Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Dimanche soir, quelques minutes après dix-huit heures. Je suis certaine de l’heure parce que je viens d’entendre les gros titres à la radio.
Un mélange de neige et de pluie éclabousse le pare-brise. Je roule à travers une campagne rase, attentive aux quelques panneaux indiquant la route nationale A, et Londres. Mes phares fouillent la bruine, leur éclat argenté balaie les palissades, les granges et les haies, les panneaux « Fermé » pendus aux devantures des boutiques de village, les façades inexpressives de maisons comme emmitouflées pour affronter cette soirée d’hiver. Rares sont les voitures qui circulent encore. Chacun est chez soi, devant la télévision, en train de préparer le dîner ou de terminer quelques devoirs avant l’école, demain.
Arrivée à la fourche qui marque la sortie d’Imberley je prends à droite ; je dépasse le presbytère blanc avec son échalier. À cet endroit la route s’ouvre brièvement, sillonnant entre les champs largement exposés avant de s’enfoncer dans la forêt. En été, c’est une partie du trajet que j’apprécie tout particulièrement : la fraîcheur soudaine, presque aquatique de ce tunnel vert, cette ombre, ce silence. Cela me fait toujours penser à la nymphe des eaux de John Milton, se coiffant les cheveux sous la vague transparente, fraîche et cristalline. À cette période de l’année, cependant, et qui plus est à cette heure de la journée, ce n’est rien de plus qu’une autre forme d’obscurité. Les troncs des arbres apparaissent, puis disparaissent à nouveau avec la monotonie d’un sémaphore.
La route glisse légèrement sous mes pneus et je ralentis aussitôt, vérifiant que tout va bien aux signaux rouges, verts et or de mon tableau de bord. Je l’aperçois au moment où je relève les yeux : l’espace d’une fraction de seconde, elle se matérialise dans le cône mouvant de la lumière.
Ce n’est rien mais c’est tout de même là. Une ombre dans les arbres, une sorte d’étrange illumination, juste devant moi, sur la gauche, un peu en retrait de la route.
Je comprends instantanément que quelque chose ne va pas. C’est une réaction purement instinctive : comme la certitude que quelqu’un que vous ne pouvez pas voir serait en train de vous observer.
L’impulsion est si forte que j’ai freiné avant même de ressentir un frisson d’angoisse. Je range la voiture sur le bas-côté boueux et irrégulier de la route, tout contre l’accotement, en prenant soin d’orienter mes phares dans la bonne direction. J’ouvre la portière puis je me ravise et je prends le temps d’éteindre la radio. La musique s’arrête. Je n’entends plus que le sifflement du vent dans les arbres, les gouttes irrégulières qui tombent sur le capot, le métronome régulier des feux de détresse. Je claque la portière derrière moi et je commence à progresser aussi rapidement que possible sur la piste dessinée par mes phares, gravissant les obstacles désordonnés du sous-bois pour m’enfoncer dans la forêt. Mon ombre danse loin devant moi entre les arbres, à chaque pas un peu plus grande, un peu plus sauvage. Mon souffle s’épanouit en un nuage de buée blanche et chaude. En cet instant précis, je ne pense à rien de spécial. Je ne suis même pas effrayée.
C’est une voiture, une grosse berline de couleur sombre. Elle repose sur le côté, dans une position étrange, comme si elle voulait se creuser un trou dans la terre froide pour s’y enfouir. L’ombre bizarre que j’avais repérée depuis la route vient de son unique phare allumé, qui éclaire un enchevêtrement désordonné de fougères brunes et de branches cassées. Au cours des quelques secondes suivantes, tandis que je m’approche du véhicule, plusieurs détails me frappent : la peinture éclaboussée de gouttes de pluie, l’intérieur de l’habitacle habillé de cuir clair, le pare-brise toujours en place, bien qu’il soit brisé au point de ne plus former qu’un voile opaque. Est-ce que je pense à la personne ou aux passagers qui se trouvent à l’intérieur ? En cet instant précis, je n’en suis pas sûre. Le spectacle est si étrange, si déconcertant qu’il absorbe l’intégralité de mon attention.
J’entends soudain une voix depuis l’intérieur de la voiture. Quelqu’un parle d’une voix plutôt basse, sur un ton de conversation assez monocorde, presque un marmonnement. Je n’entends pas les mots mais je comprends que j’ai affaire à une femme.
« Hé ! Vous allez bien ? » Tout en criant, je fais le tour de la voiture, passant de l’éclat des phares à une obscurité impénétrable. J’essaie de deviner où elle est. « Est-ce que ça va ? » Je me penche pour regarder par la fenêtre mais il fait trop sombre pour que je puisse discerner quelque chose. Outre sa voix – un murmure, le silence puis de nouveau un murmure, m’indiquant qu’elle n’a pas entendu ma question – j’entends le cliquetis décroissant du moteur de l’engin, comme s’il se mettait progressivement au repos. Pendant un instant je me demande si la voiture va exploser, comme dans les films, mais je ne sens aucune odeur d’essence. Mon Dieu ! Mais oui, c’est ça : il faut que j’appelle une ambulance, la police.
Prise de panique, je palpe mes poches pour retrouver mon téléphone portable puis je commence à composer le numéro. Je tape si maladroitement sur les touches que je suis obligée de m’y reprendre à deux fois. La réponse d’une opératrice me parvient enfin, libérant en moi une onde de soulagement intense, bouleversante, presque physique. Je lui dicte mon nom et mes coordonnées téléphoniques, elle me guide à travers la liste de questions réglementaires et je lui raconte enfin tout ce que je sais. Je m’efforce de sembler calme, en pleine maîtrise de mes moyens : quelqu’un sur qui on peut compter en situation de crise. « Il y a eu un accident. Une seule voiture. Apparemment, elle a quitté la route et elle s’est retournée. Il y a une femme à l’intérieur. Oui, elle est consciente. Peut-être qu’il y a d’autre passagers, je ne sais pas, je n’arrive pas à voir l’intérieur. Wistleborough Wood, juste à la sortie d’Imberly, un peu moins d’un kilomètre après le panneau de la compagnie forestière – vous verrez ma voiture sur le bas-côté gauche, une Fiat rouge. »
Mon interlocutrice m’informe que les secours sont en route et je raccroche. Le silence revient : les arbres qui grincent, le vent, la voiture qui refroidit. Je me recroqueville. Maintenant que mes yeux se sont habitués à l’obscurité, je discerne un bras rejeté contre la fenêtre latérale, mais la lumière est si faible que je ne distingue même pas la texture du tissu de la manche. Tout d’un coup elle se remet à parler, comme si elle venait de se réveiller ou qu’elle avait pris conscience de ma présence.
« Est-ce que vous êtes là ? » demande-t-elle. Son ton est différent de tout à l’heure. Il y a de la peur dans sa voix. « Je ne veux pas rester toute seule. Qui est là ? Ne partez pas. » Je m’agenouille précipitamment et je lui dis : « Je suis là.
