Le beau monde (Feux croisés) (French Edition)
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
« Je suis à Camden, me répond-elle. Tu n’habites pas loin d’ici, non ? J’ai fermé la porte de mon appartement en laissant les clefs à l’intérieur et ma colocataire est partie. Je n’ai pas envie de retourner chez papa… Enfin pas comme ça, en tout cas. »
Je lui propose donc de loger ici si elle a besoin d’un toit.
Environ quinze minutes plus tard, le taxi s’engouffre dans ma rue. J’ai eu le temps de cacher les ouvrages de son père, de faire la vaisselle et de mettre les papiers dans la boîte de recyclage. Comme j’ai ouvert grandes les fenêtres pour aérer un peu, j’entends la porte du véhicule qui se referme lourdement et le claquement instable de ses talons alors qu’elle avance vers la porte d’entrée. Un instant plus tard, elle écrase la sonnette.
Son visage est rouge comme si elle avait de la fièvre et des ombres artificielles noires soulignent ses yeux : les traces de larmes, à moins qu’elle n’ait passé la soirée dans un endroit très chaud. Elle évite mon regard quand je lui ouvre la porte et se glisse dans l’appartement : l’odeur de cigarette dans ses cheveux, ses chevilles fragiles au-dessus du talon compensé à facture grossière de ses sandalettes quand elle gravit les marches de l’escalier. « Heureusement qu’on a réussi à se joindre », dit-elle en pénétrant dans le salon, passant l’anse de sa sacoche argentée au-dessus de sa tête avant de la déposer par terre et de s’affaler sur mon canapé. L’étendue infinie de ses jambes nues emplit la moitié de l’espace. Elle porte une petite veste cintrée sur une minuscule robe à fleurs, découvrant la plus grande partie de ses cuisses.
Debout dans l’embrasure de la porte, je lui demande : « Tu veux quelque chose, un verre d’eau, une tasse de thé ?
— J’aimerais beaucoup un verre de vin frais », dit-elle, les bras rejetés de part et d’autre de son corps, paumes ouvertes : une posture de découragement, ou alors de supplication. « Ou bien une bière. Je ne pense pas que tu aies de la bière, si ?
— Non, je n’en ai pas. Je n’ai pas de vin, non plus.
— J’ai envie d’un dernier verre, juste un. Histoire d’oublier cette nuit de merde, tu vois. »
Je ne dis rien. Je reste debout là, dans le couloir, une main sur la hanche. Je suis crevée et tout d’un coup je me demande à quoi je joue, et ce qui m’a pris de la laisser entrer.
Mon silence a dû lui faire comprendre qu’elle poussait le bouchon un peu loin parce qu’elle se redresse et presse le bout de ses doigts sur son visage avant de dégager ses cheveux de son front : un petit geste décidé, trahissant sa volonté de se ressaisir. « Non, tu as raison, dit-elle. Si tu as une tisane, c’est génial. Merci, Frances. »
Je me rends dans la cuisine pour mettre de l’eau à chauffer.
Quand je reviens avec la camomille, Polly a ôté ses chaussures qu’elle a soigneusement alignées le long de la plinthe, comme un enfant qui s’applique à bien faire. Elle déambule à travers la pièce, examine les objets qui reposent sur ma cheminée. Elle attrape le fossile que j’ai trouvé à Golden Cap et le repose aussitôt pour se tourner d’un air absent vers la bougie parfumée qu’elle soulève pour la renifler d’un geste machinal. Quand elle caresse du doigt le dos de mes livres, je devine qu’elle cherche un des romans de son père.
« Ce ne sont que des vieux trucs, dit-elle en sortant à moitié un exemplaire de Rebecca. Tu ne lis pas de littérature contemporaine ?
— Pas beaucoup, non. Quand ça arrive, c’est surtout pour le boulot.
— Hmmm, commente-t-elle en repoussant l’ouvrage dans sa rangée avant de s’approcher pour prendre une tasse. « Merci. Je suis désolée de m’incruster comme ça. J’espère que je n’ai pas gâché ta soirée.
— C’est bon, t’inquiète », dis-je en m’asseyant dans le fauteuil. Polly va chercher son sac. « Ça t’embête si je fume ?
— Vas-y. » Je me demande si la porte de ma chambre, en haut, est ouverte ou fermée. « Et après, peut-être que tu pourrais me dire ce qui s’est passé quand tu m’as appelée. »
Elle allume sa cigarette, souffle sur l’allumette qu’elle dépose sur sa soucoupe. « Oh, c’était juste un malentendu, dit-elle. Je n’ai pas tellement envie d’en parler. C’est juste un connard. » La fumée bleue reste suspendue dans l’air chaud, formant des volutes.
