Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
— Julia Price vient toujours seule, répond Oliver. J’ai toujours cru qu’elle fréquentait quelqu’un d’infréquentable – c’est plutôt son genre, si tu vois ce que je veux dire –, mais je la vois beaucoup plus souvent, dernièrement, alors j’imagine que l’histoire doit être finie. Oh, voilà Mary. » Il file à son bureau en époussetant des miettes de chausson aux pommes de sa chemise.
Peu après 10 h 30, le poste d’Oliver sonne. Il décroche en disant : « Ouaip ! » et soudain il devient très silencieux, très concentré sur ce qu’il entend, comme un cerf qui aurait entendu le bruit d’une branche cédant sous le poids d’une chaussure. « Très bien, dit-il. Bien sûr. Je passe tout de suite. » Il repose le combiné, se lève et parcourt la pièce, entre les rangées de bureaux, jusqu’au bocal de Robin McAllfree où ce dernier l’attend, assis à la table de Plexiglas à côté de Mary, du rédacteur en chef et des principaux représentants des Ressources humaines.
Oliver n’y séjourne par longtemps, et dès qu’ils lui rouvrent la porte pour le laisser sortir, le secrétaire de rédaction de Robin McAllfree attrape son téléphone pour appeler la prochaine malheureuse victime.
Oliver revient, le regard rivé sur la moquette. Il a gardé son sang-froid, à ce que je vois : son teint est pâle, mais son attitude est nonchalante. Sasha de la Mode se dresse sur ses pieds en articulant : « Putain ! Qu’est-ce qui se passe ? » En guise de réponse, il forme un pistolet avec ses doigts et tire sur sa tête.
« Bon, eh bien voilà. C’est la quille », dit-il en revenant aux Livres, juste avant de se laisser tomber dans son fauteuil pivotant. « Je suis viré.
— Oh ! Je n’y crois pas. Tu plaisantes, c’est ça ? »
Il me regarde. Pendant un bref instant, je perçois quelque chose de froid et de méprisant briller dans ses yeux et je me dis : Il est au courant. Il connaît toute l’histoire. Puis son expression change et il hausse les épaules. Il parvient même à rire un peu quand Sasha arrive à la hâte, les deux mains pressées sur sa bouche, et il lance : « Bordel, les copains, le navire coule, de toute manière. Ce n’est pas l’élimination de quelques rats qui va y changer quelque chose. »
Le lendemain du départ d’Oliver, deux hommes silencieux montent du sous-sol pour débrancher son téléphone et son ordinateur, puis c’est son bureau et sa chaise qui sont emportés. Un style assez soviétique, comme s’il n’avait jamais existé.
Les gens n’arrêtent pas de me demander si je sais ce qui va se passer aux Livres, mais comme rien n’a encore été annoncé, je secoue la tête en disant : « J’en sais rien, moi non plus. »
Quelques jours plus tard, Robin McAllfree envoie un mail à tout le monde, indiquant – parmi d’autres changements de structure – que je serai désormais la nouvelle adjointe de Mary, un rôle que je combinerai avec un grand nombre de mes responsabilités actuelles. La quantité invraisemblable de licenciements, l’inquiétude quant à la redistribution du travail et le renouvellement un peu trop évident du contrat de Gemma Coke créent un tel chahut que ma petite promotion passe complètement inaperçue.
Les nouvelles vont vite, cependant : Charlotte Black m’envoie une gentille carte, tout comme Audrey Callum. Ambrose Pritchett lui-même marque le coup quand je l’appelle, comme toutes les semaines, pour m’enquérir de sa sempiternelle copie manquante : « Oh, Frances, c’était donc toi l’atout caché. Bien joué. »
Quand j’annonce la nouvelle à mes parents, au téléphone, mon père s’exclame Bravo et La seule chose qui me surprenne, c’est que ce ne soit pas arrivé plus tôt, ce qui ne fait que souligner l’étendue de son ignorance. J’appelle Hester qui se montre plus impressionnée, mais au même moment Rufus fait tomber une lampe de la table et l’occasion de me féliciter passe à la trappe.
Un matin, je marche en direction du métro quand je vois un homme en salopette transporter des pots de peinture vers le numéro 18 de ma rue. Quelques jours plus tard, je croise la femme qui habite là – je crois qu’elle s’appelle Tina – en train d’acheter de la nourriture pour chats et des courgettes à l’épicerie du coin. Elle me dit que ce type travaille très bien et qu’il est plutôt bon marché. Je l’appelle donc et je lui demande de s’occuper de mes étagères – et puis pendant qu’il y est, je lui demande également de repeindre mon salon et ma chambre.
La période des soldes a commencé. Je passe un samedi matin à fureter dans des boutiques d’ameublement et je passe une commande pour un canapé dans un des grands magasins. Je paie même un petit supplément pour qu’on me le recouvre d’un lin d’une teinte or mat. La couleur ne diffère pas trop, me semble-t-il, de celle des canapés du salon de Nevers. L’assistante qui prend ma commande me félicite pour mon bon goût : « Bon choix, dit-elle en pianotant sur son clavier pour me trouver une date de livraison. Assez original, mais pas trop. »
En quittant la boutique, je traverse la rue pour rejoindre mon arrêt de bus quand j’aperçois une silhouette familière qui vient à ma rencontre, des tongs qui claquent sur le trottoir, un grand sac en toile de jute jeté sur une épaule. Pendant un instant, je me demande si nous allons faire semblant de ne pas nous voir, si nous allons être éblouies par le soleil au moment de nous croiser, mais il est trop tard pour esquiver et nous nous embrassons en poussant de petits cris surpris et enchantés : « Je n’étais pas sûre de te reconnaître, dit Honor en calant ses lunettes de soleil sur sa tête. Quelque chose a changé. Ah ! Tes cheveux ! Cela te va très bien. Je vais prendre mon petit déjeuner, t’as un moment pour prendre un café ? »
À l’épicerie bio du coin, avec son éclairage arctique et sa climatisation tout aussi polaire, une fille en tablier d’apparence pénitentière nous installe à l’immense table commune de leur petit café. Honor commande des barres granola et un café au lait de soja. Elle habite non loin d’ici, dans un hôtel particulier de Marylebone. Nous papotons un peu de choses et d’autres – ses vacances dans le Maine, le travail, un épouvantable film français qu’elle a vu la veille au soir –, puis je ne résiste plus à la tentation de lui demander : « Et comment va Teddy ?
— J’allais te poser la même question, me dit-elle en soulevant entre ses doigts bruns une tasse vernie d’émail craquelé. Cela fait des semaines que je ne l’ai pas vu – depuis Biddenbrooke, en fait.
— C’était donc vraiment la fin, alors ? Cette scène, au dîner ? Je ne me souviens même plus pourquoi vous vous étiez disputés », dis-je, et c’est la vérité : bien sûr, cela faisait plusieurs jours que cela mijotait, mais la crise elle-même avait surpris tout le monde.
