Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)

Harriet LANE · Chapitre 2 sur 4 · partie 2/9

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Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)

Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Je ne sais pas pourquoi mais il me semble très important qu’ils se rappellent ce détail. Polly hoche la tête, ses yeux pâles rivés sur moi.

Je jette un coup d’œil à la ronde. Tout le monde semble attendre quelque chose – je réalise alors qu’il s’agit de la suite de mon récit. L’attention absolue de chacun est concentrée sur moi, un sentiment légèrement affolant, et pourtant pas totalement désagréable.

« Il faisait très sombre, poursuis-je, ma voix soudain frêle dans ce grand espace blanc. C’est pour cela, et aussi à cause de la position de la voiture, que je n’ai pas pu voir si elle était grièvement blessée. Je ne le savais pas. Elle m’a dit qu’il lui semblait avoir les jambes abîmées mais qu’hormis cela, ça allait. Elle ne semblait pas souffrir. Elle m’a expliqué qu’elle avait quitté la route parce qu’elle avait voulu éviter un renard. Ensuite elle m’a raconté qu’elle habitait la région… Elle a aussi mentionné le fait que la voiture venait d’être nettoyée. »

Du coin de l’œil, j’ai vu la tête de Laurence plonger. Son regard s’est posé sur ses mains tandis qu’il accusait le coup, ce rappel d’une vie antérieure.

« Oui… » Je continue comme si tout me revenait à l’instant. « Elle a fait une sorte de plaisanterie sur le fait que son mari – que vous – avait fait nettoyer la voiture très peu de temps auparavant. »

À ce moment-là, Polly laisse échapper un son : mi-rire, mi-sanglot. Charlotte Black pousse la boîte de mouchoirs en papier en travers de la table et tend la main pour toucher les doigts de Polly. L’éclat de la lampe se prend dans son bracelet.

« Elle m’a remerciée de lui tenir compagnie. Je me souviens m’être fait la réflexion que ce devait être une personne très digne. »

En réalité, cette pensée ne m’a traversé l’esprit qu’après l’accident, au moment où j’ai relu ma déposition en compagnie de l’agent O’Driscoll. Il me semble cependant que c’est le genre de choses qu’ils aimeraient entendre – qu’ils ont besoin d’entendre, pour être plus exact.

Polly pleure sans retenue, maintenant, sa main triture une boule de mouchoirs. Edward est très silencieux. J’observe une petite pause, à peine un battement, puis je ne résiste pas à la tentation d’ajouter : « Et puis, quand je lui ai annoncé que je voyais arriver l’ambulance, elle m’a dit “Dites-leur que je les aime”. »

Je sens l’agent Wiggins remuer légèrement sur sa chaise pendant que je prononce ces mots. Cela ne figurait pas dans le rapport.

« Juste ces mots-là : “Dites-leur que je les aime.” Ce sont ses derniers mots. »

Je lève la tête et mon regard se pose sur le visage de Laurence, l’œil du cyclone. Je le vois expirer d’un coup et ce souffle semble emporter avec lui toute son énergie. Il ressemble davantage à un vieillard désormais, affaibli et fatigué, le visage creusé par l’épuisement. Quand il lève son verre à ses lèvres, sa main tremble. Charlotte Black presse les articulations de ses doigts contre ses yeux. J’ai l’impression qu’elle est surprise et que sa réaction l’embarrasse. Edward fixe intensément la table. Seuls les gémissements de Polly brisent le silence.

« Je ne peux rien vous dire de plus, malheureusement. Je suis désolée, ce n’est pas grand-chose… »

Laurence finit par prendre la parole.

« Eh bien, je n’ai plus de questions. C’est très gentil de votre part, Frances. Très délicat. Merci pour cela, ainsi que pour… »

Sa voix le trahit. Il jette un regard à la ronde, comme s’il réalisait soudain où il se trouvait, puis il s’éclaircit la voix et consulte ses enfants. « Est-ce que quelqu’un d’autre a une question à poser ? »

La pièce reste plongée dans le silence.

« J’aurais tellement aimé vous aider davantage. »

Je prends une nouvelle gorgée de vin. Il est d’un rouge profond, intense, qui colore brièvement le verre quand on l’incline un peu. Si je m’y connaissais mieux, peut-être que je reconnaîtrais la saveur de ces vins que l’on évoque dans les romans et les critiques gastronomiques – ceux qui semblent toujours avoir un goût de prune, de cerise ou de cannelle. J’aurais bien envie de le finir mais cela pourrait sembler malvenu, pique-assiette. Je le repose donc en étouffant un soupir. Kate Wiggins m’adresse un léger signe de la tête et commence à repousser sa chaise. Je suis congédiée.

« Je crois que je ferais bien d’y aller. En tout cas, si vous avez d’autres questions ou si je peux faire quoi que ce soit…

— Vous ne voulez pas rester dîner, ou tout au moins finir votre verre ? » intervient Polly, ses poings enserrant la boule de mouchoirs humides.

Elle a fini par se ressaisir mais je devine que le reste de la famille est étonné, voire légèrement déconcerté par sa proposition. Je secoue la tête en me levant. Charlotte Black m’annonce qu’elle me raccompagne à la porte et, après une légère hésitation, Kate Wiggins m’adresse un sourire de remerciement. Je passe de l’un à l’autre pour prendre congé. Arrivée à Polly, je pose ma main sur sa manche et exerce une très légère pression de mes doigts tout en cherchant son regard : « Prends soin de toi, d’accord ? » Puis je remonte l’escalier, sur les talons de Charlotte.

« Quelles fleurs magnifiques, lui fais-je remarquer tandis que nous retraversons le couloir, cette fois en direction de la porte d’entrée.

— Nous n’arrêtons pas d’en recevoir. Pourtant, l’enterrement est passé depuis longtemps, maintenant, dit Charlotte. Les gens sont si gentils mais c’est presque trop, nous n’avons plus assez de vases, nous sommes obligés de les mettre dans des seaux à glace, et tous les lavabos débordent de fleurs. Alys a toujours adoré les fleurs. Avez-vous entendu parler de son jardin, à Biddenbrooke ? Oh, il est assez connu, pourtant. Vous devriez le voir au mois de juin. Uniquement des fleurs blanches, bien entendu. »

Elle me regarde enfiler mon manteau : « Attendez un instant. » Elle disparaît dans une pièce et en ressort les bras chargés d’un énorme bouquet fait main : des roses et des renoncules couleur crème, emmaillotées dans d’épaisses couches de papier de soie bruissant aux teintes sobres, violet et gris tourterelle.

« Ils ne s’en apercevront même pas. Prenez-les, pour l’amour de Dieu. Alys aurait détesté voir ces fleurs abandonnées dans des pièces sombres, sans personne pour les contempler. Je vous assure que c’est mieux ainsi. Personne ne s’en préoccupera, ici. Prenez-les. »

Je parcours les rues glissantes les bras chargés de mon luxueux fardeau. Les pétales blancs sont froids et fermes contre ma joue et, bien que mes doigts ne tardent pas à s’engourdir au contact glacé des tiges humides, je me surprends à savourer la beauté flagrante de mon trophée, les regards qui s’y attardent et la vie différente qu’il semble suggérer.