« OK », dis-je en me préparant à me lever. Il est trop tard pour être patiente. « Écoute, je vais monter chercher des couvertures et on préparera le canapé-lit ensemble.
— Oh, dit-elle, visiblement gênée. Bien sûr, je ne veux pas t’empêcher de dormir. »
Je me renfonce dans mon siège, un peu radoucie. « Tu sais, j’ai pensé à toi. Je me demandais comment ça allait. Tu en es où avec les cours, en fin de compte ?
— Ah – ça, dit-elle brusquement. Je suis encore en plein dedans. Je t’ai
parlé des Lord Strange’s Men , non ? Notre troupe de théâtre itinérant ? 6
Sam a trouvé ce nom – en référence à un truc, je ne sais plus. Je ne peux pas dire que j’en sois dingue. Enfin en tout cas, on veut toujours y aller – d’ailleurs, on ne devrait pas tarder à commencer les répétitions – mais papa s’est mis en tête de s’interposer sérieusement, maintenant. Il a appelé le père de Sam, et tous les deux, ils se sont monté le bourrichon et sont tombés d’accord pour nous couper les vivres si nous abandonnions nos études. Sam est vert de rage, et en plus il est persuadé que c’est ma faute. Si je n’avais pas été là, son père n’aurait eu aucune raison de s’en mêler.
— C’est un peu dur, dis-je en essayant de comprimer un bâillement.
— Papa se comporte vraiment comme un con, poursuit-elle. Je n’arrive à convaincre personne de se mettre un peu à ma place : ni lui, ni Teddy – même pas Charlotte. C’est vraiment dégueulasse, tout ça. »
Je vois bien qu’elle pense à sa mère, au fait qu’Alys aurait trouvé un moyen d’arranger les choses d’une manière ou d’une autre, et que tout se serait bien terminé.
J’imagine que ses amis doivent en avoir ras le bol de sa rengaine, c’est sans doute la raison pour laquelle elle a échoué ici ce soir. L’avidité familière qui sommeille au fond de moi se réveille. Je sirote une gorgée de mon thé et j’attends.
Mais Polly a recommencé à inspecter la pièce. « Tu habites seule, ici ? » me demande-t-elle. Je lui réponds que oui. « C’est sympa », dit-elle sans le penser sincèrement, et pendant qu’elle prononce ces mots je redécouvre mon salon à travers son regard : le canapé vert anglais (bradé chez Maida Vale) avec ses taches maladroitement camouflées par un jeté de lit à motifs. La combinaison de lampes, de coussins et de tapis qui, au lieu de produire l’effet charmant et éclectique escompté, semble tout simplement pathétiquement mal assortie. Cette vue sur le petit manoir de brique rouge, de l’autre côté de la rue, avec ses fenêtres obstruées par des cadres métalliques de moustiquaires et cette lueur bleue qui s’en échappe, parfois plus vive, parfois moins. Un éclat de rire s’élève depuis les environs de la baraque à frites, suivi du son d’une fenêtre qu’on ouvre. Quelqu’un crie : « Il est bientôt minuit, vous avez oublié où vous habitez ou quoi ? » et une autre voix lui répond, « Oh, ça va, lâche-nous, pauvre branleur ».
Polly écrase sa cigarette dans sa soucoupe et me regarde. « C’est ça la vraie vie, hein.
— Oh, bien sûr, ce n’est pas Fulham, dis-je plutôt froidement.
— Tu as un petit ami ? rétorque-t-elle aussitôt. Petite revanche personnelle.
— Pas en ce moment. Écoute, dis-je en faisant à nouveau mine de me lever. Je crois que je vais aller me coucher.
— Je vais te dire ce qu’il y a, m’interrompt-elle hâtivement. Il faut que j’en parle à quelqu’un, et Teddy ne veut rien entendre. Quant à papa, il est…, enfin en tout cas ça ne m’avancerait à rien. Peut-être même que ça empirerait les choses. Mais j’ai besoin d’en parler. J’ai le droit d’en parler.
— Parler de quoi ?
