Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
J’ai mis les pommes rincées à sécher sur un torchon rayé, sur le marbre de la table.
Seule dans la cuisine par cette matinée calme et lumineuse, je m’autorise à rêver que je suis chez moi. Le moulin à café en porcelaine fixé au mur du garde-manger, les placards profonds où s’empilent moules à gâteau et verrines, les tiroirs grinçants au mécanisme rouillé, remplis de vieux ustensiles suggérant une vie plus douce, plus satisfaisante : des casse-noisettes, des dénoyauteurs, des pinces à sucre, des ciseaux à raisin. La vue sur le carré d’herbes aromatiques, dans le jardin, les pots de géraniums que monsieur Talbot arrose quand il vient jardiner, le cadran solaire moucheté de mousse à côté de la haute haie, où Alys a pris cette photo de Laurence.
Pendant un instant, alors que je me tiens à côté de l’évier, à éplucher une longue spirale rosée de la chair jaune d’une pomme, je considère tout cela, et tout ce que cela représente pour moi.
Charlotte Black arrive en fin de matinée, Selma Carmichael sur les talons. Elles sont attendues chez Bunny Nesbitt, à Allwick, mais pas avant le lendemain. Les soirées que Bunny organise chez elle sont célèbres : Charlotte ne rate jamais une de ses invitations. « Attends qu’elle apprenne que tu es dans le coin, dit-elle à Laurence. Tu n’en sortiras pas vivant. »
Laurence nous raconte une anecdote survenue quelques étés auparavant, entre un auteur américain en vogue à ce moment-là, une bouteille de Ricard et le garde-côte. Les yeux de Selma Carmichael sont exorbités.
Je l’ai déjà rencontrée, bien sûr, mais je ne lui avais encore jamais parlé auparavant.
« Vous êtes Frances Thorpe, n’est-ce pas ? dit-elle au moment des présentations. Bien sûr, je connais votre signature. D’ailleurs, j’ai pris l’habitude de la chercher, depuis peu. »
Je ne peux pas m’empêcher de rougir de plaisir à ces mots – et tant pis si ce n’est qu’une des amabilités que l’on échange dans certains cercles sans se soucier de sincérité.
« Comment ça se passe, au bureau ? me demande-t-elle. Oh, ne me dites rien, je vois le tableau d’ici : ce doit être horrible. Nous venons de traverser la même phase. Ça vous donne un sacré coup au moral, n’est-ce pas ? » Elle est grande, plutôt maigre, elle doit avoir la cinquantaine bien entamée, et son surplus d’énergie s’exprime dans une multitude de tremblements nerveux. « Que pensez-vous de cette rumeur, au sujet de Robin McAllfree et de Gemma Coke ? »
Je lui adresse un sourire d’excuse un peu froid tout en lui disant que je n’en ai pas la moindre idée, sincèrement. Elle laisse tomber l’affaire.
Je m’amuse secrètement de ce qu’on lui attribue la petite chambre d’enfants qui sert de débarras, celle avec les bateaux à voile sur les stores. Je l’imagine, pliant ses longs membres filiformes pour atteindre le lit, et l’image d’un parapluie que l’on replie s’impose instantanément dans mon esprit.
Charlotte s’installe dans la grande chambre double du fond, sur le palier, celle avec la vue sur la mer.
À l’heure du déjeuner, nous nous rendons à Welbury pour acheter du poisson et des frites dans la cabane recouverte de goudron peint, en contrebas de l’estuaire, et nous les savourons assis le long de la jetée, les jambes battant le vide, suivant des yeux les oiseaux qui se fraient laborieusement un chemin sur l’étendue de vase étincelante. Leurs bateaux immobilisés à la queue leu leu dans un étroit canal d’eau, les marins profitent de ce temps mort pour laver leur ponton, enrouler leurs cordages et boire du thé en attendant que la marée tourne. Le gréement produit un tintement irrégulier.
Le ciel s’est légèrement couvert, tout d’un coup : il fait encore très chaud mais le ciel a cette teinte grise intermédiaire qui peut augurer du pire comme du meilleur.
Une fois notre déjeuner avalé, nous marchons le long de la promenade qui surplombe la plage. Teddy et Honor se laissent distancer et des bribes de leur discussion nous parviennent à travers les cris des mouettes. Je crois comprendre qu’Honor voudrait rentrer à Londres alors que Teddy aimerait qu’elle reste ici.
« Ton vol est dans une semaine ! l’entends-je se défendre.
— Mais j’ai plein de choses à boucler avant, dit-elle, et puis il y a la soirée de Jack.
— Oh, très bien, j’ai compris ! Si Jack fait une soirée, alors je n’ai plus rien à dire », commente-t-il sur un ton de mépris, mais je discerne une certaine anxiété dans sa voix. L’échange est désagréable et je ressens presque un peu de pitié pour lui. Ce n’est pas comme cela que tu vas la garder, me dis-je. Ne perds pas ton respect de toi-même. Mais Teddy, habituellement si composé, si maître de soi, a encore des choses à apprendre.
Charlotte Black ralentit le pas pour me rejoindre. Elle fait partie de ces rares femmes qui semblent tout aussi tirées à quatre épingles dans leur temps libre qu’elles le sont dans des circonstances plus formelles. Je suis obligée d’admirer sa robe de coton noir qui tombe parfaitement, ses sandales plates et les quelques touches d’argent habilement réparties.
« Passez-vous de bonnes vacances ? me demande-t-elle quand nous nous arrêtons pour laisser deux adolescents traverser la promenade en tirant derrière eux un dériveur, en direction d’un hangar.
— Oh, oui. Je n’avais pas prévu grand-chose quand Polly m’a proposé de venir, et j’avoue que j’ai du mal à repartir, maintenant, dis-je en riant.
— Oui, on a vraiment l’impression que vous faites partie de la famille, désormais », remarque-t-elle, et il y a dans sa voix quelque chose qui me fait penser, comme si j’avais besoin qu’on me le rappelle, que je ne devrais vraiment pas sous-estimer Charlotte Black. « Quelle drôle de façon de faire la connaissance des Kyte, tout de même…
— Oh, eh bien, tout dépend de la manière dont on veut voir les choses », dis-je froidement. Il est temps de faire comprendre à Charlotte Black qu’elle doit faire un peu plus attention quand elle s’adresse à moi. J’aimerais qu’elle se rende compte que sa remarque m’a blessée ; que je la trouve déplacée, franchement maladroite. « Bien entendu, j’aurais préféré que cela se passe autrement. L’épreuve qu’ils ont traversée est épouvantable.
— Cela va sans dire, bien sûr, réplique-t-elle du tac au tac. Dieu sait que cela a dû être effroyable pour vous aussi. Je n’imagine même pas ce qu’une telle expérience peut représenter. » Nous faisons quelques pas en silence. À cet endroit, la route du port tourne à gauche, en direction de la ville, parallèlement à la plage, mais nous quittons le tarmac pour emprunter un sentier menant à la mer, à travers les dunes.