Arrivée chez moi, je découvre une petite note glissée entre les couches de papier de soie et de cellophane. Je comprends qu’elle vient de la directrice de Radio 4 et de son mari (« Pour Laurence, Teddy et Pol. Toutes nos condoléances et toute notre affection »). Je coupe les tiges et je place le bouquet ainsi arrangé dans ma chambre à coucher. Je veux me laisser porter par son parfum au moment de glisser dans le sommeil.

Environ une semaine plus tard, alors que les pétales commencent à se détacher, formant des grappes laiteuses au pied du vase, je trouve une enveloppe dans ma boîte aux lettres en rentrant du bureau. Une carte rigide, immaculée, le grattement d’un stylo à plume, l’impulsion de l’encre bleu marine : Polly m’invite à une messe commémorative qui aura lieu dans un mois. « Si vous avez envie de vous joindre à nous, nous serions heureux de vous y voir », écrit-elle. À côté de son nom, trois baisers griffonnés par réflexe : « XXX ». Je dépose la carte sur le manteau de la cheminée et quand j’en parle à Hester, je lui dis que je n’ai pas encore décidé si j’y allais ou pas. Bien entendu, ce n’est pas complètement vrai.

J’ai pris place au fond de l’église où se bouscule une foule impressionnante. L’assemblée est cossue : je reconnais Mary Pym à quelques rangs de moi, penchée en avant pour saluer un dramaturge ; une rangée entière est occupée par les cadres supérieurs de McCaskill, la maison d’édition de Laurence Kyte. Il y a aussi quelques acteurs et académiciens distingués, des ministres et un bon nombre de représentants de son ancien groupe de Soho, des poètes et autres voyous, écrivaillons libertins dont il aimait s’entourer en sortant d’Oxford. (D’ailleurs, il joue encore au tennis avec Malcolm Azaria et Nikolai Titov pendant les week-ends, si l’on en croit les articles de presse que j’ai consultés en ligne.)

Kate Wiggins, vêtue d’une veste élégante et de chaussures à talons flambant neuves, s’approche pour m’adresser un salut discret avant le début de la messe. « Je me demandais si je vous verrais ici, me dit-elle. Polly m’a demandé vos coordonnées, j’espère que je n’ai pas commis d’impair en les lui donnant. »

Je la rassure. Elle est sur le point de dire quelque chose d’autre – peut-être une allusion au petit détail supplémentaire que j’ai glissé lors de notre entretien dans la cuisine des Kyte ? Sans doute l’a-t-elle complètement oublié, au contraire – mais un mouvement général parcourt l’assemblée, chacun s’empressant de rejoindre son rang pour le début de la cérémonie. Elle me murmure « On se voit tout à l’heure », et retourne à sa place.

Oui, les voilà. Laurence et les enfants pénètrent dans l’église et avancent le long de l’allée centrale. Edward – Teddy – se tient droit, le visage impénétrable sous le vernis social de protection nécessaire pour rendre leurs sourires aux personnes de l’assemblée. Polly en revanche, recroquevillée dans ses vêtements noirs, me fait penser à un oiseau surpris par l’averse. Une dame plus âgée, d’apparence fragile, sans doute la mère d’Alys, marche à leurs côtés en s’appuyant au bras de Laurence. J’ai l’impression qu’il a maigri.

Nous nous levons pour entonner « Père éternel, puissant sauveteur ». Le choix de cet hymne de marins me paraît tout d’abord étrange, mais au fur et à mesure que nous en égrenons les paroles, la vision qu’il véhicule, celle de l’existence humaine aussi vulnérable qu’un esquif sur la mer déchaînée, me semble de plus en plus de circonstance.

Autour de moi, chacun farfouille dans ses poches et ses sacs pour y dénicher quelque mouchoir en papier.

Teddy, très maître de lui, lit un poème de Christina Rossetti. Une femme d’âge moyen – une ancienne compagne de classe ? Une voisine de Biddenbrooke ? – déclame hâtivement un texte de Vita Sackville-West consacré au jardinage, avant de se rasseoir en se mouchant. Un ténor entonne ensuite un chant de Peter Warlock.

Puis c’est Malcolm Azaria, semblable à un ours grisonnant dans son complet en velours de coton noir tirant sur le gris aux genoux, qui prononce l’éloge funèbre.

Il s’exprime avec une chaleur et une affection manifestes, mais sans essayer de déguiser les failles et les excentricités d’Alys. Au contraire, il attire même notre attention sur celles-ci, évoquant la personnalité bien vivante qui vient se substituer à la seule absence que je ressentais auparavant.

Je retiens ma respiration pour mieux l’écouter raconter cette première fois où il a entendu parler d’Alys. C’était lors d’une soirée au French House, peu de temps après ses débuts à l’école d’art, alors qu’elle débarquait fraîchement de Salisbury. « Nous lui en voulions tous un peu, raconte-t-il avec une légère toux amusée. Nous imaginions une de ces affreuses Lorelei, décidée à nous voler notre Laurence. D’ailleurs, ce préjugé a persisté jusqu’à ce que nous la rencontrions et que nous tombions tous amoureux d’elle, comme un seul homme. »

À mesure qu’Azaria parle, les contours d’Alys se précisent : son enthousiasme, ses excentricités, ses faiblesses. Quelqu’un qui avait l’œil pour la beauté et pour l’absurde ; une personne plutôt rêveuse, distraite, générant toujours une atmosphère chaotique de fête foraine (« ah, ces confitures de quetsches et ces fameuses montagnes de meringues que nous savourions sous les pommiers, à Biddenbrooke ! »). Un grondement d’approbation amusé et affectueux parcourt l’assemblée lorsqu’il énumère les passeports perdus, les trains manqués et les déjeuners dominicaux servis en fin d’après-midi.

« …mais elle n’oubliait jamais ce qui était véritablement important, ajoute-t-il en levant un doigt. Quand on vous assénait une critique incendiaire, Alys – la seule avec laquelle on ait le courage de parler – était toujours la première à décrocher son téléphone pour vous proposer une grande balade, une bouteille de bordeaux ou une attaque à main armée contre le journaliste en question. »

Il s’attarde peu sur ses accès occasionnels de mélancolie : « Son exceptionnel talent pour le bonheur n’a pas toujours été porté par le monde dans lequel elle évoluait. » Il s’étend davantage, en revanche, sur ses sources de joie les plus fiables : le plaisir qu’elle prenait à s’occuper de son jardin, ses enfants et sa complicité avec son mari. « Pour tout observateur extérieur, n’importe quel couple représente souvent un mystère insondable, dit-il. On sentait cependant que leur mystère à eux était d’une étoffe rare, un mystère plein de grottes secrètes, de contrebandiers et de caravanes de gitans, et qui se terminerait par un véritable festin. » Il s’interrompt le temps de laisser s’apaiser quelques rires étouffés et reconnaissants, puis esquisse un geste maladroit vers la première rangée, en concluant : « Sachez, chers Laurence, Teddy, Polly, que nous sommes de tout cœur avec vous. » Il redescend alors de l’autel d’un pas rapide et rejoint sa place.