— De ce qui s’est passé. Le jour de l’accident. Je n’arrête pas d’y penser, je n’arrive pas à me sortir ça de la tête. L’état d’esprit dans lequel elle devait se trouver quand elle a pris le volant. C’est la raison pour laquelle je voulais tellement te rencontrer quand Kate Wiggins nous a parlé de toi. Je voulais savoir si ma mère t’en avait parlé ou si les choses étaient restées ouvertes, irrésolues. Mais ce que tu nous as dit – tu sais, “ Dites-leur que je les aime ” – ça m’a fait comprendre qu’elle était en paix avec ça. Cela dit, je ne suis pas sûre de l’être, moi. »
Je me sens immédiatement mal à l’aise, comme si je perdais mon centre de gravité, comme si un pôle magnétique était graduellement en train de changer de position.
« Attends une seconde, dis-je. Je viens juste de me rappeler quelque chose. » Je retourne dans la cuisine et je fouille dans le fond des étagères dans l’espoir de retrouver la bouteille que j’ai achetée quand Hester m’a demandé d’apporter la sauce au brandy, à Noël. Elle est toute poussiéreuse. Comment déguste-t-on un brandy ? Avec des glaçons ? Je n’en ai pas la moindre idée mais il me reste quelques cubes de glace dans le moule qui est au freezer, alors je les verse dans deux verres et je les arrose de deux doigts d’alcool.
« Super, dit-elle en repliant ses jambes sur le canapé.
— Pourquoi est-ce que tu ne commencerais pas depuis le début ? »
Elle se ne fait plus prier, maintenant.
C’était un de ces week-ends de janvier mornes et déprimants, quand les festivités sont passées et que la neige commence à fondre. Polly n’avait pas prévu d’aller rendre visite à ses parents à Biddenbrooke mais elle s’était disputée avec sa colocataire Serena (« un truc pathétique – j’avais fini son lait ou j’avais oublié de sortir les poubelles, j’en sais rien »), et bien qu’elle soit invitée à une fête ce soir-là, elle suspectait Sandeev, son ex, d’être également convié, et elle ne se sentait pas encore la force de l’affronter. Elle avait donc décidé d’appeler ses parents, le samedi matin, et s’était finalement rabattue sur le portable d’Alys quand personne n’avait répondu au poste fixe.
Laurence avait décroché parce que Alys conduisait, ils étaient sur la route.
Alys pensait rester à Biddenbrooke jusqu’à dimanche, fin d’après-midi, et Laurence la rejoindrait à Londres en train, le mardi ou le mercredi. Il devait relire les épreuves de son dernier roman avant que celui-ci ne parte à l’impression.
« Pourquoi est-ce que tu ne viendrais pas nous rendre visite », avait proposé son père.
Polly avait donc attrapé un train à Liverpool Street et Laurence était venu la chercher à la gare.
Il était trop tard pour faire une promenade, cet après-midi-là. La nuit était déjà tombée. Au lieu de cela, Laurence avait donc allumé un feu dans le salon et Polly s’était allongée devant les flammes dansantes, sur le tapis. Chacun s’était plongé dans la lecture de son journal en mangeant le gâteau aux noix d’Alys et en buvant du thé. Ils avaient aussi beaucoup parlé de Teddy, récemment promu à la galerie Sackler, où il semblait passer ses journées à négocier, à tempérer et à conclure des transactions entre des artistes souvent peu fiables et de riches Russes potentiellement intéressés par leurs œuvres. Ensuite, ils s’étaient attardés sur les études de Polly, ignorant les tentatives de celle-ci de détourner la conversation. La pluie et le vent fouettaient les fenêtres, c’était douillet de se trouver dans la chaleur d’un foyer.
À 6 h 30, Laurence avait ouvert une bouteille de vin.
Puis il était sorti chercher des Fish and Chips à Biddenbrooke et ils les avaient savourés à même l’emballage, assis autour de la table de la cuisine.
Quand ses parents étaient allés se coucher, vers onze heures, Polly était restée en bas pour regarder un film qui s’était terminé vers une heure. Elle était alors montée à son tour. Au moment où elle avait traversé le couloir pour rejoindre sa chambre, elle avait entendu – sans pourtant comprendre ce qu’elle disait – sa mère parler d’une voix basse. Un rayon de lumière filtrait sous la porte de ses parents. Elle avait été surprise qu’ils soient encore éveillés.
