emmitoufle dans mon manteau et je commence à descendre les marches, jusqu’à la rue. Oliver m’emboîte le pas bien qu’il tienne encore un verre à la main.
« Reste, Frances », dit-il. Il perd l’équilibre sur les dernières marches et trébuche, renversant du vin par terre avant de se redresser en ricanant. « Je veux savoir comment ça se passe, sans moi.
— Oh, tu sais, on fait aller », dis-je tandis qu’on m’ouvre la porte et que je m’avance dans la nuit froide. Des taxis passent, l’un d’eux a sa lampe jaune allumée. Au moment où Oliver me rejoint je tends la main pour le héler, mais je le loupe de peu. « On se débrouille comme on peut.
— Tu parles que tu te débrouilles », dit-il, et je décèle une étrange note d’admiration dans sa voix. « T’es une battante, hein. J’en étais sûr. Et puis avec le carnet d’adresses que t’as – »
« Mon carnet d’adresses ? » J’accélère le pas, furieuse tout d’un coup. « Ah oui, c’est sûr que toi, avec ton père…
— J’ai entendu des trucs intéressants à ton sujet, récemment, poursuit-il en pressant le pas pour me suivre. Tu es en train de te faire une sacrée réputation, tu sais. Oh, t’inquiète pas, elle est plutôt bonne. Une travailleuse. Un esprit vif. Elle ne se fie jamais au hasard. Mais tout le monde se demande d’où tu viens.
— C’est ridicule, dis-je en tournant sur mes talons pour l’affronter directement. J’ai passé des années entières à ce bureau avec Mary avant d’avoir ma chance. Je l’ai méritée.
— Non, non, bien sûr que tu l’as méritée », me répond Oliver, et je vois à son expression que ma réaction le prend de court ; ça l’excite un peu. « Mais tu sais comment c’est, les gens parlent. Au sujet de ton amitié avec les Kyte, par exemple.
— Et alors ? Oui, je suis une amie de la famille. Qu’est-ce que ça peut faire ? Ça te regarde, peut-être ? » Je me demande quelles infos il détient à mon sujet. Est-ce que quelqu’un m’a surprise avec Laurence ?
« Eh bien, il y a des rumeurs qui courent… » commence Oliver en se penchant comme pour me faire une confidence. Son haleine sent le vin et l’ail. « Tu sais bien comment sont les gens : trop heureux de vous couler ! Mais je t’ai défendue, tu sais. Quand ils parlent de “charognard”, par exemple, je leur dis d’aller se faire voir ailleurs. »
Je le regarde, muette, sentant une chaleur traîtresse me monter au visage. « “charognard” ? Qui dit une chose pareille ? Qu’est-ce qu’ils veulent dire par là, bon Dieu ? » Mais bien entendu, je pense immédiatement : Charlotte Black et Selma Carmichael. C’est un coup de Selma. J’aurais dû faire davantage attention quand j’ai refusé ce boulot.
« Ce n’est pas vrai, alors ? Ce n’est pas vrai que tu as fait leur connaissance uniquement parce que tu as été témoin de l’accident de sa femme ? »
Et dans la voix d’Oliver, j’entends l’écho de toutes les conversations qu’il a eues au cours des dernières semaines : des heures à parler de moi, de mes ambitions, de mes intentions. Cette pensée, la pensée de ma vulnérabilité, m’emplit d’horreur. Oliver, arpentant la ville avec ses chaussures pointues, à baratiner qui veut bien l’entendre pour s’acheter des entrées dans les fêtes branchées en échange de son petit scoop.
Mais, me dis-je aussitôt, peut-être que je peux voir les choses d’une autre manière, après tout. Bien que l’évocation d’Oliver cassant du sucre sur mon dos dans tous les coins de toutes les pièces remplies de toutes les commères de la ville me hérisse, je dois admettre que je ressens aussi autre chose. Une certaine satisfaction. C’est la confirmation de mon nouveau statut que j’attendais. Je fais désormais partie des gens dont les faits et gestes servent de monnaie d’échange aux petites gens.
Je pourrais même te donner quelque chose à grignoter, tout compte fait, me dis-je.