« J’ai entendu dire que vous êtes devenue une véritable amie pour Polly », reprend-elle d’un ton plus doux, comme si elle m’avait enfin réévaluée et qu’elle avait légèrement changé son opinion de moi. « Laurence m’a dit que vous saviez comment la prendre.
— En réalité, il ne s’agit pas de la prendre », dis-je en posant mon regard sur Polly qui marche devant nous, accrochée au bras de son père. Selma l’escorte de l’autre côté. « Je l’aime beaucoup. Je n’avais rien en commun avec elle quand j’étais jeune, bien sûr, et pourtant elle me rappelle la jeune fille que j’étais à son âge. » Bien entendu, c’est un mensonge. Je sens cependant que cet argument est assez convaincant, qu’il peut me faire avancer. Polly elle-même pourrait l’avaler si elle s’avisait de s’interroger sur notre relation.
« Tous ces espoirs, toute cette énergie, poursuis-je en m’échauffant. Vous savez bien, l’“assurance de la jeunesse”… Bien sûr, il est encore tôt pour le dire, mais si j’ai pu lui être un soutien, de quelque manière que ce soit… Si j’ai pu l’aider ne serait-ce qu’un tout petit peu au cours des six derniers mois, j’en serais vraiment comblée.
— Peut-être que vous vous êtes aidées l’une l’autre, suggère-t-elle tandis que nous quittons le sentier pour nous aventurer dans le sable. Déformée par les empreintes de pas, une piste serpente entre les dunes, autour d’enchevêtrements d’oyats secs. J’enlève mes tongs, mais même pieds nus l’avancée est pénible. Chaque fois que je marche sur une plage, je me retrouve confrontée à ces cauchemars qui ont marqué mon enfance : une étendue de sable qui me retient, se dérobe, s’affaisse sous mon poids, rendant tous mes efforts inutiles tandis que quelque chose d’indistinct mais de résolu, déterminé à me rattraper, ne cesse de s’approcher par-derrière.
« Kate Wiggins, l’agent de police qui a arrangé le premier rendez-vous entre Laurence, Polly, Teddy et moi – cette fois où vous étiez présente, d’ailleurs –, m’a dit que les témoins qui rencontraient les familles endeuillées y trouvaient la plupart du temps un certain soulagement », reprends-je tandis que nous progressons difficilement vers la mer, en direction des trois silhouettes qui viennent de s’arrêter et de déposer leurs grands cabas de coton sur le sable. L’horizon n’est plus qu’une vague suggestion de fusion entre un ciel indéterminé et une mer indéterminée. « Il m’a semblé avoir quelque chose à leur offrir à un moment où ils affrontaient une perte énorme. Oui, je crois que le fait de rencontrer Polly m’a aidée, d’une certaine manière. »
Elle me considère un instant avant d’ébaucher un sourire compréhensif : un élan spontané de sympathie et de chaleur. « Alys a toujours été douée pour comprendre les gens, dit-elle. C’était une personne très accueillante. C’est merveilleux que sa famille se soit montrée aussi accueillante avec vous. »
Nous atteignons la mer. Le sable se mêle à une bande luisante de galets parsemée de bois flotté et de rubans d’algues sombres couvertes de cloques que les vagues viennent lécher, déplaçant, aspirant goulûment les cailloux qui crissent sous leurs caresses.
Laurence a laissé ses vêtements en tas, près de ses sandales, et est déjà en train de patauger avec Polly. Je regarde leurs silhouettes élancées se tordre et bondir quand les vagues s’écrasent contre leurs corps, puis disparaître dans cette paroi aquatique, leurs têtes fines réapparaissant enfin dans l’écume bouillonnante. Je passe ma robe par-dessus ma tête et la laisse tomber dans le sable avant de m’élancer pour les rejoindre – loin de Charlotte Black et de son intérêt appuyé, alarmant, loin de son regard qui me jauge et m’évalue.
Honor est tendue pendant tout le reste de l’après-midi. Elle est très sèche avec Teddy dont les efforts d’apaisement semblent obtenir le résultat inverse. Non, elle n’a pas envie de marcher jusqu’à Biddenbrooke pour prendre un verre au King’s Arms ; non, une partie de tennis ne la tente pas ; ni un plongeon dans la piscine, et encore moins une tasse de thé. Je suis dans ma chambre en train de m’habiller après avoir pris une douche et ma porte est légèrement entrouverte, de manière à ne rien rater de leur discussion, de l’autre côté du couloir. Il parle bas, d’un ton implorant, puis c’est sa voix à elle qui se fait entendre, tranchante comme un fouet : « Oh, tu ne peux pas me lâcher, deux minutes ? » La porte claque.
En descendant l’escalier, je remarque que quelqu’un se déplace furtivement dans le salon. Quand je repousse un pan de la porte, je perçois un mouvement brusque puis je retrouve Selma dans une position un peu théâtrale, absorbée par la contemplation de la peinture ocre et noir qui surplombe la cheminée – elle se penche puis fait un pas en arrière, la tête sur le côté – de la manière très étudiée d’un invité conscient de n’être pas totalement le bienvenu.
« Est-ce que je peux vous aider ? » demande-t-elle quand je lui annonce que je vais préparer le dîner. Je lui réponds qu’il n’y a rien à faire, que tout est froid, qu’il y a juste à disposer les aliments sur des assiettes. Elle me dit que cela ne lui fait rien d’attendre que les autres descendent et elle s’enfonce dans l’un des canapés dorés en murmurant qu’elle se sent « vraiment très gâtée ». Je me demande ce qu’elle faisait avant que je ne l’interrompe. Peut-être qu’elle passait en revue les cartes postales et les invitations qui reposent sur le manteau de la cheminée ? À moins qu’elle ne furète dans sa collection de Pevsner ? Bien sûr, elle est sûrement très curieuse de découvrir les albums photo, mais je doute qu’elle ait le cran de s’y risquer.
Dans la cuisine, je dépose des verres et des couverts sur un grand plateau prêt à être emporté sur la terrasse et je déniche les serviettes propres que madame Talbot vient de repasser. Je suis en train de préparer une salade quand Honor apparaît, les yeux fortement maquillés et vêtue d’une petite robe vert pâle, très près du corps, que je ne lui avais pas encore vue. Sans mot dire, elle se dirige droit vers le frigo et en sort un citron et une bouteille de tonic. « Tu veux un petit remontant ? » me demande-t-elle en versant une bonne rasade de Gordon dans un verre avant de rouvrir le frigo pour récupérer des glaçons.
Je lui dis que je passe mon tour pour cette fois.
Elle avale son verre en quelques gorgées et s’en ressert un deuxième dans la foulée, cette fois encore autant de gin que de limonade.