Le dimanche matin, quand elle était apparue au petit déjeuner, il y avait dans l’air une atmosphère particulière, quelque chose d’aussi insistant qu’une odeur de brûlé. Quelque chose s’était passé mais il était impossible d’imputer cette impression au comportement ou à la remarque de qui que ce soit. Quoi qu’il se passe, Alys et Laurence agissaient de manière parfaitement normale. Trop normale. Laurence était aussi prévenant envers Alys qu’il l’avait toujours été mais il semblait aussi sur ses gardes, comme s’il s’attendait à quelque chose. Alys quant à elle, habituellement distraite et rêveuse, paraissait plutôt préoccupée, presque absente.
Polly était remontée s’installer dans son lit avec une tasse de thé : elle avait un script à lire pour les cours. Environ une heure plus tard, elle avait traversé sans bruit le palier d’en haut pour aller se faire couler un bain quand elle avait entendu la voix de sa mère. Elle s’exprimait très distinctement, pesant ses mots. La porte de la cuisine était entrebâillée.
« Et puis tu peux changer la dédicace, pendant que tu y es », disait-elle. C’était surtout le ton froid de sa voix qui avait effrayé Polly. Alys n’était jamais froide. « Ce n’est pas un hommage, c’est une insulte. »
Polly n’avait pas voulu en entendre davantage. Elle avait toujours pensé que le ménage de ses parents était harmonieux. Ses amis avaient des parents divorcés ; des mères qui en étaient à leur deuxième, voire à leur troisième mari, des pères qui vivaient à Genève ou à New York avec de nouvelles femmes et d’autres enfants, plus jeunes. Certains étaient encore des bébés ou fréquentaient tout juste le jardin d’enfants. Alys et Laurence n’étaient pas de ceux-là. Ils formaient une équipe. Ils savouraient la compagnie l’un de l’autre. Ils se disputaient bien de temps en temps, bien sûr, mais chacun riait toujours des plaisanteries de l’autre.
À l’époque où Polly vivait encore chez ses parents, elle aimait laisser la porte ouverte quand elle se couchait, le soir. Entendre des bribes de leur conversation s’envoler jusqu’à elle lui procurait un sentiment de sécurité.
Mais là, c’était tout autre chose. Cette conversation-là n’était pas agréable. Elle était effrayante.
Arrivée au bout du palier, jusqu’à la salle de bains, elle avait ouvert les robinets de la baignoire, et quand elle était retournée dans sa chambre pour y chercher son shampooing, elle avait sifflé bien fort pour qu’Alys et Laurence comprennent bien qu’elle était dans les parages et qu’elle entendait ce qu’ils disaient. Quand elle avait eu fini de se laver et de se sécher les cheveux, le déjeuner était prêt. Un de ces repas simples qu’Alys savait toujours combiner sans grand effort : un poulet rôti, une poêlée de pommes de terre en dés avec du romarin, une salade de cresson. Sans doute l’atmosphère était-elle encore un peu tendue mais, tout comme au petit déjeuner, il n’y avait rien de véritablement discernable. Laurence avait évoqué l’autobiographie en cours de Nikolai Titov. Alys l’avait écouté, comme elle le faisait toujours.
Après le déjeuner, quand Polly avait regardé sa montre et qu’elle avait réalisé qu’il ne lui restait plus que vingt-cinq minutes avant le départ de son train, Alys s’était portée volontaire pour l’accompagner jusqu’à la gare. À partir de ce moment-là, tout s’était précipité : ses affaires jetées en vrac dans un sac ; Alys incapable de remettre la main sur les clefs de la voiture, Laurence les retrouvant finalement dans la poche de son pardessus ; l’inquiétude de savoir si elles allaient arriver à temps, filant à toute allure le long des petites routes étroites. Quand l’Audi s’était enfin rangée dans le parking de la gare, les signaux de danger rouges clignotaient, l’alarme sonnait, les barrières du passage à niveau s’abaissaient. Polly avait envoyé un baiser à sa mère tout en courant entre la billetterie et le quai.
« Je t’appelle ! » avait-elle crié au milieu du fracas et des crissements du train à l’approche.
À son tour, Alys lui avait adressé un signe de la main en souriant.
Cela avait été leurs adieux.
Laurence avait appelé Polly, ce soir-là, vers vingt-trois heures, et il lui avait dit ce qui s’était passé.
Quand le silence est retombé, je lui demande : « Est-ce que tu lui as demandé à quel sujet ils s’étaient disputés ?
