Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Les emballages de chocolats et les trognons de pomme que je retrouve dans la poubelle après son départ sont autant d’exquis petits reproches.
Nous dînons. Les créations de ma mère sont toujours déconcertantes. Elle se veut une hôtesse idéale mais elle cuisine comme si elle travaillait dans la cantine d’une prison, comme si le fait de devoir préparer des repas était une punition et qu’elle voulait à tout prix nous faire partager son sort. Ce hachis Parmentier ne fait pas exception à la règle.
« Frances disait que Londres est vraiment très agitée », relate-t-elle à mon père.
Celui-ci saisit sa fourchette et répond que Stewart Pearson est descendu à Londres la semaine dernière, pour rendre visite à Clare et à ses petits-enfants.
« Clare n’habite pas loin de chez toi, n’est-ce pas ? demande ma mère. Est-ce que tu la vois, de temps en temps ? »
Si mes souvenirs ne me trompent pas, Clare vit à Acton. C’est tout juste si je sais où se trouve Acton. Je n’avais déjà rien en commun avec Clare quand nous fréquentions la même école primaire, mais maintenant qu’elle est responsable marketing chez Unilever et qu’elle a un mari et deux enfants, nous trouvons encore moins de sujets de conversation quand nous nous croisons à l’apéritif de la Saint-Étienne, chez les Pearson. J’invente : « Il me semble que je l’ai vue entrer chez Selfridges, la semaine dernière, mais elle était assez loin, je ne suis pas sûre que c’était elle. » Je creuse, dans la purée pâle et molle que ma mère semble avoir oublié de faire gratiner, un sillon pour frayer un chemin à la sauce, exactement comme je le faisais quand j’étais petite, avant de découvrir que toute nourriture n’avait pas forcément ce goût-là.
« As-tu vu Hester et Charlie, récemment ? » me demande mon père.
Je lui réponds que j’ai gardé les enfants, il y a quelques semaines, et cela nous donne l’occasion de parler un peu de Toby et Rufus. J’aime bien mes neveux tant que je ne les vois pas trop souvent, ni pendant trop longtemps. La promiscuité excessive n’est jamais bénéfique pour personne, d’autant plus que je suis souvent assez sceptique concernant les méthodes éducatives d’Hester. Mais je sais d’expérience que mes parents n’ont aucune envie d’entendre parler de cela. Mes parents sont toujours plus enthousiasmés par le concept idéalisé de leurs petits-enfants que par leur réalité bruyante et désordonnée. Cela apparaît très clairement quand nous nous réunissons ici ou chez Hester, à Noël.
Parfois, tout au moins en ce qui concerne ma mère, je soupçonne que le but réel d’avoir une famille consiste à avoir un sujet de conversation tout prêt quand elle croise madame Tucker au supermarché.
Comme d’habitude, elle n’écoute qu’à moitié ce que je dis au sujet de Toby et Rufus. Ma mère n’a jamais été une interlocutrice très attentive. Le discours des autres lui sert avant tout de prétexte à une quelconque repartie. Ainsi, quand je mentionne la passion que Toby voue aux Playmobil, elle ne manque pas de se lancer dans cette anecdote concernant une cabane, qu’Hester et moi avons construite à l’aide de l’étendoir et des serviettes propres du sèche-linge – je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu cette histoire (bien que je n’aie plus aucun souvenir de l’événement en lui-même). Je me demande quel lien ma mère voit entre l’enfant que j’ai été et l’adulte que je suis aujourd’hui. D’habitude, elle parle de mon enfance comme si c’était quelque chose qui ne lui était réellement arrivé qu’à elle et dont je n’aurais été qu’une actrice secondaire, périphérique.
Une fois terminée la crème caramel servie dans des verres à pied, j’aide à débarrasser la table. La soirée s’étale devant nous : des hectares de temps, aussi plats et monotones que les champs qui entourent la maison. Aucun d’entre nous ne peut décemment se retirer avant une infinité d’heures.
Nous tuons les minutes à coups de café et de chocolats à la menthe glissés dans de petites enveloppes de papier glacé, puis ma mère s’attelle à la préparation de la table du petit déjeuner. Nous regardons les performances de plusieurs finalistes concourant pour un rôle dans une comédie musicale londonienne, puis nous passons à un film d’action situé dans la Rome antique. Mal à l’aise, ma mère s’agite pendant les scènes de violence et de sexe. Profitant de la seconde pause publicitaire, elle récolte les tasses et les papiers de chocolats et lance : « Eh bien, Frances, j’espère que tu as tout ce qu’il te faut. Dors bien, ma chérie. » Je reste seule avec mon père, côte à côte dans la pièce sombre, les yeux fixés sur l’écran tels des astronautes concentrés sur le compte à rebours.
La chienne aboie encore à intervalles réguliers mais le son est moins coléreux, comme si elle commençait à s’habituer à son nouveau statut de reléguée, comme si elle se résignait à être inconsolable.
À dix heures, nous décidons de renoncer à la fin du film et changeons de chaîne pour les nouvelles.
Plus tard, tandis que je vaque dans ma chambre, ôtant le film plastique du savon rose perle qui me rappelle un Dim Sum aux crevettes, me brossant les dents au-dessus du lavabo de céramique ordinaire et passant le gant de toilette sur mon visage, j’entends mon père traverser la maison avec Margot. Il l’escorte jusqu’à la porte d’entrée d’une manière étrangement chevaleresque (« Allez, mon amie, il est temps de prendre un peu d’air frais »). Je repousse le rideau d’un doigt et je les regarde entamer un petit tour de la place du village, tous les deux. Ils avancent lentement dans le halo béni des réverbères, un vieil homme rondouillard et son vieux chien, plus rond encore, affrontant le vent et la nuit.
Quinze minutes plus tard, je perçois l’écho léger de la porte d’entrée qui se referme. Allongée sur le lit, le roman ouvert reposant sur mon buste, un carnet de notes et un crayon prêts à l’usage sur la table de nuit, j’entends les ongles de Margot cliqueter le long du couloir puis mon père marmonner un « Bonne nuit ! » avant de l’enfermer dans la véranda. Il gravit ensuite péniblement les marches de l’escalier, sa respiration sifflant à chaque pas.
Le bourdonnement de la bouche d’aération de la salle de bains, la chasse d’eau, l’aération qui s’éteint. Le silence s’installe enfin.
Voici la maison dans laquelle j’ai grandi et elle ne représente rien pour moi, tout comme je ne représente rien pour elle. Quand je suis ici, je ne me sens ni comprise, ni même en sécurité. Si je devais éprouver un sentiment, alors ce serait la solitude. Je suis ici plus seule qu’à n’importe quel autre endroit, plus différente de tous les autres.
