Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
« Enfin le résultat, en tout cas, reprend-elle, c’est que je suis à Biddenbrooke. Si tu es dans le coin, pourquoi ne viendrais-tu pas passer quelques jours ici, la semaine prochaine ? Il y a plein de place. » J’entends l’acoustique de l’espace, autour d’elle : généreuse, avec de hauts plafonds.
« Tiens, pourquoi pas, lui-dis-je. Avec plaisir. »
Quand je le traverse, en fin d’après-midi, le village est en proie à une innocente agitation.
Dans les longues ombres bleues de l’église en silex et des ifs du cimetière, vacanciers et saisonniers pique-niquent sur la pelouse ou se lancent des ballons. Sous les parasols des salons de thé, la plupart des tables sont occupées. Les femmes en robes d’été imprimées, des sacoches en toile cirée déposées à leurs pieds ; les hommes en larges bermudas kaki dotés d’une multitude de poches. Chaque enfant porte un tee-shirt à rayures.
La maison des Kyte, Nevers, se trouve à l’autre bout du village, en retrait par rapport à la route de Welbury, à trois kilomètres environ de la mer. Je dépasse une vieille cabine téléphonique presque entièrement recouverte de cerfeuil sauvage et quelques cyclistes étendus sur le bas-côté herbeux, tétant leurs bouteilles d’eau, puis je tourne pour suivre un chemin caillouteux qui descend le long d’un pré clôturé parsemé de moutons. Le soleil m’éblouit. J’aperçois enfin une grille vert olive, maintenue entrouverte par une grosse pierre. Le gravier crisse sous mes pneus.
C’est une petite maison de campagne de style édouardien, ou peut-être plutôt une grosse villa : moitié brique, moitié silex, des murs en pignon, dénuée de toute prétention. Pas une bâtisse exceptionnelle, mais sa solidité lui confère une sorte de beauté bien particulière.
Je gare la voiture le long des dépendances un peu délabrées, à côté d’une vieille Saab et d’une Mini blanche qui appartient très certainement à Polly, et je reste un moment assise là, à contempler les roses trémières dodeliner dans la brise. Tout est très calme, hormis le murmure des pigeons ramiers. Des maillets de croquet gisent sur la pelouse. J’aperçois les boules de bois rouges, vertes et bleues qui ont roulé jusque sous les hortensias, comme des planètes arrêtées en pleine orbite.
La porte d’entrée est fermée à clef et je comprends à son aspect qu’elle ne doit pas servir très souvent. Comme je ne veux pas sonner, je balance mon sac par-dessus mon épaule et commence à faire le tour de la maison. Je passe sous une arche en brique et débouche sur une seconde pelouse dominée, à une certaine distance de la terrasse, par les branches d’un hêtre pourpre. Trois transats se dressent au milieu de l’herbe, vides. Des livres, des tasses de thé, des tubes de crème solaire et des verres de vin gisent çà et là sur la pelouse.
« Vous êtes Frances, n’est-ce pas ? » demande une voix dans mon dos. Je me retourne et vois Honor sortir de l’intérieur sombre de la maison en tordant ses cheveux devant elle, de manière à en extraire les dernières gouttes d’eau qui viennent s’écraser sur la brique. Elle porte une veste rose et une courte jupe de coton rayé, serrée à la taille et s’épanouissant ensuite en une multitude de petits plis frivoles.
« Polly nous avait prévenus de votre arrivée mais sans préciser que c’était aujourd’hui. »
Je me dis qu’elle n’a sans doute pas voulu être désagréable.
« Eh bien, c’est pourtant ce qui était prévu, dis-je en souriant. Vous devez être Honor. Où est Polly ?
« La dernière fois que je l’ai vue, elle était à la piscine, m’indique Honor en recommençant à tordre la masse de ses cheveux. Je suis rentrée prendre une douche : c’est mon tour de préparer le dîner. J’espère qu’il y aura suffisamment à manger pour quatre. »
Comme si elle jugeait m’avoir mise suffisamment mal à l’aise, elle s’autorise une ou deux concessions infimes et m’annonce qu’elle me montrerait bien ma chambre, si seulement Polly lui avait dit laquelle je prendrais. « Vous voulez nager ? C’est par là, il faut traverser le verger. » Du doigt, elle me montre la direction à prendre. « La porte est dans le mur, vous verrez. Pour se changer, il y a un vestiaire et une multitude de serviettes de bain propres dans le placard. »
Je lui emboîte le pas quand elle rentre dans la maison. Nous traversons un salon frais, tout en longueur : un piano, des livres, des bols de cuivre emplis d’œufs en albâtre, deux canapés – les coussins bosselés, creusés, preuve évidente de loisirs paresseux – se font face devant une cheminée aux proportions généreuses, au-dessus de laquelle est suspendue une huile abstraite arborant des tons ocre et noirs. Le vestiaire, de l’autre côté du couloir, déborde de tire-bottes et de vestes huilées à col de velours côtelé. J’enfile mon maillot de bain puis replie mes vêtements et les glisse dans mon sac. Ne voyant pas Honor, j’enroule la serviette autour de ma taille, reviens sur mes pas et ressors dans les rayons de soleil dorés, déjà obliques à cette heure-ci. Je commence à traverser la pelouse, pieds nus.
Bordée des courbes douces d’un long massif au feuillage argenté parsemé de tourbillons de pétales d’un blanc mousseux, la pelouse cède bientôt la place à l’herbe plus longue et à l’ombre luxuriante du verger : les fameux pommiers que Malcolm Azaria a mentionnés pendant la messe commémorative. Des arbres vénérables, voûtés, sans doute plus anciens encore que la maison.
Un mur de brique enferme le verger, irradiant la chaleur accumulée pendant la journée. Au milieu, entre deux poiriers en espalier, j’aperçois une petite porte que je déverrouille.
La piscine est déserte et il n’y a personne autour, non plus. Les épais coussins imprimés des chaises longues sont vides. Une serviette de bain orange gît, froissée, sur les dalles encore éclaboussées d’eau, tout près de la partie la moins profonde de la piscine : quelqu’un est sorti de l’eau il y a peu. Les empreintes de pas mènent vers une tache de lumière et disparaissent, absorbées par la chaleur.
Le rectangle aquatique s’étend devant moi, d’un bleu calme, céleste, troublé seulement par de minuscules cercles de rides, là où un insecte se débat. Je laisse tomber ma serviette sur une chaise et me tiens au bord de l’eau, le soleil sur mon dos, observant mon ombre dansant sur la pâle mosaïque, la géométrie aléatoire étincelante des reflets du soleil, au fond du bassin. J’inspire profondément et je plonge.