— Non. Comment aurais-je pu faire ça ? Je voulais garder un souvenir d’eux ensemble, heureux. Ce désaccord, ou peu importe ce que c’était, ne m’est revenu à l’esprit que quand j’ai entendu parler de toi. C’est là que j’ai laissé remonter les souvenirs. Et ce que tu as dit m’a fait beaucoup de bien – qu’elle ait fait la paix avec ce qui avait pu se passer. Affliction est paru et, bien sûr, il lui a été dédicacé. La plupart de ses livres le sont, tu sais ? Hormis Le Ha-Ha qu’il a dédié à Teddy et Ampersand qu’il m’a dédié. D’habitude, il met juste le nom, mais pour Affliction la dédicace est « Pour Alys. Toujours ».
Je hoche la tête comme si je venais de l’apprendre.
« Je crois qu’elle voulait qu’il enlève son nom de ce livre. Mais je ne sais pas pourquoi.
— Eh bien », dis-je en m’enfonçant dans mon siège. Pendant tout son récit, je suis restée penchée en avant, attentive, concentrée. Une sirène hurle de plus en plus fort puis elle s’éteint à nouveau tandis qu’une voiture de police passe à toute vitesse au bout de la rue. « C’était sans doute juste une de ces embrouilles passagères, tu ne crois pas ? Cela ne semble pas très sérieux.
— Cela ne semble pas très sérieux, en effet, concède Polly en baissant les yeux sur son verre vide. Mais quelque chose s’est passé. Quelque chose qui touchait vraiment ma mère. Mais enfin – je suis vraiment soulagée que tu aies entendu ce que tu as entendu. Je ne peux pas te dire à quel point ça m’aide. »
Je regarde ma montre. Il est bientôt une heure du matin.
Ensemble, nous débarrassons le canapé du jeté de lit et des coussins avant de le déplier d’un coup, puis je l’aide à recouvrir le matelas de draps propres. Je lui donne un coussin et une couverture que je suis allée chercher dans ma chambre, un tee-shirt pour dormir, et je lui propose une brosse à dents neuve mais elle en a une dans la poche intérieure de sa sacoche argentée. « Ne va pas imaginer que je passe ma vie à dormir chez les uns et chez les autres », tient-elle à préciser, mais je me laisse la liberté de tirer mes propres conclusions sur ce point. « Je suis légèrement obsédée par mes dents. »
Je lui souhaite bonne nuit et la laisse tranquille. Avant de commencer à monter l’escalier, j’éteins la lumière du palier.
« Frances ? » crie-t-elle.
Je reviens sur mes pas et j’ouvre grande la porte. Elle est assise dans le lit, les draps tirés sur ses genoux. « Est-ce que tu peux laisser la lumière allumée ? demande-t-elle. Je ne suis pas très à l’aise dans le noir. »
Je dors très mal, soudain incommodée par les bruits de mon environnement sonore nocturne habituel : des gens qui se disputent dans la rue, le miaulement des chats et, plus lointains, les glapissements des renards. Les rideaux de ma chambre se gonflent et se dégonflent doucement au gré des courants d’air. L’orange vif des réverbères cède peu à peu la place à une lumière plus douce, nacrée.
Enfin, la journée de mes voisins commence. Je guette les sons familiers : les fenêtres à guillotine que l’on tire, les murmures des émissions radiophoniques à ligne ouverte, la folle fanfare des dessins animés du samedi.
Arrivée en bas de l’escalier, je jette un œil dans le salon : Polly dort encore dans la pénombre. Elle est étendue sur le côté, ses longues jambes pâles se sont frayé un chemin hors des draps, une de ses mains repose en dessous de sa joue rougie. Sur la table, son téléphone portable clignote.
Je suis en train de mordre dans un toast, debout devant le comptoir de la cuisine, quand elle fait son entrée en bâillant, encore rose de sommeil, exprimant sa surprise et son contentement de n’avoir pas davantage la gueule de bois. Je pousse une tasse de thé dans sa direction tandis qu’elle consulte son téléphone. C’est un message de Laurence.
« Il me demande de passer pour le déjeuner, dit-elle en frottant avec sa paume ses yeux encore mi-clos. Il me convoque pour une sorte de réunion au sommet. Super. C’est parti pour la prochaine engueulade. » Elle soupire et se glisse sur la chaise en face de la mienne. Ses orteils nus – ornés seulement d’un vernis orange – s’enroulent autour de la barre chromée comme ceux d’un chimpanzé.
« Eh bien, peut-être que c’est le moment de jouer ton jeu, au contraire. Peut-être que tu peux sauter sur cette occasion pour le faire fléchir. Essaie de mener la barque, à ton tour. »
Elle me regarde fixement.