« Ah, ça va mieux, me dit-elle en s’adossant au comptoir et en appuyant son verre froid contre ses tempes. J’ai besoin de forces, ce soir. Demain je rentre à Londres.
— Mais oui, c’est vrai. Tu pars bientôt pour les États-Unis, dis-je en versant de l’huile et du vinaigre dans une tasse.
— Eh bien, je crois que j’ai fait mon temps, ici, de toute manière, reprend-elle. Teddy et moi – je crois que ça s’essouffle, vraiment. » Elle laisse échapper un soupir assez pragmatique et se hisse sur le comptoir pour s’asseoir plus confortablement, les chevilles sagement croisées, le regard perdu dans son verre.
« Oh, dis-je d’un ton neutre. Est-ce que Teddy partage ton avis ?
— C’est peu probable. » Les glaçons émettent un tintement cristallin
quand elle lève une nouvelle fois son verre. « Mais 11 tant pis , n’est-ce pas ? Cela ne sert à rien de fouetter un cheval mort. »
Polly apparaît à ce moment de la conversation et Honor se glisse hors de la pièce, son verre à la main. Je l’entends rire assez sauvagement dans l’entrée, avec Charlotte, puis il y a un « chut ! » avant qu’elles ne pénètrent ensemble dans le salon. « Quelle idiote », commente Polly en arrachant le film plastique de la salade de lentilles, tandis que j’attrape le plat de poulet grillé froid que madame Talbot a laissé dans le frigo. « Pauvre vieux Teddy. Peut-être qu’il ne l’a pas vu venir, lui, mais il est bien le seul », ajoute-t-elle.
Je découvre bientôt que Polly s’est tellement ennuyée, cet après-midi, qu’elle a consacré plusieurs heures à décorer la table de la terrasse. Je ne la savais pas capable de se concentrer aussi longtemps sur quoi que ce soit, le spectacle du résultat me prend donc complètement au dépourvu. Elle a sorti une nappe blanche damassée et l’ancienne vaisselle Spode à tranche d’or, habituellement rangée dans le buffet de la salle à manger. À chaque extrémité de la table, entre les photophores, elle a déposé des pots de confiture remplis de lavande et de roses rouges. Quand je la suis dehors pour déposer quelques salades sur la table, elle reste en retrait et contemple son œuvre, les bras croisés avec complaisance, admirant celle-ci et, dans une moindre mesure, ma réaction.
Je ne dis rien mais la météo n’est pas avec nous. Ce ciel d’un gris constant et immuable donne l’impression que le jour tombe plus tôt et plus vite que de coutume ; les flambeaux que Polly a allumés le long du chemin et disposés sur les marches de la terrasse brûlent intensément, libérant d’épais nuages de fumée qui forment d’étranges silhouettes bondissantes tout au long du jardin. Il fait encore très chaud et lourd, l’air semble figé.
« Oh, comme c’est joli ! » s’exclame Selma quand nous convions tout le monde à table.
Teddy, préoccupé, perdu dans ses pensées, pend place à côté de Charlotte. Polly attrape la chaise de l’autre côté. Je n’ai plus qu’à me glisser entre Selma et Honor. Tandis que les convives se passent la salade et le pain, j’aperçois Honor pousser son verre en direction de Laurence qui ouvre justement une nouvelle bouteille de vin blanc. « Alors, dites-moi où vous en êtes de votre nouveau projet », l’entends-je demander.
Selma nous entraîne bientôt sur le terrain de son récent divorce et je hoche poliment la tête, m’efforçant de sembler affligée par ses propos. En réalité, je me concentre sur la conversation de Laurence et Honor, à ma droite, avec tous ses faux pas, ses malentendus et ses impasses. Honor doit être assez éméchée, déjà, me dis-je, parce qu’elle ne semble pas remarquer la réticence de son hôte. Elle continue de l’interroger sans se laisser troubler, ses doigts tripotant le fer à cheval de sa chaînette, attirant le regard sur la longueur et la courbe de son cou.
« D’où tirez-vous vos idées », demande-t-elle, puis : « Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été écrivain ? » et : « Est-ce que vous travaillez sur Word ou préférez-vous les stylos et tout cet attirail ? » et : « Est-ce que vous avez, je ne sais pas, un rituel, une routine de travail ? »
Elle pose toutes les questions que personne ne pose jamais et voilà qu’il cède, qu’il la prend au sérieux et commence à y répondre. Je l’entends baisser la voix et, du coin de l’œil, je vois qu’il détend largement ses mains. Je me dis : Oh, non, il lui fait confiance, il y prend même un peu de plaisir. Elle est en train de gagner du terrain, en fin de compte.
Et pendant ce temps, je suis coincée avec Selma et la triste histoire de la crise de la quarantaine que traverse Steven Carmichael, de ce rallye à moto en Amérique du Sud dont il n’est jamais revenu, préférant tomber amoureux d’une Chilienne et accepter un poste d’enseignant en anglais langue étrangère à Santiago. J’ai envie de hurler. Mais je ne le fais pas. Je me contente de hocher lentement la tête, de froncer les sourcils et de hocher de nouveau la tête tout en faisant de mon mieux pour tendre l’oreille. Je déteste entendre Laurence se confier de la sorte mais je suis également incapable de me détacher de ses propos.
Honor est en train de croquer un bâton de céleri tout en demandant : « Et est-ce que Daniel Day-Lewis était, je veux dire, est-ce qu’il était vraiment intense ? quand j’entends Selma m’interpeller : « Et vous alors, Frances, est-ce que vous êtes heureuse ? »
Pendant un instant, ne voyant pas de quoi elle parle, je pose sur elle un regard vide, la fourchette en suspens devant mon visage, espérant glaner un indice quelque part, quand je réalise qu’elle doit parler du Questioner. Elle veut savoir comment je m’y sens. Je lui réponds donc qu’hormis l’atmosphère d’incertitude généralisée, je ne peux pas dire que j’y sois malheureuse : Mary n’est pas la pire des chefs, j’aime la littérature, je m’entends bien avec la plupart de nos contributeurs.
Elle enfourne un morceau de pain dans sa bouche et me répond : « Parce que, en fait, je ne vais pas tarder à chercher un nouvel adjoint, on va créer un poste. Alors je me demandais si cela pourrait vous intéresser.
— Moi, vraiment ? Je n’ai pas autant d’expérience, vous savez. J’ai corrigé des pages pendant des siècles, j’étais responsable des publications et j’ai retravaillé les passages qui n’allaient pas en collaboration relativement étroite avec leurs auteurs, mais cela ne fait que quelques mois que j’écris aussi pour Mary.
— Oh, je suis au courant de tout cela, réplique Selma en se servant de salade de concombre. Mais vous êtes très fiable, c’est clair. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai entendu Audrey Callum chanter vos louanges. Vous savez comment cela marche, vous avez les contacts, de toute évidence. Pourquoi n’y réfléchiriez-vous pas ?