C’est ici que j’ai appris à marcher et à parler. C’est assise à la table de la salle à manger que je me suis appliquée à tracer des lettres en bâton sur du papier Canson ; c’est ici que j’ai semé des graines de cresson et de moutarde sur d’épais essuie-tout imbibés d’eau ; que j’ai descendu l’escalier, le matin de Noël, pour recevoir des poupées, des patins à roulettes et des vélos, puis, le temps passant, des chèques-cadeaux pour des livres et des jeans, choisis par mes soins. J’ai passé des journées entières à lire, allongée sur le ventre en dessous du sureau. Puis j’ai déménagé et c’était comme si je n’avais jamais vécu ici.
Le radiateur gargouille au moment où le chauffage central s’éteint pour la nuit. Je change de position dans le lit étroit, détaillant les ombres que le plafonnier projette sur le plafond, et j’essaye de me souvenir de ce que j’ai ressenti en grandissant dans la maison de mes parents. Je ne me souviens pas avoir été particulièrement heureuse ou malheureuse, ici. J’ai traversé l’enfance comme un passage obligé ; je suppose que la plupart des gens la subissent ainsi. À l’époque, j’imagine que ce devait être une succession ininterrompue de peurs, de rêves et de secrets, mais vue d’ici elle me semble aussi morne que l’avenir qui se déploie devant moi. Est-ce que je racontais à ma mère quand les choses se passaient bien, ou mal, à l’école ? Je suis quasiment certaine de n’en avoir rien fait. Elle n’a jamais eu le loisir de s’intéresser à moi. Elle avait bien d’autres soucis.
Hester, elle, était toujours en vadrouille, toujours à chercher le prochain défi ou à faire le mur pour retrouver des garçons. Je me souviens du soulagement général quand elle est partie à l’université. Moi, je n’étais pas comme cela. J’étais la bonne fille : docile, conforme. J’obéissais, je ne me mouillais pas, je ne causais de problèmes à personne. Mais plus je me suis éloignée de la maison où j’avais grandi, moins il m’a semblé lui appartenir, moins elle ressemblait à un chez-moi.
Les Pearson passent pour un apéritif rapide avant le déjeuner dominical. Peut-être que Terry et Val Croft viendront aussi, s’ils trouvent le temps parce qu’il y a une foire des antiquaires à Fulbury Norton où ils aimeraient faire un tour. Avant la retraite, Terry et mon père étaient associés : Thorpe & Croft, notaires. Leur bureau se trouvait dans Beck Street, entre la zone piétonne et le centre de loisirs.
Quand j’étais à l’école, si je ratais le bus me ramenant à la maison, j’avais pris l’habitude de me rendre là-bas et d’attendre que mon père m’emmène avec lui, en voiture. L’accueil était meublé d’une paire de fauteuils à oreilles. Je choisissais l’un d’eux et m’installais pour faire mes devoirs de français sur la table basse, après m’être aménagé un espace entre les vieux suppléments du dimanche dont on avait arraché les pages Recettes. Les rares fois où elle était de bonne humeur, Penny, la secrétaire, me préparait un thé et me tendait la boîte métallique renfermant des gaufres roses, qu’elle gardait dans le tiroir du bas de l’armoire. Je me demande ce qu’elle est devenue. Il y avait toujours quelque chose qui clochait dans son apparence. Un jour, j’ai réalisé qu’elle portait une perruque.
Ma mère est presque hors d’elle d’angoisse.
« J’ai bien peur que tu doives te débrouiller toute seule, ma chérie », me dit-elle d’un air contraint, presque théâtral, extravagant, quand j’apparais à la table du petit déjeuner. « Tu sais où se trouve ce dont tu as besoin, n’est-ce pas. Je suis un peu débordée, comme tu peux le voir… Le Weetabix est dans le placard, le muesli et les corn flakes aussi, tout ça. Non, non, pas ce lait-là, chérie. Il y a une brique ouverte dans le compartiment du bas. Le pain est dans la huche à pain. La confiture est dans le placard, à moins que tu ne préfères de la Marmite ? »
Le lave-vaisselle ronronne, il y a des casseroles sur le feu et chaque surface libre est recouverte de plateaux de verres et de serviettes. Tandis que je verse du lait dans mes céréales, ma mère égoutte les haricots verts et les enfourne dans le haut du four, prêts pour le déjeuner, dans trois heures.
Mon père est sorti acheter le journal – ils ne lisent pas le Questioner, jugé trop à gauche – et maintenant il est installé sur le canapé et l’épluche consciencieusement. De temps à autre, il secoue la tête ou lâche un petit rire. Quand je viens le rejoindre, il commence à me lire à voix haute quelques paragraphes choisis au hasard : des histoires de virus meurtrier attaquant les marronniers ou les dernières transgressions d’un membre mineur de la famille royale, ou encore un passage particulièrement incendiaire, tiré d’une critique gastronomique. « Écoute-moi ça, ma chérie, dit-il en secouant le journal pour le remettre en forme. Ça va te plaire.
— Ne t’embête pas à défaire ton lit, me lance ma mère depuis la cuisine. Laisse-le comme il est, je m’occuperai du linge mardi.
— D’accord », lui dis-je en me levant.
Je viens tout juste de sortir de la salle de bains quand j’entends la sonnette d’entrée. Les Pearson et les Croft sont arrivés en même temps. Tout en descendant l’escalier, je remarque que ma mère a endossé sa carapace spéciale société : un sourire glacé et paniqué, du rouge à lèvres abricot et plusieurs couches d’Elnett.
Je fais le tour de la pièce, alternant embrassades et poignées de main. Stewart Pearson me confond avec Hester et semble plutôt embêté quand je le corrige. « Oh, bien sûr – tu es dans le journalisme, toi », dit-il. Je me demande toujours à quel point mes parents enjolivent ma carrière. De ce point de vue, Hester, qui enseigne l’histoire dans une école de filles londonienne assez réputée, n’a pas besoin de leur aide.
« On peut dire ça comme ça », lui dis-je. Ma mère nous interrompt en brandissant un plat débordant de chips. Terry Croft fait passer son verre de bière de sa main droite à sa main gauche et se sert.
« Ce n’est pas une bonne période pour la presse, j’imagine, me dit-il, plein de compassion.
— Non, c’est vrai. Je viens de passer au travers d’un premier tour de restrictions du personnel mais on nous a prévenus qu’il y en aurait d’autres.
— Oh, mais je suis sûr que tu traverseras les mailles du filet haut la main, lance-t-il, jovial. D’ailleurs, dis-moi tout : quelle est ta technique ? Comment te rends-tu indispensable ?
— Eh bien, je baisse la tête, c’est tout. Je fais profil bas, je vérifie deux fois tout ce que j’ai fait et je croise les doigts pour que ça passe.
— Est-ce que tu travailles sur quelque chose d’intéressant, en ce moment ? » intervient la petite Val Croft, levant au-dessus de son verre de sherry ses yeux luisants et effarouchés.