« Oh, allez ! » Je m’impatiente. « Tu as envie de quitter l’école, de partir quelque temps avec Sam. Ton père veut que tu continues à suivre les cours. Est-ce que vous ne pouvez pas trouver un compromis, quelque part ?
— Tu crois vraiment que c’est aussi simple ? me demande-t-elle, mécontente. Il a pris sa décision. Si je ne fais pas ce qu’il veut, il va me couper les vivres.
— OK, dis-je. Mais il se trouve que j’y ai réfléchi et que je me suis demandé ce qui se passerait si tu parvenais à convaincre Tony Bamber, ou je ne sais qui, du fait que tu as besoin d’interrompre les cours pendant un moment ? Juste temporairement – peut-être pour un an, voire même juste un semestre ? Je suis sûre qu’ils considéreraient ta requête, compte tenu des circonstances. Il doit bien exister des congés pour raisons familiales ou quelque chose de ce genre-là, non ? Une sorte d’année sabbatique, qui te permettrait de faire ta tournée avec Sam et de retourner suivre les cours une fois que tu auras vécu ce que tu as à vivre.
— Mais je ne veux pas y retourner ! » objecte Polly d’un ton farouche. Je vois bien, cependant, que l’idée ne lui déplaît pas tant que ça.
« Et puis de toute manière, papa ne gobera jamais ça.
— Tu n’en sais rien tant que tu n’as pas essayé, dis-je.
— T’as raison, me répond-elle, plutôt dubitative. Cela peut valoir la peine de tenter ma chance. J’espère seulement que je pourrai l’expliquer aussi bien que tu viens de le faire. À t’entendre, on a l’impression que c’est une décision parfaitement raisonnable. » Elle me jette soudain un regard malicieux. « Tu n’aurais pas envie de venir avec moi, par hasard ? » Tout d’un coup, il y a quelque chose de charmeur et d’implorant dans sa voix.
Je marmonne un peu, pour la forme, puis – comme dépassée par le déploiement irrésistible de son pouvoir de conviction – je cède. « Bon, d’accord, je vais le faire, je viens avec toi. »
Nous remontons ensemble jusqu’à Highgate, tournant le dos à la rue escarpée menant à l’hôpital – celle où Dick Whittington a entendu les cloches, désormais obstruée de bus à étages – pour pénétrer dans le parc. Il fait déjà chaud. Les plates-bandes se sont transformées en un nuage rose dans lequel les abeilles se roulent et s’ébrouent avec ravissement, et la petite aire de jeux est prise d’assaut par des bébés aux têtes couvertes de bobs colorés. Le gazon est parsemé de pâquerettes lumineuses.
Nous nous engageons dans un long couloir d’ombre, étroit et noir comme l’encre, puis nous dépassons des nuées de lilas en fleur odorants. Le chemin serpente tout au long du massif de bosquets arrondi, en haut du parc, et nous nous arrêtons un instant pour jeter un coup d’œil derrière nous. Les pelouses vertes, théâtre des premiers pique-niques de l’année, s’étendent à perte de vue, rythmées par l’étendue placide et huileuse des étangs. Au loin brillent les tours, les clochers et enfin la roue de Ferris, qui marque le centre de Londres et reflète une lumière dure, minérale.
En quittant le parc près des courts de tennis, nous traversons Pond Square où des gens jouent à la pétanque sous les platanes, une pinte de bière à portée de main. Nous poursuivons notre route le long des rues adjacentes, jusqu’à la maison de Laurence. Polly a la clef dans sa sacoche. Elle ouvre la porte d’entrée et nous pénétrons dans le vestibule frais et sombre, contrastant violemment avec la luminosité radieuse de cette journée.
« Coucou ! crie-t-elle. Papa, tu es là ? »
N’obtenant aucune réponse, elle me fait signe de la suivre en bas. La grande cuisine blanche est dans un drôle d’état. Quelques sacs de courses ont été posés sur le comptoir, d’autres sont éparpillés par terre. Une casserole sale repose à côté de l’Aga. Du café moulu s’est déversé à côté de la bouilloire. Non loin de la porte-fenêtre ouverte, les feuilles d’un journal oublié se soulèvent et s’abaissent doucement, comme s’il respirait.
Polly inspecte l’un des sacs et en extrait une barre dorée de beurre français ainsi que quelques fromages enveloppés dans du papier paraffiné. Elle dépose le tout dans le réfrigérateur. Elle m’explique que Laurence a embauché une gouvernante qui vient la plupart des matinées pour faire le ménage et préparer les repas, mais que madame King ne travaille pas le week-end. Elle lève les yeux au ciel et traverse la pièce en direction des portes-fenêtres qu’elle ouvre grandes, m’attirant dehors, sur la terrasse de brique tendre.