« Je n’ai pas été témoin de l’accident, dis-je patiemment. En revanche, j’étais la première personne sur les lieux, après. Je n’ai jamais rien dit d’autre. » C’est la vérité. « Les gens sont quand même incroyables ! Je n’ai jamais dit le contraire. Et puis qu’est-ce qu’ils en ont à foutre, d’abord ?
— Oh, tu sais bien comment sont les gens », répète Oliver, mais maintenant que j’ai repris contenance, son intérêt baisse à vue d’œil et il jette de petits coups d’œil par-dessus son épaule, en direction de la porte. « Ils adorent jaser.
— Ça, je veux bien le croire. » Je recommence à marcher en relevant mon col. « Il faut que j’y aille.
— J’étais ravi de te voir ! » lance-t-il dans mon dos. J’entends la porte claquer derrière lui tandis qu’il retourne à la fête.
Je cache mes angoisses à Laurence. Je le laisse croire que je me contente de ce qu’il me donne.
Ma vie s’adapte à ses besoins, bien que je ne sache pas très précisément – et que je ne regrette pas – ce qui change.
Vers la fin de la semaine, si je vais au supermarché, je me retrouve parfois à acheter des croissants, un paquet sous vide de la marque de café que j’ai vue chez lui, un vin onéreux que je ne choisirais pas pour moi. Parfois, il sonne – parfois non.
Quand je le vois, je prends soin de ne pas formuler mes sentiments. Je les garde pour moi, jalousement, tout comme j’ai serré contre moi mon sac avec son jeu de clefs qui brinquebalait, ce soir où Polly a failli nous surprendre, à Highgate. J’ai peur de faire pression sur lui.
Un samedi de printemps, enfin, je me dis qu’il est peut-être temps de prendre un risque.
Il appelle le mercredi et nous convenons de nous voir le week-end, sans préciser davantage le rendez-vous. Est-ce que cela veut dire vendredi soir ? Ou plutôt samedi soir ? Je n’en suis pas certaine et je ne me sens pas capable de le presser, aussi je me contente de passer le vendredi, ma journée libre, à traînasser dans l’appartement en m’attendant à tout instant à le voir arriver sans prévenir.
Il m’appelle enfin le samedi après-midi. Cette voix basse, au téléphone : « Est-ce que tu es libre ? Est-ce que je peux te voir ? »
J’ai passé l’aspirateur dans l’escalier et j’ai nettoyé la baignoire. Mes mains sont sèches, abîmées par le détergent. Je cale le téléphone sous mon menton et je presse un petit tube de crème pour les mains dans ma paume, et tandis que je me frotte les doigts et les cuticules pour faire pénétrer la lotion, je lui réponds : « Ah. Très bien. Si tu veux », en me demandant s’il perçoit le timbre de ma voix, son intonation insatisfaite.
Cette fois, je ne lui cache pas mon ressentiment. Je me montre un peu froide. Je me détourne plus rapidement que d’habitude de ses baisers. Quand il passe un doigt le long de ma joue, j’attrape sa main et je l’écarte.
« Oh, rien », dis-je quand il me demande ce qui se passe. Je détache mon regard de son visage et le laisse planer au loin, dans la rue. Quelques fenêtres de l’immeuble d’en face sont ouvertes, profitant des températures plus clémentes. Quelqu’un a renversé un seau d’eau sur une voiture savonneuse. Le ciel a une teinte indéfinie.
« Est-ce que tu as envie de sortir ? On pourrait faire une promenade, ou aller au cinéma, par exemple. Est-ce que je peux t’inviter à dîner, ensuite ? » Je perçois une touche d’impuissance dans sa voix. C’est inhabituel : d’ordinaire il est très prudent, par crainte que nous rencontrions une personne de sa connaissance, par peur d’être reconnu.
J’opte pour la promenade à Regent’s Park. Notre taxi s’éloigne de Camden Town et file le long du zoo avant de bifurquer vers le sud, en direction de Baker Street, au moment où la silhouette du minaret et du dôme de cuivre de la mosquée se dessinent devant nous. On discerne un peu de vert dans les arbres. La surface du lac de plaisance ondule, agitée par les canards.