Je vois Laurence se pencher vers lui pour le remercier, tendre la main pour toucher la sienne.

Après la messe, la foule reflue progressivement de l’église, de petits groupes se forment, se laissant distancer par le plus gros de la procession qui traverse doucement le square en direction de la demeure des Kyte : des couples d’âge moyen, des groupes de grandes filles au regard larmoyant, une dame d’un certain âge secondée d’un chien d’aveugle. Le vent souffle par bourrasques en cette journée de début de printemps : il secoue les arbres de The Grove, des parcelles de ciel bleu apparaissent et disparaissent dans le ciel comme autant de petits éclats de lumière éphémères. La tension se relâche. Les invités se saluent, s’embrassent, s’échangent des sourires. Cela sent le soulagement après l’épreuve, la perspective réconfortante d’une boisson bien corsée.

J’aperçois Azaria et Paul Crewe, restés debout non loin de la petite croix de pierre le temps d’allumer leurs cigarettes, plongés dans une discussion avec Charlotte Black et une femme un peu plus jeune dont la crinière noire est traversée d’une mèche blanche à la tempe, comme un blaireau. Une averse soudaine éparpille le groupe qui s’éloigne précipitamment en se protégeant la tête à grand renfort de vestes et d’écharpes, oubliant soudain toute élégance, semblable à n’importe quelle foule surprise par la pluie.

Je me suis réfugiée sous un groupe d’arbres, patientant prudemment en scrutant le ciel, quand j’entends quelqu’un crier mon nom.

« Frances, lance Polly en tendant son parapluie au-dessus de ma tête. J’espérais vous voir. Vous nous accompagnez à la maison, n’est-ce pas ? » Apparemment, il ne lui restait plus assez de larmes pour cette journée et je découvre que, sans les taches et les cernes rouges autour de ses yeux, elle est plutôt jolie, à sa manière éthérée, inconsistante.

Nous poursuivons le chemin ensemble, dans l’intimité sombre du parapluie. Au début nous n’arrêtons pas de nous bousculer, peinant à accorder nos pas, jusqu’à ce qu’elle me donne un coup de coude en me lançant : « Accrochez-vous à moi, vous voulez bien ? » C’est beaucoup plus facile ensuite.

Je lui dis à quel point j’ai apprécié la messe et combien j’ai été émue par le discours de Malcolm Azaria.

« Oh, oui. Malcolm trouve toujours les bons mots. C’est un des plus vieux amis de papa, vous savez. Sa femme Jo – celle qui porte un manteau turquoise – et lui sont particulièrement gentils avec nous depuis que maman est morte. Ils gardent un œil sur papa, ils passent nous voir, ils l’emmènent déjeuner, ce genre de choses. Ils veillent sur lui.

— Et… comment va-t-il ?

— Pff, laisse échapper Polly en haussant les épaules, un petit geste de douleur et de perplexité. C’est difficile à dire, en fait. Il se lève, il fait des promenades, il s’achète des livres, il s’enferme dans son bureau, il en ressort pour les repas. Je ne crois pas qu’il ait repris l’écriture et j’ai l’impression que ça commence à l’inquiéter. Personnellement, il me semble que c’est beaucoup trop tôt pour ça, de toute manière. Mais je n’en sais rien au fond.

— Et toi, comment ça va ? »

Nous nous engageons dans la rue des Kyte.

« Moi ? Oh, ça va, ça va, je me débrouille, comme tu peux te l’imaginer. »

— Je n’imagine pas grand-chose, non. Je ne sais rien de toi. »

Bien sûr, ce n’est pas complètement vrai. Mes recherches Internet (les nombreux portraits réalisés sur son père, son profil Facebook ouvert à tous, ses publications sur Twitter – manifestement, elle ne se préoccupe pas beaucoup des mesures de protection de l’intimité) m’ont appris qu’elle a dix-neuf ans, qu’elle fréquente un cours d’art dramatique, peut-être pas le meilleur mais néanmoins une bonne référence. Je sais qu’elle était inscrite à l’école de filles de Londres jusqu’à ses seize ans avant d’intégrer un internat vaguement artistique et gauchisant, où elle a commencé à fréquenter des jeunes prénommés Tabitha ou Inigo. Je sais qu’elle a passé son année sabbatique à enseigner en Afrique du Sud et qu’elle a validé un stage dans l’administration du National Theatre. Je sais aussi qu’elle vient de se séparer d’un intérimaire de la BBC, un dénommé Sandeev.

Polly s’arrête et me dévisage : « Non. Bien sûr que tu ne sais rien. C’est ridicule, je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression que tu sais tout. »

Elle enroule à nouveau mon bras autour du sien et m’entraîne avec elle. Les chaussures que j’ai achetées pour l’occasion ne sont pas étanches mais ce n’est pas évident d’éviter les flaques quand on ne choisit pas où on pose le pied. J’ai l’impression d’être poussée par la simple force de sa personnalité.

« C’est sacrément le bordel, je trouve, reprend-elle en essayant de prendre un ton le plus léger possible. Les gens me disent que ça prend beaucoup de temps de s’habituer à un bouleversement de cette ampleur, sans parler de s’en remettre… Comme si j’allais m’en remettre un jour ! Parfois, je me réveille le matin et tout va bien, je me sens bien. Jusqu’à ce moment affreux où ça me revient. C’est comme si je tombais. » Sa voix chavire.

« Je pense tout le temps à elle, finit-elle par avouer d’une voix sombre. J’aurais voulu pouvoir lui dire encore quelques trucs. Lui poser des questions. »

Nous remontons l’allée, maintenant. Les graviers crissent sous nos talons. Au moment de gravir les marches pour pénétrer dans la chaleur de la maison, un homme en veste blanche vient au-devant de nous, nous décharge de nos manteaux et du parapluie et disparaît avec ceux-ci dans une des pièces situées de part et d’autre du couloir. Un plateau couvert de verres a été déposé sur la table de l’entrée. Polly attrape une flûte de champagne. « Vraiment ? » me demande-t-elle d’un air peu convaincu quand j’opte pour un verre de jus d’orange.

Un groupe de personnes pénètre dans l’entrée sur nos talons, en même temps qu’une bourrasque de vent et de gouttes de pluie. Mary Pym se trouve parmi elles, les cheveux légèrement ébouriffés par le temps. Repérant tout de suite le miroir ornant un mur de la pièce, elle commence à se refaire une beauté et m’aperçoit soudain par-dessus son épaule.

« Oh ! s’exclame-t-elle en se retournant. Frances ! Quelle surprise de te voir ici ! »

Je lui adresse un sourire poli tandis que Polly tire sur ma manche.