« Oh ça, c’était juste la goutte d’eau, me répond-elle. Ça faisait un moment que ça menaçait.
— Quel dommage, dis-je. Il me semblait que Teddy était vraiment amoureux de toi.
— C’est vraiment un garçon adorable », dit-elle, assez vaguement, comme si elle parlait de quelqu’un de beaucoup plus jeune qu’elle. « Trop gentil, en fait. Peut-être que le problème était là, d’ailleurs.
— Comment tes parents ont-ils pris la nouvelle ? Est-ce que cela va avoir des conséquences sur leurs relations avec Laurence ?
— Oh, non. Je ne pense pas que ce soit ça qui pose un problème », dit-elle en jetant un regard alentour comme pour vérifier qui se tient autour de nous, comme si elle était observée. « Il y a d’autres complications, en revanche, si tu vois ce que je veux dire. »
Je la dévisage avec étonnement en me demandant ce qu’elle a bien pu mijoter cette fois. Elle enlève ses lunettes de soleil, passe une main dans ses cheveux et se penche vers moi. « C’est assez gênant, commence-t-elle sur le ton de la confidence, mais je ne crois pas que tu serais surprise. Il était tout le temps dans mon dos quand j’étais là-bas, tu as dû t’en apercevoir.
— Qui ? Teddy ?
— Laurence. » Honor soupire. « Il n’a pas arrêté de me relancer, il ne ratait aucune occasion. C’était discret, mais c’était quand même suffisant pour me mettre mal à l’aise.
— Tu es sûre ? » Une partie de moi est en colère, indignée dans sa loyauté envers les Kyte, et l’autre moitié est amusée, une fois de plus épatée par l’égocentrisme démesuré de cette gamine. Je me demande si je ne devrais pas en prendre de la graine. « Tu es bien sûre de ce que tu avances, Honor ? Je n’ai absolument rien remarqué. »
Elle a dû percevoir l’incrédulité dans ma voix parce qu’elle repose sa tasse et me dit : « Non, vraiment, il n’est pas celui que tu crois. Toute cette affaire est plutôt choquante, si tu veux mon avis. »
Je ne dis rien. J’attends.
« Tout a explosé le dernier soir, commence-t-elle. On m’a placée à côté de lui, à table, et il m’a monopolisé toute la soirée, à me bassiner au sujet de son travail, de son prochain bouquin. Et c’est là qu’il y a eu cette scène avec Teddy – je ne me rappelle même plus quel a été l’élément déclencheur, à vrai dire, tu t’en souviens, toi ? –, et quand je suis sortie de table pour aller m’enfermer dans ma chambre, il m’a suivie. Laurence, je veux dire. Laurence m’a suivie et – oh, c’était vraiment dégoûtant, la manière dont il m’a agressée, en quelque sorte, et comment il a essayé de m’embrasser.
— C’est incroyable », dis-je, et je m’oblige à secouer la tête. Puis je pose ma main sur la sienne et je la serre doucement pour la réconforter. « Cela a dû être affreux, pour toi.
— Oui, c’était vraiment horrible, dit-elle avec gratitude. J’étais tellement choquée ! Je le connais depuis que je suis née, tu comprends ! C’est un ami de mes parents et c’est le père de Teddy, tu vois, et puis de toute manière il est tellement vieux, et en plus je croyais qu’il était encore en deuil – et c’est là qu’il me fait ça. C’est dégueulasse ! Enfin en tout cas je l’ai repoussé et bien sûr, après une scène pareille, il était hors de question que je reste.
— Est-ce que Teddy est au courant ?
— Oh, mon Dieu, non ! J’ai réfléchi et je me suis dit qu’il fallait que je garde ça pour moi, tu penses bien. Tu ne diras rien à Polly, n’est-ce pas ? C’est déjà assez dur comme ça, pour eux. » Et pendant qu’elle prononce ces mots, je réalise qu’elle sait que c’est un mensonge, que c’est une histoire qu’elle a inventée de toutes pièces pour ne pas perdre la face, et quelque part cette constatation me soulage. Je suis soulagée de découvrir qu’il y a une limite à sa capacité à se leurrer elle-même.
« Je trouve que c’est très attentionné de ta part, dis-je. Peut-être qu’il avait trop bu. Je suis sûre que cela ne se reproduira pas. »
Mais je fais fausse route, Honor ne m’a pas encore tout dit. Je vois l’excitation briller dans ses yeux. L’excitation d’être en possession d’informations précieuses. « Oh, Frances, c’est là que tu te trompes, me souffle-t-elle. Il s’avère que c’est un habitué de ce genre d’histoires. Des aventures. Il en a eu des tonnes, tout au long de son mariage. »
Je lève les sourcils et prends une gorgée de café tandis qu’elle poursuit : « Non, vraiment… C’est Miriam qui m’a raconté tout ça. »
Je me rappelle vaguement que Miriam est sa mère. La fameuse pionnière de la couleur taupe.
« Quand je suis rentrée à Londres, bien sûr, j’étais un peu chamboulée et donc j’ai fini par raconter cette histoire à ma mère. Je lui ai tout déballé. C’est là qu’elle m’a dit que Laurence était assez réputé pour son attirance pour les femmes jeunes. Il a trompé Alys, des tas de fois – des tas de femmes, la plupart beaucoup plus jeunes que lui. Maman m’a même dit qu’elle l’avait aperçu avec l’une d’elles peu avant la mort d’Alys, chez Malcolm Azaria. Je ne crois pas qu’ils soient arrivés en même temps, mais ils s’étaient visiblement donné le mot. Maman m’a dit qu’elle les avait vus repartir dans le même taxi. »
Tout cela me semble bien peu concluant et je suis sur le point de taxer l’ensemble de potin sans fondement quand elle ajoute : « Peut-être que tu la connais par le boulot, d’ailleurs. Cette femme, avec laquelle il est venu. Julia Price. Elle travaille dans l’édition.
— Oui, j’ai déjà entendu ce nom-là, dis-je. Eh bien, ça alors. Tu es sûre ? Qu’est-ce que ta mère a dit d’autre, à son sujet ? » J’essaye de ne pas paraître trop intéressée.
« Eh bien, Miriam pense qu’il y a mis un terme après… Enfin, après l’accident. Il était submergé par la culpabilité. C’est ce que Jo Azaria lui a dit, en tout cas. Et puis – oh, mon Dieu, ça c’est vraiment top secret, je ne peux pas croire que je suis en train de te raconter ça, promets-moi que tu ne le diras à personne – Jo l’a entendu de la bouche de Laurence lui-même : il s’est effondré après la mort d’Alys et il a confessé tout un tas de trucs. Il n’a pas mentionné ses autres aventures, ma mère suppose que ce n’étaient que des passades, mais Julia Price – eh bien, elle, c’était sérieux, apparemment. Il l’a admis, d’ailleurs. Après le décès de cette pauvre Alys, il s’est senti tellement mal au sujet de toute cette histoire qu’il a tout laissé tomber. Il a dit que la relation n’avait plus de sens. Qu’elle était souillée. »
Je me souviens du visage pâle de Julia dans le vestibule, après la cérémonie commémorative, et de la scène dont j’avais plus ou moins été témoin, dans le jardin carré. Tout s’expliquait, maintenant.