J’ai l’impression qu’il m’accorde toute son attention, tout d’un coup. Il est très gentil avec moi, très courtois, très conciliant. Nous parlons un peu du bureau, d’un livre dont je dois faire la critique, puis il me tient brièvement au courant de l’avancée de son roman. Il est enfin satisfait du tour qu’il prend : il croit être enfin sur la bonne voie.
Des coureurs nous dépassent à toute vitesse, serrés comme un pack de bouteilles, soufflant comme des phoques. Les terrains de jeu sont parsemés de footballeurs, leurs buts définis par des piles d’imperméables et de pulls. Laurence prend ma main.
« Il faut que tu me dises si j’ai fait quelque chose de mal. »
Je laisse ma main reposer dans la sienne. Pendant un moment, je me demande si je dois laisser couler, attendre encore quelques semaines avant de réessayer. Mais je suis impatiente. Bien sûr, c’est quitte ou double. Je ne peux pas être sûre que sa réaction satisfera mes attentes.
« C’est bizarre, dis-je. Je ne suis pas sûre de savoir t’expliquer correctement ce qui se passe. »
Il me regarde. Je suis sûre qu’il pense : Oh, Seigneur, qu’est-ce qu’elle va me demander ? Mais peut-être que je me trompe. Peut-être, au contraire, qu’il se dit : Je ne veux pas la perdre. Je ne suis sûre de rien. Je ne serai sûre de rien tant que je ne me serai pas exprimée haut et fort.
Finalement, cela sort tout seul : « Je ne veux pas que tu me considères comme un acquis. Je n’aime pas cette impression d’être ton… ton petit secret honteux.
— Est-ce vraiment ce que tu ressens ? » Son visage a une expression choquée.
Je hoche la tête. Il lève ma main jusqu’à sa bouche et l’embrasse. « Oh, mon ange. Je n’en avais pas la moindre idée. Je suis désolé. » Nous continuons à avancer, en cadence. Des cris de triomphe et de désespoir retentissent depuis la pelouse, à notre gauche.
« Bien sûr, je suis consciente du fait que ce n’est pas facile pour toi, poursuis-je. Tu as encore beaucoup de…
— Casseroles, m’interrompt-il dans un petit éclat de rire ironique. Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas une excuse pour te faire du mal. Tu ne mérites pas un tel traitement, ma chérie. D’autant plus que tu m’as rendu tellement heureux – à un moment où j’avais presque perdu la foi en un bonheur possible. Qu’est-ce que je peux faire pour que tu te sentes mieux ? Comment puis-je me rattraper ? »
Ça, c’est vraiment injuste, me dis-je avec une bouffée d’indignation. S’il se donnait la peine d’y réfléchir, s’il prenait le temps de se mettre à ma place, il saurait exactement comment arranger les choses. Mais – j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte – d’un point de vue émotionnel, il est paresseux. Il préfère que les autres fassent le boulot à sa place.
« Peut-être que cela m’aiderait, dis-je, encore un peu en colère, si tu me témoignais davantage de respect.
— Ce n’est pas ce que… » proteste-t-il, mais je poursuis ma phrase.
« Je sais que tu ne souhaites pas parler de nous à Polly et Teddy, et bien entendu, tu ne veux pas qu’on nous voie ensemble – et d’ailleurs, qui sait ? Peut-être n’en arriverons-nous jamais là. Mais en ce moment, j’ai l’impression que nous ne nous voyons que selon tes disponibilités, quand ça t’arrange. Dans mon appartement, et quand tu le veux bien. »
Il hoche la tête, les sourcils froncés, l’image même de la raison. Un ballon de foot traverse le chemin, il s’en approche et le renvoie dans le jeu d’un coup de pied, levant la main au moment où retentissent les cris de remerciement.
« Comment puis-je me rattraper, répète-t-il quand nous reprenons notre promenade. Qu’est-ce que je peux faire pour que tu te sentes mieux ? »
Je pousse un soupir et je retire ma main de la sienne pour me frotter des yeux.
« Non, tu as raison, dit-il, comme s’il comprenait soudain ma frustration. Peut-être qu’il est temps, après tout. »
J’attends la suite. Temps pour quoi ? Temps de me donner la clef de la maison d’Highgate ?