C’est froid, très froid, et le choc me chasse aussitôt vers la surface, mais je commence immédiatement à m’accoutumer à cette température. Je fais quelques brasses, d’abord un peu brusques, puis une première série de longueurs en crawl, repoussant violemment l’eau de mon corps, sentant ma poitrine se raidir. Enfin je ralentis le rythme, je me retourne et je me laisse flotter sur le dos, savourant la succion et la caresse fraîche de l’eau à mesure que les vaguelettes s’aplanissent.
Du coin de l’œil j’aperçois la porte qui s’ouvre, je me retourne et rejoins rapidement le bord du bassin. Polly et Teddy se tiennent là, en short et chaussures de tennis. Ils me contemplent d’un air légèrement stupéfait.
Après m’être appuyée au bord de la piscine avec mes deux bras, je leur lance un « Bonjour ! Je vous ai cherchés. Honor m’a dit que vous étiez en train de vous baigner alors je suis venue jusqu’ici et – eh bien, l’eau avait l’air tellement bonne, je n’ai pas pu résister.
— Nous avons juste échangé quelques balles, à côté, me répond Polly. Nous avons entendu les éclaboussements de l’eau et nous nous sommes demandé qui c’était. On est déjà lundi ? Mon Dieu, j’ai complètement perdu le fil. » Elle m’explique qu’ils ont l’habitude de jouer à cette heure-ci, quand le soleil déserte le court de tennis.
Pendant qu’elle parle, Teddy fait le tour du bassin en tirant le filet d’une écumoire à travers la surface de l’eau. Vu la manière dont il évite mon regard et prend soin de ne pas me répondre directement, je comprends qu’il n’est pas spécialement heureux de me voir – pas seulement parce que je l’ai pris au dépourvu.
J’ai l’impression qu’il ne verrait aucun inconvénient à me pêcher, moi aussi, avec toutes les mouches et les feuilles qui polluent sa piscine.
Peut-être qu’il a quelque chose contre moi. Je me demande bien ce que ce pourrait être.
Il garde les yeux fixés sur sa tâche, m’ignorant soigneusement, et quand il a terminé, il glisse l’écumoire derrière la petite cabane de piscine, ôte son tee-shirt et ses chaussures, et plonge : droit, précis, sans trop d’éclaboussures. Il revient à la surface avec un soupir de contentement, rejette ses cheveux en arrière, et pendant une fraction de seconde la surface de l’eau est traversée d’une vague de minuscules gouttelettes d’eau, puis il se retourne et me dit, assez froidement : « Alors, quoi de neuf ? »
Je n’aime pas ce genre de questions. Elles sont trop ouvertes. Ça peut partir dans tous les sens. Je lui réponds donc que le boulot est vraiment pénible en ce moment. Un peu comme dans la chanson « Oranges and Lemons » : « “Here comes a candle to light you to bed, and here comes a
chopper to chop off your head 8 .” Il n’y a pas moyen de savoir à quelle sauce on va être mangé. » Il me répond par un sourire poli.
À son tour, Polly enlève son tee-shirt et son short, révélant un bronzage régulier et un bikini d’un rouge un peu passé. Elle commence prudemment à gravir les échelons de la petite échelle métallique en poussant de petits cris perçants à cause de la température. Elle finit tout de même par se lancer, le souffle court. Nous barbotons un moment, et une fois que Polly s’est habituée à la fraîcheur de l’eau, elle me parle de leurs voisins, le colonel et madame Williams, qui leur permettent d’utiliser le terrain de tennis quand bon leur semble. « On pourrait faire une partie, demain, suggère Teddy. Un double si tu joues aussi, Frances ?
— Oh, je suis désolée, je veux bien jouer aux échecs si ça vous tente, c’est le seul jeu que je maîtrise bien. Je suis vraiment très mauvaise au tennis, je le crains.
— Ah, c’est vraiment dommage », dit Teddy, mais je sens bien que cela lui est passablement égal.
Polly me montre ma chambre, une pièce assez petite du premier étage, surplombant le porche d’entrée. La fenêtre donne sur la pelouse à croquet et le champ de moutons. À ma grande surprise, le lit double est recouvert d’un enchevêtrement de draps de lin et un coussin repose par terre. Les portes du placard sont béantes, les cintres vides.
« Oh, merde, j’ai complètement oublié », s’exclame Polly depuis le couloir tandis que je dépose mon sac. Je remarque les trognons de pomme et les boules de coton noircies de khôl dans la poubelle.
« Jacob et Marie-Élise ont passé le week-end ici, et madame Talbot ne revient pas avant demain. Tu peux prendre des draps et une taie d’oreiller propres dans le placard-séchoir. » Elle se détourne pour aller se chercher un verre de quelque chose. Ses baskets font un léger bruit sur le tapis recouvrant les marches, mais à mesure qu’elle s’éloigne, le son devient plus distinct, plus précis quand elle atteint le parquet du couloir, au rez-de-chaussée.
Je dépose un numéro du 9 Spectator dans la poubelle et j’enlève les draps, découvrant sous un des coussins un tas de mouchoirs desséchés assez déplaisant, puis je me mets en quête du placard-séchoir. Polly n’a pas précisé où il se trouvait, ce qui me sert d’excuse pour jeter un œil dans toutes les pièces donnant sur le palier. La chambre de Polly se trouve en dessous d’un des pignons : elle est recouverte d’un papier peint représentant des boutons de rose portant les marques de Patafix ayant sans doute servi à accrocher des posters, aujourd’hui disparus. Une maison de poupée repose par terre, à côté de sa valise qui n’a pas encore été correctement défaite. Les vêtements et le maquillage ont débordé par terre, glissant jusqu’au sol. Un déodorant de styliste. Un minuscule soutien-gorge noir. Un jean retourné comme une peau de serpent.
Il reste deux chambres d’invités inoccupées : une simple, exiguë – une ancienne chambre d’enfants si l’on en juge par les voiliers dessinés sur les stores. Aujourd’hui, elle semble davantage servir de débarras. Et puis une double, spacieuse, avec un dessus-de-lit en lin, impeccable, et une vue donnant sur le verger et la mer, une bande de brouillard bleu à l’horizon.
Teddy et Honor se sont installés dans ce qui est, de toute évidence, sa chambre de garçonnet : les matelas ont été ôtés des lits jumeaux et rassemblés par terre, sur le tapis. Ils s’amusent sans doute de l’excitation nostalgique de faire l’amour là, devant le galion en allumettes posé sur la
commode et les vieux exemplaires d’ 10 Astérix et de Beano qui emplissent les étagères.
À travers la fenêtre ouverte, j’entends Polly et Teddy s’entretenir sur la terrasse située juste en dessous. Leur conversation est rythmée par le tintement d’un verre ou d’une bouteille que l’on dépose sur une surface dure. Peu après, une odeur de cigarette monte à mes narines. « Elle n’a pas réalisé que c’était quelque chose de spécial, se défend Teddy. Elle ne l’a pas fait exprès !