À bien y réfléchir, je suis assez certaine que Julia n’était pas sa première aventure extraconjugale, en effet. Je veux bien croire qu’il y ait eu d’autres femmes, pendant toutes ces années, des jeunes femmes douées en poésie ou qui faisaient des recherches universitaires et étaient donc, selon toute logique, sous l’emprise impitoyable de l’impulsion créatrice ; ou peut-être des filles qui travaillaient dans la publicité et qui étaient conscientes de l’importance de la discrétion. Des filles aux yeux aussi brillants que leurs appartements étaient sombres, des filles qui ne lui demandaient rien de plus. Personne n’en a jamais parlé mais je veux bien croire qu’elles aient existé. L’absence totale de toute trace, si infime soit-elle, de spéculation à ce sujet ne fait que souligner la place de Laurence dans ce monde. Sa capacité à tirer sur les bonnes ficelles pour faire taire les commères qui passent leurs soirées entre les tables où ont été disposés les livres et celles où l’équipe du bar a disposé les verres.
Mais Julia Price : eh bien, le fait que personne n’ait jamais parlé d’elle est parfaitement logique.
« Tu dois avoir l’impression de t’en être assez bien sortie, en fin de compte », lui fais-je remarquer, et Honor confirme ma supposition, répétant qu’elle n’aurait jamais cru, que c’était fou à quel point on pouvait ignorer des choses concernant des personnes que l’on connaissait depuis toujours. Comme pour se rassurer, sa main se pose sur la chaîne délicate qu’elle porte autour du cou. À côté du « H » en argent, l’autre pendentif virevolte sur lui-même et brille au soleil : le petit fer à cheval, la chance. « Teddy me l’avait offert il y a une éternité, m’explique-t-elle en voyant l’attention que je lui porte. Il appartenait à sa mère. Est-ce que tu crois que je devrais le lui rendre ?
— Tu crois qu’Alys était au courant de cette aventure avec cette dénommée Price ?
— Oh, nous espérons que non, me répond-elle. Elle était merveilleuse, n’est-ce pas ? Tellement gentille. Tellement bonne. Mais si ta question est de savoir si Miriam lui en a touché un mot quand elle l’a vu repartir dans le même taxi que Julia Price après cette fête – eh bien non, elle n’a rien dit. »
Je repense à ce que Polly m’a raconté, au sujet de cette dernière dispute.
« Et puis tu peux changer la dédicace, pendant que tu y es, avait-elle dit. Ce n’est pas un hommage, c’est une insulte. »
Et finalement, la dédicace avait été : « Pour Alys. Toujours. »
Manifestement, Alys avait découvert l’existence de Julia Price. Peut-être que Jo Azaria lui en avait parlé, après tout.
Avait-il agi selon la volonté d’Alys ? Était-ce là la dédicace prévue depuis le départ ? Je me demande si j’aurai un jour la réponse à cette question. Je me demande aussi pourquoi cela m’importe autant.
Honor finit son petit déjeuner et adresse un signe à la serveuse. Nous réglons la note et elle me dit qu’elle doit acheter quelques provisions pour chez elle, je l’escorte donc le long des rayons de la boutique, curieuse de voir ce qui aura grâce à ses yeux. Du fromage végétalien. De la tisane « détox ». Du liquide vaisselle à base d’huile essentielle de citrons corses, de production biologique. Nous nous embrassons sur le trottoir, devant le magasin, à l’ombre d’un auvent rayé, puis elle s’éloigne, sa sacoche de jute accrochée au bras, ses tongs claquant sur le macadam. Les rayons du soleil scintillent sur la file de voitures qui ronronnent au feu. L’air sent l’essence. Le ciel est barré de traînées de fumée, de plus en plus fines.
Plus tard, je vais rendre visite à Naomi et à son nouveau bébé, et nous passons l’après-midi à agiter vainement divers objets devant ses yeux avant de le trimballer le long des rues chaudes et poussiéreuses de Shepherd’s Bush. Sur le chemin du retour, je vais seule à la première séance d’une projection de ce film français dont Honor s’est plainte avec tant de virulence : un film sur un couple parisien parfait, avec de beaux vêtements, des boulots de rêve et un vilain secret. Il me plaît énormément.
J’attrape le bus et je rentre chez moi en longeant les grilles du parc, verrouillées à cette heure, et d’épais fourrés sombres et desséchés, retenus par des grilles métalliques. Tout en marchant, il me semble reconnaître l’odeur, une odeur de putréfaction, quelque part, non loin d’ici.
J’envoie quelques textos à Polly pour savoir comment elle va et elle me répond qu’elle n’est finalement pas mécontente d’être de retour à l’école de théâtre, et qu’on lui a confié un rôle plutôt sympa dans la pièce du semestre d’automne. Je l’invite à dîner un jeudi mais elle annule à la dernière minute, avec un message disant qu’elle n’est pas très en forme et qu’on remet ça à un autre jour. Un peu plus tard ce soir-là, après un dîner en solitaire, j’allume mon ordinateur et je vois qu’elle a twitté depuis un bar de Westbourne Grove, où elle fêtait l’anniversaire de Louisa. Apparemment, Alexa Chung se trouverait à la table d’à côté.
J’essaie de ne pas être trop agacée. Il faut que je me souvienne de ce que je peux attendre de Polly : pas grand- chose. Et que je prenne tout ce qu’elle voudra bien me donner.
Il y aurait bien quelques petites choses à faire mais j’essaie de ne pas trop y réfléchir. Si j’y pense trop, les situations sembleront préméditées et ce ne serait pas bon du tout. J’évalue donc les possibilités en essayant de ne pas m’arrêter à des détails. C’est un peu comme faire de la pâtisserie. Toujours garder les mains fraîches et légères, ne pas se précipiter, laisser l’air pénétrer la préparation. Et attendre que les choses prennent forme.
Au boulot, tout va très bien. Gemma Coke réalise l’interview de Julia Price accompagnant son nouveau lancement de collection, et sur le papier le résultat est plutôt satisfaisant : une photographie de Julia debout près de sa fenêtre, au bureau, sa mèche de cheveux blancs rehaussant l’éclat de sa peau. Sa situation de célibataire sans enfants est évoquée de manière assez joyeuse – « Je n’aurais sûrement pas trouvé l’énergie nécessaire pour faire tout cela si j’avais choisi une autre voie » – ainsi qu’une référence à sa popularité de « femme la plus courtisée de Londres ». Manifestement, Gemma est tombée sous son charme, et le résultat est un article plutôt fade, vite oublié.