— C’est bien ce que je pensais, me répond-elle. Vous n’allez pas me laisser seule, n’est-ce pas ?
— Non. Je ne vous abandonne pas. Une ambulance va arriver. Gardez votre calme. Essayez de ne pas bouger.
— C’est très aimable à vous. »
Sa voix raffinée et distinguée s’accorde avec l’Audi et je comprends immédiatement – à l’intonation, à la formulation particulière de cette phrase – qu’elle répète ces mots des douzaines de fois par jour, sans même s’en rendre compte, quand quelqu’un lui a manifesté une certaine courtoisie ou de la déférence, chez le primeur ou le boucher.
« Je me suis mise dans un sacré pétrin », reprend-elle avec un rire forcé. Le bras bouge très légèrement, comme si elle en testait le bon fonctionnement, puis la tension se relâche. « Mon mari va être furieux. Il a fait nettoyer la voiture vendredi dernier.
— Je suis sûre qu’il comprendra. L’important, c’est que vous soyez saine et sauve. Est-ce que vous êtes blessée ?
— Je ne sais pas vraiment. Je ne crois pas. Il me semble m’être cogné la tête et j’ai l’impression qu’il y a un problème avec mes jambes, dit-elle. Quel ennui ! Je suppose que j’ai roulé trop vite. J’ai dû déraper sur une plaque de glace… J’ai cru apercevoir un renard, sur la route. Enfin, bon… »
Le silence s’installe pendant un moment. Mes cuisses commencent à me faire mal. Mon jean est raidi par l’eau et le froid au niveau de mes genoux qui reposent sur les fougères humides. J’ajuste ma position et me demande combien de temps il faut à l’ambulance pour arriver ici depuis Fulbury Norton. Dix minutes ? Vingt, peut-être ? Elle n’a pas l’air d’être grièvement blessée. Je sais qu’il ne faut rien déplacer quand il y a eu un accident de voiture, mais peut-être que je peux tout de même la soulager un peu. D’un autre côté, si elle a la jambe cassée… et puis d’ailleurs, je n’ai aucun moyen d’ouvrir la porte qui nous sépare, froissée et plissée comme un morceau de carton.
Je forme une coupe avec mes mains et je souffle à l’intérieur. Je me demande si elle a froid.
« Quel est votre nom ? me demande-t-elle.
— Frances. Et le vôtre ?
— Alice. » C’est peut-être le fruit de mon imagination mais sa voix me semble un peu plus faible. Puis elle reprend : « Vous habitez le coin ?
— Plus maintenant. Je vis à Londres. Je rendais visite à mes parents. Ils habitent à environ vingt minutes d’ici, près de Frynborough.
— C’est un endroit ravissant. Nous avons une maison à Biddenbrooke. Oh, Seigneur, il doit être en train de se demander où diable je suis allée me fourrer. Je lui avais promis d’appeler dès que j’arrivais. »
Je ne suis pas sûre de comprendre ce dont elle parle. J’espère qu’elle ne va pas me demander d’appeler son mari. Que fait l’ambulance ? Que fait la police ? Combien de temps leur faut-il, pour l’amour du ciel ?
« Vous n’avez pas froid, au moins ? » J’enfonce mes mains dans les poches de mon anorak. « J’aimerais pouvoir vous soulager, mais je crois qu’il vaut mieux que je n’essaie pas de vous déplacer.
— Non, attendons », approuve-t-elle avec légèreté, comme si nous nous trouvions à un arrêt de bus et qu’elle était vaguement contrariée par quelque contretemps de la vie quotidienne. « Je suis sûre qu’ils ne vont pas tarder. »
Elle s’interrompt soudain et lâche un son qui me fait sursauter : une sorte d’inhalation brusque, d’exclamation ou de sanglot. J’appelle « Alice ? Alice ? ». Elle ne répond pas mais le son étrange se répète, un son si infime, si confusément désespéré que je réalise instantanément que la situation est beaucoup plus sérieuse que je ne le pensais.
D’un coup, je me sens terriblement seule et inutile : perdue dans la forêt sombre, avec cette pluie et ces pleurs. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, en direction de ma voiture, de la lumière de ses phares. Au-delà, je ne distingue que l’obscurité. Je continue de fixer, de scruter tout en lui parlant – bien qu’elle ne me réponde plus – et enfin j’aperçois des lumières, des phares bleus et blancs qui clignotent et je dis « Alice, ils sont là, ils arrivent. Je les vois, tout va bien se passer, tenez bon. Ils sont là ».
Je suis assise sur le siège avant d’une voiture de police et je fais une déposition à une personne répondant au nom d’« agent Wren ». Le pare-brise est balayé par la pluie et le tambourinement incessant de celle-ci sur le toit du véhicule oblige mon interlocutrice à me faire répéter tout ce que je dis. Pendant tout ce temps, je m’interroge sur ce qui se passe là-dehors, avec les projecteurs, les lourds engins de coupe et les dépanneuses. Je ne vois pas grand-chose à travers la vitre embuée. Après en avoir frotté un coin avec ma manche, j’aperçois un type du SAMU. Il se tient dans l’embrasure de la portière de l’ambulance et consulte sa montre avant de se verser quelque chose depuis une Thermos. Je devine que l’un de ses collègues doit se tenir non loin de là, dans les bois. Peut-être qu’ils ont tiré au sort et que la chance a été de son côté. Pas la peine que nous attrapions tous une pneumonie.
L’agent Wren referme son calepin. « C’est tout pour le moment. Merci pour votre aide. Quelqu’un va vous contacter d’ici un jour ou deux pour éclaircir les derniers détails.
— Est-ce qu’elle va s’en sortir ? »
Je suis consciente de la bêtise de ma question mais c’est la seule chose qui me vienne à l’esprit.
« Nous faisons de notre mieux. Mes collègues pourront vous renseigner au cours des prochains jours. Vous pouvez partir, maintenant, si vous le souhaitez. Est-ce que vous vous sentez capable de conduire jusqu’à Londres ? Il serait peut-être plus raisonnable de retourner chez vos parents pour y passer la nuit.
— Non, je dois travailler demain. Ça va aller. »
Alors que je m’apprête à saisir la poignée, l’agent Wren pose sa main sur mon bras et exerce une légère pression.
« C’est une situation difficile », dit-elle. Sa voix trahit une préoccupation réelle et cette gentillesse inattendue me fait monter les larmes aux yeux. « Vous avez fait tout ce que vous pouviez. Ne l’oubliez pas.