— OK, mais elle aurait pu y penser, quand même, rétorque Polly. Regarde-la, enfin : on ne croirait vraiment pas qu’elle est une invitée ici, si ? Pfff. »
La dernière porte est celle de la chambre de Laurence et d’Alys. Je jette un bref coup d’œil par-dessus la balustrade avant d’entrer, guettant les mouvements d’Honor. Rassurée par un bruit d’eau provenant de l’évier de la cuisine, je pose ma main sur la poignée de la porte gravée d’une spirale rappelant la forme d’une ruche.
Manifestement, il n’a pas séjourné ici depuis longtemps. Les rideaux sont partiellement tirés pour protéger la pièce du soleil. La femme de ménage a bordé le dessus-de-lit bleu et blanc bien haut, par-dessus la haute rangée de coussins, et elle a déposé une couverture bordée de satin soigneusement pliée au pied du lit. Je fais quelques pas dans la pénombre, curieuse de tout : les lampes de bureau sur les tables de chevet, toutes deux penchées de manière à faciliter la lecture ; la boîte en marqueterie sur la commode, son intérieur de velours débordant d’un joyeux désordre composé de boutons de manchettes, de pinces à cheveux, d’attaches diverses et variées et d’un vieux dé à coudre en argent ; la photographie de mariage – les tenues festives, les confettis, le baiser en haut des marches – dans son cadre de nacre ; les clichés de Polly et Teddy, aux bords recourbés par le passage du temps, coincés tout autour du miroir. J’ouvre le placard regorgeant de vêtements, ceux de Laurence d’un côté, ceux d’Alys de l’autre. Une multitude de robes d’été déclinant toute la gamme des couleurs primaires, des pulls, des grosses chaussettes de marche, des polos, des shorts blancs pour le tennis.
Un flacon de parfum français repose sur la commode, une fine couche de liquide jaune en recouvre tout juste le fond. J’ouvre le bouchon et j’en respire l’odeur avant d’en vaporiser quelques gouttes dans l’air, devant moi. Une senteur proche, fraîche, une fragrance matinale, énergique, vivante. Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais. Je repose le flacon à côté d’un pot de crème pour le corps du même créateur. Sûrement un cadeau d’anniversaire. Alys ne se serait probablement pas donné la peine de s’en acheter elle-même.
Dans la salle de bains, je choisis des draps et une serviette de bain puis je prépare mon lit et je vide la poubelle dans le sac en plastique contenant mes chaussures. Je redescends les bras chargés des détritus de Marie-Élise. Honor est en train de râper du fromage, très concentrée sur sa tâche. Quand je lui demande si elle a besoin d’un coup de main, elle me répond d’un ton las et souffrant que non, ça ira. Une fois débarrassée de mon sac de détritus dans la grande poubelle de la cuisine et le linge sale déposé dans la buanderie, je sors rejoindre les autres sur la terrasse. Au moment où je traverse le salon, j’entends leurs voix. Ils sont en train de se disputer pour savoir qui est de corvée de courses au supermarché.
« Mais ce n’est pas juste, se lamente Polly.
— Oui, mais Jacob et Marie-Élise sont tes amis – tout comme..., argumente Teddy en baissant la voix de façon significative,… Machine. Qu’est-ce qu’elle fout ici, d’ailleurs, Polly ? Même pour tes critères… Tu invites un peu n’importe qui, non ? »
Je m’arrête un moment dans l’ombre fraîche du salon, saisissant distraitement l’un des œufs d’albâtre – froid et lourd dans ma paume –, et j’écoute son ricanement amusé tandis qu’il anticipe la trahison inévitable.
À ma grande surprise, cependant, Polly ne le suit pas. « Oh, c’est une fille bien, dit-elle, résistant à la tentation de se moquer de moi. Elle me fait un peu de peine, je crois.
— C’est exactement ce que je voulais dire », répond Teddy et je l’entends s’étendre et commencer à bâiller.
« Écoute, c’est affreux ce que Frances a vécu, tu sais. Elle a été vraiment sympa avec nous. Elle n’était pas obligée de venir nous en parler, tu sais ? En plus, elle a toujours été là pour moi, ces derniers mois.
« Et puis de toute manière, ajoute-t-elle, elle s’adapte très bien. C’est facile de la recevoir. Alors qu’Honor… »
C’est parfaitement ridicule mais mon cœur bondit à l’écoute du discours de Polly. Cela dit, je suis bien consciente de n’être qu’une balle facile, un argument de plus dans une vieille dispute entre frère et sœur. La manière dont elle me défend n’a certainement rien à voir avec de la loyauté sincère et pourtant, je ne peux m’empêcher de trouver sa réaction attendrissante, oui, presque touchante.
« … Alors qu’Honor, reprend Polly,… avec son lait de soja, son shampooing organique et ses huiles de paix… Il ne doit plus lui rester beaucoup d’huile de paix, d’ailleurs, si ? » Au moment où Teddy s’apprête à prendre la parole, elle ajoute rapidement : « C’est clairement ton tour. Vous êtes deux. Je ne vois pas pourquoi je devrais y retourner.
— Je trouve que tu es vraiment injuste. Après tout, ce n’est pas comme si Honor mangeait, en plus », ajoute Teddy, et tous deux éclatent de rire. Je repose précautionneusement l’œuf dans la coupe de cuivre et je sors les rejoindre.
*
Le dîner est plutôt mauvais. De la salade verte mal préparée ; des lasagnes végétariennes avec de gros morceaux de carotte encore durs et une béchamel grumeleuse. Nous sommes assis à la table de la cuisine, au beau milieu du désordre qu’Honor a occasionné : des pots de moutarde au couvercle ouvert, des cuillers reposant dans des flaques de jus de tomate, un paquet de farine entouré d’une auréole blanche et poudreuse.
« Ça vous plaît ? » n’arrête-t-elle pas de demander à la ronde, mais je n’ai pas l’impression que la réponse l’intéresse vraiment.
Elle travaille pour une boîte de production télévisée et est la benjamine de trois enfants – une petite retardataire, née bien après les autres. Je découvre au fil de la conversation que son père est un vieil ami de Laurence, un pair du Royaume-Uni, membre du Parti travailliste, expert en relations industrielles. Sa mère est architecte d’intérieur. Cela me revient, tout d’un coup : il me semble avoir entendu parler d’elle, de son travail assez avant-gardiste sur la couleur taupe.
« Ils doivent être vraiment contents que vous sortiez ensemble », dis-je, et Honor dépose son menton sur les jointures de ses mains nouées, les coudes reposant sur la table, souriant complaisamment à Teddy quand celui-ci me rapporte la réaction de son père : Oh, Dieu merci. Il était temps.
Plus la soirée avance, cependant, plus je m’interroge au sujet d’Honor. Elle est assez distante avec Polly et parfois, quand Teddy parle de son métier – il se donne manifestement un mal fou pour se moquer de la petite amie d’un oligarque ou d’une vidéaste allemande totalement dénuée d’humour –, je remarque que son attention se détache de lui pour se reporter sur la fenêtre, sur le motif d’un torchon ou une plaque de peau sèche, sur son talon.