« Réfléchissons à la meilleure manière de procéder, reprend-il. Je suis sûr que tu comprendras si je ne veux pas précipiter les choses. Nous allons devoir nous y prendre en douceur, pour le bien des enfants.
— Bien sûr, dis-je, peu certaine de savoir ce dont il parle.
— Eh bien, commençons par sortir dîner, dit-il. En ville, dans un bel endroit.
— Oh, ce serait merveilleux », lui réponds-je, détestant devoir faire preuve de reconnaissance pour une concession aussi négligeable. « Tu es sûr ? » Il m’assure que c’est sa volonté.
« Allez, tu décides. Où veux-tu aller dîner ? »
Je choisis donc un nouvel italien chic au sujet duquel j’ai lu des critiques, pas loin de Marylebone High Street. Je trouve le numéro et lui passe le téléphone, cela semble difficile d’obtenir une table jusqu’à ce qu’il prononce son nom. À partir de là, il n’y a plus aucun problème.
Tandis que le soir tombe, nous sommes guidés vers une table couverte d’une nappe blanche amidonnée. Le serveur se tient près de nous sous le halo de lumière vive, empressé. Il nous débarrasse de nos manteaux, distribue et récupère les menus, dépose du pain, de l’eau et du vin sur la table avant de se retirer dans un coin plus sombre de la pièce, en attendant de pouvoir nous être de nouveau d’une quelconque utilité. De l’autre côté de la rue, l’étage supérieur d’un immeuble est éclairé. L’ombre d’une silhouette s’y déplace d’avant en arrière : la mystérieuse et attirante chorégraphie d’une vie étrangère.
Je déplie ma serviette empesée et la dépose sur mes genoux. « Tu ne parles jamais d’Alys », dis-je une fois qu’on nous a apporté nos assiettes.
Il m’assure qu’il me dira tout ce que je veux savoir.
C’était une femme bien, c’est important que je comprenne cela. Il ne déforme pas la réalité quand il dit qu’elle était beaucoup trop bien pour lui, ajoute-t-il, inclinant la tête comme pour suggérer C’est peut-être pareil pour toi. Il n’a pas toujours été un mari attentif. Il regrette certaines choses qu’il a faites, d’autres qu’il n’a pas faites. Le travail l’a distrait de leur vie de couple, il en convient. Elle portait le poids de la réalité à sa place, plus ou moins sans s’en plaindre. Elle était une mère merveilleuse. Les enfants l’adoraient. Ses amis, leurs amis l’adoraient.
Je lui dis que je me souviens du discours très affectueux que Malcolm Azaria a prononcé pendant la messe, et soudain il arrête de beurrer son pain et me regarde, surpris, presque dérouté pendant un instant. « Oh, mais bien sûr, tu étais là, dit-il. J’avais oublié. Tu me semblais si différente, à l’époque.
— Vraiment ? »
Il repose son couteau et fronce les sourcils en s’efforçant de se rafraîchir la mémoire. « Oui, tu semblais tellement… timide n’est pas le mot. En retrait, peut-être. Hmm, je n’arrive pas à trouver le terme exact. » Je sais le mot auquel il pense, mais que son tact lui interdit de prononcer : terne, insipide.
Il me met en perspective et me réévalue en fonction de ce souvenir. Je vois bien que cela l’intrigue. Peut-être qu’il n’avait jamais autant réfléchi à moi auparavant. « D’où venais-tu ? » murmure-t-il en glissant sa main sur la mienne.
Je souris et retire ma main pour porter mon verre à mes lèvres. « Parle-moi encore d’Alys », dis-je.
Il me raconte donc sa gentillesse, sa patience, sa tolérance. À l’écouter, elle paraît presque un peu ennuyeuse, innocente. Et pendant qu’il me parle d’elle, c’est lui qu’il décrit par inadvertance : sa méchanceté, son impatience, son intolérance.
Pour la première fois, Alys me fait un peu de peine. Elle t’a tout passé, me dis-je. Elle a perdu tout contrôle sur toi. Je pense à son bureau, aux Post-it multicolores, à la manière dont il dirige ses créatures imaginaires, comment il régente son petit univers. Les filles anonymes. Les Julia Price.
Je me promets de ne jamais oublier. Je dois le régenter de la même manière.