— Bien sûr, je vais le faire, dis-je. Ça alors ! Merci beaucoup ! » J’accepte le bol de concombre qu’elle me tend et je me sers à mon tour avant de le passer à Honor. Mais cette dernière est distraite, penchée loin de moi, la joue posée sur sa main, les yeux levés vers ceux de Laurence. Je ne vois pas l’expression de son visage mais je n’ai pas besoin de la connaître pour l’imaginer, cela fait quelques jours déjà que cela se préparait, tout comme l’orage, dans le ciel.
Je me demande ce que Teddy en pense. Quand je lui jette un coup d’œil, je remarque son large sourire artificiel, comme s’il faisait mine de savourer une anecdote de Charlotte au sujet d’un auteur australien avec lequel elle a déjeuné la semaine dernière. De son côté, Polly se tord de rire. Le drame qui se joue de l’autre côté de la table semble passer loin au-dessus de sa tête. Pas de surprise chez elle, donc.
Pauvre Laurence, me dis-je quand Honor penche son verre, scintillant de vert et d’or dans la lumière des bougies, pour signaler qu’elle aimerait qu’on le remplisse. Il n’y voit que du feu. Pour un homme aussi intelligent, il est assez stupide, sur ce coup-là. Il est incapable de résister à l’attention d’Honor, ce soir ; étourdi par la célérité de son intérêt. Et puis, bien entendu, elle est jeune et terriblement jolie, par-dessus le marché.
Il est assis là, se servant tour à tour de salade et de poulet froid, et révélant d’un ton plutôt déconfit son habitude d’établir la cartographie de ses scénarios à l’aide de Post-it de couleur différente. Il évoque le « travail de déblaiement » qu’il réalise toujours en priorité, en début et en fin de journée, puis il raconte comment il s’était pris de passion pour les blocs-notes américains jaunes dont il faisait des provisions à chaque séjour aux États-Unis, et à quel point sa vie a été facilitée par l’adoption du Mac. « Je ne sais jamais comment débutent mes romans, dit-il maintenant. Parfois, on commence par une phrase. Parfois c’est quelque chose qu’on a entendu, des mots que quelqu’un a prononcés. Ou bien on est frappé par une image qui retient notre attention pour une raison que l’on ignore, on n’arrive pas à comprendre pourquoi et on réalise qu’on est obligé de l’écrire pour trouver sa signification. »
Je ne veux pas en entendre davantage. Il n’y a aucune magie dans ses propos. C’est comme si quelqu’un laissait sortir le génie de la lampe, sauf que ce n’est pas un génie, juste un courant d’air fade, vaguement acide.
Je racle mon assiette avec ma fourchette.
C’est presque un soulagement lorsque Honor, esquissant un grand geste récapitulatif, renverse son verre d’eau. Le liquide se répand rapidement sur la nappe damassée. « Whoops ! » s’écrie-t-elle en repoussant précipitamment sa chaise, faisant tomber son couteau qui rebondit sur les dalles de la terrasse. Quand elle se relève, elle chancelle légèrement sur ses talons.
« Pour l’amour du ciel, Honor, ne peut s’empêcher de lancer Teddy.
— C’est juste de l’eau », siffle-t-elle à son encontre. Polly a les yeux rivés sur elle, désormais, le nez froncé de dégoût.
« Je crois que tu devrais vraiment essayer de manger quelque chose », dis-je à voix basse, essayant d’attraper le bras d’Honor, et je vois que Laurence – maintenant que le charme est rompu – me jette un coup d’œil rapide, remarque mon intervention et en est reconnaissant ; mais elle m’ignore, elle est à la fois soulagée et étourdie par cette rupture publique d’avec Teddy, sous l’emprise de la poussée d’adrénaline que lui a causée l’attention soutenue de Laurence, le Grand Homme en personne. Je suis assez certaine du fait qu’elle est en train de faire fausse route, mais à vrai dire, je n’en mettrais pas ma main à couper.
Laurence s’est levé, lui aussi. Sa manche est noire d’eau. « Si vous voulez bien m’excuser », dit-il avec un sourire plutôt raide, repoussant sa chaise et traversant la terrasse.
Il semble évident que le dîner est terminé. Selma et moi commençons à rassembler les assiettes tandis que Polly et Teddy s’éloignent sur la pelouse, entre les torches en flammes, leurs têtes pâles toutes proches l’une de l’autre.
« Oh, Seigneur », dit Charlotte, s’interrompant pour les regarder et
lancer ironiquement : « “Mon Honor est ruiné, ma vie abandonnée .” » 12
« Vous croyez qu’elle a pris quelque chose ? demande Selma en chuchotant, tout excitée. Elle n’a pas l’air dans son état normal. »
Honor a disparu. Au-dessus du hêtre pourpre, le ciel prend une teinte lavande, la couleur du demi-deuil. La pluie ne va pas tarder. Je me demande si cela vaut encore la peine de sortir ma tarte, les parts soigneusement recouvertes de fines tranches de pomme, très régulières, glacées à la confiture d’abricot. Cela m’a pris des heures d’en faire quelque chose de joli, et maintenant, personne ne va la remarquer.
Je saisis la pile d’assiettes frangées d’or et j’entre dans la maison.
Le vestibule est plongé dans l’obscurité et je ne peux atteindre les interrupteurs parce que j’ai les mains chargées. Quand je passe du doux tapis oriental du salon au parquet du couloir, je lève les yeux et j’aperçois Laurence et Honor en haut des marches, légèrement éclairés par l’abat-jour rouge de la petite lampe posée sur la table, non loin d’eux. Pendant un instant, je ne comprends pas très bien ce qui se passe, je n’entends que le murmure indistinct de leurs voix. Tout d’un coup, je perçois un mouvement brusque et je le vois reculer, les mains levées en signe d’excuse et d’impuissance, peut-être même de peur, tandis qu’elle tente d’attraper ses poignets avec une sorte de colère. « Toi aussi, je le sais », dit-elle en se hissant sur la pointe de ses pieds, en attrapant son visage et en le tirant vers elle. Il repousse ses mains, se détache vivement d’elle et tourne les talons avant de disparaître dans sa chambre sans un mot.
Je patiente dans l’ombre, m’attendant presque à la voir suivre Laurence, mais elle ne le fait pas. Elle reste debout là pendant quelques instants, comme si elle ne savait pas quoi faire, puis je la vois se rendre dans la chambre qu’elle partage avec Teddy, et la porte se referme derrière elle.
Je suis dans la cuisine, en train de rincer les couverts dans le lavabo, quand elle passe une tête par la porte. « Est-ce que tu connais un numéro de taxi ? » me demande-t-elle. Ses joues sont légèrement rougies mais, à part cela, elle semble plutôt normale.