Hmm, me dis-je en la regardant tripoter la bougie dans son chandelier d’argent, faisant déborder la cire fondue et la laissant durcir sur la table. Tu commences à t’ennuyer avec lui, n’est-ce pas ? Mais tu n’es pas encore prête à l’admettre.
Je propose de m’occuper de la vaisselle, et après être sortie fumer une cigarette, Polly revient dans la cuisine avec son verre de vin à la main. Elle s’assied sur le comptoir, balançant ses jambes brunes et lisses tout en essuyant paresseusement la même casserole, encore et encore. Elle a passé toute la dernière quinzaine à Nevers : les visites de groupes d’amis londoniens se sont succédé mais pas Sam, auquel elle « ne parle plus ».
Son frère et Honor sont arrivés mercredi dernier. « Et, ajoute Polly à voix basse, elle me rend folle. Elle n’arrête pas de râler parce qu’ils dorment dans l’ancienne chambre de Teddy – je crois qu’elle aurait voulu avoir la chambre de papa et maman, tu te rends compte ? Sans parler de ses séances de bronzage topless… » Elle fait mine d’enfoncer son index dans sa gorge. « Heureusement que tu es arrivée. J’en avais ras le bol, de ces deux-là.
« Ma pauvre vieille », dis-je en attrapant le paquet de farine sur la table et en la consultant du regard pour savoir où le ranger. « J’ai l’impression que ça n’a pas été une sinécure pour toi jusqu’à maintenant, hein ? »
Polly enfouit sa tête dans ses mains.
« Oh, je sais bien que tu ne parlais pas de ça, dit-elle en découvrant mon expression au moment où elle relève la tête, mais j’ai en permanence cette sensation que quelque chose, que quelqu’un manque. Je pense tout le temps à elle – à ma mère. Le cœur de l’été, quand le jardin est à son apogée – ou alors juste au tournant de la saison, quand il commence tout juste à décliner et qu’elle peut enfin se détendre… Oui, c’était vraiment sa saison préférée. » Elle presse brièvement le dos de ses mains sur ses paupières puis elle remarque le paquet de farine que je tiens toujours à la main. « Euh, je crois que ça va… là-dedans. »
J’ouvre le placard qu’elle m’indique. Il est rempli de couverts et de casseroles en fonte.
« Peut-être pas, en fin de compte. Essaie celui-là », suggère-t-elle en se mettant à glousser.
L’instant passe.
Personne ne m’a demandé combien de temps je comptais rester.
Je me suis appropriée cette pièce. Certains de mes vêtements reposent en piles modestes au sein des tiroirs, sur des feuilles effritées d’ancien papier parfumé, d’autres sont suspendus dans la penderie, entre des boules de cèdre et des sachets de lavande qui ne dispensent plus d’odeur depuis bien longtemps. Je connais les titres de tous les livres – leurs vieilles couvertures vertes ou roses pâlies par le cycle immuable des étés qui se succèdent – alignés sur l’étagère. Je sais que le soleil dépose un large rayon doré sur le lit, le matin. Je sais qu’il y a un éclat dans la porcelaine de l’aiguière italienne bleue reposant sur le rebord de la fenêtre, dans la cuvette assortie, mais que placée ainsi, personne ne peut s’en apercevoir.
Le matin, je reste allongée dans mon lit et j’écoute le silence, dehors : le chant des oiseaux, le vent qui caresse les herbes longues.
Je suis toujours la première levée. J’aime cette sensation d’être seule en bas, de me promener dans les pièces vides pendant que tout le monde dort. Je traverse la maison, je l’apprivoise, tirant des rideaux ici, redressant des coussins là, récoltant des verres abandonnés, déverrouillant les portes de la terrasse et m’aventurant dehors, une tasse de thé à la main.
À cette heure de la journée, la maison et les jardins sont hantés de mille fantômes. Les enfants disparus se manifestent tout de suite : les épuisettes abîmées, rangées derrière les placards du vestiaire, les planches perdues dans la cabane abandonnée, les boîtes de peinture à moitié vides dans le compartiment du banc de la cuisine, avec leurs pinceaux aux poils secs depuis longtemps, formant de petites virgules durcies.
Alys aussi est partout. Dans le fond des tiroirs, sous les marches, dans la serre où je ramasse ses tomates, où j’emplis mes poumons de leur senteur forte, vaguement acide. Elle est là, aussi, quand les anémones du Japon pointent leur nez parmi les gerbes d’Aster.
Alors que je parcours sa collection de livres de cuisine, je tombe sur un vieux dossier coincé tout au bout de l’étagère. Je jette un coup d’œil à l’intérieur. L’écriture est superbe, élancée, mais pas toujours très lisible, et au dos d’une recette de biscuits aux amandes je trouve un croquis représentant un enfant en train de dormir. Polly. À peine quelques traits de stylo mais c’est bien elle, cela ne fait aucun doute : les cils effleurant la courbe de sa joue, une mèche de cheveux reposant en travers de sa bouche.
Je pense à Alys chaque fois que j’utilise la crème pour les mains qu’elle conservait dans une bouteille, à côté de l’évier de la cuisine.
Certains matins, tout ce sur quoi je pose mon regard semble appartenir à l’avant, au passé, à elle.
Je passe un bon moment à contempler les albums photo rangés derrière le piano. L’histoire est incomplète – j’imagine que les archives restantes sont conservées à Londres – mais le scénario est assez limpide. Laurence et Alys attablés à de petites tables de café en étain, furetant dans des ruines romaines ou gravissant des sentiers côtiers ; avec un nouveau-né sur l’épaule et une expression aussi ébahie que traumatisée ; avec un autre nouveau-né et un petit garçon blond, l’air d’avoir compris dans quoi ils s’étaient engagés, cette fois. Quelques clichés du visage de Laurence, tout plissé de rire ou alors immobilisé au beau milieu d’une phrase, les mains tendues devant lui, en plein élan, floues tant il gesticule. En regardant les portraits qu’Alys a faits de son mari, je réalise à quel point il a vieilli.
Les clichés d’Alys se font ensuite plus rares. On voit surtout Teddy et Polly, pagayant, apprenant à faire du vélo, tournoyant en patins à glace au Rockefeller Center, en uniforme sur le perron de leur école, déguisés pour Halloween. De temps à autre, Laurence se retrouve devant l’objectif, surveillant une chasse aux œufs de Pâques ou alors les jambes enterrées dans le sable d’une plage, quelque part. Alys, qui est passée derrière l’objectif, est à peu près invisible.
Je repose les albums sur l’étagère en m’assurant qu’ils sont dans le bon ordre.