Ce genre de questions me trouble toujours. Si je lui disais la vérité – que je passe mon temps à corriger des fautes de frappe et à déplacer des virgules –, elle aurait du mal à le croire. « Eh bien, en ce moment je suis chargée d’évaluer un roman, dis-je, savourant malgré moi la sonorité de ces mots. Je suis justement en train de rassembler quelques idées à ce sujet. C’est le dernier de Sunil Ranjan.
— Oh, ce type indien ? » intervient Stewart Pearson.
Je murmure dans mon verre de vin blanc liquoreux : « Bangladais.
— J’ai entendu dire que c’était un écrivain fantastique, me répond-elle d’un ton encourageant. Si seulement j’avais le temps de lire ! Je ne sais vraiment pas comment font les gens pour trouver un moment à consacrer à la lecture. »
Et les voilà partis, chacun se plaignant à qui mieux mieux de son manque de loisirs, de son désir de se consacrer au golf, à la pêche, à la collecte de fonds du Rotary Club, aux réunions paroissiales et aux lectures du soir organisées par le centre culturel local. Je perçois bien le sous-entendu : la lecture est une frivolité de dilettantes parmi tant d’autres. Le sel de la terre, me dis-je en les écoutant. Les piliers de la communauté… et Jésus pleura. Tout d’un coup, je meurs d’envie de changer de sujet – je préférerais qu’on parle de n’importe quoi : du nouveau vicaire, de la nouvelle rocade ou même de la petite-fille de madame Tucker, tombée enceinte alors qu’elle est tout juste adolescente. Alors qu’ils poursuivent tranquillement leur petite compétition d’autojustification, je réalise que je préférerais même à cela la question que je crains le plus : Alors, est-ce que tu fréquentes quelqu’un en ce moment ?
« Eh bien, ce n’est pas étonnant, avec tout ce que vous avez à faire, finis-je par lancer à la cantonade, je suis surprise que vous trouviez même le temps de respirer. »
Au moment où je prononce ces mots, je croise le regard de ma mère, posé sur moi. Elle a la bouche entrouverte, comme si elle tendait l’oreille au son d’une détonation lointaine, et je comprends que je suis sur le point de dépasser les limites.
« Cela dit, poursuit Terry Croft, Val est un vrai rat de bibliothèque, en réalité. Elle a toujours le nez fourré dans un bouquin. N’est-ce pas, Val ? »
Val Croft devient pivoine. « Eh bien, c’est vrai que j’adore mes Judy Arbuthnots, admet-elle d’une petite voix embarrassée. Ce n’est pas à proprement parler de la… littérature. En tout cas, Frances ne la qualifierait sûrement pas ainsi. »
Je lui adresse un grand sourire compréhensif et lui demande si elle se rend toujours utile au sein du groupe de Jeannettes du coin.
« Comment va votre chien, d’ailleurs ? » interrompt soudain Sonia Pearson tout en époussetant quelques miettes de son gilet. Les aboiements viennent de reprendre.
« Oh, Margot adore quand les enfants viennent nous rendre visite », soupire ma mère en joignant les mains devant sa poitrine, comme si elle s’apprêtait à réciter une prière ou à entonner une chansonnette. « Quand ils repartent, elle passe toujours un moment à fureter dans toute la maison et surtout derrière le canapé pour les retrouver – n’est-ce pas, Robert ? Oh, et puis elle raffole de Frances. »
Je l’entends raconter tout ça, ce tissu de mensonges, et je regarde mon père qui n’a pas bronché et continue de savourer sa bière blonde à petites gorgées en observant les arbustes s’agiter devant nos fenêtres. Tout d’un coup je suis prise d’une furieuse envie d’éclater de rire, de démasquer ce peu de fantaisie ridiculement conventionnelle de ma mère. Mais je me retiens. Sur le chemin du retour vers Londres, cet après-midi-là, quand je dépasse tout d’abord le panneau indiquant Biddenbrooke puis, peu après, le presbytère d’Imberley avec son échalier blanc, je me dis peut-être que ce n’est pas un véritable mensonge quand on n’est pas pleinement conscient de ce qu’on fait. Quand on croit que ce devrait être la vérité. Que ce serait exactement ainsi, dans un monde parfait.
Je soumets ma critique à Mary.
Quelques jours passent avant qu’elle trouve le temps d’y jeter un œil. Entre-temps, l’orage menace de nouveau au sein du Questioner. Assise à mon bureau, j’entends les gens se rassembler en grappes indignées à côté de la photocopieuse, évoquant le gel des salaires et des scénarios de départs volontaires ainsi que la somme astronomique que Robin McAllfree, notre minuscule rédacteur en chef à tête de bille, investit dans sa nouvelle chroniqueuse fétiche, Gemma Coke. (Il est d’ailleurs globalement admis qu’il la saute. Le travail de cette dernière ne vaut certainement pas les sommes dont on parle.)
Des réunions d’urgence sont organisées à l’Albatros, le pub préféré des employés. Nos boîtes mail s’emplissent de messages en provenance de notre secrétaire général, du directeur des ressources humaines, du P-DG de la société et des représentants de l’Union Nationale des Journalistes – rien de ce qu’ils disent n’est rassurant, de près ou de loin.
Oliver lui-même me semble un peu crispé. Au cours des dernières semaines, il a non seulement fourni un réel effort pour arriver à l’heure mais il a également fait de son mieux pour rester dans les parages jusqu’au départ de Mary, en fin de journée. Il se justifie sans arrêt et fait son possible pour se protéger, comme s’il se sentait vulnérable.
Un lundi matin, juste après que Mary est arrivée au cinquième étage, il s’avance vers mon bureau en tenant le journal du dimanche à la main, plié de manière à mettre la page Livres en évidence. Il le laisse tomber sur mon clavier et se met à tapoter du doigt son article sur le dernier Jane Coffey, et plus spécifiquement une erreur de typo qui m’a manifestement échappée. « C’est pas très joli, ça, tu ne trouves pas, Frances ? » Il a parlé suffisamment fort pour se faire entendre des bureaux qui se trouvent de l’autre côté des Livres, à la Télévision et aux Voyages. « Ça m’a juste gâché mon dimanche. Non mais c’est vrai quoi, bordel. »
Télé et Voyages se sont redressés sur leurs sièges, je les vois d’ici, et ils se donnent des coups de coude et savourent la perspective de voir quelqu’un d’autre se prendre un savon, pour une fois.
Je me sens légèrement nauséeuse, comme toujours quand j’ai fait une erreur. Dans ce genre de situations, il est toujours préférable de faire son mea culpa et d’accepter sa responsabilité, même si cette erreur ne serait jamais arrivée si Oliver avait livré son papier à temps, au lieu de tirer la corde jusqu’à la dernière minute, et s’il s’était donné la peine de se relire lui-même avant de l’envoyer. Mais en vérité, je n’ai aucune excuse. Je saisis donc le journal, je le regarde et je dis : « Oh, mon Dieu, je suis désolée. Cela n’aurait pas dû m’échapper ».