— Je n’ai rien fait. Je n’ai rien pu faire. J’espère qu’elle va s’en sortir. »
J’ouvre la portière et je sors. La pluie et le vent me percutent comme un train en marche. Les bois, si paisibles tout à l’heure, rugissent maintenant : toute une machinerie cabrée contre la férocité d’une soudaine tempête hivernale. Pris dans le halo violent des éclairages artificiels, un groupe d’individus protégé par des vestes fluorescentes, luisantes de pluie, s’agglutine autour de l’Audi, formant un écran à mon regard.
Je cours vers la route pour rejoindre ma Fiat et je m’engouffre à l’intérieur. Dans le silence soudain de l’habitacle, j’écoute ma propre respiration pendant quelques instants avant de mettre le moteur en marche et de démarrer. Les bois défilent derrière la voiture comme s’ils relâchaient lentement leur emprise. Il n’y a pas grand-chose à voir : les flashes des gyrophares, des chevrons et des triangles, l’apparition progressive des banlieues qui s’étendent, interminables, entre des zones d’activité commerciale et des ronds-points.
Arrivée dans mon appartement, une fois que j’ai ôté mes vêtements mouillés et que j’ai pris une douche chaude, je ne sais pas trop quoi faire de moi-même. Il est tard, presque vingt et une heures, mais je ne ressens ni fatigue, ni faim. Je me prépare tout de même quelques toasts et une tasse de thé, et j’attrape la couverture sur mon lit pour m’en envelopper. Je m’installe devant la télévision pendant un moment et mes pensées me ramènent à Alice, à cette voix sortie de l’obscurité. Un peu, aussi, à son mari. À l’heure qu’il est, il a sûrement été averti. Peut-être qu’il est auprès d’elle, à l’hôpital. Leurs vies bouleversées, dispersées comme une poignée d’osselets retombés au hasard, selon une configuration nouvelle et dangereuse. Tout cela à cause d’une plaque de glace et à la silhouette fugitive d’un renard. Cette pensée, celle de la chance ou de la malchance, frappant une vie ordinaire d’une manière parfaitement aléatoire, m’effraie tout autant que les événements de cette soirée.
Pour une fois, je suis heureuse d’être au bureau. J’arrive tôt et je m’installe à mon poste en sirotant le cappuccino que j’ai pris en passant au bar à sandwichs du coin. Les tasses sont plus petites que celles du Starbucks, mais le café est plus fort, et c’est exactement ce dont j’ai besoin aujourd’hui, après la mauvaise nuit que je viens de passer. Je regarde mes mails et je compulse les messages en attente : quelques collègues ont livré leur copie pendant le week-end, mais pas autant que promis.
On pourrait penser que travailler aux pages Livres du Questioner est un jeu d’enfant, que la rubrique se fait plus ou moins toute seule. En réalité, mon rôle consiste à sauver, semaine après semaine, quelque célèbre professeur ou autre prodige des griffes d’accords désaccordés ou d’apostrophes catastrophiques. Je suis secrétaire de rédaction, en d’autres termes une sorte de drone invisible de la production, toujours dans les starting-blocks pour sauver des gens de leurs propres erreurs. Si je laisse passer une seule proie, je me fais chauffer les oreilles par Mary Pym, la directrice littéraire. La force de Mary, c’est le téléphone : elle excelle à minauder avec ses fameux contacts quand elle n’est pas au J. Sheekey, le restaurant où elle emmène déjeuner ses pigistes favoris pour leur faire oublier la rémunération pour le moins décevante du Questioner.
Les innombrables dépenses de Mary (taxis, billets de train en première classe, hôtels de charme où elle prend ses quartiers pendant la saison des salons littéraires) ne vont certainement pas tarder à être réduites, tout comme celles des autres chefs de service. Mais en attendant, elle maintient son train de vie sans s’en préoccuper. Les vedettes ont encore envie d’écrire pour elle, nonobstant le tirage en chute libre et cette impression de plus en plus insistante que les choses se passent ailleurs, sur le net.
Pas de trace de Mary pour l’instant, mais Tom de la rubrique Voyages est là et nous échangeons quelques banalités. Le lundi est toujours une journée calme, au bureau : la salle de rédaction, dans l’aile gauche du bâtiment, reste déserte au moins jusqu’au mardi, fin de matinée. En général, c’est au moment où commence mon week-end, le jeudi après-midi, quand j’ai enfin envoyé les pages Livres à l’impression, que la salle de rédaction commence à s’animer et à s’échauffer pour le dernier coup de bourre avant le bouclage, à l’aube du dimanche matin. Il m’est arrivé une fois ou deux d’être de corvée au bureau des informations, le samedi, et on ne peut pas dire que j’aie envie de renouveler l’expérience : les jurons, les prises de bec, les sujets qui tombent à la dernière minute et puis l’appel des ministres voulant remanier un gros titre alors que tout a déjà été envoyé à l’impression. J’associe toujours aux bouclages cette odeur aigre des chips au vinaigre, avalées à même les assiettes de polystyrène, une odeur si souvent brassée et recrachée par les conduits d’air conditionné qu’elle me semble encore flotter dans l’air ce matin.
Mary arrive, le manteau replié sur un bras, son sac énorme grand ouvert pour exhiber le gigantesque agenda Smythson turquoise dans lequel elle conserve tous ses secrets. Elle est au téléphone, sa voix onctueuse flatte l’ego de son interlocuteur. « Je t’envoie un coursier-vélo tout de suite, promet-elle. À moins que tu ne préfères un scooter ? » Elle penche la tête d’un côté, dépose tant bien que mal son agenda sur mon bureau et prends note dans sa magnifique écriture moulée. « Mais bien sûr ! dit-elle, hochant la tête tout en écrivant. Je suis tellement excitée à l’idée que ce soit toi qui le fasses. Nous avons un peu peur que le buzz retombe. Je suis sûre que tu comprends à quel point c’est important, toi. »
Elle met un terme à sa conversation et se dirige vers son bureau sans me remarquer. « Ambrose Pritchett va faire le dernier Paul Crewe, marmonne-t-elle quelques instants plus tard, sans lever les yeux, tandis que son ordinateur se met en route avec un sursaut. La remise est jeudi en huit. Est-ce que tu peux lui faire parvenir l’ouvrage avant qu’il parte pour l’aéroport, à dix heures quarante-cinq ? Il veut le commencer dans l’avion. »
Je regarde ma montre. Il est bientôt dix heures, déjà. Je ne sais pas où se trouvent les épreuves destinées à la presse mais il est inenvisageable de poser la question à Mary. C’est le genre de choses qui la fait grimper aux rideaux. (« Chérie, tu trouves que j’ai une tête de bibliothécaire, ou quoi ? ») J’appelle donc le bureau des courses et je commande une livraison urgente avant de commencer à passer en revue les étagères où nous rangeons les épreuves des livres. J’essaie toujours de classer les titres par genre et par ordre alphabétique mais comme ni Mary ni son adjoint de vingt-trois ans, Oliver Culpeper (aussi prétentieux qu’il est mondain), ne s’abaissent à ce genre de contraintes, mon système est loin d’être infaillible. Je finis tout de même par le dénicher, caché derrière Helen Simpson et les confessions d’un comique nourri au caviar et à la coke avec lequel Mary a partagé un plateau à Hay, l’été dernier. Le temps que je rédige un petit mot d’accompagnement, que je glisse le Crewe dans une enveloppe matelassée et que je descende au bureau des courses, il est dix heures et quart. Je me trouve justement debout dans le hall, devant les ascenseurs, en train de détailler mon reflet dans leurs portes d’acier, quand mon téléphone portable se met à sonner. Je ne reconnais pas le numéro.