Un matin, je me retrouve en train de marcher sur la pelouse humide de rosée, enveloppée d’un fin châle gris que j’ai attrapé en passant, sur un crochet de l’entrée. Sans réfléchir. Bien entendu, c’est le sien ; il appartient – appartenait – à Alys. Je jette un coup d’œil angoissé à l’intérieur de la maison, tremblant à l’idée d’être découverte. Mais je n’aperçois aucun visage aux fenêtres. Personne ne me voit porter son châle, poser mes pieds dans ses pas.
J’essaie de ne pas montrer à Teddy et Honor que leur compagnie me met mal à l’aise, et je crois que je ne me débrouille pas trop mal. Aucun d’eux ne semble faire grand cas de ma présence, de toute manière. Teddy s’intéresse surtout à Honor et Honor s’intéresse surtout à elle-même. Je les entends bavarder dans les autres pièces, dehors sur la terrasse ou sous le hêtre. Ils parlent de leurs connaissances communes et des lieux qu’ils fréquentent, mais les rares fois où je me joins à leur conversation, celle-ci se tarit rapidement ou alors ils changent de sujet, comme si je n’étais pas totalement à la hauteur. Quand c’est moi qui prends la parole, je sens que leur attention se relâche, mes propos ne parviennent pas à les retenir plus de quelques instants, et une fois ou deux – alors que Teddy bâille ou qu’il s’éloigne au beau milieu d’une phrase – je me demande s’il le fait exprès. C’est sûrement le fruit de mon imagination. Pourquoi se donnerait-il la peine de me détester ? Je ne crois pas qu’il en ait l’énergie.
En général, je me satisfais de ce qu’ils me trouvent globalement assez ennuyeuse. C’est plus sûr.
Si Polly est chaleureuse, Teddy est froid ; retenu alors qu’elle veut toujours être le point de mire ; sur ses gardes alors qu’elle s’expose ; tout en maîtrise alors qu’elle n’est qu’impulsion. Il parle en connaisseur de collections et de collectionneurs, de New York et de Berlin, et les anecdotes qu’il raconte sont précises, circonspectes, les potins jamais méchants. L’argent l’impressionne, ça s’entend à la manière dont il en parle, mais hormis cela, il est assez doué pour cacher ses faiblesses.
Cependant, il y a aussi quelques rares instants où il s’oublie et perd momentanément sa précieuse dignité.
Quand Polly se coupe le pied sur un morceau de verre et saigne abondamment – elle n’a pas bien balayé après avoir laissé tomber sa bouteille de bière sur la terrasse –, il devient livide. S’il panique, cela ne l’empêche cependant pas d’attraper un torchon propre et de le nouer autour du pied de sa sœur pour endiguer l’hémorragie. Il parvient même à lui changer les idées en évoquant une anecdote de son enfance : un jour, il y a longtemps de cela, Polly s’était glissée derrière Sydney Poitier et avait posé une main sur ses cheveux, curieuse de savoir quelle en serait la consistance. Quand il a fini son histoire, Polly rit aux éclats, et l’hémorragie, déjà oubliée, est complètement stoppée.
Un soir, de but en blanc, il commence à parler d’Alys pendant le dîner. Il évoque cette fois où elle avait perdu le fil des invitations prévues pour l’été dernier, et les Crewes étaient arrivés pile au moment où Clive Dawson et son petit ami déchargeaient leur voiture. Ce jour-là, Laurence était entré dans la cuisine et s’était adossé à la porte, se mordillant les doigts en déclarant que cette cohabitation promettait de devenir un putain de désastre absolu, qu’ils en viendraient aux mains avant l’heure du dîner. Alys avait rétorqué qu’il disait vraiment n’importe quoi et était retournée sur la terrasse armée d’une carafe de Bloody Mary. À peine une heure plus tard, les deux couples étaient comme larrons en foire, s’esclaffant des derniers potins sur les à-valoir touchés par tel auteur ou tel autre, et se promettant de se retrouver dans divers bars de la ville. À mi-parcours de son histoire, je remarque que les yeux de Teddy brillent beaucoup et je me dis qu’il est sur le point de perdre son assurance, qu’il ne saura gérer ce trop-plein d’émotion. Mais il poursuit son récit et les larmes se tarissent. Je ne sais pas même si quelqu’un d’autre les a remarquées.
La plupart du temps, Teddy et Honor forment une unité, Polly et moi une autre. Polly fuit Honor et se réfugie auprès de moi. Polly est nerveuse, égocentrique, fatigante, parfois amusante. Elle a sans cesse besoin d’un public, comme les enfants. Il me semble que tant qu’on lui accorde de l’intérêt, elle est plutôt heureuse. Elle ne demande pas grand-chose d’autre. Elle n’exige aucun esprit, aucune perspicacité, aucun point de vue sur la vie qui différerait du sien, les conditions sine qua non sur lesquelles reposent la plupart des amitiés. Polly se contente d’une compagnie, quelle qu’elle soit, de l’assurance d’être remarquée, de la consolation de n’être pas seule.
Je m’adapte rapidement au rythme des journées – les courtes matinées fraîches, les après-midi brûlants, les soirées interminables –, et plus le temps passe, plus il me semble l’oublier. Je commence à me sentir véritablement en vacances ici, comme si ce relâchement était bienvenu et non dangereux. Je n’ai jamais fourni spontanément aucune information à aucun des Kyte, mais quelques jours après mon arrivée, je manque de faire un faux pas.
Nous revenons tout juste d’un après-midi à Welbury, en début de soirée. La plage était plutôt bondée mais nous avons marché jusqu’au bout de la plage de galets pour établir notre campement contre un brise-lames. Le ciel était constellé de mouettes et de cerfs-volants en forme de diamant : j’avais vu quelqu’un en vendre, au village. Derrière la courbe de la rive, la coupole lointaine du réacteur de la centrale brillait comme un ornement.
Nous avions tous nagé, pataugeant avec précaution sur les pointes acérées des galets en esquivant les vagues. Une fois celles-ci dépassées, nous nous étions laissés flotter au large, dans la houle grise et fraîche, nous laissant porter par le roulis incessant de la mer.
À peine arrivés à Nevers, j’avais rempli la bouilloire pour préparer un thé, mais l’eau n’avait pas fini de bouillir que Polly ouvrait une bouteille de vin et roulait un pétard. Nous avions oublié de dîner.
Plus tard, quelqu’un avait mis du Lou Reed et je m’étais allongée dans l’herbe, à contempler les lumières qui faiblissaient dans le feuillage du hêtre pourpre tandis que Polly dansait sur la terrasse en chantonnant sur l’air de « Satellite of Love ».