« Viens, me presse-t-elle, ennuyée par ces nouveaux arrivants. Il faut que j’aille chercher quelque chose dans ma chambre, j’en ai pour une seconde. »

Je lance un « On se voit tout à l’heure ! » à Mary tout en emboîtant le pas à la silhouette gracile de Polly qui s’élance à l’assaut des marches couleur de blé mûr.

Nous montons. Arrivées à un mi-palier, une porte entrebâillée m’offre un aperçu du bureau de Laurence : une pièce lumineuse, meublée avec parcimonie, un Mac antédiluvien posé sur une table à tréteaux, une affreuse chaise de bureau, des stores blancs à la fenêtre, des murs tapissés de rangées de livres. D’autres livres, encore, empilés le long des plinthes.

Nous gravissons quelques marches supplémentaires, dépassant une série de cadres accrochés de manière un peu anarchique : de vieux dessins extraits du magazine satirique Private Eye, des estampes de Ravilious et des œuvres d’art destinées aux diverses traductions allemandes et françaises des romans de Laurence. Un peu plus loin, je laisse plonger mon regard dans une salle de bains dotée d’une baignoire à pattes de lion, la vision fugace d’un placard-séchoir garni d’épaisses et luxueuses serviettes blanches, puis une porte fermée – la chambre à coucher du maître ? Nous continuons de monter, l’escalier se fait plus étroit à mesure que nous approchons de l’étage supérieur éclairé d’un énorme vasistas éclaboussé de bruine.

La chambre de Polly est peinte en turquoise. Une guirlande de lumignons en forme de piments est enroulée autour des torsades pareilles à des sucres d’orge de son lit blanc. Un poster annonçant un spectacle de Théâtre de Complicité est épinglé à un tableau d’affichage, au milieu de quelques bandes de Photomaton recourbées sur elles-mêmes, d’anciens laissez-passer pour les festivals de Gladstonbury et celui de Latitude, ainsi qu’une poignée de cartes postales : quelques Botticelli, une esquisse de chaussure par Tracey Emin, l’un des nombreux personnages mondains et sophistiqués portraiturés par Sargent, complaisamment adossé à quelque tapisserie.

Elle referme la porte derrière nous et attrape un paquet de Camel posé sur la commode avant d’ouvrir la fenêtre, laissant s’engouffrer un courant d’air frais. Elle attrape le jeté de lit tricoté qu’elle enroule autour de ses épaules avant de s’asseoir sur le rebord de la fenêtre. « Tu en veux une ? » me demande-t-elle en agitant le paquet dans ma direction. Je secoue la tête.

« Tu habites encore ici ? »

Je m’avance nonchalamment vers sa coiffeuse, mes yeux repérant rapidement la photographie encadrée qui trône entre les tubes, les flacons, les coupelles débordant de pinces à cheveux, les gommes parfumées et les tout derniers baumes à lèvres, autant de restes d’une enfance qu’elle ne semble manifestement pas près de quitter.

Elle me répond que non, qu’elle vit à Fulham avec une amie de son école. Elle ajoute quelques mots sur son cours d’art dramatique, à quel point elle avait voulu s’y inscrire mais qu’une fois inscrite elle avait été assez déçue, très sincèrement. Apparemment, elle n’y est pas retournée souvent depuis le décès d’Alys. Son responsable à l’école a d’ailleurs appelé la semaine dernière et elle a accepté de s’y rendre pour le rencontrer le mardi suivant. « Ce connard ferait mieux d’être indulgent avec moi », lance-t-elle en envoyant une longue bouffée de fumée dans les branches mouillées qui s’agitent devant la fenêtre.

Veillant à émettre à intervalles réguliers de petits sons de compréhension et de compassion, j’examine sans relâche le cliché reposant sur la coiffeuse. Chaussée de tongs et d’une robe dos nu jaune soleil, Alys est assise sur une plage de galets. Le vent a rabattu ses cheveux sur son visage. Des épaules solides, carrées, des épaules de nageuse. Sa bouche est ouverte, comme si elle s’apprêtait à lancer quelque boutade au photographe.

Si Laurence est sombre, elle est lumineuse : cette sorte de luminosité évanescente dont Polly a hérité. Cette luminosité-là, qui me fait penser à une forêt de bouleaux.

Alors voilà, me dis-je en croisant le regard d’Alys. Te voilà.

Polly laisse tomber la cendre de sa cigarette dans le bac à fleurs et sirote son champagne. Elle commence à me parler de Sandeev, maintenant. Elle l’a quitté avant Noël, m’explique-t-elle, et bien sûr je ne bronche pas. Je me contente de hocher la tête même si je sais, d’après les commentaires pleins de sympathie qu’elle a reçus sur Facebook, que cela ne s’est pas passé exactement comme elle le décrit.

C’était mieux ainsi, m’explique-t-elle en soupirant. Cette histoire n’allait nulle part, et d’ailleurs ils ne se sont pas revus depuis la séparation. Il avait néanmoins appelé quand il avait entendu la nouvelle – il était terriblement ému, Alys et lui s’étaient toujours entendus comme larrons en foire – et il ne serait pas étonnant qu’il passe, aujourd’hui. Il n’avait pas pu venir à la messe de commémoration parce qu’il était de service, mais il avait promis de passer après, s’il le pouvait.

Polly est très jeune, bien sûr ; par-dessus le marché elle a ce désir évident et d’assez mauvais goût d’attirer l’attention que l’on retrouve souvent chez les artistes. Cela ne lui pose aucun cas de conscience de ne parler que d’elle, comme si c’était son droit imprescriptible d’être écoutée. Tant mieux, après tout. C’est à peine si elle s’est aperçue à quel point la conversation est inégale. Là aussi, c’est mieux comme cela.

Les joues creusées par l’effort, elle aspire une dernière bouffée de sa cigarette, envoie valdinguer son mégot dans la rue d’une pichenette et tire sur la fenêtre à guillotine qui se referme en claquant. « J’aime bien passer du temps avec toi, dit-elle lentement, comme si cette constatation venait de la frapper. Tout le monde semble avoir besoin de me dire comment je me sens – “Tu te sens coupable parce que tu l’as toujours menée par le bout du nez”, “Tu te sens perdue parce que c’était elle qui te montrait toujours le droit chemin”, tout ce putain de blabla. Toi, tu ne fais pas ça.

— Je suis là pour toi, tu sais. Vraiment, Polly, je me tiens à ta disposition si tu as besoin de parler. Garde bien cela en tête.

— Hmm, me répond-elle tout en cherchant un mascara sur la coiffeuse. Je ne voulais pas en mettre avant la messe, ajoute-t-elle, parfaitement immobile, profondément concentrée sur son reflet dans le miroir. Je ne voulais pas me retrouver avec des yeux de panda. Mais je crois que ça va aller, maintenant. » Elle renfonce le pinceau dans le tube, vaporise un peu de parfum en l’air et effectue quelques pas dans ce nuage de vapeur odorante avant de se retourner vers la porte. La pièce est pleine d’odeur de cigarette et de tubéreuse.