Après sa parution, elle fait livrer à Mary une orchidée dans un vase en verre.
Quand je représente Mary pour la première fois, à la réunion du comité de rédaction, je me rends compte que ma voix reste ferme. Je hasarde un commentaire que le minuscule Robin McAllfree relève aussitôt : « Voilà qui est intéressant », et il prend l’habitude de venir me voir aux Livres, de temps en temps. Il s’assied sur un coin de mon bureau et nettoie les verres de ses lunettes tout en causant avec le « satané bas-bleu » que je suis à ses yeux. Je prends cela pour une sorte de drague par défaut – il ne peut pas s’en empêcher – et je ris poliment à ses plaisanteries jusqu’à ce qu’il se lasse et passe à la suivante.
Et puis, il y a cet épisode, alors que Malcolm Azaria s’apprête à livrer à un magazine littéraire un texte où il révèle qu’il a été contacté par un enfant illégitime dont il ne soupçonnait pas l’existence, McAllfree se plante devant moi sans prévenir, le jour où l’événement soumis à un embargo atterrit sur son bureau.
« T’es une copine du vieil Azaria, non ? Passe-lui donc un petit coup de fil et demande-lui s’il est d’accord pour rencontrer Gemma avant la fin de la semaine, tu veux bien ? Dis-lui qu’on le mettra en Une du cahier Arts. Une bonne grosse pub pour tout ce qu’il veut.
— Pas de problème », lui dis-je, et quand je retourne à mon bureau j’appelle le journaliste du magazine qui me dit qu’il a déjà réalisé un entretien avec le Sunday Times, à paraître cette semaine, et qu’il n’y a donc aucune marge de manœuvre.
J’envoie un mail à McAllfree pour lui dire que Malcolm est vraiment désolé mais qu’il s’est déjà engagé ailleurs, point final. Je ne me fais pas d’illusions, cependant, sur la manière dont Mary a vendu ma promotion, et cela me rappelle – comme si je risquais de l’oublier – que je dois toujours rester sur mes gardes.
L’été indien prend fin. Il s’efface assez soudainement, sans tambour ni trompette, comme un malotru s’éclipsant sans se donner la peine de prendre congé. Un matin, je me surprends à attraper mon écharpe rouge et violet en quittant l’appartement. Un soir, il fait presque nuit quand je sors du bureau.
Quand je m’arrête chez le meilleur traiteur du coin pour acheter mon déjeuner, je découvre qu’ils ont décoré la vitrine d’une composition de citrouilles, de calebasses et de feuilles d’arbres en papier, reposant au milieu de replis et de volutes de tissu orange et marron.
J’attends. Parfois je suis patiente, il m’arrive même de savourer cette attente ; parfois je me demande – avec agacement ou désespoir, selon l’humeur – si cela arrivera un jour. Ce n’est plus entre mes mains, désormais. J’ai fait ce qui était en mon pouvoir et un jour l’opportunité se présentera. Je suis presque certaine qu’elle se présentera.
Ambrose Pritchett a contribué à La Route la moins fréquentée, un recueil dans lequel les grands noms de la littérature britannique vantent les charmes méconnus de leurs comtés de prédilection. Le texte de Pritchett est consacré au Worcestershire.
« Tiens, je ne savais pas que vous veniez de ce coin-là, dis-je quand il passe au bureau chercher son courrier.
— Bonté divine, Frances ! Je suis d’Egham. Le Worcestershire était le seul qui restait. » Il n’y avait jamais mis les pieds avant d’accepter la commande et, précise-t-il, il n’a pas l’intention d’y retourner de sitôt. Il tient la plupart de ses informations d’Internet et d’un vieux guide touristique.
Le cocktail de lancement est organisé au dernier étage du Meat Safe, un restaurant du quartier de Soho spécialisé dans cette catégorie de mets britanniques qui ont une consonance tout particulièrement repoussante – de la joue de porc, du fromage de tête, de la blette, des buccins, du posset – sur un menu. J’accepte l’invitation au cas où, on ne sait jamais qui se rend à ces événements-là. Quand j’arrive, cependant, je réalise que c’est une fête comme toutes les autres.
J’ai bu un cocktail aux prunes de Damas (c’est plus que suffisant) et je suis sur le point d’adresser un petit signe de la main à Ambrose pour lui dire « J’y vais, à plus ! » quand l’atmosphère de la pièce change, comme si quelqu’un avait tamisé les lampes ou, au contraire, augmenté l’éclairage.
« Oh, regarde qui est là », murmure une voix, derrière moi.
Je me retourne pour voir de qui il est question. C’est Laurence. La fille de la maison d’édition veut le décharger de son manteau mais il l’esquive et la dépasse avec un sourire, en déclarant : « Je ne peux pas rester, j’en ai pour une minute. » Il entre dans la salle et embrasse Nikolaï Titov, venu soutenir sa femme, Peggy, qui a rédigé le chapitre consacré au Somerset. Un homme armé d’un appareil photo s’avance pour les immortaliser. Laurence s’arrête docilement, passe un bras autour des épaules de Peggy et montre ses dents, jusqu’à ce que le photographe s’éloigne à nouveau en le remerciant.
« Je passais par là – je ne peux pas rester mais je voulais tout au moins te saluer », l’entends-je déclarer tandis qu’il se courbe à nouveau pour l’embrasser sur les deux joues.
Je me tiens au seuil de la pièce, j’attends, j’attends, j’espère qu’il va se retourner, et surtout qu’il me remarquera.
Quand il le fait, je croise son regard et j’ai la satisfaction de voir son expression changer.
Je reste très tranquille pendant que son regard me détaille de manière presque gênante. Je le laisse me regarder. Cela ne dure qu’un minuscule instant, moins d’une seconde, mais pendant ce laps de temps je sens qu’un vrai changement s’opère. Il hoche enfin la tête dans ma direction, l’air de rien, avec un demi-sourire, puis il détourne le regard.
Il échange encore quelques mots avec les Titov avant de s’excuser et de traverser la foule dans ma direction, murmurant des Pardon aux personnes qui s’écartent pour le laisser passer, des personnes qui ne peuvent s’empêcher de se retourner sur son passage pour vérifier si elles me connaissent.
C’est le troisième baiser et cette fois il est assez vif, familier, facile. Je sens brièvement la chaleur de sa joue contre la mienne, sa main sur ma manche, la légère pression de sa paume à travers le tissu.
— Comment ça va ?
— Bien… Oh, ça fait longtemps depuis Biddenbrooke !
— Je n’ai que quelques instants, le taxi m’attend devant la porte ; c’est Polly qui prépare le dîner, ce soir – elle passe la nuit à la maison.
— Cela vous embêterait beaucoup de me déposer en passant ? »
Pas du tout, dit-il, le temps de prendre congé des Titov et nous nous retrouvons dehors.