« Frances Thorpe ?
— C’est moi. »
Quelque chose me dit que c’est la police. Tout me revient d’un coup – toutes les émotions d’hier : l’obscurité, la pluie, l’inutilité. Je déglutis péniblement. Ma gorge est sèche. Les portes me renvoient l’image d’une fille aux traits tirés, d’apparence nerveuse, avec des ombres bleues sous les yeux : une de ces figures pâles et insignifiantes que l’on croise parfois dans la rue.
« Je suis le sergent O’Driscoll, du poste de police de Brewster Street. Mes collègues de Fulbury Norton m’ont transmis vos coordonnées. Il s’agit de l’accident routier survenu sur la route, hier soir. »
« Oh », dis-je, tandis que les portes de l’ascenseur s’ouvrent en coulissant. L’accident routier survenu sur la route. Pourquoi dit-il cela ? Quelle autre sorte d’accident pourrait survenir sur une route ?
« Oui, j’étais justement en train de penser à elle – enfin à Alice, je veux dire. Il y a du nouveau ? Comment va-t-elle ?
— Nous aurions aimé que vous passiez au poste pour que nous parcourions votre déposition ensemble, me répond-il. Nous voulons juste nous assurer qu’elle vous convient telle qu’elle est. Au cas où vous vous seriez souvenue d’autre chose, entre-temps.
— Eh bien oui, je peux m’arranger pour passer mais je n’ai rien à dire de plus, je vous ai tout dit. Enfin, si cela peut vous aider… Comment va-t-elle ? »
Un bref silence s’installe. « Je suis désolé d’avoir à vous dire cela, mademoiselle Thorpe, mais elle était très gravement blessée. Elle est décédée sur les lieux de l’accident.
— Oh. C’est affreux. »
Les portes de l’ascenseur se rouvrent au cinquième étage, je retourne à mon bureau et je note les coordonnées sur un Post-it.
À l’heure du déjeuner je quitte le bureau, bien emmitouflée dans mon écharpe rouge et violet que j’ai remontée jusque sur ma bouche pour me protéger du froid coupant. Je commence à marcher. Après avoir contourné la gare principale et ses innombrables boutiques, je dépasse l’ancienne usine à gaz et la nouvelle bibliothèque, une série de terrasses de style géorgien, puis je traverse enfin le canal et sa couche de détritus aussi dense et immuable qu’une peau. De temps en temps, je passe devant un troquet ou un restaurant bon marché, aux fenêtres embuées ; le ronronnement des machines à café et le cliquetis des couverts me parviennent au rythme des entrées et sorties de la clientèle. La porte se referme aussitôt en claquant et le son s’éteint en même temps.
Une fois passé la route principale, je ne croise plus grand monde. Cette journée d’hiver est sinistre : les arbres sont nus, les quelques espaces verts municipaux, abîmés et clairsemés, ne sont plus fréquentés que par les plus désespérés des pigeons. Parfois, les nuages s’éclaircissent suffisamment pour suggérer l’apparition du soleil, orbite basse et fantomatique pointant son nez derrière les HLM.
À l’accueil du poste de police, une pièce vide dépourvue de fenêtres, je ne trouve personne derrière les vitres de protection. J’attends quelques instants puis j’avance un peu et je frappe à la porte. Le visage indigné d’une femme apparaît et m’annonce que le sergent O’Driscoll est en pause et qu’il devrait être de retour bientôt. Agacée, je prends place sur une chaise en plastique moulé et, sous l’éclairage tremblant et crépitant d’un néon, je me fraie un chemin à travers les pages collantes d’un vieux Closer.
Au bout d’un moment, j’entends des portes s’ouvrir et se refermer, le bourdonnement d’une serrure de sécurité qui se déverrouille : O’Driscoll vient me chercher. Il se lèche les doigts et semble encore mâchonner les derniers restes de son déjeuner. Il est jeune, tout comme Wren, hier soir. Une vingtaine d’années, peut-être un peu plus. Plus jeune que moi en tout cas, et avec des tas de produits dans les cheveux, un teint rougeaud et des boutons dans le cou. Il m’escorte jusqu’à une pièce adjacente, m’invite à prendre place à une table et fait glisser vers moi quelques feuilles qui reposent là : les notes que Wren a prises la veille, dactylographiées, passées au correcteur d’orthographe et transmises par mail à tout le pays, tout ça en une fraction de seconde. Je les lis attentivement pendant qu’O’Driscoll tapote ses dents avec un stylo à bille. Si Wren n’a pas pu retranscrire le ton de ma voix ni reprendre la tournure exacte de mes phrases, tous les renseignements n’en sont pas moins exacts, irréfutables. « Je n’ai rien à ajouter, dis-je en posant ma main à plat sur le rapport.
— Bon. Ça va être facile, alors, commente O’Driscoll en me tendant le stylo qu’il accompagne d’un relent de falafel. Si vous pouviez juste signer – ici. Les rapports ne sont que préliminaires à ce stade, bien sûr, mais les indices prélevés sur les lieux confirment ce qu’elle vous a dit. La conductrice a essayé d’éviter quelque chose sur la route et la glace s’est chargée du reste, malheureusement. Et bien sûr, si par ailleurs elle roulait vite… »
Il laisse ces mots en suspens pendant que je griffonne mon nom sur la ligne prévue à cet effet.
« Il va y avoir une enquête, mais ce ne sera qu’une simple formalité. Je doute que nous fassions de nouveau appel à vous », ajoute-t-il en récupérant les papiers avant de les faire claquer plusieurs fois sur le Formica pour bien les aligner, non sans prendre un air important. Enfin, il se lève. « Eh bien, merci pour votre aide. Appelez-nous si un nouveau détail vous revient à l’esprit. » Il recule et retient la porte pour me laisser passer. « Oh, il y a peut-être une dernière chose que je devrais vous dire, ajoute-t-il pendant que j’enroule mon écharpe autour de mon cou et que je me tortille pour enfiler mon sac à dos. Il se peut que la famille veuille vous rencontrer. C’est parfois utile pour – vous comprenez – pour passer à autre chose. » Je devine qu’il crève d’envie de me faire un petit signe d’ironie complice mais qu’il se retient par peur de faire un faux pas. « Ça fait partie du travail de deuil. Après tout, si j’ai bien compris, vous êtes la dernière personne à avoir, heu… conversé avec elle. Est-ce que cela vous ennuierait qu’on vous appelle ?