Au fil de la soirée, avec ses bougies, ses lourds couverts et ses sauces épaisses et brillantes, j’attends qu’il aborde le sujet de Julia Price, mais son nom n’est pas évoqué. Je pourrais lui poser la question, je crois. Je pourrais dire qu’Honor m’a parlé de la liaison qu’ils avaient eue. Mon instinct me dit, cependant, que ce serait aller trop loin pour ce soir. C’est une chose d’être un mari peu soucieux de sa femme. C’en est une autre d’être infidèle. J’écoute donc sa version inventée de leur mariage et je me demande, sans trop insister, où se situe la vérité.
Une chose cependant ressort de cette soirée. Laurence décide – et il sûr que cette décision vient de lui seul – qu’il doit en parler à ses enfants.
« Je ne crois pas que tu doives leur en parler, dis-je. Vraiment pas. À moins d’être complètement sûr de toi, évidemment. Ce serait affreux pour eux si tu n’étais pas complètement sûr. »
Il hoche la tête, tout à fait d’accord avec moi, mais son léger tremblement d’incertitude ne m’a pas échappé.
« Ce que je veux dire, poursuis-je, c’est que tu devrais te mettre à leur place. Teddy et Polly n’ont aucune envie de savoir que tu as une… une petite amie. Quelque chose de passager. Imagine un peu comment ils se sentiraient. Pour eux, cela équivaudrait à trahir leur mère – votre mariage.
— Continue », dit-il, et un silence s’installe tandis qu’un serveur dépose une tasse d’espresso devant lui.
« Oh, mon Dieu, c’est vraiment gênant », dis-je en tripotant ma cuiller à café.
Il me regarde en souriant mais le malaise est encore perceptible. « Vas-y.
— Je crois que tu devrais être sûr… » Je prends une profonde inspiration avant de lâcher, comme si je ne maîtrisais plus le flot de mes paroles mais qu’il fallait que ce soit dit une bonne fois pour toutes. « … de nous. Et tu sais quoi, Laurence ? Je ne crois pas que tu en sois sûr. »
Les mots restent en suspens au-dessus de la table, se retournant avant de se reformer.
Et voilà, me dis-je. L’instant critique. J’ai tout misé sur ce moment. Je suis assez certaine de sa réponse – je n’aurais jamais prononcé ces mots si je ne l’avais pas été – mais j’ai pu me tromper, bien sûr.
Je le regarde, assis là, devant moi : la couleur de sa chemise, la forme de ses mains, ses doigts délicatement, presque ridiculement recourbés autour de sa tasse de poupée. L’instant se prolonge indéfiniment. J’attends le verdict.
Et puis il dit : « Oh, mais tu as tort : je suis sûr, complètement certain. Tu ne le savais pas ? Tu ne l’as pas senti ? »
Et j’éclate de rire, de joie, de soulagement et aussi de satisfaction, et tout d’un coup je le bombarde de questions : pourquoi, comment : toutes ces questions que j’ai retenues pendant des mois, par peur de le faire fuir.
Il attrape ma main et dit : « Oh, ça fait des lustres – depuis Biddenbrooke, depuis le jour de mon arrivée, quand je suis entré dans le vestibule et que tu te tenais en haut de l’escalier, tu te souviens ? Je t’avais prise au dépourvu. Tu dormais, je crois… en tout cas tu avais l’air d’avoir dormi. Tu t’en souviens ? Je t’ai vue, j’ai monté les marches et c’est là qu’il s’est passé quelque chose, une sorte de courant électrique… C’était vraiment une expérience étrange. Tu vois de quoi je parle ?
— Bien sûr », dis-je d’un air hésitant, souriant tout en fronçant légèrement les sourcils, rétrécissant les yeux comme si j’essayais de me souvenir.
« Oh – Frances, renchérit-il, submergé d’amusement et d’indulgence, mais aussi un peu piqué. Tu es vraiment une piètre menteuse. Regarde-toi. Un vrai tableau. Tu n’as pas la moindre idée de ce dont je parle, si ? »
Je proteste, affirmant que je vois très bien, mais je laisse néanmoins planer un léger doute. Je préfère qu’il croie que c’est lui qui a eu l’initiative des événements. Qu’il croie avoir eu une révélation et avoir agi en fonction de celle-ci, de manière décidée, autoritaire.