Je retrouve les petites cartes qui sont conservées dans l’un des tiroirs du buffet, au milieu des bouts de corde et de bougie, des pansements et d’une grosse boîte d’allumettes de cuisine, et peu après je l’entends réserver un taxi « le plus rapidement possible, s’il vous plaît. Il faut que j’attrape le train de neuf heures cinquante ».
Une fois qu’elle a raccroché je me risque à lui demander : « Ça va aller ?
— Très bien », me répond-elle. Elle remplit un verre d’eau au robinet de l’évier et l’avale d’une traite.
« Je vais te préparer un sandwich pour le train, dis-je. Tu n’as rien mangé au dîner. Tu va te sentir mal, demain matin. »
— Oh, ne t’embête pas », dit-elle, mais comme je n’ai rien de mieux à faire je coupe vite deux tranches de pain que je couvre de jambon et de cornichons avant de les entourer de film fraîcheur. Je lui découpe également un petit triangle de tarte aux pommes, juste au cas où, bien que (comme Teddy l’a dit il y a bien longtemps de cela) elle ne mange presque rien, même quand elle se lâche.
« Tu vas partir sans dire au revoir ? » dis-je quand les phares du taxi inondent brièvement la fenêtre de la cuisine, avant de balayer les dépendances et le mur de roses trémières.
« Je crois que c’est mieux, oui, dit-elle. Je crois que j’ai dépassé les limites de l’hospitalité, là. Raconte-leur que quelque chose est arrivé. Une urgence. » Elle hisse son sac sur une épaule et sort dans le vestibule, son pas assuré résonne sur le parquet, et une minute plus tard, j’entends le bruit du taxi qui s’éloigne en faisant crisser le gravier.
La maison reste très calme pendant un moment puis, d’un coup, une bourrasque de vent étonnamment froid traverse la fenêtre grande ouverte de la cuisine, et immédiatement après, je l’entends : le crépitement et le sifflement de la pluie. Charlotte et Selma et Teddy et Polly rentrent du jardin en courant, incrédules, déjà trempés. Tout le monde rit, comme si le temps leur avait offert une bonne diversion et qu’ils étaient tous soulagés.
Je leur transmets le message qu’elle m’a laissé à leur attention – « Honor a reçu un coup de fil et a dû partir aussitôt, elle m’a dit que c’était urgent » –, mais à Polly je confie à voix basse : « Je crois qu’elle était gênée, je suis sûre que c’est pour cela qu’elle est partie. »
Polly me répond : « Honor ne sait pas ce que signifie le mot “gênée”, tu n’as pas remarqué ? » Elle part du principe que la cause de tout cela est la rupture d’avec Teddy, qu’Honor est partie parce que cela n’avait plus de sens de rester plus longtemps après la scène du dîner. Je n’essaye pas de corriger son impression.
Laurence redescend, vêtu d’une chemise sèche. Une fois tenu au courant des derniers événements, il lâche un « Il m’avait bien semblé entendre une voiture ». Il y a une tentative peu enthousiaste de prolonger la soirée autour d’un café et d’une part de tarte aux pommes dans la cuisine, mais tout semble un peu plat, malgré les tentatives de Teddy d’alléger l’atmosphère avec quelques plaisanteries, histoire de prouver qu’il va bien.
La pluie est féroce, orageuse, tapant contre la maison comme si une force secrète essayait d’enfoncer notre porte.
Quand je remonte dans ma chambre, je constate que j’avais laissé les deux fenêtres grandes ouvertes. Les rebords sont trempés, dégoulinants, et l’eau a giclé sur le tapis et sur un coin du lit. Je referme une fenêtre et je reste debout devant l’autre, m’imprégnant du grondement du ciel, inspirant de grandes goulées de cet air chargé d’une odeur minérale, les yeux perdus dans l’obscurité étincelante. Puis je referme également cette fenêtre et j’essaie d’essorer la pluie du mieux que je peux.
Plus tard, mon rêve récurrent me revient en force. Je suis en train de courir sur une bande de sable interminable, affreusement exposée, trop effrayée pour jeter un œil par-dessus mon épaule, pour essayer de repérer la chose qui me poursuit, et je chancelle, je trébuche et je me prends les pieds dans le sable, perdant toute attache au sol malgré mes efforts aussi désespérés qu’inutiles.
La tempête finit par s’éloigner pendant la nuit. Comme d’habitude, je suis la première en bas, le lendemain matin, et quand je sors pour récupérer sur la table la nappe damassée lourde de pluie, le ciel est d’un bleu étincelant et l’air a une fraîcheur toute particulière, suggérant un changement de saison.
J’essore autant que je peux l’eau de la nappe et je viens juste de la mettre dans le lave-linge quand Laurence apparaît dans la cuisine, me signalant qu’il prévoit de passer la matinée dans son bureau. Nous échangeons quelques mots. Je lui annonce que j’ai prévu de partir avant le déjeuner et il me répond : « Eh bien, j’espère que je vous reverrai très bientôt, alors », puis il s’éloigne, chargé d’une tasse de thé et d’une pomme, une tartine grillée et beurrée coincée entre les dents. Je ne peux m’empêcher de flancher un instant en entendant la porte se refermer derrière lui.
Selma et Charlotte sont les suivantes à descendre. Elles s’apprêtent à aller à la piscine – « Un dernier plongeon avant d’aller chez Bunny » –, et me demandent si je souhaite les accompagner.
Quand Teddy apparaît à son tour, quelques instants plus tard, il a le regard vitreux, comme s’il avait passé une mauvaise nuit. Il est assis en face de son bol de corn flakes et joue avec la cuiller sans en avaler une bouchée.
Quand je lui demande « Ça va ? », il me répond par un grognement évasif et tourne une page du journal qu’il a étalé devant lui.
J’ai rangé la cuisine et je suis sur le point de monter à l’étage pour faire ma valise quand Teddy repousse son bol et dit : « Ah, au fait, Frances, je voulais te demander quelque chose. »
J’attends, la main posée sur la poignée de la porte. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend.
« Je sais que tu nous as menti au sujet de l’accident, dit-il. Je sais que ce que tu nous as dit ne correspond pas complètement à la vérité. »
Je le dévisage, perplexe, confuse, mais bien entendu je sais exactement de quoi il parle. Je commence à sentir les pulsations de mon sang dans mes oreilles.
« Pardon ? » Sentant mes jambes se dérober, je prends place à table, en face de lui, malgré mon instinct qui me dicte de m’éloigner d’ici au plus vite.
« Je sais que tu as menti, répète-t-il. J’ai lu ta déposition, celle que tu as faite à la police, sur les lieux de l’accident. J’ai demandé à Kate Wiggins si je pouvais voir le rapport de police et elle a fait en sorte que je puisse le lire. »
Il s’est enfoncé dans sa chaise, les bras croisés, posant sur moi ses yeux pâles et froids – les yeux d’Alys. Tout est logique : humilié par les événements d’hier soir, Teddy a choisi ce moment pour montrer son jeu. Sa vulnérabilité l’a rendu vicieux. Il ne veut pas être le seul à souffrir.