Ça ne suffit pas à Oliver. Il prend une inspiration, prêt à se lancer dans une seconde tirade, quand Mary lève les yeux de la lettre qu’elle est en train de lire. D’un ton de confidence très habilement modulé pour atteindre tout de même les oreilles indiscrètes, elle murmure : « Frances n’a pas été embauchée pour te materner, Oliver. Nous avons un grand nombre de contributeurs qui requièrent déjà toute son assistance, et ils ne font pas partie du personnel. Alors, vois-tu, cela nous épargnerait du temps à tous si tu te donnais la peine de relire tes articles une fois que tu as terminé de les écrire, sans parler de les envoyer au moment où tu es censé le faire. » Elle ponctue sa phrase d’un petit sourire et se replonge dans sa paperasse.
Pendant un moment, Oliver reste planté à côté de mon bureau, perplexe et désarçonné. Une tache d’humiliation sombre s’étend de son cou jusqu’à ses douces joues de bébé. « Non, tu as raison, dit-il en rassemblant ses papiers avant de se diriger vers son bureau. C’est de ma faute, Frances. Cela ne se reproduira pas. » Je jette un coup d’œil du côté de Télé et Voyages et je vois Tom, l’un des secrétaires de rédaction, me faire un signe de victoire en articulant « Crétin ».
« Oh, à propos, Frances, ajoute Mary, bel article. Merci. »
Après cet épisode, Oliver se montre extrêmement prévenant, tout au moins quand Mary est dans les parages. Il cherche sans cesse mon regard, approuve mon article avec enthousiasme et me demande mon avis sur ses chapeaux et ses gros titres.
Une ou deux fois, je surprends son regard quand je lève la tête de mon écran. Il baisse immédiatement les yeux et nous faisons comme s’il ne s’était rien passé.
Quelques semaines plus tard, Polly m’envoie un texto. Apparemment, tout va mal, et elle veut prendre un café avec moi un de ces prochains jours. Je lui suggère mon jour de congé, m’attendant qu’elle m’indique un Starbucks près de chez elle, mais elle me répond qu’elle a réservé une table pour onze heures au Wolseley.
J’arrive en avance et me balade dans Green Park pendant un moment, je ne tiens pas à être à l’heure. Je suis sûre que Polly sera en retard. Des jeunes pousses d’un vert tendre éclosent entre les arbres, le ciel est de ce bleu aérien qui vous arrête le cœur et vous donne l’impression que tout est possible. Les loueurs de transats vadrouillent, sans doute pour la première fois de l’année. J’observe une femme vêtue d’une petite veste bleu marine et de ballerines parfaitement assorties qui vient de s’immobiliser sur le chemin. Elle dépose son sac de cuir surpiqué par terre et en extrait un petit pékinois qui se met à renifler l’herbe avec circonspection, comme s’il ne savait pas très bien de quoi il s’agissait. De l’autre côté du parc, le long du Mall, les girafes de levage s’activent à hisser des drapeaux en vue de quelque visite d’État.
Je sors du parc et traverse la rue non loin du Ritz, emportée par la vague de touristes qui se dirigent vers l’Académie Royale. Enfin je trouve la porte du restaurant, une entrée relativement anonyme que j’aurais facilement pu dépasser sans la remarquer : une plaque de cuivre discrète, d’épais rideaux occultants aux fenêtres. À mon arrivée, le portier fait un pas en avant et me sourit comme s’il me reconnaissait, les portes s’ouvrent et je les passe, soudain troublée par l’éclairage tamisé, presque crépusculaire qui règne ici. Au fur et à mesure que mes yeux s’adaptent à la pénombre, l’espace prend forme autour de moi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. C’est presque aussi somptueux qu’une cathédrale.
Je donne le nom de Polly à la fille, derrière l’ambon. Sans baisser les yeux sur son registre celle-ci me répond, « Bien sûr, mademoiselle Thorpe. Mademoiselle Kyte est déjà arrivée ».
La matinée est bien avancée mais dans ce café on se croirait déjà en début de soirée. La laque noire et la lueur très maîtrisée des petites lampes y sont sûrement pour quelque chose. L’endroit est bondé, et même si la plupart des clients sont ici pour affaires, il y a dans l’air quelque chose de brillant, de frivole. L’atmosphère crépite de potins et de spéculations. Et d’argent. Cet endroit regorge d’argent.
De petits groupes de femmes dégoulinantes de vrais bijoux, sirotant des bloody mary. Un capitaine d’industrie plaisantant avec le propriétaire d’un grand quotidien. Une vedette de cinéma, barbe de trois jours et bermuda, savourant seule une omelette tout en compulsant une pile de notes, crayon à la main.
Tout en traversant le marbre noir et blanc sur les talons de la jeune femme, slalomant entre les petites tables étincelantes de couverts d’argent et de verres polis, j’ai conscience que les gens lèvent instinctivement les yeux à mon passage pour vérifier s’ils me connaissent.
Installée à une table du cercle central, Polly se penche pour m’embrasser. Elle semble encore différente aujourd’hui, un peu Nouvelle Vague avec son bonnet, son pull rayé ajusté et beaucoup d’eye-liner, mais je réalise en même temps que cela fait partie de son look : elle peut prendre toutes les apparences, à loisir.
« J’espère que ça te va », me dit-elle en esquissant un geste désignant notre environnement tandis que je me glisse sur la banquette opposée. « C’est le seul endroit qui me soit venu à l’esprit.
— C’est parfait », dis-je plutôt sincèrement, tout en déroulant mon écharpe rouge et violet.
Sans manifester le moindre intérêt pour la personne venue prendre notre commande, Polly se décide pour un café noir et un muesli Bircher. J’aurais vraiment préféré les œufs Bénédicte mais j’opte pour la même chose et j’ajoute prudemment un : « Merci » à l’attention de la serveuse.
« Tu travailles dans un journal, n’est-ce pas ? Le Questioner, c’est bien ça ? » me demande Polly d’un ton soudain cassant dès que nous nous retrouvons toutes les deux.
Je lui réponds qu’en effet, c’est ce que je fais.
« Eh bien… Je sais que c’est débile, mais tout ça reste entre nous, OK ? Toutes ces histoires de famille ?
— Bien sûr », dis-je en observant les bouts de ses doigts parcourir le grain de la nappe avant de s’aventurer sur la courbe du couteau. « De toute façon je ne fais pas ce genre de journalisme.