— Non, je… Je ne crois pas. » En réalité, je ne sais pas vraiment ce que j’en pense.
« Super. Bon, eh bien en tout cas, si la famille veut entrer en contact avec vous, elle passera par le BLF.
— Par qui ?
— Ah, pardon. Le Bureau de liaison de la famille. Bref, peut-être qu’ils n’en ressentiront pas le besoin, après tout. On verra bien, ajoute-t-il en glissant son stylo dans sa poche. Il est bien possible que cette histoire se termine là. »
Je m’arrête sur le pas de la porte, réalisant soudain que je ne sais presque rien d’elle, de cette personne dont j’ai été la seule à entendre les derniers mots.
« Qui était-elle ? Qu’est-ce que vous pouvez me dire à son sujet ? »
Il soupire brièvement, songeant sans doute à la tasse de café qui refroidit sur son bureau, puis il feuillette son dossier.
« Voilà. Alice Kite. » Il suit le texte d’un doigt. « Milieu de la cinquantaine, une maison à Londres et apparemment aussi une résidence secondaire, près de Biddenbrooke. Mariée, deux enfants adultes. »
Il me serre la main en prenant congé et me revoilà dans le froid, reprenant la même route en sens inverse, en direction du journal.
Tout en marchant, j’entends de nouveau sa voix : « C’est vraiment aimable à vous. » À cet instant, cette remarque m’avait paru assez facile, anodine. Je comprends maintenant l’effort qu’elle a dû lui coûter. L’idée que je ne sache d’elle quasiment rien de plus que les associations spontanées découlant d’un certain type de voix, de la tournure d’une phrase ou de la marque d’une voiture me fait un drôle d’effet.
Enfin, peut-être que cette histoire fait déjà partie du passé, comme O’Driscoll l’a laissé entendre.
« Oh non, ma pauvre ! » dit Hester. Elle est la première à qui j’en parle. Je n’ai pas vraiment de confidents au bureau et je n’ai pas envie d’appeler quelqu’un uniquement pour glisser cette information dans une conversation. Pourtant, je ressens un soulagement, un relâchement maintenant que j’ai enfin mis des mots sur toute cette histoire.
« Tu étais sur le chemin du retour de chez papa et maman quand tu as vu ce véhicule accidenté sur le bord de la route, c’est bien ça ?
— Plus ou moins, oui.
— Seigneur ! Tu n’es pas trop…, enfin je veux dire, ce n’était pas trop traumatisant ? Est-ce que tu as tout vu ? Est-ce qu’elle était affolée ? »
Je sais ce qu’Hester me demande vraiment : est-ce qu’elle était couverte de sang ? Est-ce qu’elle hurlait ? Sa voix trahit une certaine déception quand je lui décris la scène, la nature étrangement formelle de ma conversation avec Alice. Dans un autre contexte, cela aurait presque pu être comique.
« Et comment tu te sens, toi ? » Le ton de sa voix a chuté d’une octave, comme pour m’inviter à une plus grande intimité.
« Oh, pas si mal. »
J’ajuste ma position sur le canapé et je passe le téléphone à mon autre oreille. Je me demande si je devrais lui parler de toutes les fois, au cours des derniers jours, où je me suis revue agenouillée dans les fougères humides à fouiller l’obscurité des yeux pour discerner les gyrophares des secours, désespérant de ne pas les voir arriver. Ces souvenirs me paraissent tout aussi vivants et choquants – tout aussi emplis de panique et d’impuissance – que la réalité. Dans ma mémoire, les contours de cette expérience semblent se préciser à mesure que le temps passe. Je ne m’étais pas attendue à cela.
Le son de ses pleurs, aussi, a commencé à m’assaillir à des moments inopportuns – ces moments pendant lesquels mon esprit devrait être vide, précisément quand je suis la plus vulnérable. Par exemple tard dans la nuit, quand, lovée dans mon lit sous une pile réconfortante de couvertures, je me laisse doucement glisser vers le sommeil. Ou alors tôt le matin, bien avant la grisaille de l’aube. J’ai commencé à me réveiller très tôt et parfois je ne sais plus si c’est Alice que j’entends ou le glapissement des renards qui rôdent dans le parc.
« Repose ça, s’il te plaît, mon chéri. Non, j’ai dit : repose-le ! » crie Hester, et l’instant passe. Elle revient au bout du fil. « Il va falloir que je te laisse, c’est l’heure du bain. Comment as-tu trouvé papa et maman, à part ça ?
— Oh, comme d’habitude, pas besoin de te faire un dessin, hein ? »
Nous rions toutes les deux, contentes d’êtres revenues sur un terrain plus familier, et elle m’invite à déjeuner samedi. Elle espère que je lui propose de garder les enfants si je n’ai pas d’autres projets pour la soirée et, pour être honnête, l’idée de passer quelques heures à jouer aux Playmobil et à savourer un curry de chez Marks & Spencers en regardant quelques épisodes de « Bonne chance, Charlie » me semble plutôt attrayante. Il y a des manières bien pires de passer son samedi soir, je suis bien placée pour le savoir.
Une fois la conversation terminée, je pose une casserole d’eau sur le feu et je coupe quelques tomates tandis que les oignons et l’ail fondent dans la poêle. La radio est allumée, je me suis servi un verre de vin et l’appartement est mignon. Tout est à sa place, la suspension au-dessus de la table de la cuisine dispense un cercle de lumière douce sur les jonquilles bien arrangées dans leur pot bleu. Avec la chaleur de la cuisine, les pétales commencent à pointer le nez à travers leur enveloppe de parchemin froissé.
Je me dis que ce n’est pas si mal : tu n’es pas si mal lotie, n’est-ce pas ?
Un mouvement léger, devant la fenêtre de la cuisine, attire mon attention. Je m’interromps pour me pencher au-dessus de l’évier et jeter un coup d’œil en bas, dans la rue, et je vois – dans les triangles de lumière provenant des réverbères – des flocons de neige virevolter, aussi légers que lents.
Elle continue de tomber durant des jours et des jours. Pendant un moment, c’est comme si la neige était la seule chose qui se passait dans le monde. Elle a pris Londres au dépourvu. Des bus sont abandonnés sur les bas-côtés des routes, des écoles sont obligées de fermer. Les mairies de quartier viennent à manquer de sel. Quand je me réveille, le matin, je ne consacre plus mes premières pensées à Alice mais à mon espoir que la neige soit encore là, qu’elle dispense encore sa magie perturbante et enchanteresse.