« Je ne vois pas de quoi tu parles, dis-je. Je n’ai pas menti.
— Ah non ? N’as-tu pas mentionné les derniers mots de ma mère ? Ce petit détail qui tue, tout à la fin ? “Dites-leur que je les aime” ? Si j’ai bien compris, tu as sorti ça de ton chapeau lors de cette première rencontre. Il n’y en a aucune trace auparavant. Et d’après ce que j’ai entendu, tu as été interrogée par deux officiers de police différents, avant cela. »
Je baisse les yeux. Je ne peux croiser son regard. Je ne veux pas qu’il me dévisage ainsi. Je ne veux pas qu’il puisse déceler ma colère.
Bien entendu, celle-ci se dirige essentiellement contre moi-même. Je suis furieuse d’avoir cédé à la tentation, il y a des mois de cela. Je suis furieuse d’avoir pris ce risque, même si, à l’époque, cela m’avait semblé être la bonne chose à dire pour créer un lien avec Polly, et avec Laurence. Je suis furieuse, aussi, parce que je lui ai donné la possibilité de sortir cette arme au moment où il se sent le plus minable.
« Ce que je ne comprends pas, poursuit-il très lentement, appuyant soigneusement chaque syllabe, c’est la raison pour laquelle tu t’es sentie obligée de le faire. Pourquoi mentir sur ce point, et à de parfaits étrangers, pour couronner le tout ? »
Le ronronnement du lave-linge, dans la buanderie voisine, change de rythme à mesure qu’il progresse dans son cycle. Le carré d’herbes aromatiques est baigné de soleil. Un merle pique vers le cadran solaire avant de s’élancer à nouveau dans le ciel.
« C’était vraiment idiot de ma part, finis-je par concéder. Je ne suis pas certaine d’être en mesure de t’expliquer ce qui m’est passé par la tête. C’est impardonnable, bien évidemment. »
Il attend.
« Était-ce si grave ? » J’ai levé la tête d’un coup, soudain empressée. « Est-ce que c’est si répréhensible d’avoir voulu vous donner à tous une petite dose de réconfort ? »
Il n’a pas bougé d’un pouce mais son expression a changé, juste un tout petit peu. Il n’est pas si blindé que cela, me dis-je. Il a envie de me faire confiance. Il a envie que je le rassure. Cette constatation me donne du courage. « Oui, dis-je, c’était vraiment très maladroit de ma part. Mais – tu sais, Teddy, quand je suis allée chez vous et que je me suis retrouvée en face de vous tous, eh bien… C’est difficile à expliquer. J’ai eu l’impression que c’était ce que vous attendiez de moi. J’avais envie de vous aider, ne serait-ce que de cette manière idiote, insignifiante. Je me suis laissé emporter, je le crains. Je suis vraiment désolée si j’ai causé plus de mal que de bien. »
Nous restons assis en silence pendant un moment.
« J’espère que tu me crois », dis-je.
Il se passe les mains dans les cheveux et soupire : « Oui, je te crois. » Le soulagement se répand à travers mes veines, presque enivrant.
« Tu veux que je le dise à Polly ? Est-ce qu’elle le sait, d’ailleurs ? Est-ce que tu en as parlé à qui que ce soit ? »
Il redresse la tête et lève les yeux au plafond pour réfléchir. « Non, je ne lui en ai pas parlé, et à personne d’autre non plus. Je ne sais pas ce qu’il faut faire. Qu’est-ce que tu en penses ? Tu crois que je devrais le lui dire ? Peut-être qu’il vaut mieux que tu le fasses toi-même ? » Sur ces mots, il se lève et emporte son bol jusqu’à l’évier. Il reste debout là, le regard perdu au-delà de la fenêtre, au-delà de l’allée de gravier et de la pelouse de croquet, des champs qui s’étendent à perte de vue. Ses doigts martèlent doucement le comptoir de la cuisine.
« Écoute, gardons cela pour nous, finit-il par dire. Cela n’a aucun sens de rendre les choses encore plus difficiles. Je ne crois pas que Polly saurait gérer cela, pas plus que papa. Je veux bien croire que tu l’aies fait pour de bonnes raisons, c’est le principal.
— Oh, Teddy, dis-je. Merci de le prendre si bien. Je me sens complètement idiote. »
Il s’approche de moi et me serre contre lui. « Tu es une idiote », m’assure-t-il, rieur, et quand il m’entoure de ses bras je sens qu’il partage mon immense soulagement : comme si une tension énorme s’était relâchée, en lui, et qu’il m’était reconnaissant d’en être à l’origine.
Je quitte Nevers en fin de matinée. Selma et Charlotte sont déjà reparties et leurs adieux à toutes les deux sont pleins de chaleur, largement plus que cordiaux. J’ai Selma dans la poche, et Charlotte n’est plus qu’une question de jours. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’elle ne va pas poser de problème.
Laurence ne descend pas pour prendre congé de moi. La porte de son bureau reste hermétiquement fermée. « Saluez votre père de ma part, dis-je à Polly et Teddy quand nous nous embrassons sur le seuil de la porte. Dites-lui à quel point j’ai apprécié ce séjour. »
Quand ma voiture passe les grilles vert olive, je lève les doigts en un dernier signe de reconnaissance mais j’aperçois les silhouettes de Polly et Teddy dans le rétroviseur : leurs bras sont déjà retombés le long de leurs flancs, ils se retournent et se dirigent vers l’arche menant à la pelouse, derrière la maison. Je sais qu’ils pensent déjà à autre chose : une partie de tennis, peut-être, ou alors ils se demandent s’ils ont le courage de marcher jusqu’au village pour déjeuner au pub.
Je poursuis ma route sur la piste longeant la prairie puis je tourne sur la route qui traverse Biddenbrooke. Quelques gamins désœuvrés traînent autour de la cage d’écureuils, dans l’espace vert. Une ardoise accrochée devant le King’s Arms vante les saveurs du rôti de porc du jour.
Mes parents m’attendent pour le déjeuner. Les routes sont calmes, je suis dans les temps. Aux abords de mon village natal, juste après mon ancienne école primaire, je m’arrête à un feu rouge. En attendant qu’il passe au vert, je me penche vers le siège passager et j’ouvre mon sac : le voilà, enfoncé dans un des coins du bagage : le châle gris qui appartenait à Alys, celui qui pendait à un clou, dans l’entrée. La couleur en est tellement jolie, et puis il est si doux : du cachemire, bien sûr. Je le porte à mon visage et me dis que je suis en train de saisir une mémoire fugace de son odeur, enfermée dans ces fibres : cette senteur fraîche et vivace qui me fait penser au matin.
Quand le feu passe au vert, je l’enroule autour de mes épaules et je démarre.