Pas de problème. Je serre la main à quelques personnes puis je passe chercher mon manteau au vestiaire et je descends les marches avec précaution. Il y a un miroir en bas de la cage d’escalier et je m’y aperçois au moment de le dépasser. Je ne me reconnais pas. Je suis surprise, presque choquée par ce que je découvre. Avec ses yeux brillants et ses joues rosies, la femme qui se tient devant moi ressemble à celles qui vivent des aventures : des aventures intéressantes, excitantes, voire dangereuses.
Le taxi patiente dehors, ses fenêtres scintillantes de pluie. Laurence se penche depuis les profondeurs de l’habitacle pour ouvrir la fenêtre et je passe par-dessus une flaque de néon liquide avant de glisser à ses côtés.
« Highgate, annonce-t-il, mais en faisant un crochet par – où habitez-vous exactement, Frances ? »
Je donne l’adresse au chauffeur et le taxi se met en route dans la nuit étincelante.
Il me demande comment était la fête et je lui relate les propos d’Ambrose Pritchett, il rit, et je me sens bien.
Puis je lui parle de son livre et il me répond, assez prudemment, qu’il a l’impression de bien avancer. De faire des progrès. « C’est une expérience très différente, cette fois », ajoute-t-il tandis que le taxi traverse tant bien que mal Camden Town, s’arrêtant tous les quelques mètres. « Ma femme Alys était toujours ma première lectrice. Elle avait un excellent regard. » Je songe alors que c’est la première fois qu’il me parle d’elle.
La route se dégage au fur et à mesure que nous nous dirigeons vers le nord. Nous filons à travers Kentish Town et Tunfell Park, traversons l’animation des gastro-pubs et des comptoirs de poulet frit, puis les vitrines tamisées des boutiques bon marché et des magasins bio. Laurence me parle un peu de Polly, qui a un nouveau petit ami et semble beaucoup plus heureuse à son école de théâtre, désormais. Au passage, il ne manque pas d’évoquer le rôle que j’ai joué dans son changement de décision, un peu plus tôt dans l’année.
« J’ai vraiment eu peur, vous savez. Je suis sûr qu’elle était à deux doigts de quitter son cours, ajoute-t-il. Dieu merci, vous êtes parvenue à lui faire entendre raison. Tout seul, je n’avais aucune chance.
— Je ne crois pas y avoir été pour grand-chose, dis-je.
— Oh, je crois que si. Parfois, on est tellement absorbé par les soucis familiaux qu’un regard extérieur est nécessaire pour y voir clair. »
Cette remarque me fait très plaisir. Je prends le temps de la savourer, je la laisse flotter dans l’air qui nous sépare. Puis il fait une allusion à mon boulot et me félicite pour ma promotion. Je me demande qui lui en a parlé. Je me demande qui s’est dit que ma vie pouvait l’intéresser.
La conversation se tarit.
Nous ne sommes plus très loin de chez moi, maintenant. Le chauffeur de taxi écoute une émission à antenne libre mais la fenêtre de séparation est fermée et le son ne nous parvient qu’indistinctement. L’arrière du taxi est très silencieux. Je pose ma tête contre la fenêtre et laisse mon regard glisser sur les trottoirs luisants de pluie. Des gens se sont agglutinés sous l’auvent d’un vendeur de kebabs pour fumer une cigarette à l’abri. D’autres ont tiré leur veste par-dessus leur tête et s’élancent en courant depuis la station de métro. Dans la pénombre, je tourne ma tête vers lui. Il est en train de me regarder. Il ne détourne pas les yeux.
« Je vous proposerais bien de venir dîner avec nous, mais je ne suis pas certain que Polly…, dit-il dans le silence de l’habitacle.
— Oh, non, bien sûr que non !
— Peut-être, reprend-il (et, oui, je discerne clairement une note craintive dans sa voix, semblable au tintement d’une fourchette sur un verre), pourrions-nous faire cela une autre fois ? »
Je commence à répondre avec légèreté : « Oh, avec plaisir, bien – » mais il m’interrompt précipitamment.
« Pardon, je n’ai pas été clair. J’aimerais vous inviter à dîner. Sans Polly, juste vous. »
Je ne dis rien mais je lui souris et il me rend un sourire, soulagé – mais aussi embarrassé ; un peu mal à l’aise – et le taxi s’arrête à cet instant devant mon appartement. Je le vois inspecter l’immeuble, détailler la haie indisciplinée, le fouillis des poubelles, la rangée de fenêtres sombres, au premier étage.
« Je vous appellerai, dit-il au moment où je tends la main vers la poignée.
— J’en serais ravie. » J’attrape mon sac et je sors du taxi en claquant la porte derrière moi, le véhicule démarre et je le vois se retourner un instant, dans un flash de lumière, quand il lève la main pour m’adresser un au revoir.
En sortant de l’ascenseur, je suis attirée par la baie vitrée formant l’un des côtés de la cage d’escalier. L’appartement se trouve dans un immeuble moderne avec un portier, un parking souterrain, des jardins communs et – même d’ici, au troisième étage – des vues imprenables. Je regarde la colline, la multitude de squares et de parcs qui entourent les maisons. Quelques vestiges roux de l’automne subsistent, dans les arbres.
La rue des Kyte est tout près, mais invisible d’ici. Elle ne mettait sûrement pas plus de sept ou huit minutes pour venir.
Madame Brewer ouvre la porte. Elle doit avoir soixante-dix ans bien sonnés, une créature fragile et parfumée, avec des perles aux oreilles et un gilet en cachemire de la même teinte que son labrador, Greta. Dans la pénombre de l’entrée exiguë, elles forment deux ombres pâles, à peine présentes.
« Je suis très heureuse de vous rencontrer, mademoiselle Thorpe », lance madame Brewer en me tendant la main. Son regard fugitif et vitreux glisse sur mon visage avant de s’immobiliser sur un point, au-dessus de mon épaule. La luminosité du couloir doit l’attirer. On m’avait dit à quoi m’attendre, mais cela n’en reste pas moins déconcertant.
« Je vous en prie, appelez-moi Frances », dis-je, mais madame Brewer se met à rire, créant une distance entre nous.
« Pas encore, me répond-elle. Peut-être quand nous nous connaîtrons un peu mieux. Ne voulez-vous pas entrer ? » Elle disparaît dans la petite cuisine américaine. J’entends le bruit d’une bouilloire qu’on allume et d’un réfrigérateur qu’on ouvre et qu’on referme. Quand je lui propose mon aide, elle me répond qu’elle n’en a pas besoin.
Dans le salon, confortable mais à la décoration tristement banale, avec ses tons crème et pêche, je vois que tout est prêt : la paire de fauteuils installés dans un coin, près de la fenêtre, quelques feuilles blanches déposées sur une table, un livre épais.
« Est-ce que vous avez suffisamment de lumière ? Voulez-vous que j’allume les lampes ? » demande madame Brewer qui vient d’apparaître, chargée d’un petit plateau. Un peu mal à l’aise, je la regarde avancer jusqu’à moi, mais elle le dépose sur la table sans broncher, avec des mouvements vifs. Elle est sûre d’elle, elle sait que tout est à sa place.