« On y va ? »

Le vestibule est bondé de petits groupes joyeux échangeant les derniers potins en date ; ils s’écartent respectueusement en voyant Polly descendre les marches de l’escalier. Murmurant des excuses, une femme se fraie un chemin entre nous, jouant des épaules pour enfiler son manteau. Au moment où elle part, je remarque la pâleur de son visage et l’étonnante mèche blanche, sur sa tempe.

Du côté de la cuisine, les serveurs fournissent des efforts polis pour fendre la foule, resservant les uns et proposant aux autres des petits

amuse-gueules chauds : des « anges à cheval », des petites saucisses 2 jonchant, pêle-mêle, des coupelles au milieu desquelles trônent des bols de moutarde anglaise.

Appelée par les Azaria, Polly s’échappe sans un au revoir. Une girouette, me dis-je, nullement surprise.

Je me déplace dans la pièce sans destination précise, écoutant les uns et les autres évoquer la famille d’une voix étouffée, échangeant sur la manière dont elle affronte la situation, la perte immense que cela représente pour les vies de chacun d’eux. « C’est un choc tellement épouvantable », répètent-ils indéfiniment. Avant d’ajouter l’inévitable : « On ne sait jamais ce qui peut arriver, n’est-ce pas. » L’assemblée a beau être cultivée, lettrée, les lieux communs semblent de rigueur en ce genre d’occasion.

La mère d’Alys est assise dans un fauteuil, non loin des portes-fenêtres, son chat sur les genoux. Elle converse avec Charlotte Black et quelqu’un de chez McCaskill. Derrière elle, le jardin, invisible lors de ma première visite, ne manque pas de charme bien qu’il porte encore les traces du désordre hivernal. Lancé dans une série de minuscules mouvements répétitifs semblables à ceux d’un coucou, un rouge-gorge picore quelque chose sur le chemin de briques qui serpente entre les courbes des haies et d’arbres fruitiers d’apparence osseuse, jusqu’à un kiosque au fond du jardin.

Je les imagine tous les deux là-bas, installés côte à côte sur le banc en bois durant les longues soirées d’été. Pieds nus dans l’herbe tiède, leurs visages aveuglément tournés vers les derniers rayons d’un soleil tardif.

« Deux fois par semaine, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige », poursuit une vieille dame, et je remarque le labrador au pelage doré, patiemment allongé à ses pieds, la bande réfléchissante de son harnais. « Elle avait une si jolie voix. Tellement expressive. Elle lisait merveilleusement bien les textes d’Édith Wharton. »

« Bonjour ! me lance Teddy en passant. Comment allez-vous ? »

Il n’attend pas la réponse. Une jolie fille au visage sérieux l’attend en bas de l’escalier. Au moment où ils s’embrassent pour se saluer, elle pose la main sur son avant-bras et la laisse reposer là, juste un instant de plus, tout en lui débitant l’un de ces clichés empathiques de circonstance. Je vois bien que ce baiser pourrait bien être le début de quelque chose.

Elle est, j’en mettrais ma main à couper, la fille de quelqu’un. L’enfant de l’un de ces dramaturges ou de ces critiques qui papillonnent autour de moi en se resservant sans compter d’huîtres et de vin. Une amie de la famille.

Je la détaille – sa frange désordonnée, sa silhouette élancée, son sautoir de perles en plastique, l’expression de son visage –, et tout d’un coup quelque chose me frappe. Elle me rappelle quelqu’un. Mais qui ? La réponse est là, au bout de ma langue, quand Laurence, un verre vide à la main, recule d’un pas et me bouscule légèrement avec son coude. Il se retourne aussitôt en s’excusant. L’espace d’un instant, je vois son trouble : il essaie de mettre un nom sur mon visage. Je m’imagine à travers ses yeux, pâle, insignifiante, aussi quelconque que mes vêtements. Personne en particulier.

« Frances, dis-je finalement pour lui rafraîchir la mémoire.

— Oh, bien sûr. » Il est clair qu’il ne savait pas que j’avais été conviée. « C’est vraiment gentil d’être venue.

— J’ai trouvé la cérémonie extrêmement émouvante », dis-je en levant les yeux vers lui. Je remarque les ombres grises, sous ses yeux, les contours imprécis de son cou. « Et puis, j’étais vraiment enchantée de passer un peu de temps avec Polly. »

Quelque part derrière lui, Mary Pym est en train de papoter avec le présentateur d’une émission de radio consacrée à la littérature, mais je vois bien que son attention se relâche pour se concentrer sur Laurence et moi. Je me penche en avant et lui lance familièrement : « Permettez-moi de vous aider », tout en époussetant quelque chose – un peu de moutarde ou une peluche, peut-être – de sa manche.

« Ah, dit-il. Merci.

— Je vais devoir filer, malheureusement. Je suis déjà en retard. Mais je voulais au moins vous saluer, vous remercier de m’avoir invitée, cela m’a beaucoup touchée, vraiment.

— Eh bien, je suis heureux que vous ayez pu venir », prononce-t-il lentement. Son regard s’échappe par-dessus mon épaule pour jauger, évaluer l’assemblée et se demander – avec, à ce qu’il me semble, une certaine lassitude – jusqu’à quand ces mondanités risquent encore de se prolonger.

Esquissant un pas vers lui, je me hisse sur mes pieds et dépose un baiser sur une de ses joues. À l’expression de son visage, je comprends que l’initiative est plutôt malvenue. Je risque un petit sourire et me retourne pour fendre la foule en direction de l’escalier.

La main posée sur le pommeau de la rampe, en bas de l’escalier, je lance un dernier : « Prenez soin de vous, Teddy ! » Ce dernier me répond d’un vague geste de la main, poli au sens le plus strict du terme. La fille avec laquelle il converse ne prend même pas la peine de me regarder. Il se retourne vers elle : « Oh, Honor, laisse-moi tranquille. » Tandis que je gravis les marches couleur de blé, elle lui répond (de cette voix profonde, à la fois rauque et modulée qui, d’après mon expérience, requiert un certain entraînement) : « Pour l’amour de Dieu, il faut que tu acceptes de prendre le temps d’intégrer ce qui est arrivé. Prends un peu de vacances. Bon sang, ils te doivent bien ça, quand même ! Et puis de toute manière, ils t’adorent. »

Pendant que je patiente dans le vestibule, attendant que le jeune homme obligeant en veste blanche ait retrouvé mon manteau, la carte postale de Sargent me revient à l’esprit. Cette expression particulière, comme si tout lui était dû, cette confiance en soi parfaitement imperméable. Je me dis : Ah, voilà. C’était ça. Tu me rappelles cette carte.

Très serviable, le jeune homme me rapporte non seulement mon manteau mais également le parapluie de Polly. Il ne pleut plus mais je l’emporte tout de même.