Mes parents ont installé une petite table de pique-nique dans le jardin. « N’est-ce pas bucolique ? » s’exclame ma mère en dépliant des chaises de camping, faisant fi de la brise plutôt vive qui envoie les serviettes jaunes dans les euphorbes, comme de gigantesques papillons. J’imagine que ce déjeuner al fresco a été prévu jusque dans les moindres détails il y a déjà quelques jours, et que les improvisations qu’impliquait le fait de le reconsidérer et de le délocaliser se sont avérées trop compliquées. Nous voici donc installés dans le jardin, frissonnant un peu sous un sympathique parasol rayé qui se soulève et tire sur ses amarres tout en
nous passant le 13 coleslaw , les tomates cerise, les tranches de baguette et les triangles de quiche lorraine.
« Oh, des copains, vous ne les connaissez pas », dis-je quand ils m’interrogent sur les amis chez qui j’ai séjourné à Biddenbrooke. « Ça s’est transformé en une sorte de fête, en fin de compte. Nous sommes bien allés à la plage quelques fois, mais la plupart du temps nous sommes restés à la maison. » J’ajoute : « Il y avait une piscine » non sans ressentir un certain mépris pour ma propre vantardise.
« C’est magnifique ! » répond ma mère qui ne sait pas nager.
Bien entendu, ils connaissent assez bien Biddenbrooke. Je me souviens forcément des Howard, n’est-ce pas ? Brian et Maggie ? Leur fils Mark ? Il est à la radio depuis un moment désormais, dans le cadre de l’Office of
Fair Trading . Pas plus tard que la semaine dernière, on l’a entendu 14
s’exprimer sur l’une de ces émissions de consommateurs, au sujet de garanties prolongées, quelque chose comme cela.
Je patiente, le visage parfaitement impassible, attendant qu’elle en vienne aux faits.
« Mill House », dit gentiment mon père en pêchant un cornichon dans le bocal étiqueté Branston. « Biddenbrooke.
— Oui, c’est ça. Mill House. Biddenbrooke. Oh, quel dommage tout de même, toute cette histoire », dit ma mère en prenant une expression souffrante. Je vois d’ici son optimisme se renforcer d’une sorte de triomphe superstitieux, comme si l’infortune des autres signifiait qu’il en restait moins en circulation. Moins pour elle.
« Les Howard ont acheté Mill House – quand était-ce, déjà, Robert ? Il y a cinq ou six ans ? Un endroit tellement ravissant ! Enfin toujours est-il qu’ils viennent de la remettre en vente. Les factures de gaz devenaient inabordables, une véritable plaie. Maggie racontait qu’en hiver, avec ces vieilles fenêtres à guillotine, l’air chaud s’échappait de partout. Autant chauffer le jardin directement. Et puis, même si Brian s’est plutôt bien remis de son attaque, les escaliers ne facilitaient évidemment pas les choses, tu penses bien. Enfin, toujours est-il qu’ils cherchent désormais quelque chose de beaucoup plus petit. Plus facile à entretenir. Il y a un nouveau lotissement, aux abords de Fulbury Norton, auquel ils songent. Cela semble assez chic, conclut-elle », et ce mot à lui seul contient toutes sortes de réserves.
« À deux pas du club de golf, c’est pratique, remarque mon père avec nostalgie.
— Brie ou Boursin, chérie ? » lance-t-elle en me passant le plateau de fromages avec son petit couteau tarabiscoté, ce couteau qui se sépare en fourche à l’autre extrémité, comme une langue de serpent.
Mary n’est pas à son poste – je l’aperçois d’ici, cela fait quarante-cinq minutes qu’elle est dans le bocal de Robin McAllfree – mais son téléphone sonne. C’est un appel interne, je me permets donc de décrocher en annonçant tout de suite « Mary n’est pas joignable ».
C’est Colin, de la réception. Il y a une personne à l’accueil pour Mary, dit-il. « Une dénommée Julia Price. Elle a rendez-vous. »
Je remercie Colin et lui demande de lui indiquer le chemin jusqu’à l’étage.
Dieu sait où Oliver est encore fourré.
Je me tiens à côté des ascenseurs, inspectant mon reflet dans les portes en acier inoxydable. Il me reste encore un peu de ce teint bronzé et sain des vacances, et ma nouvelle coupe de cheveux me sied plutôt bien : plus courte, plus structurée. Je me penche en avant pour inspecter mes yeux, mes dents.
Les portes s’ouvrent et Julia Price se tient là, devant moi, un passe de sécurité accroché au revers de sa veste.
« Julia, bonjour ! » dis-je quand elle sort de l’ascenseur. « Je suis confuse, mais Mary semble un peu coincée, en ce moment. Je suis Frances. » Nous nous serrons la main. Sa paume est fraîche et sèche. Elle porte une veste de crêpe de coton rayée bleu et blanc et des espadrilles qui se referment par un ruban, autour de la cheville. Une fine écharpe de coton est nouée autour de la lanière de son sac, au cas où elle souhaiterait se protéger la gorge dans le courant de la journée. La mèche blanche de ses cheveux met en valeur la fraîcheur indéniable de son visage. Un faire-valoir parfait pour une beauté telle que la sienne.
Je l’escorte jusqu’au bureau des livres et je sens les regards des uns et des autres nous suivre et s’arrêter sur une seule d’entre nous. Elle a quelque chose, c’est évident.
« Est-ce que je peux vous proposer une boisson ? Un café ou un thé de la machine, peut-être ? Ou alors un verre d’eau ? » dis-je une fois que j’ai déniché une chaise.
Elle me répond que tout va bien. « Je ne veux pas vous retenir, ajoute-t-elle en me gratifiant d’un de ses immenses sourires immaculés, tout en attrapant son téléphone. Je suis sûre que vous avez beaucoup de choses à faire – sincèrement, Frances, cela ne me dérange pas d’attendre.
— Eh bien, si vous en êtes sûre », dis-je. Je la laisse éplucher ses mails et je retourne à l’article de Berenice, mais je reste très consciente de sa présence dans mon dos, de son parfum aussi. Ses minuscules soupirs frustrés ou ses rires étouffés, selon les messages qu’elle découvre. Le son de sa gorge quand elle déglutit.
Quelques instants plus tard, Mary ressort du bureau de Robin. « Julia ! » lance-t-elle en approchant, et elle semble réellement surprise : « Je suis vraiment désolée de t’avoir fait attendre. Réunion de crise, ajoute-t-elle un ton plus bas. Tu connais la gravité de la situation. »
Elles s’embrassent puis Julia prend son sac et en sort deux ouvrages en déclarant que ce ne sont que des échantillons, qu’il y en a d’autres à venir. Mary baisse ses lunettes sur son nez et feuillette l’un des livres en lâchant de petites exclamations admiratives : quelle jolie jaquette, où est-ce que vous les faites imprimer, qui a rédigé les préfaces. « Oh, je suis certaine qu’on pourra en faire quelque chose », ajoute-t-elle en s’attardant sur une page au hasard avant de refermer l’ouvrage d’un claquement décidé. Son regard se reporte sur sa montre. « Bon, j’ai réservé une table chez Salvatore. Emmenons ces bouquins et parlons-en plus sérieusement autour d’un déjeuner. »
En passant devant mon bureau, Julia Price croise mon regard et m’adresse un petit salut jovial : « À bientôt, Frances ! » Je suis sûre qu’elle a copié cette technique quelque part : Rappelle-toi toujours le nom des gens. Sers-t-en à volonté. Tu ne sais jamais qui pourra t’être utile à l’avenir. « Prenez soin de vous ! » ajoute-t-elle en emboîtant le pas à Mary.