Et, oui, sans doute n’est-ce pas complètement gentil ; mais je réalise, aussi, que cela ne me déplaît pas qu’il croie que j’étais à peine consciente de lui quand il m’a remarquée pour la première fois – quand il a vraiment pris conscience de ma présence, pendant cet étrange moment, si vivant, en haut des marches de l’escalier.
« Alors tu vois, il est temps d’en parler aux enfants », reprend-il.
Je note qu’il ne se donne pas la peine de me demander si, de mon côté, je suis sûre de mes sentiments. Il part du principe que nous sommes sur la même longueur d’onde. Pourquoi en douterait-il ?
« À moins que…, ajoute-t-il, soudain frappé par une arrière-pensée. Je ne pense pas que tu veuilles le faire, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu en dirais si c’était toi qui l’annonçais à Polly ? Peut-être que ce serait mieux si cela venait directement de toi. »
J’ai mille bonnes raisons de trouver que c’est une très mauvaise idée, et celles que je lui expose semblent le persuader. « Bien entendu, tu as raison, concède-t-il à regret. Cela fait sans doute partie des problèmes que je dois régler moi-même. »
Je me demande tout haut ce qui la choquera davantage : le fait qu’il ait une relation ou l’identité de la personne avec laquelle il entretient cette relation.
« Oh, je suis sûr qu’une fois qu’ils se seront habitués à l’idée, ils n’auront aucun mal à l’accepter, m’assure-t-il. Polly t’aime énormément, depuis le début, et je ne crois vraiment pas que Teddy posera problème. Ils seront sûrement soulagés, tu ne crois pas, de savoir que je suis heureux ? »
Je lui assure que si, qu’ils seront certainement contents, mais je sais que ce ne sera pas le cas. C’est toujours le même problème : il est tellement autocentré, il se berce d’illusions, incapable d’analyser la situation avec le recul nécessaire. Ce n’est pas son genre d’ausculter sa famille pour éviter des faux pas ou autres catastrophes. Une fois de plus, je ressens une certaine pitié pour son absence d’imagination et j’évalue les manquements que la patiente, stoïque et compréhensive Alys a dû compenser pendant toutes ces années.
« Tu sais quoi, poursuit-il. Viens jeudi prochain, après le bureau, et nous partirons à Biddenbrooke pour un week-end prolongé. » Il m’explique qu’il a prévu de dîner avec Polly mardi ou mercredi et qu’il invitera également Teddy, comme ça il le leur dira en même temps à tous les deux et nous n’aurons plus besoin de nous cacher.
À mesure que la semaine passe, je sens la tension monter. Au bureau, mes pensées sont polluées par des images de Laurence, de Polly, de Teddy ; de stupéfaction horrifiée, de larmes et, plus vaguement – si vaguement, d’ailleurs, que cela semble presque relever de la science-fiction –, de réconciliations et de promesses de bonne volonté. Le leur dira-t-il dès leur arrivée, en les embrassant, en prenant leurs manteaux ? « Oh, au fait ! J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… » Non. Il sera sûrement nerveux, il va d’abord tâter le terrain pour les y mener progressivement.
Je garde mon téléphone à portée de main : je m’attends un peu à recevoir un coup de fil de Polly. Je n’ose pas espérer qu’elle soit contente mais peut-être qu’elle sera en larmes, furieuse, horrifiée, et peut-être que je serai en mesure de la rassurer, ou tout au moins de la calmer.
Polly n’appelle pas.
Comme promis, Laurence me passe un coup de fil le jeudi matin. Il ne me livre aucun indice. Sa voix est la même que d’habitude. Mary est à son poste, je prends donc soin de ne rien dire ou demander de compromettant.
Il me dit qu’il serait heureux de venir me chercher au bureau mais que ce serait sans doute plus pratique si je le rejoignais à Highgate : c’est plus facile de quitter la ville à partir de là.