La plupart du temps, le matin, on entend Mary avant de la voir. Elle fait partie de ces gens qui sont inlassablement et ostensiblement débordés. L’attente devant l’ascenseur, le temps de montée jusqu’à notre étage, tous ces moments sont généralement l’occasion d’un petit coup de fil. Quand les portes s’ouvrent pour la déposer au cinquième étage, elle est au beau milieu d’une conversation animée concernant le week-end passé ou à venir, la météo ou ses chiens. Sa voix parcourt toute l’étendue silencieuse de la moquette du bureau et se répand au-delà des rangées d’écrans inclinés. C’est le son de longues promenades sur les plages humides du nord du Norfolk, d’enfants pensionnaires à Winchester ou à Wycombe Abbey, d’une maison de vacances en Auvergne. Cela ne me fait aucun bien d’écouter les élucubrations de Mary.

Cette fois au moins, le coup de fil est d’ordre professionnel. Elle parle à l’un de ses principaux contributeurs. Je m’en rends compte au moment où elle susurre : « Oh, envoie-le quand tu as fini, chéri. Jeudi, quand ça t’arrange. » Ce qui veut dire que son article va arriver en fin d’après-midi, pile au moment où nous sommes censés envoyer nos pages aux imprimeurs. Mary va le lire et y griffonner des questions, puis elle me le passera avant de s’éclipser élégamment pour aller retrouver son avocat d’entreprise de mari à un cocktail de Primrose Hill pendant que je resterai coincée ici une heure ou deux de plus à gérer la suite des événements.

Mon bureau est placé à côté de la fenêtre, et au lieu de vérifier qu’il ne reste aucune coquille dans le dernier article d’Ambrose Pritchett, je me surprends à laisser sans cesse errer mon regard à l’extérieur. Un ciel de plomb pèse sur Londres. Les prévisions annoncent de la pluie. À peine consciente des paroles de Mary émergeant du sas des ascenseurs, je contemple les rubans d’argent terne formés par les silhouettes des trains, arrivant et repartant de la gare, la rotation lente des grues au-dessus de chantiers lointains. Au-delà du brouillard, au-delà de la ville, une ligne de verdure – les collines de Surrey – est étonnamment baignée de soleil.

Revenant à mon écran, je m’étonne de ce que si peu de gens comprennent la différence entre « balade » et « ballade ».

Mary atteint son bureau, dépose son sac sur sa chaise et se retourne vers moi. Elle porte deux tasses de café sur un plateau en carton. « Je t’en ai pris un, m’annonce-t-elle tout en se débarrassant de son manteau de laine bouillie aubergine. Tu préfères un cappuccino ou un crème ?

— Les deux me vont. »

Cela fait sept ans que je travaille avec Mary et elle ne m’a jamais apporté de café.

« Très bien, je prends le cappuccino. Tu veux un croissant ? ajoute-t-elle en me tendant un sachet en papier blanc. Si, si, vas-y, c’est pour toi.

— Merci beaucoup. »

L’inscription sur le sachet m’indique qu’elle est allée chez le meilleur traiteur du coin, celui où je ne m’arrête que quand j’estime que j’ai droit à une récompense. De respectables jambons ornent les poutres du plafond et de grands bocaux de verre regorgeant d’Amaretti décorent le comptoir. J’ôte le couvercle de mon crème et je casse une pointe du croissant. D’épais flocons de pâte au beurre se répandent sur mon tapis de souris.

« Je viens de me mettre à l’article d’Ambrose.

— Alors ?

— Pas trop mal. » Je trempe mon croissant dans ma tasse. « Oh, avant que j’oublie ! Alison Freiberg a appelé. Est-ce que tu peux la rappeler ?

— Je vais m’en occuper. »

Mary déballe son sac pour retrouver son agenda turquoise. Elle le feuillette, les pages à tranche dorée ondulant luxueusement entre ses doigts, quand tout d’un coup elle s’interrompt, comme perdue dans une pensée, et se met à tapoter ses dents avec son Montblanc. Puis elle s’avance vers mon bureau et s’arrête juste derrière mes épaules. C’est très déconcertant. Peut-être qu’elle va me virer. Peut-être que le croissant, c’était pour se donner bonne conscience. Je l’ignore et me concentre sur mon écran, sur ces deux colonnes de mots bien alignées, rassurantes.

« Tiens, au fait, je t’ai vue à la messe commémorative d’Alys Kyte, lance-t-elle comme si elle venait de s’en souvenir. Tu es une amie de la famille, n’est-ce pas ?

— Oh… Je crois qu’on peut dire ça, oui. »

Je surligne une phrase avec mon curseur pour mettre en évidence une répétition que je coupe aussitôt. Ainsi réduit, le texte s’insère parfaitement dans la mise en page. Puis je tourne ma chaise pour lui faire face. « C’est tellement triste, dis-je en attrapant ma tasse comme si nous allions nous offrir une petite conversation à cœur ouvert. Je crois que Laurence accuse vraiment le coup, tu ne trouves pas ? Il a perdu beaucoup de poids. Enfin, j’imagine que c’est normal. Polly, en revanche… Nous avons beaucoup parlé, toutes les deux, et je crois qu’elle va s’en remettre, en fin de compte. »

Mary me regarde avec une expression étrange. Mon Dieu, mais tu bois mes paroles ou je rêve ? Tu n’as été invitée qu’à la cérémonie, et encore : dans l’exercice de tes fonctions. Et voilà que tu m’aperçois de l’autre côté de la corde violette. Tu donnerais n’importe quoi pour savoir pourquoi, quand et comment, n’est-ce pas ? Toutes ces questions – mais tu es bien trop fière pour les poser maintenant, hmm ? Allez, accorde-moi encore quelques jours, quelques cafés de traiteur et peut-être que je laisserai échapper un ou deux détails. Mais tu vas devoir bosser pour les mériter, ma grande.

« Tu connais bien les Kyte ? » Je la regarde innocemment tout en soufflant sur mon café avant d’en avaler une gorgée.

Mary ouvre grands ses yeux derrière ses étroites lunettes griffées et fait un pas en arrière. « Seigneur, non. Je les connais à peine. Non, j’ai été invitée par l’intermédiaire de Paula, chez McCaskill. Cela me semblait important de représenter le journal. Enfin, bien sûr, j’ai rencontré Laurence à de nombreuses occasions – des fêtes, des déjeuners… Il y a quelques années, nous avons fait partie du jury du prix Sunderland, tous les deux. Mais je n’ai jamais rencontré Alys.

« Non… Elle n’aimait pas trop les mondanités. Elle préférait toujours se retrouver en petits comités. » J’esquisse un petit sourire, comme si un souvenir venait de me revenir à l’esprit, quelque chose d’intime, d’un peu douloureux. « Oh, mais elle recevait merveilleusement les Azaria et les Titov, par exemple, et elle remplissait ses obligations avec beaucoup de talent ! Seulement, ce n’était pas son truc. Elle semblait toujours plus heureuse quand elle rempotait des fleurs dans son jardin de Biddenbrooke. »

La tête penchée, Mary est pendue à mes lèvres. Je la vois gober chaque détail tiré de cette vieille chronique du Telegraph que j’ai dénichée au cours de mes investigations sur Internet. Ça suffit comme ça, me dis-je. Il ne faut pas en rajouter. J’adresse un sourire chagrin à Mary en disant : « Bon, eh bien, merci pour le café. Je ferais mieux de m’y remettre », et je me retourne vers mon écran.