« Non, c’est parfait comme cela, l’après-midi est très lumineux. »
Madame Brewer se laisse glisser dans l’un des deux fauteuils. « Je vous en prie, dit-elle avec un geste en direction du plateau. Servez-vous de lait et de sucre. » Greta l’observe patiemment avant de reposer sa tête sur ses pattes.
« Madame Polter m’a dit que c’était la première fois, pour vous, dit-elle en s’enfonçant dans son fauteuil, sa tasse à la main, ses chevilles croisées.
— C’est la vérité. Je voulais savoir comment cela se passait. Si je pouvais être d’une quelconque utilité. Enfin, c’est l’idée, en tout cas.
— Comme c’est merveilleux. » Elle sourit dans ma direction. « Je vous en suis très reconnaissante. Cela fait tellement longtemps que je n’ai plus eu de lecteur. Cela m’a manqué. Est-ce que nous pouvons y aller ? Je suis sûre que vous avez l’œil sur la montre.
— Oh, bien sûr. Avec quoi voulez-vous commencer ? »
J’attrape donc les lettres et je les lui lis. Rien de très intéressant, juste les habituelles circulaires de la municipalité au sujet du recyclage des déchets, ainsi qu’un courrier du comité des résidents, requérant l’avis des locataires concernant un nouveau plan d’aménagement des plates-bandes. D’ordinaire, son fils vient régulièrement lui prêter main-forte pour ce genre de choses, m’explique-t-elle, mais il s’est absenté pour une quinzaine de jours. Puis j’en viens à l’ouvrage relié. C’est une biographie de Rudolf Noureev, vieille de quelques années, déjà. Les critiques étaient plutôt enthousiastes, d’après mon souvenir. À un cinquième environ du livre, il y a un marque-page, une bande de papier cartonné, mat, d’un bleu tendre, sur laquelle est imprimé le logo de la librairie. Je la saisis et je la retourne. Ses mains.
Sur la page de garde de l’ouvrage, elle a écrit : « Pour Nancy, d’innombrables heures de bonheur ! De tout cœur, Alys. » Je me demande pourquoi elle s’est donné cette peine.
« Je vois que vous avez bien avancé dans le Noureev », lui dis-je en le feuilletant. Je m’arrête sur un cliché en noir et blanc de Rudolf enfant, assis sur les genoux de sa mère. Elle semble amusée, détendue, sur le point de dire quelque chose. L’enfant au contraire a les mains sur les côtés, dans une posture très formelle, et ses yeux fixent la caméra d’un air volontaire. Un regard que je reconnais bien.
« Oh, c’est vraiment un livre exceptionnel ! s’exclame-t-elle. Mon dernier mari était dans le conseil d’administration de Covent Garden et nous allions très souvent au ballet – avant, bien entendu. C’est merveilleusement bien écrit, cela fait remonter tous mes souvenirs. Cela dit, je ne me souviens plus où nous en étions. Cela fait quelques mois, déjà… peut-être même plus, maintenant que j’y pense. »
Je laisse un silence s’installer, espérant qu’elle le comblera.
« Je ne sais pas ce que madame Polter vous a dit, poursuit-elle, le visage de nouveau tourné vers la fenêtre. J’avais une lectrice très talentueuse, qui est devenue une amie. Elle est décédée l’hiver dernier.
— Oh, comme c’est triste ! dis-je en observant le tremblement soudain de son thé. C’était donc inattendu ?
— Un accident de voiture. C’est elle qui a choisi ce livre pour moi. C’était son cadeau de Noël. » Je vois un effort troubler son visage tandis qu’elle semble prendre conscience de quelque chose, peut-être pour la première fois. « Vous savez, reprend-elle, peut-être que ce n’est pas une bonne idée, après tout. Je crois que je préférerais que nous commencions quelque chose de nouveau.
— Bien sûr, cela doit faire remonter de mauvais souvenirs. Je vois bien que c’est encore douloureux. » Elle a une très légère grimace, un mouvement involontaire, l’expression d’un dégoût, si fugitive qu’elle m’échappe presque, juste assez désagréable néanmoins. « J’aime beaucoup l’épigraphe : “L’espoir porte un costume de plumes…”
— Emily Dickinson, dit-elle dans un souffle. C’était un poème qui comptait beaucoup pour elle. » Et la voilà qui pose ses bras sur les accoudoirs de son fauteuil, prête à se lever. « Il y a un Elizabeth Taylor que j’ai mis de côté, un recueil de nouvelles que mon fils m’a recommandé. » Mais soudain je suis fatiguée de jouer cette comédie, j’ouvre le livre et me reporte à la page marquée d’un papier bleu.
« Oh, mais cette biographie me semble fascinante, dis-je. J’en ai entendu tellement de bien. Et puis vous en êtes déjà à son séjour à Paris, après sa fuite du bloc soviétique. C’est tellement excitant ! Écoutez un peu :
« "Ils m’avaient dit que la pièce était dotée de deux portes. Si je décidais de rentrer en Russie, l’une des portes me ramènerait discrètement dans le hall d’entrée, d’où j’aurais la possibilité de monter à bord du Tupolev. Si je choisissais de rester à Paris, l’autre porte menait à leur bureau privé… À présent, j’étais enfermé, seul, en sécurité, dans cette petite pièce. Quatre murs blancs et deux portes. Deux sorties, ouvrant sur deux destinées bien différentes.” »
Je vois madame Brewer ouvrir la bouche pour dire quelque chose mais je continue sans m’en soucier. Mon doigt glisse sur le texte et bientôt j’oublie de surveiller sa réaction, complètement prise par l’histoire, emportée par la volonté du danseur, par l’ardeur de son désir de devenir quelqu’un d’autre.
Laurence m’appelle quelques jours plus tard et je le retrouve à une brasserie, non loin de sa maison. Il y a pas mal de monde mais on nous a attribué une table calme, dans le fond, et comme la soirée est froide et humide, nous commandons tous deux un steak frites et il choisit une bonne bouteille de rouge. Les serveurs dansent autour de nous, remplaçant nos verres, apportant des couteaux propres, versant le vin avant de reculer d’un pas, en attente de son approbation.
Il est complètement différent, ce soir : ouvert, réfléchi. Je l’encourage à me parler de sa jeunesse et il se confie sans trop se faire prier, son père mort jeune de la tuberculose, sa mère qui l’a élevé tout en travaillant à la brasserie du bout de la rue. Les livres ont toujours été son échappatoire, explique-t-il. Il a travaillé dur pour entrer au lycée et à Oxford. Bien sûr, sa destinée aurait pu être très différente.