Le jour était tombé. La nuit était montée dans le ciel. Honor avait fait le tour de la pelouse et du verger, disposant çà et là des sacs de papier brun qu’elle avait remplis de poignées de cailloux avant d’y déposer des petites bougies de chauffe-plat. À mesure que la maison s’enfonçait dans l’obscurité, derrière nous, la lueur orange de ces petites balises clignotantes semblait s’allonger, par intermittence, sans jamais vouloir s’arrêter. Il me semblait que c’était la plus jolie chose qu’il m’ait jamais été donnée de contempler.
Mon cœur en était plein, débordant de soleil, débordant de lune, de jardin, de ces créatures irrémédiablement gâtées qui ne me posaient pas la moindre question et qui, par conséquent, étaient d’une compagnie si facile. Allongée sur le dos, je regardais les étoiles apparaître les unes après les autres, puis j’ai tourné la tête et j’ai contemplé Polly, étendue un peu plus loin, les jambes croisées, une cigarette éteinte entre les lèvres.
« Pol, ai-je commencé, c’est génial d’être ici, tu sais. Enfin avec toi, je veux dire. C’est important pour moi.
— Mmm », a fait Polly, peu concernée.
J’ai roulé sur moi-même et je me suis appuyée sur mes coudes, observant son profil dans la pénombre : les cheveux décoiffés, le nez droit, le menton volontaire. J’avais envie de lui poser une question au sujet de Laurence, et puis peut-être une autre au sujet de Julia Price, et j’étais justement en train de les formuler mentalement quand j’ai réalisé ce que j’étais sur le point de faire. J’avais failli dévoiler mon jeu.
Depuis ce soir-là, je fais bien attention à ne pas m’oublier. Je surveille tout ce que je bois, je ne fume rien et je me contente de poser des questions banales : Qu’est-ce que vous en dites si c’est moi qui cuisine, ce soir ? Qu’est-ce que je te dois pour ça ? Blanc ou rouge ?
Je me répète encore et encore : Ne va pas t’imaginer que ce sont tes amis. Fais gaffe. Surveille-les bien. Surveille-toi bien.
Fais gaffe, me redis-je en traversant le jardin d’Alys, coupant des roses pour les petits vases ronds, au salon. Fais gaffe, encore, quand je somnole, allongée à côté de la piscine, le visage tourné vers le soleil. Ne baisse pas ta garde.
Nous restons entre nous pendant trois ou quatre jours, et bien que je constate à plusieurs reprises que Polly trouve Honor assez fatigante et qu’Honor tient moins à Teddy qu’il ne tient à elle, la coexistence s’avère plutôt paisible, oisive. Nous nous réveillons tard et nous nous couchons tard. Nous risquons quelques sorties à la plage, chez un caviste ou à la boutique de la ferme, mais en général nous nous éloignons peu de la maison. Discrète et silencieuse, madame Talbot passe régulièrement pour ranger le désordre que nous occasionnons.
Vendredi soir, à moins que ce ne soit samedi soir, le téléphone sonne dans l’entrée. Personne n’appelle jamais sur la ligne fixe. Polly regarde Teddy et tous deux disent simultanément : « Papa.
— Vas-y », dit Polly, mais Teddy est en train de jouer à la crapette rapide et ne veut pas lâcher ses cartes.
Polly revient quelques instants plus tard en déclarant : « Il vient demain. Il dit qu’il n’arrive pas à travailler à Londres, il fait trop chaud. Il a promis de nous laisser tranquilles.
— Il a recommencé à écrire, alors ? » demande Honor. C’est la première fois que je l’entends exprimer un intérêt pour qui que ce soit d’autre qu’elle-même. « Je ne savais pas qu’il avait repris l’écriture.
— Apparemment, oui », répond Polly avant de disparaître dans la cuisine pour mettre le pain à l’ail dans le four.
Laurence arrive le lendemain en fin d’après-midi. Je suis allongée sur mon lit en train de lire quand j’entends les pneus sur le gravier. Je me redresse et regarde par la fenêtre au moment où il gare sa Volvo à côté de ma Fiat. Il sort de la voiture, ouvre le coffre et se penche pour attraper ses bagages. Une sacoche peu épaisse, contenant sans doute son ordinateur portable, et un petit baise-en-ville en tissu, juste assez grand pour une trousse de toilette et quelques chemises. La penderie de sa chambre me revient en mémoire : bien sûr, tout ce dont il a besoin est déjà là.
Il reste un moment debout sur le gravier pour se dérouiller les jambes et jeter un coup d’œil alentour. Je devine qu’il savoure la caresse du soleil sur son visage.
Les autres sont à côté, sur le terrain de tennis du colonel William. Je suis donc seule à la maison. Quand je l’entends refermer le coffre avec un claquement et se diriger vers l’arche de brique, je me glisse hors du lit et vérifie mon reflet dans le miroir accroché au-dessus de la commode. Je passe une main dans mes cheveux pour ne pas avoir l’air trop sage. Ce traitement au soleil, à l’eau salée et au chlore a laissé quelques mèches plus vives dans ma chevelure et ma peau est rosie, couverte de taches de rousseur. Mes yeux sont lumineux. Je m’adresse un sourire, histoire de voir ce que ça donne, puis j’attends, debout à côté de la porte de ma chambre, attentive au son de ses pas sur le parquet, à son sifflotement préoccupé.
« Oh, mon Dieu. Laurence, c’est vous ! » dis-je quand il pénètre dans le vestibule. Je suis sortie de ma chambre et je me penche par-dessus la balustrade, sur le palier. Il fait volte-face et lève la tête vers moi en souriant. Je dépose ma main à plat sur mon cœur pour exprimer mon soulagement.
« Bonjour ! dit-il. Je vous ai fait peur ? Est-ce que Polly a oublié de vous prévenir de ma venue ?
— Non, non, elle nous l’a bien dit. C’est moi qui avais oublié. »
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Il gravit les marches maintenant, lentement, venant à mon encontre en souriant ; comme si c’était moi qui étais fraîchement arrivée, plutôt que l’inverse. L’espace aéré et frais du vestibule rétrécit à mesure qu’il approche. Je sens les murs se resserrer un peu, le plafond s’abaisser, nous enserrer dans un espace plus intime, presque secret. Au moment où il atteint enfin le palier, l’air qui nous sépare me semble tout d’un coup scintiller très légèrement. Je me demande s’il ressent la même chose.
« Ils sont tous à côté, en train de jouer au tennis. Vous voulez que j’aille les chercher ?
— Oh, non, laissez-les jouer. » Il s’immobilise un instant devant moi avant de déposer ses bagages. Nous nous embrassons d’une manière assez formelle. « Vous avez pris des couleurs, remarque-t-il.
— Nous avons eu beaucoup de chance avec le temps. »
Oui, me dis-je. Il sent la même chose que moi. Il commence tout juste à s’en apercevoir.