Elle me laisse tranquille pendant le reste de la matinée, ponctuée des étapes habituelles : la réception du courrier, le chariot à thé, l’arrivée aussi discrète que possible d’Oliver, juste avant les coups de onze heures. Il n’est pas rasé et je parierais n’importe quoi qu’il porte les mêmes vêtements que la veille. Mary fait glisser ses lunettes jusqu’à la pointe de son nez et lui adresse un regard froid, mais elle ne bronche pas. Cela fait vingt minutes à peine qu’il est assis à son bureau, papotant au téléphone d’une voix basse et pressante ponctuée çà et là d’un ricanement, quand Sasha de la rubrique Mode passe le chercher pour fumer une cigarette. À 12 h 30, il part déjeuner à Covent Garden avec quelques autres attachés de presse.

Je me rends à mon bar à sandwichs habituel et choisis un norvégien au jambon de Parme, enveloppé dans un sachet de papier sulfurisé étincelant. De retour à mon poste de travail, je suis en train de le manger tout en feuilletant le Guardian quand Mary s’arrête de nouveau près de mon bureau. Elle y dépose un jeu d’épreuves du nouveau Sunil Ranjan. « Ça t’intéresse ? » me demande-t-elle.

Je lui réponds que j’ai déjà lu un ou deux titres de cet auteur.

« Ah, tant mieux, tant mieux, me répond-elle. Six cents mots, ça irait pour jeudi en huit ? Je voulais demander à Oliver de s’en charger, mais – enfin, tu vois ce que je veux dire… »

Je lâche un son discret pour lui faire comprendre que je vois, en effet. Elle tapote mon épaule et s’en va.

Comme c’est intéressant, me dis-je en reprenant mon sandwich. Très intéressant.

« Alors ! » lance ma mère joyeusement. Elle se tient toute droite dans son fauteuil capitonné, une tasse de thé dans une main et un biscuit dans l’autre. Elle s’efforce de paraître parfaitement à l’aise. Cela fait à peine dix minutes que je suis là et nous avons déjà épuisé un bon nombre de sujets de conversation : le trajet, l’abominable circulation autour d’Ipswich, le temps. « C’est comment, Londres ? Ce doit être très agité, non ? »

Comme tant de questions de mères, celle-ci implique une réponse prédéfinie à laquelle elle n’accordera, d’ailleurs, qu’un intérêt extrêmement limité. Nos conversations me mènent rarement en terre inconnue. Ma mère a horreur des surprises, sa vie entière est structurée de manière à les éviter au mieux.

« Assez, oui. » Je sirote une gorgée de mon thé. Nous observons ensemble les arbres s’agiter dans le vent, derrière les portes du patio. Ma mère considère qu’elle a la main verte, ce qui se résume au fait qu’elle s’est abonnée à tout un tas de magazines de jardinage et qu’elle paie un homme pour tondre la pelouse en été. Elle l’appelle « le jardinier ». Mon père, lui, se charge de tout le gros œuvre – creuser un trou pour le compost, élaguer, planter les bulbes – sous son commandement.

C’est un jardin de très bon goût. Avec un minimum de couleurs et d’odeurs – ma mère considère que la plupart des fleurs sont vulgaires, or elle a une terreur profonde de la vulgarité, comme si celle-ci pouvait l’attaquer par surprise dans une ruelle sombre – mais une abondance de textures et de formes. À cette époque de l’année, tandis que le crépuscule s’épaissit, il semble plus triste encore que d’habitude.

« Ton père devrait être de retour d’une minute à l’autre », m’assure-t-elle en croquant un minuscule morceau de son biscuit avant d’épousseter sa jupe, comme si une miette invisible venait de s’y déposer. Depuis l’autre bout de la maison nous parviennent des aboiements frénétiques.

« Comment va le chien ? » Elle s’appelle Margot, comme la danseuse3 . C’est un Jack Russel énorme et très mal élevé. Mes parents ont toujours eu des chiens. Quand ils ont accueilli Margot, cependant, ils étaient déjà à bout de forces. Ils n’ont jamais trouvé le temps de la dresser comme il se doit, c’est pourquoi on est obligé de l’enfermer dans la véranda à chaque

visite, comme la première épouse de Mr Rochester . 4

« Oh, elle tient le coup, soupire ma mère en ajustant les plis irréprochables de sa jupe. Pauvre vieille.

— Peut-être que je l’emmènerai faire un tour, tout à l’heure. » Je le lui propose chaque fois, juste pour m’amuser de sa réaction. « Cela lui ferait du bien, tu ne crois pas ? Je pourrais faire un tour du village avec elle, jusqu’au réservoir par exemple, non ?

— Oh, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée », réplique ma mère conformément à ce que j’attendais, comme si j’avais suggéré quelque chose d’affreusement imprudent. « Cette pauvre vieille Margot n’a plus aucun souffle, maintenant, tu sais. »

Je sais pourquoi Margot ne fait jamais de promenades. Cela n’a rien à voir avec son âge, son incapacité à rester en laisse ou quoi que ce soit de ce goût-là. Ma mère ne se sent bien que sur son propre territoire. Chaque expédition, même restreinte aux frontières les plus locales (une excursion au bord de la mer avec les enfants d’Hester ou la réception de la Saint-

Étienne chez les Pearson), la rend nerveuse, maintenant. Bien entendu, 5

elle n’en conviendra jamais. Il y a donc toujours une bonne raison pour qu’elle ne vienne pas ou qu’elle parte tôt, en général quelque chose en rapport avec la restauration collective. « Il faut que je mette les pommes de terre sur le feu, dira-t-elle avec un faible sourire de martyre. On se retrouve à la maison ! »

J’ai terminé mon thé. À peine ai-je reposé ma tasse sur sa soucoupe que ma mère se dresse comme un dard et la débarrasse brutalement de la table basse, tout comme l’assiette de gâteaux et le petit tas de serviettes. Très agitée, elle ramène le tout à la cuisine où je l’entends rincer précautionneusement la porcelaine avant de la ranger dans le lave-vaisselle, suivant un agencement bien étudié.

« Que dirais-tu d’aller poser tes affaires dans ta chambre, Frances ? » me lance-t-elle gaiement par-dessus le gargouillis de l’eau du robinet.

J’attrape mon sac et je monte l’escalier. Mes parents vivent en bordure d’un joli village, dans un confortable trois pièces construit dans les années soixante-dix : les murs peints en blanc et la brique de Cambridge, le lambris en pin dans la salle à manger et le verre bullé sur la porte de la salle de bains. La façade donne sur la place du village, avec son arrêt de bus et son pub rose délavé. De temps à autre, cette placette est le théâtre de parties de cricket peu inspirées. L’arrière de la maison ouvre sur le jardin, les champs de colza et de choux ainsi que l’étrange architecture des pylônes se succédant, de plus en plus petits, en procession jusqu’au comté suivant. Le paysage est très plat, très morne.