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— Oui, bien sûr, dit-elle sans avoir vraiment écouté ma réponse. C’est juste que papa est…, enfin, tu vois. C’est Laurence Kyte, quoi. Le grand homme. Monsieur Lettres. Tout le monde veut toujours des informations concernant le satané Laurence Kyte. »
Je la rassure : « Ne t’inquiète pas, je suis là pour toi. Monsieur Lettres ne m’intéresse pas. »
Elle me regarde et l’expression de mon visage semble la faire rire. Je lui souris à mon tour, soulagée, et soudain je pouffe.
« Monsieur Lettres ! dis-je en m’esclaffant. Monsieur Lettres ! Mais d’où est-ce que tu as sorti ça ? »
Polly presse sa main contre son ventre en reniflant. « Oh, mon Dieu », lâche-t-elle après avoir enfin retrouvé ses esprits.
« Arrête, s’il te plaît. J’ai perdu l’habitude. Ça me fait mal.
— OK, dis-je en prenant un air impassible. Très bien. Croix de bois, croix de fer, c’est la dernière fois que je parle de Monsieur Lettres. »
Et la voilà repartie.
Quand la serveuse revient avec notre commande, Polly se recompose.
« Je suis désolée si je t’ai semblé un peu grincheuse, commence-t-elle pendant que la jeune femme remplit nos tasses de café. C’est juste que tout est un peu horrible à la maison, en ce moment. J’avais besoin d’en parler mais il fallait que ce soit quelqu’un d’extérieur, quelqu’un qui n’en fasse pas partie, si tu vois ce que je veux dire.
— Bien entendu, dis-je d’un ton neutre, tout en mélangeant un peu de miel dans mon muesli.
— Parfois, j’ai l’impression que ce sont tous des espions, reprend Polly. Ouais, je sais, c’est n’importe quoi. Mais c’est ce que je ressens. Teddy, mes amis. Les parents de mes amis. Charlotte. Mes profs. Ils sont tous de son côté.
— Tu t’es disputée avec ton père ? »
Polly fronce le nez. « Pas vraiment, dit-elle. Mais en ce moment, on a, heu… un désaccord. » Je vois bien qu’elle aime ce mot. Elle pense qu’il a une consonance adulte, comme s’il conférait une certaine dignité à ce qu’il décrit.
« Le truc, explique-t-elle tout en tournicotant sa cuiller dans son assiette, … le truc, c’est que papa ne m’a jamais vraiment comprise. C’était le rôle de maman, ça. Maman, elle, me comprenait. Il avait pris l’habitude de la laisser s’occuper de nous. »
Elle me regarde.
« Oh, Polly, dis-je en tendant le bras pour effleurer sa manche. Ma pauvre chérie, je suis tellement désolée pour toi. »
Nous restons silencieuses pendant un moment. Puis elle baisse la tête, renifle et dégage son bras de mon emprise pour se tapoter les yeux avec sa serviette. Je constate qu’elle se donne du mal pour ne pas étaler son maquillage. Quand elle relève la tête, toute trace de larmes a disparu.
« Enfin, bref, poursuit-elle d’une voix différente. Ça ne se passe pas très bien. Je crois que je vais quitter mon cours d’art dramatique.
— Tu veux laisser tomber ?
— En fait j’ai des potes brillants, vraiment bourrés de talent, tu vois. Ensemble, on a élaboré un projet : on voudrait choisir une pièce – Shakespeare, voire même plusieurs pièces de Shakespeare – et faire une tournée à travers le pays. On se pointerait, comme ça, on jouerait Peines d’amour perdues ou une autre pièce dans des tentes de scouts, des gymnases et d’autres trucs comme ça. On amènerait vraiment l’art dans des communautés habituellement peu exposées à une pure, enfin, une véritable création artistique. »
Ils avaient une vieille ambulance déclassée, avec laquelle ils avaient prévu d’aller de village en village. Ils la gareraient devant les salles paroissiales et dormiraient dedans pendant la nuit. Seulement, ils étaient au moins dix dans le coup, il faudrait donc penser à prévoir aussi une tente ou deux. Le temps ne tarderait pas à s’améliorer, de toute manière, donc de ce point de vue il n’y aurait aucun problème. Ils feraient des feux de camp ou des barbecues pour se nourrir et ils se laveraient dans des toilettes municipales.
« Ça va être génial, m’assure-t-elle en léchant sa cuiller. Honnêtement, je sais que ça peut sembler un peu gros, mais si tu les connaissais, tu saurais que c’est une bonne idée.
— Est-ce que ton père les a rencontrés ? »
Elle fait la grimace. « Bon, il connaît Sam, Gabe et Pandora, de mon école. Mais je ne crois pas qu’il leur ait laissé la moindre chance, tu sais. Il s’est braqué tout de suite, il est convaincu que ce projet est pourri, point barre. La vérité, c’est qu’il n’a vraiment aucune confiance en moi. Il ne croit pas qu’on va y arriver ! Putain, il est tellement négatif !
— Et à ton cours d’art dramatique, alors ? Tu en as parlé à tes responsables ? Qu’est-ce qu’ils en pensent ?
— Oh, non, je ne leur en ai pas parlé, à eux, dit-elle d’un ton méprisant. De toute manière, je ne suis pas dans leurs petits papiers, en ce moment. J’ai eu cette réunion avec mon prof principal, tu sais ? Tony Bamber. Dans un premier temps il s’est montré super compréhensif à cause de maman, bien sûr, j’ai même cru qu’il m’approuvait, mais après il m’a dit que je m’étais fait remarquer et que j’avais tout intérêt à regonfler mon dossier de présence sinon j’allais devoir quitter l’école. C’est là que Sam m’a appelée et – et bien voilà, ça tombait pile poil.
— Hmm, fais-je, évasive. Parce que c’est quand même génial d’étudier à cette école. Des tas de gens tueraient pour avoir ta chance. »
Polly roule ses pupilles. « Tu sais, c’est exactement ce que ces écoles-là veulent qu’on pense. Du coup, tu t’inscris, et après seulement tu réalises qu’on te sert exactement la même vieille rengaine has been que te pondent tous les autres losers – sauf que tout le monde a les jetons de le dire tout haut. C’est comme les habits neufs de l’empereur.
« Et puis de toute manière, ajoute-t-elle, papa est furieux. Enfin en tout cas je crois que si ça se fait, et si je me décide à participer à cette tournée, il ne pourra pas m’arrêter. Ni lui, ni Charlotte, ni aucun d’entre eux. Personne ne peut me forcer à continuer ce cours.
— Non, dis-je en acquiesçant. Mais peut-être que tu ne devrais pas te décider sur un coup de tête.
— Ce n’est pas un coup de tête, lance-t-elle en s’enflammant soudain. Ça fait au moins des semaines que Sam m’en a parlé ! J’y ai vraiment réfléchi, j’ai pesé le pour et le contre et – enfin, bref, en tout cas j’ai pris ma décision, maintenant. »
Je m’enfonce dans le rembourrage du fauteuil et étends mes bras le long de la banquette, essayant d’avoir l’air de considérer les faits. Aidés d’un serveur, le propriétaire de journal et le capitaine d’industrie sont en train d’enfiler leur manteau. L’acteur sirote son jus d’orange. La femme que j’ai vue dans le parc est menée à une table, et quand elle passe devant nous j’aperçois le pékinois me regarder placidement depuis les profondeurs du sac de cuir, tel un roitelet sur sa litière.