« Vous avez de la famille dans le coin, n’est-ce pas ? Vous devez bien connaître Biddenbrooke. »
Il ramasse ses sacs et les emporte dans sa chambre avant de jeter un coup d’œil à la vue, par la fenêtre. Je lui emboîte le pas mais je m’arrête sur le pas de sa porte. Madame Talbot a enlevé le dessus-de-lit et a déposé un petit bol rempli de roses sur la coiffeuse.
« Vous voulez du thé ? »
Il me répond que oui, volontiers, et qu’il sera en bas dans une minute.
Dans la cuisine, je prépare une théière et une assiette de biscuits aux amandes, je dispose le tout sur un plateau que je sors sur la terrasse. Au loin, j’entends le poc-poc du tennis et, de temps en temps, une exclamation irritée. Puis le vent change de direction et je n’entends plus que le cri des pigeons ramiers.
« Je voulais vous féliciter pour votre plan », dit Laurence en sortant de la maison juste après moi.
Je le regarde. Pendant une seconde vertigineuse, je ne sais pas de quoi il parle.
« Votre plan. L’école de Polly, vous savez bien, précise-t-il gentiment. Cette idée d’année sabbatique.
— Oh, oui. »
Cela me semble loin désormais. Nous n’avons pas parlé de la vraie vie du tout, ces derniers jours. Je voulais poser tout un tas de questions à Polly au sujet de son avenir mais bizarrement, le moment n’a jamais semblé opportun depuis que je suis arrivée à Biddenbrooke. Et puis, surtout, je ne voulais pas l’ennuyer.
« Elle a dû vous le dire, n’est-ce pas. La réaction de monsieur Bamber. Il s’est montré très compréhensif, finalement, quand nous l’avons rencontré. Maintenant que la tournée de Sam est tombée à l’eau, en plus, je suis presque certain qu’elle reprendra les cours à l’automne. Tout est bien qui finit bien, en fin de compte !
— J’espère que vous avez raison », dis-je à contrecœur, parce que je ne partage pas complètement son optimisme.
Il tourne la tête. « Vous pensez qu’elle n’y retournera pas ?
— Je n’en suis pas certaine. »
Il repose sa tasse de thé, attrape un biscuit et le croque, le regard perdu dans le feuillage du hêtre. « Oh, je pensais que le pire était derrière nous, dit-il d’un ton las. Je ne suis pas sûr d’être d’attaque pour une nouvelle phase de… doute, de la part de Polly. Le problème, c’est qu’elle a une volonté d’acier. Quoi que je dise, j’ai l’impression que cela ne fait que la conforter dans son idée. »
Un ange passe. Les arbres bougent presque imperceptiblement. Le ciel est constellé de minuscules nuages en forme de chevrons, si transparents qu’on pourrait douter de leur réalité.
« Est-ce que je peux compter sur votre soutien ? me demande-t-il finalement. J’ai l’impression qu’elle vous écoute, vous. Vous savez la prendre… Oh, bien sûr, je ne veux pas vous mettre dans une situation inconfortable, mais –
— Je pourrais essayer, en tout cas. » Au moment où je prononce ces mots, on entend le son d’une porte qui s’ouvre et les trois autres s’approchent à travers le verger, le visage humide et pâli par l’effort. Ils poussent des exclamations joyeuses en l’apercevant.
« Les Jackson ont une maison pas loin de la côte, dans le Maine, dit Honor, et de toute manière c’est mieux que de rester à New York au mois d’août, quand il fait une chaleur étouffante et que personne n’est là – cela dit, ils n’arrêtent pas d’appeler pour nous dire d’emmener des robes de soirée et des cravates. Le Country Club, vous imaginez ! Je regrette vraiment d’avoir accepté leur invitation. »
Nous sommes tous rassemblés autour de la table, sur la terrasse, mais elle est la seule à converser vraiment avec Laurence. Au moment où elle se penche pour prendre une autre cigarette dans le paquet de Polly (je note au passage que Polly ne ressent plus le besoin de cacher cette habitude devant son père. Peut-être qu’Alys était la plus virulente opposante au tabagisme, dans la famille), le petit « H » d’argent ainsi que le minuscule fer à cheval qui pendent à une chaîne, autour de son cou, se retournent et scintillent sur sa clavicule. Elle a passé la soirée à faire son petit numéro, faisant étalage de ses mondanités et de sa sophistication d’une manière qui ne fait que révéler toute l’étendue de sa naïveté mal cachée.
Curieusement, je trouve son attitude – la manière dont elle s’est animée, ses yeux grands ouverts, ses doigts sur sa gorge ou ses lèvres – assez touchante. Tout d’un coup, Honor m’apparaît sous un jour différent. Cela m’affecte toujours quand je m’aperçois que quelqu’un n’est pas en mesure de jauger une situation. Cela m’inspire une forme de compassion, parfois aussi une certaine forme de contentement, mais la plupart du temps cela m’amuse et très rarement – cette soirée fait partie de ces moments-là –, je trouve leur aveuglement presque attendrissant. Cette sorte de joyeuse inconscience est un luxe quasi inconcevable pour moi. Polly fait souvent preuve de cette même tendance très adolescente, mais je sens qu’elle en sortira un jour. En ce qui concerne Honor, en revanche, la manière dont elle voit les choses et l’éducation qu’elle a reçue l’ont prédestinée à être ainsi. Je doute qu’elle change un jour.
La lune s’élève au-dessus du hêtre pourpre, entourée d’une douce aura d’un bleu plus léger, plus doux. Au moment où je mords dans une fraise, l’odeur de la crème pour polir l’argenterie restée sur mes doigts chatouille mes narines. L’air est si calme que j’ai sorti le grand candélabre de la salle à manger. Les flammes se dressent, aussi droites que des lampes à gaz.
Teddy se penche pour remplir le verre d’Honor. « Allez, avoue. Tu étais désœuvrée et c’est là que tes parents t’ont proposé de t’allonger l’argent d’un billet en première classe. » Sa voix a une intonation tendue, très légère mais néanmoins perceptible. Je suis sûre qu’il ne comprend qu’à moitié ce qui se passe mais que c’est suffisant pour qu’il se cabre.
« Je vais te manquer, j’espère ? » dit-elle en posant sa main sur son avant-bras pour l’amadouer avant de s’enfoncer dans sa chaise et d’étendre ses jambes. Je devine qu’elle regarde les ongles de ses orteils. Elle les a faits ce matin, au bord de la piscine. Elle a commencé par ôter consciencieusement le vieux vernis doré avec de petits bouts de coton imprégné d’un liquide sentant le bonbon à la poire, avant d’étaler précautionneusement la nouvelle couleur – un rose chaud et très brillant. Sa concentration était totale, le genou bien calé sous son menton.
Teddy se tourne vers son père : « Tu as recommencé à écrire, alors ? Polly nous a dit que tu en avais parlé.
— C’est encore un peu tôt, tu sais », dit Laurence. Par politesse, il ajoute à mon attention : « Cela ne… marchait plus, depuis un moment.