Pendant mon jour de congé, je me promène dans le parc d’Heath. Une sorte de blizzard souffle sur la ville, tous mes repères habituels – les chemins, les étangs, les aires de jeux, la piste de course – sont profondément enfouis sous de somptueuses congères. Scintillante de glace, la silhouette de Parliament Hill se détache sur le ciel d’étain. Aveuglés par les bourrasques, les promeneurs se font une luge de couvercles de poubelles, de sacs en plastique ou de plateaux chipés à la cafétéria, près du kiosque, et se laissent glisser le long de la pente. Leurs couinements et leurs hululements se perdent vite dans le silence ouaté. Je me dirige vers un groupe d’arbres aux branches indistinctement chargées de blanc. Bientôt, les seuls sons qui me parviennent encore sont le craquement poudreux de la neige sous mes bottes et mon propre souffle, un peu irrégulier.
Une fois arrivée à Hampstead, les flocons se sont raréfiés mais tombent encore en scintillant, élégants et décoratifs. Je poursuis péniblement ma route jusqu’à Christchurch Hill et Falsk Walk, non sans laisser plonger mon regard derrière les fenêtres toujours plus scintillantes – plus propres, plus transparentes – que celles de mon quartier. J’aperçois des bols en terre cuite regorgeant de clémentines, des livres retournés sur des canapés de velours vert, un cheval à bascule pommelé derrière une baie vitrée. Un chat couleur écaille de tortue se prélasse non loin d’un vase empli de branches de saule couvertes de chatons. Ses yeux jaunes me suivent distraitement tandis que je poursuis mon chemin. Je suis en train de détailler une cuisine aménagée dans un sous-sol quand la personne qui s’affaire devant la cuisinière m’aperçoit, s’approche de la fenêtre et modifie d’un coup sec l’angle des persiennes, me bloquant la vue.
Arrivée dans la grand-rue, j’entre dans un salon de thé luxueux. Une fois installée à une table vide, non loin de la fenêtre, je commande une tasse de chocolat chaud et un macaron à la pistache. Un homme âgé, arborant une superbe écharpe, prend place à la table d’à côté et parcourt le journal truffé d’anecdotes concernant le temps : les vols annulés, les patinoires à glace aménagées dans les marais des Fens, la détresse des fermiers des montagnes, au pays de Galles. Dehors, des étrangers dérapent et glissent, s’agrippent en riant les uns aux autres pour retrouver leur équilibre. L’atmosphère est étrangement festive : les règles habituelles ne sont plus en vigueur.
Tout en buvant mon chocolat chaud, je sors un livre de ma poche et je commence à lire. Je fais abstraction de tout, savourant ce sentiment d’appartenir au monde qui m’entoure tout en me trouvant à des kilomètres de là. C’est dans les cafés que je lis le mieux. J’ai beaucoup plus de mal à la maison, dans le silence absolu de mon appartement.
« Cette chaise est libre ? » me demande une voix. Je relève les yeux à contrecœur : une jeune femme avec un nourrisson en combinaison de ski, les joues rebondies rougies par le froid.
« J’étais sur le point de partir. » J’avale les dernières gorgées du liquide sombre et sirupeux et je la laisse se débrouiller.
Je suis presque arrivée à la maison quand mon téléphone sonne. Une personne se présentant sous le nom de sergent Kate Wiggings m’explique qu’en tant que responsable de la famille d’Alice Kite elle est chargée de leur soutien moral pendant « cette période très douloureuse ». Les sensations désagréables, qui avaient commencé à s’espacer au cours des derniers jours, me reviennent peu à peu à mesure que j’écoute ce qu’elle a à me dire. Ce picotement de panique, d’impuissance.
Je connais sa requête avant même qu’elle l’exprime et ma réponse est prête. Je n’ai aucun besoin d’y réfléchir plus longuement.
« Je ne crois pas que je sois en mesure de le faire. »
Tandis que je prononce ces mots, je sens la peur relâcher son emprise, juste un peu.
Kate Wiggins garde le silence pendant un instant.
« J’imagine que ce doit être difficile, pour vous aussi, dit-elle d’un ton compréhensif. Cette expérience a sûrement été très traumatisante. Parfois, les témoins trouvent qu’une rencontre avec la famille a des vertus cathartiques, d’un point de vue personnel.
— Je ne souhaite pas le faire. J’ai dit à la police tout ce que je savais. Je ne vois pas à quoi pourrait servir une rencontre, à part à remuer le couteau dans la plaie.
— Je ne veux pas généraliser, bien sûr, mais il n’est pas rare, dans des circonstances comme celles-ci, que ce ne soient pas des réponses qu’attend la famille. Il s’agit surtout de rencontrer la personne qui était là. Le plus souvent, d’ailleurs, c’est pour la remercier. Je sais par exemple que la famille de madame Kite – son mari, sa fille et son fils – ont été très soulagés d’apprendre qu’elle n’était pas seule à la fin. Je crois qu’ils vous sont reconnaissants et que c’est important pour eux de vous rencontrer pour vous le dire de vive voix.
— Vous savez, j’ai une vie et des problèmes, moi aussi… » Je veux à tout prix mettre un terme à cette conversation. « Je n’ai pas vraiment le courage de les rencontrer en ce moment.
— Bien entendu. Prenez votre temps », me concède généreusement Kate Wiggins, saisissant au vol l’infime perche que je lui ai lancée. « Il n’y a pas d’urgence. Faites-moi signe quand vous serez prête.
— Parfait. Oui, bien sûr », dis-je en prétendant noter son numéro.
Ensuite, je rentre à la maison et je m’efforce d’oublier toute cette histoire.
Oliver s’occupe du courrier, déchirant le carton ondulé des colis pour découvrir les derniers guides de golf ou des livres de poche à couverture rose ornée de croquis de talons aiguilles ou de tartelettes. Il dépose la plupart d’entre eux dans un grand carton destiné soit à l’Oxfam, soit – s’il prend la peine de s’en charger, ce qui est rarement le cas – à eBay. Le bureau des livres semble voué à une tyrannie absurde : chaque jour apporte son lot de mémoires poussiéreux, de beaux livres de photographies et autres manuels de développement personnel et d’économie dont aucun ne correspond de près ou de loin au lectorat du Questioner, et qui viennent s’amonceler là dans l’attente d’être lus. Sur dix ouvrages, un tout au plus sera mis de côté en attendant d’être confié à un comité de lecture.
Je fais mon possible pour ignorer Oliver, fils de l’un de nos plus célèbres chevaliers des arts et des lettres, mais sa voix – aussi maniérée et sonore que celle de son père – ne me facilite pas la tâche.
« Tiens, ça c’est intéressant, lance-t-il à Mary en brandissant un ouvrage relié. On devrait faire un gros sujet là-dessus, tu ne crois pas ? »
Mary fait glisser ses lunettes jusqu’à la pointe de son nez et inspecte la couverture du livre.