« Je peux comprendre que ceux qui t’entourent ne sautent pas de joie à l’idée que tu veuilles quitter l’école, dis-je une fois que la dame s’est assise. Je suis sûre que vous traversez tous une période difficile, en ce moment.
— Oui, oui, bien sûr, répond-elle avec une certaine irritation. Mais d’une certaine manière, c’est exactement ce qui m’a aidé à me décider. Ce que je veux dire, c’est que je déteste ce cours depuis le début du semestre, mais c’est seulement quand tout ça a commencé que je me suis dit : mais pourquoi est-ce que je devrais gaspiller tout ce temps dans un endroit qui me rend vraiment malheureuse ? Tu sais – la vie est trop courte. Je ne peux pas passer mon temps assise à attendre que mon avenir me tombe dessus. Il faut que je sorte, que j’aille le chercher là où il est. »
Je devine qu’elle a dû lire des bouquins de développement personnel. « Polly, je ne sais pas grand-chose de toi. Je ne sais pas trop quoi te dire parce que je ne me suis jamais retrouvée dans ta situation. Mais il y a une chose que je sais, c’est que ton père t’aime, et que je suis assez certaine du fait que s’il te rend la vie si difficile, c’est parce qu’il veut le meilleur pour toi.
— Ouais, t’as sans doute raison. » Elle soupire et se dégonfle d’un coup, comme si toute combativité l’avait quittée. « J’aimerais tellement qu’il puisse voir les choses de mon point de vue. Qu’est-ce que je devrais faire, à ton avis ?
— Pour l’instant, je ne ferais rien du tout. Attends un peu, laisse-le s’habituer à l’idée. Qu’est-ce que tu en penses ? Qu’est-ce que ta mère aurait dit ? » La question est risquée, assez impertinente, voire dangereuse. Mais cela ne semble pas déranger Polly. Je commence à comprendre qu’elle est tellement sûre d’elle, tellement convaincue de son propre charisme qu’elle accepte la curiosité des autres comme un dû parfaitement naturel. Je n’arrive pas à m’imaginer ce que ce doit être.
« Oh, maman m’aurait conseillé d’accorder une seconde chance à mon école, je crois. Et ensuite, en voyant à quel point cela me rendait malheureuse, elle aurait cédé.
— Ta mère était plutôt bonne pâte, j’ai l’impression ? » Je me demande à nouveau si je ne suis pas allée trop loin. Mais Polly ne semble pas se formaliser.
« Une crème. Drôle, fine, gentille. C’était la meilleure des mères, tu sais. » Soudain elle attrape la manche de son pull rayé et repousse le tissu, découvrant la montre qui brille discrètement à son poignet : mon cœur chavire. Juste au moment où ça commençait à devenir intéressant. La serveuse débarrasse la table voisine. Polly lève un doigt, mais au lieu de l’addition à laquelle je m’attendais, c’est un autre café qu’elle commande. Une poussée d’adrénaline me parcourt. Nous y voilà.
Je prends une gorgée de café froid pour ne pas sembler trop empressée et je pose la question qui me brûle les lèvres depuis le début : « Alors c’était comment, ton enfance dans cette famille ?
— Ah, tu vois que tu es sur un sujet ! Avoue ! » dit-elle, mais je vois qu’elle plaisante. Elle me fait confiance. « Tu veux que je déballe le linge sale, hein ? Un bon gros scoop ?
— Je t’ai déjà dit que je ne faisais pas ce genre de journalisme, lui réponds-je doucement.
— Tu fais quoi comme journalisme, alors ?
— Oh, je m’occupe de la relecture, de la correction, les trucs que personne ne voit. Rien de bien excitant.
— J’aimerais bien être journaliste, dit-elle, pensive. Ça doit être marrant. Aller à des projections et des visites privées, voir des endroits intéressants. J’ai entendu dire qu’on recevait de super cadeaux, et puis tous ces longs déjeuners arrosés…
— Ce n’est plus vraiment le cas, maintenant », dis-je tandis que la serveuse revient avec un café brûlant. Mais Polly élude le sujet, préférant se consacrer à des thèmes qui l’intéressent davantage.
« Alors tu veux vraiment savoir ce que c’est que de grandir à l’ombre de Monsieur Lettres, hein ? Hmm. Je vais te le dire. »
Elle se renverse contre le dossier de son fauteuil, les bras croisés derrière la tête, les yeux tournés vers le plafond, savourant le simple fait d’être contemplée.
« Au début, je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, commence-t-elle. Je croyais que nous étions une famille normale. Oh, bien sûr, je voyais bien que nous étions un peu différents des autres. Au lieu d’aller au bureau, papa se contentait de monter à l’étage, et parfois il était d’une humeur de dogue. Ces jours-là, il valait mieux l’éviter ! D’autres fois, au contraire, il était déchaîné, tout fou de joie et d’excitation, il venait à l’école à l’heure du déjeuner, faisait du charme à la directrice, et on sautait tous dans la voiture, direction la mer ou cet endroit à Oxford où les profs se baignaient nus, ça s’appelait comment, déjà ? Ah, oui, Parson’s Pleasure. Les grands pique-niques, les parties de cricket. Mais la plupart du temps, c’était plutôt… normal. On ne le voyait pas tant que ça. C’est maman qui tenait les ficelles. Dieu sait que ça n’a pas dû être facile tous les jours, quand Teddy et moi étions petits.
— Tu veux dire économiquement ?
— Économiquement, psychologiquement… tout ça. » Elle lève sa tasse jusqu’à ses lèvres, souffle sur la surface du liquide brûlant et en avale une gorgée. « Au début, nous vivions à Kilburn. Mon amie Louisa loue un appartement dans ce coin, maintenant, et je dois dire que c’est vraiment sympa. Mais à l’époque, on avait l’impression de vivre aux confins de toute civilisation. Nos grands-parents du Wiltshire ont failli faire une attaque quand ils sont venus nous rendre visite. Les dealers au coin de la rue, les bagarres, les cambriolages… Et notre maison ! Le jardin avait la taille d’un mouchoir. Tout était très petit. Quand papa était en colère, toute la rue était au courant.
« Et puis il a publié son premier livre à succès, celui avec Sidney Barke, et tout a décollé. Le prix Appleby, la résidence à Princeton, il a commencé à écrire des scénarios. C’était très lucratif. On a vécu à L.A. pendant un moment : les piscines, les déjeuners chez les Coppola, patati et patata. » Elle agite ses doigts pour imiter une bouche en train de bavarder, comme pour dire que tout cela était extrêmement ennuyeux, mais je vois bien qu’elle raffole de cette histoire, qu’elle adore la raconter et qu’elle l’a déjà fait une quantité innombrable de fois.