— Il n’en voyait pas l’intérêt depuis que maman est morte, ajoute Polly avec une conviction loyale. C’est bien ça, non ?
— Tout d’un coup, l’écriture m’a semblé être un passe-temps un peu idiot, convient-il avec légèreté. Être assis seul dans une pièce, inventer des choses… »
Nous patientons, attentifs.
« Je crois bien que j’avais perdu ma confiance en moi », continue-t-il presque comme s’il se parlait à lui-même, comme s’il testait ces mots, leur sonorité. « Et puis, je n’avais aucune idée de ce que j’aurais bien pu écrire. La vie avait perdu sa consistance. Peut-être que je suis arrivé à un tournant, maintenant. On verra. »
Je sens qu’il a envie de changer de sujet, peut-être ne souhaite-t-il pas parler de son nouveau projet, probablement par superstition. « Charlotte ne me lâche pas, d’ailleurs, dit-il à ses enfants. Attendez-vous à la voir débarquer pour quelques jours. »
Un peu plus tard, alors qu’Honor, Teddy et Polly se sont éloignés pour un dernier bain dans le noir, je me retrouve seule à table avec lui. L’air était tellement brûlant, cet après-midi, que la cire des bougies était presque molle quand je les ai sorties de la boîte, au début de la soirée. Elles se sont consumées plus vite que d’habitude, d’ailleurs. Les mèches commencent à sombrer tout d’un coup, crachotant et sifflant à tour de rôle. L’une après l’autre, les flammes s’éteignent.
Je commence à empiler les assiettes et les coupes quand Laurence me demande : « Vous croyez qu’ils vont bien ? Vous pensez qu’ils vont surmonter tout cela, tous les deux ?
— Vous vous inquiétez pour eux », dis-je en m’interrompant et en retournant doucement à ma chaise, pressentant son besoin de quelque chose – d’un confesseur, peut-être.
Il hausse les épaules et concède avec une légère exaspération : « Bien entendu. »
Je réalise qu’il a besoin d’être rassuré plutôt que d’être écouté, et j’ajoute donc : « En ce qui concerne Teddy, je ne saurais pas vous dire, mais j’ai l’impression que Polly s’en sort plutôt bien.
— Elle a été très dure avec moi ces derniers temps, j’avais l’impression qu’elle m’en voulait pour quelque chose, dit-il, je ne sais pas exactement quoi. »
Ce qu’elle m’a raconté la nuit où elle a dormi chez moi me revient soudain en mémoire.
« Elle a toujours été une petite fille rigolote, reprend-il avec nostalgie. Elle vivait tellement dans le présent, comme la plupart des enfants, d’ailleurs, mais c’était étonnant à observer. Teddy a toujours été plus prudent, plus rationnel, méthodique, même quand il était petit. Il faisait moins confiance à la chance. Mais Pol – eh bien, elle ne prévoyait jamais rien. Elle prenait les choses comme elles arrivaient. En général, ce n’était pas désagréable. Et puis tout d’un coup, la chance a tourné. » Il se verse un verre d’eau qu’il avale d’un trait.
« C’est l’innocence, sans doute, finit-il par conclure. Je déteste l’idée qu’elle puisse la perdre. » Ses mots restent en suspens au-dessus de la pelouse sombre striée de reflets de lune, un scintillement argenté sur les brins d’herbe.
J’ai envie de dire : la vérité c’est que chez un adulte, cette forme d’innocence se transforme bien vite en bêtise. C’est une preuve, un symptôme de corruption : trop de privilèges, trop d’indulgence. Bien entendu, je ne dis rien de tout cela. Je reste assise à ses côtés, dans ce jardin où l’air s’est arrêté, et je laisse l’obscurité nous envelopper en attendant que la dernière bougie s’éteigne.
Il s’avère que Laurence avait raison : Polly a vraiment changé d’avis. Elle avoue même avoir sincèrement hâte de retourner à l’école, à l’automne.
« Je vais m’y mettre sérieusement, cette fois. Non, vraiment, je t’assure, dit-elle quand j’aborde le sujet. Toute cette histoire avec Sam m’a fait réaliser que ce type était vraiment un gaspilleur, c’est fou à quel point c’est facile de se laisser embobiner par tout son baratin. » Elle a commandé sur Amazon la moitié des lectures recommandées pour l’année à venir et « adore Euripide ». Je ne la vois jamais rien lire d’autre que le Grazia qu’elle a acheté à la station-service.
Je passe l’information à Laurence quand nous nous retrouvons tous deux sous les pommiers. Je fais bien attention à la manière dont je formule ma phrase : « J’ai vraiment l’impression qu’elle a pris conscience de certaines choses, dis-je modestement. Je ne peux pas m’attribuer les lauriers de ce changement. »
Je m’étais portée volontaire pour confectionner une tarte aux pommes pour Charlotte, qui doit arriver d’un moment à l’autre, et j’étais justement dans le verger quand Laurence est passé par là en revenant de la piscine, une serviette sur l’épaule, et m’a proposé son aide. Il a la taille parfaite pour les cueillir et je le suis avec le panier.
« Attention, dit-il alors que j’esquisse un pas en arrière. Regardez, juste là. » L’herbe traîtresse cache tout un tas de fruits tombés pris d’assaut par les guêpes.
Il plisse les yeux et se hisse sur la pointe des pieds pour attraper quelques feuilles. L’arbre tressaute un peu quand il tire sur le fruit pour le faire céder.
« Eh bien, peu importe qui en est la cause, je suis vraiment soulagé », dit-il en inspectant la pomme pour repérer de quelconques défauts avant de la polir en la frottant contre sa manche et de la déposer dans le panier. « Cela me préoccupait beaucoup. »
Ce n’est pas la première fois que je m’étonne de sa capacité à laisser des personnes extérieures régler ses affaires familiales. Il m’apparaît de plus en plus clairement qu’Alys l’avait toujours tenu à l’abri de toutes ces questions : les crises de colère, les élans enthousiastes qui retombaient aussi vite qu’ils étaient nés, ce perpétuel chaud-froid. Je réalise seulement maintenant toute l’étendue de sa paresse émotionnelle. Bien sûr, il sait que tout cela est important – après tout, il en débat interminablement dans ses livres –, et pourtant il est trop heureux de laisser quelqu’un d’autre s’occuper des complications et autres tracasseries de la vie réelle.
Nous nous dirigeons vers la maison. Il se rend dans son bureau, moi dans la cuisine. Je coupe du beurre froid en cubes et le transfère dans un récipient rempli de farine et d’un peu de sucre. J’essaie de garder les mains légères, fraîches, aériennes, et tout en travaillant cette mixture je sens peu à peu la farine changer de texture et de poids sous mes doigts. J’incorpore un jaune d’œuf et quelques gouttes d’eau froide puis je dépose la boule de pâte au réfrigérateur pour qu’elle repose.