« OK, je serai là vers sept heures, dis-je. Génial. Oui. J’ai hâte. »
En raccrochant, je jette un coup d’œil à Mary. Sa tête brillante est penchée sur son bureau, je peux donc raisonnablement partir du principe qu’elle n’écoutait pas ma conversation, mais quelques instants plus tard elle passe à côté de mon bureau et bute – avec le bout pointu de son soulier de daim chocolat – contre mon sac de voyage à moitié caché sous mon bureau. D’un air aussi innocent que suspect, elle me demande : « Tu as prévu quelque chose de sympa, ce week-end ?
— Oh, je vais juste rendre visite à des amis, dis-je en lui rendant son regard. Tu ne les connais pas. »
Nous terminons nos pages à l’heure. À 18 h 15, je range mon bureau et quitte l’immeuble pour attraper le métro qui conduit au nord de la ville. J’enroule plusieurs fois mon écharpe rouge et violet autour de mon cou, la journée a été fraîche. Il me faut quinze minutes de marche pour arriver à la maison de Laurence, le long d’avenues tirées au cordeau, ornées de cerisiers parfaitement entretenus et d’irréprochables maisons de brique rouge, puis à travers quelques rues plus calmes, où les maisons requièrent davantage d’espace, de verdure, d’intimité. Derrière les hautes grilles électroniques, les courtes allées sont généralement obstruées par des camionnettes de jardiniers pendant la journée et par des Range Rover et des Prius pendant la nuit.
Les maisons s’illuminent les unes après les autres. J’aperçois des cuisines étincelantes, des bars recouverts de marbre blanc rutilant, des salons meublés de canapés modulables et décorés de compositions de tiges vertes dans de hauts vases. Un chien se précipite vers la grille en aboyant, le gravier jaillit sous ses pattes.
Je remonte la rue de Laurence, attentive au bourdonnement soudain d’un jet, tournant au-dessus d’Heathrow.
À mesure que la lumière se tamise, l’air se rafraîchit. Je replie mon écharpe dans mon col en l’enfonçant bien.
La poignée du sac frotte un peu mes doigts. J’ajuste ma prise en pensant au week-end qui m’attend : trois jours en tête à tête avec Laurence, à Biddenbrooke. Cela me semble important qu’il veuille m’emmener là-bas. Un pas de plus dans la bonne direction.
Pied droit, pied gauche.
J’y suis presque, me dis-je. Encore quelques passes stratégiques et tout sera fini, accompli, sûr. Je n’ai aucun contrôle, cependant, sur les étapes à venir. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai hâte que cela commence. J’ai envie de voir la tournure que cela prendra.
Je me rappelle cette fois où j’ai aperçu Laurence, quand Polly m’avait emmenée avec elle pour déjeuner à Highgate. Je me souviens avoir jeté un coup d’œil par la porte-fenêtre et l’avoir vu assis sur un banc, seul dans le jardin à ruminer sa douleur, marqué par sa patine sombre, isolant. Il est plus heureux aujourd’hui, me dis-je. Il ne va pas prendre le risque de revenir à cet état-là.
Je l’ai distrait de cet énorme désespoir qui l’absorbait, mais il sait que ce dernier menace encore, imprévisible, fatal, une mince couche de glace cachée dans un creux de la route. Il fera tout pour éviter d’y retomber. Une fois qu’on en a fait l’expérience, on sait à quel point c’est tenace, convaincant. Au fond de son cœur, il croit que c’est moi qui l’ai chassé, comme un talisman, un porte-bonheur.
Non, il ne prendra pas ce risque. Bien sûr, ce serait préférable que Teddy et Polly finissent par accepter la situation. Mais si ce n’est pas le cas, il restera néanmoins avec moi. Je représente son bonheur, maintenant. Il ne va pas me laisser repartir comme ça. À moins que ?
Quand j’arrive à la maison, la porte d’entrée est entrebâillée et la lumière du vestibule se répand le long des marches du perron. Hésitante, je patiente sur l’allée de graviers en tendant l’oreille pour savoir s’il est seul. Au début je n’entends rien, puis je perçois un bruit de pas sur le plancher. Je recule jusqu’à me retrouver dans l’ombre, tout contre la maison. La porte s’ouvre en grand. Laurence sort, chargé de quelque chose, les dents serrées par l’effort. Je fais un pas en avant.