« Nous avons déménagé quand ils ont trouvé la maison d’Highgate. Ensuite, ils ont trouvé Biddenbrooke pour que maman puisse avoir son jardin – ah, le jardin… Je me demande qui va s’en occuper, maintenant. »
Elle pose ses deux coudes sur la table et enfouit son front dans ses mains. Puis elle se redresse : « Tu es vraiment une bonne oreille, tu sais, Frances ? » me dit-elle en m’examinant de ses yeux d’une pâleur déconcertante. Je m’aperçois que leur iris est entouré d’un cercle sombre qui les rend plutôt saisissants. « Il y a des tas de gens qui savent écouter, mais toi, j’ai vraiment l’impression que tu entends ce que je dis. »
Je sais bien qu’en réalité la différence est que je la contredis moins que d’autres, mais il y a néanmoins un brin de vérité dans sa remarque. J’ai toujours su écouter. C’est un art en voie de disparition. La plupart des gens semblent préférer parler. C’est à qui sera le plus entendu. Ils emplissent l’air de leurs bavardages, en général sur des sujets sans intérêt : des mauvaises blagues, du bluff, des excuses. Un bruit de fond, de l’air chaud. Mais parfois, quand on tend l’oreille, on peut attraper une information qui pourrait s’avérer utile.
« C’est quand tu veux. Je suis là pour toi. »
Elle termine son café. Devant elle, le bol de muesli est encore à moitié plein mais je la soupçonne de n’être pas une grosse mangeuse au petit déjeuner.
« Je ferais mieux d’y aller », dit-elle en attrapant son téléphone et en tendant le bras pour récupérer son sac à main, suspendu à son fauteuil. Une sacoche argentée, très sobre – très chère, sans aucun doute. « Désolée d’avoir… vidé mon sac.
— Polly, sincèrement, c’est quand tu veux, dis-je tout en enroulant mon écharpe autour de mon cou. Il suffit de me passer un coup de fil. D’ailleurs je ne suis pas sûre de t’avoir été très utile.
— Eh bien », dit-elle en se levant lentement et en s’étirant comme un chat. Son pull se relève, révélant une bande de hanche maigre. « Je me suis un peu calmée, en tout cas. Je vais réfléchir à ce que tu m’as dit. Je ne vais rien faire pour l’instant, je ne vais pas agir sur un coup de tête. Peut-être même que j’irai à la fac, lundi – ne serait-ce que pour voir la tête de Tony Bamber. De toute façon, Sam a l’air de dire que les répétitions ne commenceront pas avant le début de l’été. Il a été engagé pour un boulot sur un plateau de tournage à New York, la semaine prochaine. En tant qu’homme à tout faire, ajoute-t-elle en voyant l’expression de mon visage. Son père connaît le directeur de la photographie. » Elle dit cela comme pour rendre les choses plus acceptables.
Au moment où la serveuse arrive avec un bout de papier sur un petit plateau d’argent, Polly se penche pour m’embrasser.
« Tiens-moi au courant », dis-je, et elle me le promet avant de tourner les talons et de s’en aller, se glissant habilement entre les petites tables rondes, ajustant son bonnet tandis que je reste assise là, la main tendue pour prendre l’addition.
Après cet épisode, il ne se passe rien pendant un moment.
Hester et Charlie louent un cottage dans un village de pêcheurs des Cornouailles, pendant la semaine de Pâques, et m’invitent à les rejoindre quelques jours. Il fait incroyablement humide et venteux, et les garçons, qui se réveillent invariablement à 6 h 30, attrapent des rhumes carabinés. En guise de remerciement pour la petite chambre au lit simple donnant sur la cour moussue, je suis censée garder les enfants presque tous les soirs.
Mary me demande quelques articles supplémentaires. Je sais qu’elle me le demande parce qu’elle n’a pas besoin de me payer, mais c’est déjà ça.
Un soir, je viens d’entrer dans l’ascenseur vide quand j’entends une voix : « Hé, Frances, retiens-le, s’il te plaît ! » Bien que je m’empresse d’appuyer une seconde fois sur le bouton « RC », un pied s’enfile juste à temps entre les portes qui se referment. C’est Tom, de la rubrique Voyages. « Merci ! » dit-il en se détendant avec un soupir de soulagement. Je lui adresse un petit sourire un peu raide et je sors mon téléphone de ma poche, espérant étouffer dans l’œuf toute velléité de conversation, mais il ne s’en rend pas compte.
« J’ai entendu dire que Culpeper s’est surpassé, aujourd’hui, dit-il gaiement. Il a léché le cul de Robin au sujet de cet édito sur la Chine. Il n’arrête jamais de parler, tu ne trouves pas ? C’est un tic nerveux ou quoi ? »
Je lui réponds que je n’en ai pas la moindre idée.
« Sérieux, j’espère que ce n’est pas le cas parce que je n’ai vraiment pas envie de me sentir obligé d’avoir pitié de lui. »
Je ne peux pas m’empêcher de rire à cette remarque mais une fois arrivés dans le hall d’accueil en marbre, je le laisse me dépasser, m’affairant avec les boutons de mon manteau. Une fois prête, je retrouve Tom en train de traîner à côté des portes tournantes. Il m’attend. Nous sortons de l’immeuble ensemble.
« Bon, eh bien bonne soirée, alors, dis-je en prenant la direction de ma station de métro.
— T’as prévu quelque chose, ce soir ? me demande-t-il en m’emboîtant le pas. On est quelques-uns à se retrouver à l’Albatros, ça te dit de prendre un demi ? »
Ce serait facile de dire non, comme d’habitude. Ou plutôt comme avant. Mais cette fois, je réfléchis deux minutes et je réalise que les gens ont arrêté depuis un moment de me proposer d’aller boire un verre ou de prendre un menu du jour bon marché au Bay Leaf. Cela ne serait pas un mal de me tenir au courant de ce qui se dit.
« OK, pourquoi pas ? » dis-je, et Tom m’adresse un sourire surpris. Je remarque sa dentition impeccable et ses cils aussi longs et soyeux que ceux d’un poney.
« Eh bien voilà ! » dit-il.
Nous nous rendons à l’Albatros. Jerry Edgworth est là, tout comme Sol du service photo et Mike, le rédacteur adjoint Infos. L’œil déjà vitreux, il s’empiffre de cacahuètes. Des cadavres de bouteilles vertes sont alignés comme des quilles au bout de la table. Tom s’éloigne pour aller chercher nos boissons et je m’assieds sur une des chaises rembourrées, assez mal à l’aise. Pour arranger le tout, Jerry attire l’attention de tous sur moi : « Eh bien, on ne te voit pas souvent ici, toi.