« Oh, bien sûr. Demande-lui une interview, s’il en accorde. Je suis étonnée qu’ils n’aient pas décalé sa parution. Peut-être que c’était déjà trop tard. »
Oliver prend le communiqué de presse plié derrière la page de garde et décroche son téléphone. Je l’entends flirter avec l’attachée de presse de ce ton enjôleur qui le caractérise. Ils échangent quelques potins de crèmerie au sujet d’un lancement d’ouvrage où ils se sont croisés, un peu plus tôt dans la semaine, puis Oliver lâche : « Ah, au fait, le nouveau Laurence Kyte… ce serait vraiment génial si tu pouvais nous décrocher un entretien. » Il tend l’oreille, la tête penchée, affichant à l’attention de Mary une grimace désappointée plutôt comique – le front plissé, la lèvre inférieure avancée. Vaine tentative, car celle-ci est en train de faire défiler une mise en page sur son écran. « Bon, OK… c’est vraiment dommage, finit-il par conclure. Mais bien sûr, vu les circonstances… Ce qui est arrivé est vraiment affreux. Enfin en tout cas, s’il change d’avis n’hésite pas… à moins qu’on puisse faire quelque chose quand il sortira en poche ? Ouais… toi aussi… À plus, ma chérie.
— Il ne veut aucune publicité. La pauvre, elle avait l’air malade comme un chien, ajoute-t-il, ôtant ses pieds de la poubelle en faisant une petite pirouette joyeuse. On demande à Berenice de le chroniquer ? À moins que tu ne préfères Simon ?
— Simon », réplique Mary sans lever les yeux.
Oliver dépose le livre sur l’étagère en attendant de le distribuer.
Un peu plus tard, je profite du fait qu’ils soient tous les deux à leur petite réunion du matin pour jeter un coup d’œil à l’ouvrage en question. Le roman s’intitule Affliction. Sa couverture est assez simple, un dessin représentant l’ombre portée d’un homme sur le trottoir : des flaques, un mégot de cigarette, quelques détritus épars. Je le retourne. Il y a une petite photographie de l’auteur au dos de la jaquette, rien de très racoleur mais elle est bien composée. Il se tient devant une haute haie sombre, sa main repose sur un cadran solaire moucheté de lichen. Son visage m’est familier, bien entendu. Laurence Kyte. Bien sûr. Je me demande pourquoi je n’ai pas fait le lien plus tôt. Je ne savais pas qu’il possédait une maison près de Biddenbrooke. Sous le cliché, il y a une petite inscription en italique, « Portrait de l’auteur par Alys Kyte ».
La notice biographique ne comporte pas plus de deux phrases laconiques, comme c’est d’usage pour les grandes pointures : « Laurence Kyte est né à Stepney en 1951. Il vit à Londres. » Il n’est même pas fait mention du Booker qui lui a été décerné il y a cinq ans – à moins que ce ne soit six ans, déjà ? Aucune allusion, non plus, à cet épouvantable navet qu’Hollywood a tiré d’Ampersand, ni à l’adaptation à l’écran plus réussie – si mes souvenirs sont bons, il s’était chargé lui-même du scénario – de Ha-Ha, qui avait valu un oscar à Daniel Day-Lewis.
Je parcours rapidement l’ouvrage. Je n’ai jamais rien lu de Kyte mais je connais la gamme de ses thèmes de prédilection : la politique, le sexe, la mort, l’inévitable malaise de la civilisation occidentale. Dans les ouvrages de Kyte, des hommes d’âge moyen et de classe moyenne – architectes ou anthropologues, ingénieurs et hématologues – affrontent le déclin de leurs forces physiques, déclin qui n’est autre que le reflet de la culture qui les entoure. Le style de prose qui caractérise Kyte est unanimement considéré comme « exigeant », « inventif » et « musclé » ; en général, il est également « sans compromis » – des termes qui ne me le rendent pas spécialement attrayant, en tout cas. Je commence à lire les quelques premières pages. C’est très intelligent. Puis je lis la dédicace : « Pour Alys. Toujours. »
Je n’ai pas enregistré le numéro de Kate Wiggings mais mon téléphone portable l’a conservé parmi les « appels reçus ».
Quand elle décroche, je me rappelle à son souvenir : « Bonjour, je suis Frances Thorpe. Vous m’avez appelée l’autre jour au sujet de l’accident d’Alys Kyte, vous vous souvenez ? Je vais mieux maintenant. Si vous pensez vraiment que cela peut les aider, je crois que je me sens prête à rencontrer la famille, maintenant. »
La maison du quartier d’Highgate se situe largement en retrait par rapport à la rue : pour y accéder, il faut dépasser une bande de gravier, puis les montants d’une grille et enfin l’ombre bosselée d’un taillis. Un tas de neige sale repose au pied du mur du jardin, manifestement épargné par les rares apparitions du soleil hivernal. En revanche, le gazon est propre et sur les marches du large perron la glace a été grattée. Hormis la faible luminosité provenant des vitraux – des grappes de raisin d’une teinte pourpre fumée s’échappant d’une corne d’or –, la maison est plongée dans l’obscurité. Il est cinq heures, presque l’heure du dîner, mais il pourrait tout aussi bien être minuit.
Une lampe de sécurité s’allume avec un clic au moment où je gravis les marches. J’appuie sur la sonnette mais aucun son ne me parvient : pas de sonnerie, aucun bruit de pas. Ce rendez-vous m’angoisse depuis le début et je ne suis pas même entrée dans cette maison que je me sens déjà hors du coup, déplacée.
Peut-être que je n’ai pas appuyé assez fort ? À moins que la sonnette ne soit cassée ?
J’attends encore quelques secondes pour voir si quelqu’un arrive puis je presse à nouveau le bouton, cette fois d’une main plus ferme. Le résultat est le même. Un instant passe puis je détecte un pas léger, suivi enfin du claquement de la serrure. Une jeune femme d’aspect soigné, vêtue d’une polaire à fermeture Éclair et d’une jupe de velours côtelé lui arrivant au genou, ouvre la porte.
« Frances », dit-elle en guise d’accueil. Elle serre ma main et me regarde droit dans les yeux, un assaut de franchise. « Je suis Kate Wiggins. La famille est en bas. »
Une fois introduite dans le hall d’entrée, j’ôte mon écharpe et ma veste. Mes pieds foulent un tapis écarlate, turc à en juger son motif. Devant moi se dresse une grande jarre contenant des parapluies et des battes de base-ball ; à côté, une étagère avec des bottes en caoutchouc, des chaussures et des bottines de randonnée ; puis un mur entier couvert de manteaux suspendus comme autant de dos tournés vers moi.
L’atmosphère est chargée d’odeurs : des fleurs, leur fragrance sucrée. Un pot regorgeant de jacinthes repose sur la table de l’entrée, juste à côté de l’avalanche de courrier en souffrance. Nous parcourons un long couloir et j’en profite pour jeter un coup d’œil dans les pièces de réception situées de part et d’autre de celui-ci. Elles sont plongées dans la pénombre. J’aperçois des récipients remplis de roses, de lis, d’iris et de freesias, blancs pour la plupart, encore enserrés et enrubannés dans leurs luxueuses collerettes de Cellophane.