« Vous aussi », dis-je en la regardant partir, et en regardant Voyages et Télévision la regarder partir, aussi.
Les yeux, le sourire, cette assurance. Le pack intégral. Je suis sûre que Julia Price ne doute jamais d’elle-même. Elle a sans doute raison, d’ailleurs.
Un peu plus tard, en patientant devant les portes de l’ascenseur, je m’inspecte de nouveau dans l’acier inoxydable de ses portes, et cette fois, je suis loin d’être aussi satisfaite de mon reflet.
Selma Carmichael m’appelle une dizaine de jours plus tard. Nous nous retrouvons pour boire un verre dans un petit pub assez calme, au coin de son bureau, et elle me fait une proposition. Quand elle en vient au salaire, je prends soin de ne manifester aucune réaction. Elle ajoute qu’elle pense pouvoir m’obtenir quelques avantages supplémentaires mais qu’elle ne pourra certainement pas faire plus.
Je lui dis que j’aimerais prendre le temps d’y réfléchir, si elle est d’accord, et elle répond : « Bien sûr, prends quelques jours pour te faire à l’idée, peser le pour et le contre. »
Sur le chemin de la sortie, je lui demande : « Au fait, comment c’était, chez Bunny Nesbitt ? » Elle me répond qu’elle s’est bien amusée mais que c’était épuisant. Ambrose Pritchett était là, très pessimiste, vraiment inquiet au sujet du Questioner. Il s’est lâché sur les anecdotes au sujet d’Oliver Culpeper, une histoire de dispute avec Jez Shelf, après la soirée estivale du Spectator. Apparemment, Oliver est reparti perdant.
Laurence est venu passer une soirée à Allwick, lui aussi, après le départ de Teddy et Polly. Selma ajoute qu’elle avait été un peu inquiète de le voir repartir seul à Nevers, une fois la fête passée : dans cette grande maison, il devait se sentir très isolé. Charlotte était assez préoccupée, elle aussi. Mais en filigrane, il apparaît néanmoins que Laurence avance dans son nouveau livre.
« Tu crois que ça va aller, pour lui ? » me demande Selma en baissant la voix, comme si elle espérait une révélation. Je lui réponds que je ne veux pas m’avancer, mais qu’il me semble être sur le bon chemin.
« C’est tellement triste. Alys était une femme tellement merveilleuse. » Elle soupire, et je sens une pointe d’agacement me traverser.
« Mmm, dis-je. Bien sûr, je ne l’ai jamais rencontrée. Enfin, hormis cette fois-là, je veux dire. » Elle me jette un coup d’œil en biais, comme si je l’avais choquée, et je baisse les yeux. Elle pose rapidement une main sur ma manche. Nous nous saluons et chacune part de son côté.
Je prends Mary à part et je lui annonce que Selma Carmichael m’a proposé un poste que je pense accepter.
« Je crois que ce serait une erreur, me dit-elle en me scrutant par-dessus ses lunettes. Je connais Selma, et très sincèrement je pense que tu peux faire beaucoup mieux.
— Vraiment ? » Je ne comprends pas complètement ce qu’elle veut dire.
« Vraiment. » Elle fait tourner sa chaise, attrape son agenda turquoise et le feuillette. « Je n’ai aucun rendez-vous pour le déjeuner, aujourd’hui. Tu as prévu quelque chose ? »
Et voilà que je me retrouve assise à la fenêtre de Salvatore, à commander des linguine alle vongole tout en l’écoutant me faire miroiter une promotion. Responsable Livres adjointe. L’adjointe de Mary. Le boulot d’Oliver.
J’objecte : « Mais c’est le poste d’Oliver. »
Mary casse un gressin en deux. « Ne sois pas naïve, chérie, me dit-elle froidement. Oliver est sur la sellette. Il ne le sait pas encore et je te serais reconnaissante de le garder pour toi dans un premier temps, mais comme tu le sais nous sommes censés réduire nos budgets. J’ai discuté avec Robin au sujet d’une restructuration et il est d’accord avec moi. J’ai besoin d’un adjoint qui sache écrire, éditer et corriger sur tous les sujets, et qui se charge également d’entretenir cet épouvantable blog et notre compte Twitter, auxquels il tient tant. Surtout, j’ai besoin de quelqu’un qui sache se tenir en société. Le kit complet, tout le tralala. Je crois que tu serais parfaite pour ce poste. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Qu’en serait-il de mon salaire ? »
Mary me dit qu’elle peut me proposer autant que Selma. Voire un peu plus.
Salvatore nous apporte nos assiettes. Tandis qu’il s’agite avec le moulin à poivre, je laisse mon regard balayer la rue : des coursiers-vélo, des taxis noirs, une fille avec des cordons blancs qui sortent de ses oreilles, attendant avec nonchalance que le feu passe au vert.
« Tu sais que je ne suis pas très patiente, reprend Mary en triturant ses pâtes avec sa fourchette. J’ai besoin d’une réponse tout de suite.
— Oui, dis-je. Merci. J’accepte. »
Mary me demande d’attendre qu’Oliver soit mis au courant avant de refuser l’offre de Selma. Elle craint que cette dernière ne vende la mèche.
Il était prévu qu’on annonce les licenciements au sein de la rédaction vendredi, mais après que Mary a parlé avec Robin et les Ressources humaines, tout le processus est avancé d’un jour ou deux.
Je me sens un peu nauséeuse, assise à mon bureau en attendant la grande révélation.
Oliver arrive tôt, fin prêt, selon sa nouvelle habitude. Il me propose un chausson aux pommes que je refuse et se perche sur le coin de mon bureau pour me raconter la soirée où il s’est rendu la veille au soir, pour la publication d’une biographie, ou quelque chose de ce genre. Il se confie à moi, depuis quelques mois ; une manière de ménager l’ennemi, je suppose.
« Julia Price était là, d’ailleurs, dit-il. Elle dit que Mary est assez intéressée par ses nouveaux projets éditoriaux. On va faire quelque chose avec eux, à ce qu’il semble.
— Oh ? » J’essaie de l’encourager à poursuivre. Je ne vais pas laisser passer l’occasion d’avoir des informations sur Julia Price. « Elle est venue accompagnée ?