« Papa ! » crie-t-elle de nouveau en agitant la main.
Il est installé au beau milieu du rectangle d’herbe, assis – exactement comme je l’avais imaginé lors de ma dernière visite – sur le banc, devant le pavillon d’été. Jusqu’à ce que Polly l’appelle, il ignorait tout de notre présence. Il se tenait là, seul, exposé, livré : je reconnais dans sa posture le travail inexorable et misérable de la solitude, qui n’épargne pas, non plus, les traits de son visage. Quand enfin il entend sa fille, il se retourne, se lève vivement et vient à notre rencontre.
« Si je comprends bien, c’est vous qui avez repêché Polly hier soir », m’interpelle-t-il tandis que nous nous serrons la main assez maladroitement. Il se tourne ensuite vers l’intéressée : « Tête de linotte ! Quelle idée de perdre ses clefs…
— Je ne les ai pas perdues, je les ai laissées dans l’appartement », se défend Polly en attrapant son bras. Nous retraversons le jardin en direction de la maison, le long du chemin de brique. Bien entendu, je n’avais jamais vu la maison depuis cet angle auparavant. Entre les fenêtres aux reflets sombres, d’épaisses torsades de glycines grimpent le long du mur en s’affinant à mesure qu’elles s’élèvent, comme de la fumée. Les fleurs ne sont pas encore écloses. Encore une semaine ou deux, me dis-je.
« De toute façon, Serena revient cet après-midi, lance Polly, désinvolte.
— Eh bien, en tout cas je suis heureux que vous ayez pu vous libérer pour le déjeuner, toutes les deux », dit-il en nous ouvrant les portes-fenêtres avant de nous suivre à l’intérieur.
« Pol m’a dit que vous vous étiez revues quelques fois », ajoute-t-il en se baissant pour ramasser un sac de courses. Sa voix a perdu son ton formel, comme s’il était, certes surpris, mais aussi content, pour le bien de sa fille, que nous nous soyons trouvées, toutes les deux.
« J’apprécie sa compagnie, dis-je en m’adressant directement à lui. Elle est tellement… jeune. C’est plutôt stimulant – assez flatteur, aussi, sans doute. »
Polly rit comme si je venais de dire une grosse bêtise et Laurence me considère un instant d’un air pensif, comme pour me jauger. Je suis sûre qu’il essaie, entre autres, de deviner mon âge. Trente ? Trente-cinq ? « J’ai cru comprendre que vous lui aviez donné des conseils judicieux, il y a quelques mois de cela, quand elle traversait une mauvaise passe à son école d’art dramatique, poursuit-il. Vous lui avez mis un peu de plomb dans la tête. Moi, j’aurais pu dire n’importe quoi, il n’y avait pas moyen de me faire entendre d’elle. Dieu merci, elle vous a écoutée.
— Oh, je n’ai pas été d’une grande influence. Je lui ai posé quelques questions, c’est tout. Elle a pris cette décision toute seule. N’est-ce pas, Polly ?
— Mmm », répond Polly, affairée à farfouiller dans de petits sacs en papier. J’aperçois les collerettes, encore partiellement couvertes de terre, de laitues violettes et vert pâle. Un pot d’olives espagnoles, duquel s’échappe un peu d’huile. Des petits pains qui se déversent comme des palets sur le comptoir.
Profitant de ce que Laurence renverse les olives dans un plat et nettoie consciencieusement ce qui a débordé, Polly cherche mon regard et je lui adresse un léger signe de la tête : pas maintenant, pas tout de suite, attends qu’on ait bu un premier verre. « Tu as du blanc, papa ? » demande Polly, et il attire son attention sur une bouteille qu’il a mise au frais, dans le frigo. Un bref coup d’œil m’apprend qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à l’intérieur. Un peu de yaourt grec, une brique de lait demi-écrémé. Quelques assiettes en Pyrex couvertes de film protecteur, sans doute déposées là par madame King. Des lasagnes, très probablement. Et puis un plat de poulet amélioré.
Je rince la laitue et Polly prépare une vinaigrette pendant que Laurence défait l’emballage des fromages et saisit des verres. Puis chacun prend une assiette et nous sortons nous installer à la table en fer forgé. Tout autour de nous, et pourtant très loin, discrètement tenus à distance par d’épaisses haies sombres, luisantes de chaleur, des voisins se consacrent à leurs petites vies douillettes : des enfants sautillant sur des tremplins, le sifflement des tuyaux d’arrosage. Cette fois, je pense que je peux me permettre d’apprécier ouvertement le vin.