Je l’écoute me raconter sa vie et j’ai l’impression d’être une interlocutrice habile, subtile. Je lui suggère les sujets que j’ai dénichés dans ses romans et dans tous les entretiens qu’il a accordés à la presse au fil des années. Je le vois se gonfler légèrement de plaisir quand, à la manière d’une personne reflétant le soleil dans un petit miroir de poche, je lui fais miroiter sa propre légende : l’autodidacte, le créatif ; autonome, important. Les gens ne se lassent jamais de leur propre histoire. Laurence n’est pas une exception.
Je lui demande si le succès a entravé sa liberté, s’il trouve parfois qu’il est un écran entre le monde et lui. « Oh, pas vraiment, dit-il. Ma célébrité, si on peut l’appeler ainsi, est vraiment minime. Cela n’arrive presque jamais, vous savez, mais les rares fois où je suis, par exemple, en salle d’embarquement ou dans un restaurant, et que quelqu’un m’approche, vous devriez voir comment ils s’y prennent ! Très doucement, se tortillant de gêne, essayant malgré tout, désespérément, d’éviter de trop me déranger… et tout cela, juste pour me dire qu’ils ont été touchés par quelque chose que j’ai écrit… Eh bien, ce genre de situation n’est pas difficile à supporter, vous savez. Je peux très bien vivre avec ça.
« Après tout, ajoute-t-il, ce n’est pas comme s’ils me demandaient quoi que ce soit. Personne ne me demande ma chemise. »
Avant, il trouvait qu’il avait une vie délicieuse, mais – à cet instant, il baisse les yeux sur ses mains qui reposent sur la nappe – les choses ne sont plus aussi simples, aujourd’hui.
Puis il change de sujet et m’interroge sur mon enfance près de Frynborough, s’enquiert rapidement de mes parents. Bien entendu, il est plus proche d’eux en âge qu’il ne l’est de moi. Cette découverte le fait sourire.
Avant que je puisse changer de sujet, il voit quelque chose dans mon expression, quelque chose qui me trahit. Il ouvre la bouche pour me poser une question mais je me souviens soudain d’une anecdote qu’Audrey Callum m’a racontée au sujet de Sean Templemann, et j’arrive tant bien que mal à l’amener vers autre chose. Quand il éclate, son rire est à la fois une bénédiction et une déception pour moi.
Après le dîner, quelqu’un nous aide à enfiler nos manteaux et nous sortons sous la pluie. « Laissez-moi vous raccompagner », dit-il, et je réponds : « Non, vraiment, ça ira, je n’habite pas loin. » Mais le voilà qui tend la main, prudemment, timidement, il effleure ma joue, il se penche vers moi et je l’embrasse, moi aussi, je l’embrasse et c’est exactement comme je me l’imaginais.
Des voitures passent. La pluie tombe sur nos têtes.
Puis il dit, très doucement : « Rentrez avec moi », et je lui dis oui.
Il pleut toute la nuit. Je m’en rends compte à intervalles réguliers, le clapotis constant, incessant, et les quelques bourrasques de vent qui font légèrement trembler les fenêtres à guillotine dans leurs cadres.
Au petit matin, je m’écarte doucement de la chaleur de son corps et des draps en désordre, et je traverse la chambre. J’ouvre précautionneusement la porte, espérant qu’il n’entendra pas, qu’il ne se réveillera pas.
Le tambourinement lointain de la pluie sur le vasistas, devant la chambre de Polly, résonne dans la cage d’escalier. Je repense à sa petite chambre, là-haut, à ses murs bleu turquoise, à la guirlande de lampions en forme de piments rouges.
Je me demande ce qu’elle fera quand elle s’en rendra compte.
Dans la salle de bains, je me lave la figure à l’eau très chaude en me servant d’un gant de toilette pris dans la pile du placard-séchoir. Je trouve une brosse à dents neuve dans la petite armoire du miroir, je la sors de son emballage et je me lave les dents. Deux robes de chambre pendent au crochet, derrière moi : je prends celle qui appartenait à Alys, longue, en soie couleur huître, je l’enfile et je noue la ceinture avant de contempler mon reflet. Puis je l’enlève et j’enfile la bleu marine, en coton gaufré, qui est beaucoup trop grande pour moi. Je dois en retrousser les manches. Je descends au rez-de-chaussée. La moquette couleur de blé est douce sous mes pieds nus.
Arrivée à mi-palier, je m’arrête un instant sur le seuil du bureau de Laurence. Je ne résiste pas à la curiosité et je pousse la porte qui s’entrouvre suffisamment pour me laisser entrevoir l’ordinateur sur la table à tréteaux, l’affreuse chaise de bureau, les stores blancs relevés, ouvrant sur le ciel furieux, l’aspect solennel de la maison d’en face, cachée derrière des arbres de plus en plus nus.
Je fais quelques pas dans la chambre, attirée par le mur, à gauche du bureau. Au premier coup d’œil, il me semble qu’il est couvert de centaines de minuscules ailes aux couleurs vives : jaunes, roses et orange, se soulevant et s’abaissant doucement dans le courant d’air qui s’échappe de la fenêtre ou de la porte ouverte.
En approchant encore un peu, je réalise que ce sont des Post-it couverts de l’écriture fine et noire de Laurence. Les mots sont suffisamment clairs mais leur sens est cryptique, mystérieux. Il y a écrit « N et R », puis « Cantate de Bach », puis « D court » et « R est au courant de l’épisode avec D – mais comment ? ».
Je comprends tout d’un coup que c’est son nouveau roman. Il est en train d’en rédiger la trame, de mettre en place les personnages, de les tester. De choisir leurs destinées.
Je l’imagine là, se prélassant dans son fauteuil, fronçant les sourcils, mordillant ses lèvres, relevant les yeux de son écran pour vérifier les petites ailes voletant sur le mur. Je l’imagine en train de décoller une nouvelle feuille de son bloc quand lui vient une idée neuve, un détail supplémentaire, et réarranger les petits carrés de couleur en les décollant pour les recoller ailleurs, en repassant soigneusement un doigt sur la surface adhérente.
Il est en train de mettre en forme le récit, de trouver des revirements, de le fragmenter avant de le recomposer différemment. Il progresse à tâtons vers un dénouement.
C’est une pensée plaisante. Poignante, aussi. Ici, dans son bureau, je me retrouve en face de sa propre conscience de lui-même, et cela me fait le même effet que quand je le vois avec Charlotte ou avec les Titov, ou dans un lieu public. Ici comme dans le vaste monde, c’est lui qui mène la barque, qui tient la barre et modèle des destinées.
Je quitte la pièce en refermant doucement la porte derrière moi, puis je descends faire du thé. Madame Polter, du programme de lecteurs bénévoles, m’a laissé un message que j’efface sans même en écouter la fin.
Dans tous mes plans, je n’avais jamais pensé au-delà de ce stade. Un instinct – était-ce de la superstition ? Avais-je rechigné à tenter le sort, peut-être ? – m’avait toujours gardé de me projeter au-delà du point d’achèvement que je vivais aujourd’hui. Bien entendu, cela ne rend l’instant présent que plus excitant – étrange, vivant, nouveau –, mais le danger est également très présent. Je m’étais habituée à le devancer de quelques pas, mais voilà que Laurence et moi marchons au même rythme, et qu’aucun de nous ne sait de quoi sera fait l’avenir immédiat.