Au bout du hall d’entrée, l’escalier dessine une courbe débouchant à l’étage inférieur sur une cuisine américaine : une judicieuse combinaison
d’ancien (les dalles, l’évier tradition, l’Aga , un buffet rempli de 1 vaisselle en porcelaine Cornishware) et de contemporain (l’éclairage de type clinique, le réfrigérateur en acier inoxydable, aussi grand qu’une garde-robe victorienne). D’autres fleurs s’entassent dans des pots et des cruches alignés à la hâte le long des étagères et des rebords de fenêtres. Il y en a également sur la table de réfectoire en chêne, autour de laquelle trois personnes sont assises. Une quatrième silhouette, féminine, se tient près de la porte-fenêtre. Un chat louvoie autour de ses chevilles. À mon arrivée elle détache son regard du jardin – des rectangles de lumière dorée se dessinent alors sur les restes de neige intacte recouvrant la pelouse – pour poser ses yeux pâles sur moi. Elle m’examine d’une manière intense, presque désespérée, accroissant encore mon embarras. Je baisse prudemment les yeux et me concentre sur le mouvement de mes pieds gravissant les dernières marches.
« Laurence Kyte, dit-il en se levant de sa chaise pour venir à ma rencontre. Merci d’avoir accepté de nous rencontrer. Est-ce que je peux vous appeler Frances ? »
Je saisis la main qu’il me tend.
« Toutes mes condoléances, monsieur Kyte. »
Il déglutit. Cette remarque, pourtant banale, est encore nouvelle et choquante pour lui. Je ressens un étrange tremblement d’excitation à être ainsi témoin de sa vulnérabilité. Cet homme que je connais à travers ses articles longs d’une demi-page, les chroniques People et les pages Invités du Newsnight, toujours très conscient de son autorité, dispensant à l’envi son jugement sans appel – cet homme se tient là, devant moi, affrontant une douleur dont le poids courbe son dos. Il veut quelque chose qui m’appartient, me dis-je, frissonnant à l’idée d’une possibilité nouvelle. Je me demande si je peux le lui donner.
« Merci. Voici mes enfants, Edward et Polly. »
Edward a environ vingt-cinq ans. Grand, blond, assez élancé, son salut courtois et impersonnel ne l’engage à rien. Un peu plus jeune, Polly s’éloigne de la porte-fenêtre pour venir me saluer, et quand nous nous serrons la main, sa bouche se tord pour réprimer un sanglot. Son visage étroit et pâle est tacheté d’anciennes larmes. Elle ressemble à une petite souris, me dis-je. Je serre un peu plus sa main.
« Frances. »
« Et voici Charlotte Black », intervient Laurence Kyte en désignant la troisième personne assise à table, une femme d’une cinquantaine d’années. Des vêtements noirs, sobres, de ceux qui valent une petite fortune. Au poignet, un lourd bracelet d’argent. « Une amie de la famille. »
Bien entendu, je connais Charlotte Black, l’agent de Kyte. Sa réputation la précède.
Pendant les présentations, Kate Wiggins est restée debout, un peu en retrait. Elle réendosse maintenant son rôle de soutien administratif et me propose une tasse de thé ou de café. La perspective de devoir exprimer une préférence pour l’un ou pour l’autre me rend nerveuse.
« Un verre d’eau serait parfait.
— Eh bien, pour ma part je vais prendre du vin, dit Laurence. Personne ne me contredira sur le fait que cette situation requiert un petit remontant. »
Il choisit avec soin une bouteille de vin rouge sur l’étagère aménagée sous le comptoir et dépose des verres sur la table. Pendant qu’il vaque, ses enfants prennent place, l’un à côté de l’autre, sans se regarder. Ils appréhendent ce moment, me dis-je. Ils veulent savoir mais ils ont peur de ce que je pourrais leur dire.
Depuis l’autre bout de la table, Charlotte m’adresse un sourire rassurant.
« Kate me disait que vous habitiez dans le coin ?
— Juste en bas de la colline. Ce n’est pas très loin. »
Bien entendu, mon quartier du nord de Londres, situé à un peu moins de deux kilomètres d’ici, contraste passablement avec celui-ci. Il est dominé par de grosses artères urbaines, des salles de jeux et des blocs de bureaux de taille moyenne dans lesquels aucun locataire n’est assez fou pour vouloir s’installer. Les Kyte vivent dans un tout autre Londres. Leur univers est une suite de larges avenues cossues entrecoupant d’innombrables espaces verts – le quartier d’Heath regorge de bois et de parcs – et ce que les locaux appellent « le village », une rue principale truffée de cafés, d’agents immobiliers et de boutiques vendant des crèmes hydratantes bio et des vêtements pour enfants importés de France.
Laurence a débouché la bouteille et commence à verser le vin. Quand il consulte Kate Wiggins du regard, celle-ci secoue la tête, mais tous les autres convives acceptent. Enfin, nous voilà tous installés autour de la table, prêts. Je m’agrippe à mon verre – un gobelet simple, solide. Danois, je suppose. J’essaye de me concentrer sur la saveur du vin mais je suis trop tendue. Je me demande comment les Kyte vont vouloir aborder le sujet.
Laissez-les donner le ton, m’avait suggéré l’inspectrice Wiggins. Ils vous feront savoir ce qu’ils ont besoin d’entendre. Si vous n’avez pas de réponse à leurs questions, dites-le, tout simplement. Je repose mon verre et laisse choir mes mains sur mes genoux. La table tremble très légèrement : c’est le pied d’Edward qui s’agite, trahissant ses nerfs. À ma grande surprise, c’est lui qui prend la parole en premier.
« Nous voulions vous rencontrer pour vous dire à quel point nous vous sommes reconnaissants, commence-t-il comme s’il prononçait enfin un discours qu’il aurait secrètement révisé d’innombrables fois. Nous avons parcouru votre déposition et cela nous a beaucoup réconfortés d’apprendre que maman n’était pas seule, à la fin. Qu’elle avait quelqu’un à qui parler… quelqu’un qui pouvait lui parler. »
Polly lève ses yeux brouillés par les larmes et me demande abruptement : « Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qu’elle a dit ? Nous savons que vous avez tout déclaré à la police, mais… est-ce qu’elle avait sa voix normale ? »
Kate Wiggins intervient : « Polly, je ne suis pas sûre que Frances puisse... » mais je l’interromps avec une fermeté que je suis loin de ressentir : « Nous avons parlé, oui. Elle me semblait passablement… maîtresse d’elle-même. Elle ne semblait pas paniquée. En tout cas, si elle l’était, elle n’en a rien laissé paraître. Vous savez, n’est-ce pas, que je ne pouvais pas la voir ? »