« Ah, te voilà, très bien ! » dit-il en descendant les marches pour me rejoindre. Il porte une caisse de vin. Il jette un coup d’œil dans la rue et, tenant la caisse en équilibre sur la balustrade, risque un baiser rapide. « Tu es prête ? Tu peux m’ouvrir le coffre, s’il te plaît ? »
Je m’exécute et y dépose mon bagage par la même occasion, à côté d’un sac en plastique plein de courses et de son petit baise-en-ville, puis il y cale la caisse de vin. « On y va ? J’ai hâte de décamper !
— Je croyais que la circulation serait plutôt fluide, le jeudi soir.
— Oh, oui, cela ne devrait pas poser de problème de ce point de vue-là, approuve-t-il en posant ses deux mains à plat sur le coffre pour le refermer. Mais, bon. Le truc, c’est que Polly a appelé tout à l’heure et qu’elle a prévu de passer la nuit ici, avec Martin. Ils se rendent à une fête, quelque part dans le coin. Je suppose qu’ils vont passer avant d’y aller pour laisser leurs affaires ici. »
Je le regarde. Je n’arrive pas à discerner l’expression de son visage. Sur l’allée, des formes jaunes, irrégulières, bougent : la lumière des réverbères filtrant à travers les arbres.
« Si je comprends bien, tu n’as donc pas…
— Oh, c’est une longue histoire, m’interrompt-il vivement. Ce n’était pas le bon moment. »
Il détourne les yeux pour ajuster le rétroviseur. « Bon, répète-t-il en ouvrant la porte du conducteur. On y va ?
— J’ai soif. Je vais juste boire un verre d’eau, j’en ai pour deux secondes.
— Oh, bien sûr ! » Il est charmant et détendu maintenant qu’il s’est débarrassé des mauvaises nouvelles. « Tire la porte derrière toi quand tu auras fini. »
Je grimpe les marches jusqu’à la maison. Le parquet fauve, ses spirales et ses nœuds rythmant le bois ancien, le tapis écarlate, le mur disparaissant derrière les manteaux, la jarre avec les parapluies, la table de l’entrée, cette fois dénuée de tout courrier. Je traverse le couloir et je tends la main jusqu’à l’interrupteur. Un léger bourdonnement se fait entendre tandis que la lumière inonde l’escalier, illuminant la moquette couleur de blé, révélant les minuscules boucles de tissu. Je suis la spirale des marches jusqu’à la cuisine, allumant les lumières au fur et à mesure que j’avance. Tout est rangé, aucune miette sur la table, le plan de travail immaculé : madame King est passée par là.
Je laisse couler l’eau pour la débarrasser de la chaleur résiduelle de l’Aga et tends le bras pour attraper un verre dans le placard. Le jet d’eau forme une corde cristalline qui se désintègre au contact de la céramique blanche. J’emplis mon verre, je ferme le robinet et je lève le verre jusqu’à mes lèvres. Tout en buvant, je laisse mon regard parcourir la pièce : si propre, si complète, si totalement imperméable.
Je ne finis pas et vide le reste dans l’évier avant d’ouvrir le lave-vaisselle pour y ranger mon verre. Puis je marche jusqu’au pied de l’escalier et j’éteins le plafonnier de la cuisine.
Dans la pénombre de la pièce, je refais quelques pas en arrière. Je contourne la grande table de réfectoire, avec son assortiment de chaises bien rangées, satisfaisant. Je tire sur mon écharpe rouge et violet, qui râpe un peu mon cou au passage, comme une brûlure, puis je la laisse retomber sur le carrelage de la cuisine, à mi-chemin entre l’évier et l’escalier. Elle forme une tache de couleur vive, même dans la pénombre.
Je reviens sur mes pas à travers le silence lourd de promesses de la maison, touchant les interrupteurs au passage, plongeant d’abord la cage d’escalier, puis le couloir dans l’obscurité. Quand j’arrive sur le perron, j’aperçois Laurence qui m’attend, installé au volant de la voiture. Je referme la porte derrière moi, attentive au rassurant cliquetis de la serrure, puis je dévale les marches de l’escalier et m’engouffre à la place du passager. Nous démarrons dans la nuit, tous les deux.