Ma mère a préparé la chambre tout spécialement pour moi, comme elle le fait toujours. Comme si ces petits efforts esthétiques allaient me distraire des ressorts du lit fatigués – les mêmes depuis l’école primaire. C’est une sorte de petite mise en scène : chaque détail, si minutieux soit-il, est destiné à suggérer une vie de luxe.

La paire de coussins négligemment dispersés sur l’oreiller. Le savon pour invités, encore dans son emballage, reposant sur le gant de toilette. Trois cintres rembourrés et recouverts de satin, soigneusement disposés sur la couette. La pile de Côte Ouest et de AD sur la table de chevet, à côté du plateau à thé – une bouilloire miniature, des sachets de sucre, une dosette de lait UHT – comme si j’avais été exilée dans l’aile sud de notre demeure, comme si la cuisine se trouvait à des kilomètres.

Je pose mon sac et m’assieds sur le lit, tendant le bras pour attraper un magazine que je feuillette. Il est rempli d’ateliers-bougie, de recettes à base de betterave, de vaisselle bleu et blanc, savamment dépareillée. Il y a une offre spéciale sur des cloches de verre et des balais fabriqués en Suède, par des personnes malvoyantes. Je n’en crois pas un mot. Je repose le magazine sur la pile en veillant bien à ce qu’il ne dépasse pas par rapport aux autres. Je détesterais que ma mère sache que j’y ai effectivement jeté un coup d’œil.

Cela fait longtemps que ma touche personnelle a disparu de cette pièce. Les cocardes, les posters et les photos de classe encadrées, les livrets de blagues, les séries de C. S. Lewis et de Laura Ingalls Wilder, la taie d’oreiller au point de croix que j’ai confectionnée quand j’avais neuf ans : autant de pièges à poussière dont il a bien fallu se débarrasser. Le tiroir du bas de la petite commode renferme, entre autres diplômes, celui de mon baccalauréat, ma collection de timbres et une boîte à chaussures remplie de vieux clichés. C’est très précisément tout ce qu’il reste de moi dans toute la maison.

Ici, dans ma chambre, les rideaux de la petite lucarne étaient autrefois jaunes, bordés d’un galon de croquet écarlate et orange. Ils sont désormais ornés de bergers de toile de Jouy et de jeunes femmes sur des balançoires, les orteils pointés vers le ciel et les rubans de chapeau volant au vent. Quand l’un a-t-il remplacé l’autre ? Je n’en ai aucun souvenir. M’a-t-on jamais demandé mon assentiment, ou tout au moins mon avis ? Je suis sûre que non.

Un bruissement me parvient d’en bas : mon père a ouvert la porte d’entrée vitrée et la referme maintenant derrière lui.

J’étends les mains sur la housse de couette, emprisonnant sous mes paumes la chaleur du coton mélangé, testant la résistance faible et inégale des ressorts. Enfin je me lève, je défais la fermeture Éclair de mon sac et j’en extrais ma brosse à dents ainsi que mon dentifrice, ma brosse à cheveux et les épreuves du Sunil Rajan. À le voir posé là, sur ma table de chevet, je me sens un peu différente : une personne dont l’opinion pourrait éventuellement compter, ne serait-ce qu’un peu.

Quand je redescends, ma mère est affairée dans la cuisine et mon père fait le tour de la table avec une carafe d’eau, remplissant les verres sur la table dressée pour le dîner. Il repose la carafe pour me saluer et nous nous embrassons. Je suis justement en train de lui raconter les vicissitudes du trajet (« Est-ce que tu avais remarqué le nouveau IKEA qu’ils ont construit en périphérie de Tewford ? ») quand ma mère fait irruption – sa bouche formant un léger O d’angoisse tandis qu’elle brandit un plat en Pyrex rempli de viande hachée et de pommes de terre – et nous oblige à nous séparer. Nous reculons l’un et l’autre jusqu’aux confins de la pièce pour lui permettre d’atteindre la table.

« J’espère que cela vous a mis en appétit ! » lance-t-elle tout en ajustant le plat sur le dessous-de-plat, lui-même déposé sur un carré de liège reposant à son tour sur une nappe recouvrant une toile cirée, comme si la table elle-même, cachée quelque part sous toutes ces couches de protection, était faite d’acajou géorgien plutôt que d’un Formica assez laid.

Chez mes parents, les repas sont lourds et rapides, et on a toujours l’opportunité de se resservir entre-temps. La nourriture nous arrive en salves bien calibrées, comme une attaque de bombardier. Il n’y a pas de trêve. L’attaque gastronomique est invariablement ponctuée d’un passage de chocolats enveloppés de papier d’aluminium, de pailles au fromage, de tranches jaunes de poulet au Madère, de noix rares grillées et salées, de petits scones fruités oints de confiture écarlate, de cubes de cheddar doux percés de cure-dents ou encore de boîtes métalliques décoratives regorgeant d’innombrables couches de biscuits dentelés viennois. Une batterie inépuisable d’amuse-gueules. Il n’est pas rare que les repas, leur préparation et leur rangement incessants nous empêchent de nous consacrer à d’autres activités, de celles auxquelles me semblent s’adonner les familles normales quand elles se retrouvent : des promenades, des parties de Scrabble, des longues conversations tournant autour de thèmes autres que les travaux routiers ou les dernières prévisions météo.

De temps en temps, le monde réel se fraie un chemin jusqu’à ma mère : grèves, pénuries d’essence, chutes de neige, hausse des prix du blé. Ce genre d’événements est l’occasion de coups de fil paniqués, parfois deux dans la journée, pour me suggérer de stocker des aliments de base puisque les supermarchés ont dû affronter une razzia sur le pain et le lait. L’énorme congélateur qui trône dans le garage peut contenir plusieurs semaines de menus apocalyptiques – du poulet à la King, des paupiettes, diverses tartes – stockés dans d’anciennes barquettes de glace soigneusement étiquetées.

Parfois, quand c’est absolument inévitable, mes parents font la route jusqu’à Londres. Bien qu’ils logent habituellement chez Hester (son appartement de Maida Vale compte, lui, une chambre d’invités digne de ce nom), il arrive une fois tous les trente-six du mois qu’ils doivent se contenter de mon canapé-lit. Bien entendu, ces visites représentent toujours une épreuve pour ma mère qui fournit des efforts acharnés pour sembler à l’aise et détendue dans ce qui se révèle être, en une grande mesure, un territoire ennemi. « C’est chic », murmure-t-elle faiblement quand je dépose un risotto sur la table ou que j’adjoins quelques morceaux d’avocat à la salade. « Juste une bouchée, pour moi, s’il te plaît. » Un jour, juste après l’un de ces repas, je suis entrée dans le salon à l’improviste. Elle m’a précipitamment tourné le dos, incapable de parler, la bouche pleine de gâteaux secs.

Continuer : partie 3 sur 9