— C’est Tom qui m’a forcé la main, j’espère que je ne vais pas le regretter. »
Levant son verre à ses lèvres, il pousse un vague grognement plutôt dédaigneux. Manifestement, il n’a aucune envie de partager le privilège de faire des blagues. Les écrivaillons sont souvent comme ça, j’ai remarqué. Ils veulent l’exclusivité sur l’humour.
Mike, Sol et lui cessent de prétendre s’intéresser à moi pour recommencer à cogiter sur le sort du rédacteur économique. Le penchant pour la boisson de celui-ci n’est plus un secret pour personne depuis qu’il s’est désolidarisé du groupe de presse et qu’il s’est comporté de la manière la plus grossière, lors d’une mission commerciale du Premier ministre en Inde. Personne ne semble savoir où il se trouve à l’heure qu’il est : peut-être une clinique du Surrey, celle où se rendent les célébrités. « Ça va jaser, quand il sortira », lance Mike d’un air rêveur.
Tom revient et se glisse sur la chaise voisine de la mienne tout en faisant glisser un demi dans ma direction. « Est-ce que Mary a laissé échapper quelque chose à propos de l’article ? demande-t-il.
— Mary ne laisse jamais rien échapper, tu n’avais pas remarqué ? » J’attrape mon verre tout en répliquant. « Qu’est-ce qui se dit, de ton côté ?
— Oh, rien que des spéculations. Manifestement, personne ne sait rien. Mais ce n’est pas ça qui va les arrêter.
— C’est de la manipulation, dit Jerry. Le scénario classique : ils nous font peur en nous préparant au pire, en espérant que nous serons tous soulagés de voir que nous ne sommes pas si mal lotis, en fin de compte.
— On va être mal lotis, intervient Sol sombrement, tu vas voir. »
Tom se tourne ostensiblement vers moi, interrompant les autres : « Ça fait combien de temps que tu es aux Livres, d’ailleurs ? »
Je lui réponds et il me demande où j’étais avant, et je me retrouve à lui expliquer la succession d’événements insignifiants qui m’ont amenée à intégrer l’équipe de Mary. Il m’écoute attentivement, même si je vois qu’il essaie de capter quelques bribes des potins du bureau échangés au bout de la table : Gemma Coke, Robin, la femme de Robin.
Je l’interroge à mon tour : « Et toi ? »
Tom m’explique que le boulot lui convient plutôt bien, enfin en tout cas pour le moment. Il lui donne une certaine stabilité, un salaire régulier pendant qu’il travaille sur son scénario. Il a la grâce de rougir en évoquant ce dernier.
Quand je l’interroge à ce sujet, il apparaît qu’il ne l’a pas encore écrit, en réalité. Il est en train de travailler aux grandes lignes, à quelques ébauches de personnages, il commence les recherches préliminaires. « C’est ça le challenge, n’est-ce pas ? ajoute-t-il avec un petit air penaud. S’y mettre sérieusement, noter ses idées noir sur blanc. Tu as entendu parler de Parvaneh, non ? »
Parvaneh faisait partie de l’équipe des correcteurs avant de remporter un concours d’écriture organisé par la Cour Royale. Aux dernières nouvelles, la Weinstein Company avait posé une option sur son scénario à quatre personnages. Apparemment, Kate Winslet s’y intéresserait.
« Vraiment, c’est génial que tu aies un projet personnel sur lequel tu travailles », dis-je tout en soupçonnant fortement qu’il ne dépassera jamais le stade où il est aujourd’hui. « Il faut que tu persévères, tu sais. Tu vas t’accrocher, n’est-ce pas ? C’est un sacré défi. »
Je termine mon verre en souriant tandis qu’il fanfaronne encore un peu – partagé entre l’embarras et l’espoir –, puis j’attrape mes affaires et je prends congé. En ce qui les concerne, j’ai l’impression que la soirée ne fait que commencer.
Un vendredi soir, je sors du métro après avoir dîné avec Naomi, une amie de fac – une soirée assez ennuyeuse, d’ailleurs : elle s’est mariée il y a peu, attend un enfant et est obsédée par la nutrition et les systèmes de transport d’enfants –, et je suis justement en train de me demander si je ne devrais pas mettre un terme à cette amitié quand mon téléphone sonne, me signalant un message vocal.
Je l’écoute tout en m’attaquant à la pente conduisant à ma rue. C’est Polly. Elle semble un peu ivre et surtout très déprimée.
« T’es où ? demande-t-elle d’une voix plaintive. Tout va mal, il faut vraiment que je te parle. Tout est tellement… Enfin bref, appelle-moi quand tu auras ce message. »
Il est presque onze heures, la soirée est douce, c’est le début de l’été, et en haut de ma rue, des jeunes munis de cigarettes et de bouteilles de bière se sont rassemblés autour de l’épicerie du coin. Une poignée de filles se mordillent les lèvres en renversant la tête de droite à gauche, aux rythmes grêles du R’n’B qui s’échappent du téléphone portable de l’un d’eux. Dans le halo de la lampe à sodium, je remarque un gamin dans une poussette, un paquet de chips sur les genoux, observant son environnement avec de grands yeux hébétés.
« C’est moi, Frances, dis-je quand Polly décroche.
— T’es où ? » demande-t-elle. Son ton est larmoyant, un peu désespéré et plutôt accusateur. « T’étais où ?
— J’étais dans le métro », dis-je en m’arrêtant devant ma porte pour trouver mes clefs avant de pénétrer dans l’entrée commune à tous les locataires de la maison. Le plafonnier est de nouveau cassé, je dois farfouiller pour trouver la serrure et ouvrir la porte. Enfin j’y parviens, j’entre dans l’appartement et je commence à gravir les marches de mon escalier. « Je viens de rentrer à la maison. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Oh, je ne peux pas t’expliquer maintenant, me répond-elle comme si j’avais posé une question complètement débile. C’est le bordel, c’est tout. » Un son étouffé m’indique qu’elle a posé sa main sur l’écouteur. J’entends sourdement sa voix puis la réponse de son interlocuteur – un homme. Le son redevient clair et précis, elle a ôté sa main de l’écouteur. « Ouais, c’est ça, dit-elle d’une voix légèrement empâtée. Va te faire foutre, OK ?
— Où es-tu ? » Je dépose mon sac sur le canapé et j’allume la lampe. Le désordre aussi familier que décourageant de l’appartement me saute aux yeux : des amoncellements de vieux journaux, les étagères sur lesquelles je n’ai jamais trouvé le temps de peindre la seconde couche, la lithographie de Rothko, adossée au radiateur dans son cadre bon marché. Après avoir calé l’écouteur entre mon épaule et mon menton, je me penche pour attraper la télécommande et le bol de pâtes d’hier soir qui traînent encore sur le plaid du canapé.