C’est le moment critique, me dis-je en essayant de reprendre le contrôle de la situation. C’est maintenant que tout peut basculer.
Ce n’est pas évident de garder la tête froide. Laurence m’a déséquilibrée et, bizarrement, je ne m’y étais pas vraiment préparée. Au cours des mois passés, il en est venu à représenter tant de choses pour moi que je ne le voyais plus vraiment, c’était plus facile de le regarder de loin.
Il est vieux, peut-être, et il a un penchant pour la grandiloquence et l’égocentrisme, mais malgré tout cela, je ne peux pas m’en empêcher : j’adore ce que j’éprouve en sa présence. J’adore quand il dit : « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter quelqu’un d’aussi gentil ? » Et j’adore le fait qu’il commence à avoir besoin de moi.
Progressivement, je me rends compte que je tombe amoureuse. C’est d’ailleurs une véritable sensation de chute : comme si je perdais pied, risquant en même temps de perdre ma dignité. Comme si je risquais de souffrir, un jour.
Pour l’instant, cependant, je me contente de flotter, en suspens entre deux états. Suis-je en pleine chute ou en plein envol ? Je n’ai pas la réponse.
D’un seul coup, toutes mes pensées sont colonisées par lui, les mots qu’il me dit, ses bras autour de moi.
Bien sûr, je crains que cela ne me porte préjudice. Je crains de perdre l’avantage que j’ai gagné et la clarté de mon jugement, mais en même temps, je me rends compte que je ne peux pas y faire grand-chose. Il faut que je lui fasse confiance. Au bout d’un moment, j’arrête de m’inquiéter.
Nous ne parlons pas d’avenir. Pas encore. Nous ne nous retrouvons qu’en secret : chez lui, ou dans mon appartement. La veille de sa première visite chez moi, je prends soin d’inspecter les lieux d’un œil critique pour repérer ce qu’il ne doit pas voir. Le châle de cachemire d’Alys. Le vieux dé en argent provenant de la boîte en marqueterie, dans sa chambre de Nevers. Un œuf d’albâtre.
Je décide que le parapluie de Polly peut rester où il est : il est suffisamment anonyme, il ne le reconnaîtra pas. Mais j’enfouis l’œuf dans le châle et j’enferme le dé dans une enveloppe avant de les déposer dans une boutique de charité qui se trouve sur le chemin de mon bureau. Je n’ai plus besoin de ces talismans. Peut-être qu’ils porteront bonheur à quelqu’un d’autre.
Quand il sonne à l’interphone, ce soir-là, je lui ouvre la porte et le laisse monter l’escalier tandis que je l’attends, un peu intimidée, nerveuse, comme toujours quand nous nous retrouvons. Mais il tend les bras et mon anxiété s’évanouit.
Au bout d’un moment, il me laisse vaquer et fait le tour de l’appartement en s’arrêtant sur certains objets. Un peu comme Polly, ce soir de printemps, sauf que le salon a un autre aspect, désormais. Les étagères sont d’un blanc immaculé, les coussins sur le nouveau canapé couleur de blé sont luxueusement dodus et fermes. Je me suis débarrassée de la lithographie sous verre. L’appartement sent les draps repassés et le vernis, et puis cette luxueuse bougie parfumée à la tubéreuse, qui brille sur la console.
Il jette un coup d’œil à mes lectures et je vois que son attention est retenue par l’étagère comportant les Laurence Kyte. Mon projet de l’année.
« Comme tu vois, je suis ta plus grande admiratrice », dis-je avec légèreté.
Il sort l’exemplaire relié d’Affliction et le feuillette, s’arrêtant un moment sur la page de dédicace. Pour Alys. Toujours. Puis il le referme et le range à sa place, parmi les autres, et son regard passe au manteau de la cheminée, au tas d’invitations et au fossile du Cap d’Or. Enfin, il vient me rejoindre. « Oh, c’est tout aussi bien », dit-il d’un ton presque sérieux, plus sérieux encore que je l’espérais.
Nous ne parlons pas encore d’Alys, mais je suppose que cela ne va pas tarder.
Un samedi matin, je lui raconte cette matinée où j’ai croisé Honor, les accusations qu’elle a portées et la facilité avec laquelle j’ai pu les écarter. Je ne lui dis pas que je suis convaincue de son innocence parce que j’ai assisté à la scène, depuis l’ombre, en bas de l’escalier. Je le laisse croire que j’ai tout simplement foi en lui.
Mais il est bien trop exaspéré pour remarquer ma confiance, ma loyauté. Peut-être qu’il s’en souviendra plus tard.
Il se redresse dans les coussins et passe les mains dans ses cheveux, quelque chose de fastidieux semble lui revenir en mémoire, un incident survenu il y a très longtemps. « Oh, seigneur, dit-il. C’est tellement ridicule. Qu’est-ce qui va se passer si elle en parle aux enfants ? Et s’ils la croient ?
— Ils ne la croiront pas. Si moi je suis convaincue qu’elle ment, il n’y a aucune raison qu’eux la croient. Et puis de toute manière, elle a dit qu’elle ne voulait pas les blesser davantage. » Bien entendu, je ne suis pas complètement persuadée de ce que j’avance.
J’ai perdu Polly de vue depuis l’été. Elle n’a plus besoin de moi, maintenant, et la plupart de mes textos restent désormais sans réponse. Évidemment, cela me facilite considérablement l’existence, mais je me rends compte qu’elle me manque, aussi, qu’une part de moi regrette cette atmosphère dramatique qu’elle véhicule dans son sillage, comme un parfum ou la fumée d’une cigarette.
Laurence la voit de temps en temps et me donne les dernières nouvelles : il a rencontré son nouveau petit ami, un de ses camarades d’études, un brillant garçon de l’université de Stoke-on-Trent. Elle semble en pleine forme, très heureuse. Elle fréquente assidûment ses cours. Bamber est content d’elle.
Je suis moins renseignée sur Teddy. Il travaille dur et retrouve parfois son père pour dîner, en ville. Laurence le soupçonne de n’être pas complètement remis de sa séparation d’avec Honor.
Notre histoire – soigneusement protégée du passé comme du futur, ainsi que de toutes les personnes que nous côtoyons – commence à s’inscrire dans une sorte de routine. Bien entendu, ce n’est pas la vraie vie, et si, à certains égards, c’est mieux que celle-ci, je réalise cependant au fil des semaines qu’une certaine agitation me gagne. Comme une insatisfaction floue, générale, qui s’immiscerait en moi. Certaines petites choses commencent à m’agacer : quand il écoute la radio ou la télévision, le son est généralement trop fort. Quand je lui parle au téléphone, il n’est pas rare que je doive me répéter.