Laurence me pose toutes les questions que Polly ne m’a pas posées et je lui réponds sans entrer dans les détails. Ma modestie est suffisamment réelle. Habituée à l’égocentrisme de Polly, je m’aperçois que son intérêt courtois me met mal à l’aise. Je n’aime pas me sentir exposée.
Comme s’il l’avait senti, Laurence change d’angle d’attaque et dirige la conversation vers Mary Pym. Il se souvient en effet l’avoir rencontrée lors du prix Sunderland, où ils faisaient tous deux partie du jury ; puis il passe à Frynborough et Biddenbrooke, et enfin au bord de mer, à Welbury. Quand il était gamin, il passait la plupart de ses étés là-bas : au mois d’août, ses parents louaient des chambres dans une pension du coin. Ce sont ces souvenirs d’enfance (nager au large des brise-lames ; le concours annuel de pêche au crabe…) qui l’avaient poussé à chercher une maison de vacances dans cette région, quand ils étaient rentrés des États-Unis, avec Alys. Nous évoquons la jetée, le kiosque à musique et le lac de canotage, la fermeture du poissonnier et la colonisation de la rue principale (nous tombons tous deux d’accord sur le fait que c’est regrettable, tandis que Polly se montre plutôt enthousiaste) par des marchands de chichis et des boutiques vendant des bottes en caoutchouc imprimées.
La bouteille se vide et il va en chercher une autre. Un fumet de barbecue nous parvient mollement à travers la haie.
Une fenêtre s’ouvre quelque part, libérant le thème familier du Jazz Record Request.
« J’ai parlé à Frances du projet de Sam, tu sais, autour de Shakespeare », commence prudemment Polly.
Il lève un sourcil et se laisse glisser un peu plus profondément dans sa chaise, joignant ses mains comme pour une prière.
« Ah.
— En fait, je me demandais si nous pourrions trouver un compromis, toi et moi », poursuit-elle.
Il attend la suite, silencieux.
« Le plan de Sam – c’est vraiment une opportunité unique, commence-t-elle avant de remarquer l’expression du visage de son père. Enfin, en tout cas, je me suis dit que si nous en parlions à Tony Bamber, peut-être qu’il me permettrait de faire une pause dans mes études. Les circonstances atténuantes, un congé pour raisons familiales, tout ça. Il ne s’agirait donc pas d’abandonner mes études mais juste de les interrompre pendant un moment. Un semestre – ou un an, tout au plus. »
Nous l’observons pendant qu’il prend le temps de considérer la proposition, son pouce caressant distraitement quelques poils, sur sa mâchoire.
« Et si je t’aidais à obtenir cette autorisation, tu promettrais de reprendre tes études une fois que tu as terminé ta tournée ? demande-t-il.
— Bien sûr », répond-elle, les yeux brillant d’innocence. Tiens, peut-être qu’elle a tout de même un certain talent, me dis-je.
Il laisse échapper un son méditatif et change de posture, tapotant ses index l’un contre l’autre.
« Qu’est-ce que vous en pensez ? me demande-t-il finalement.
— Eh bien, si monsieur Bamber est d’accord, il me semble que le problème est résolu, dis-je, hésitante.
— Je comprends votre point de vue », concède-t-il. Il soupire puis s’adresse à Polly : « Bon. Eh bien, il me semble que nous devrions réussir à trouver un moment pour aller rendre une petite visite à ton monsieur Bamber, dans le courant de la semaine prochaine, par exemple. »
Polly hoche humblement la tête, mais dès que son père s’absente pour répondre au téléphone, elle se penche par-dessus la table et me souffle un « Yes !
— Attends, ce n’est pas encore gagné, dis-je en baissant la voix.
— Non, mais ça ne va pas tarder, me répond-elle en chuchotant à son tour. Tu verras. Personne ne refuse jamais rien à papa. »
Laurence revient en traversant précautionneusement l’herbe. Comme beaucoup d’hommes, le fait d’être pieds nus ne le met pas à son avantage. « Teddy va passer, annonce-t-il. Avec Honor.
— Oh, non, pas Honor », grogne Polly.
Je me souviens de la carte postale de Sargent, et tout d’un coup j’ai hâte d’être partie avant qu’ils n’arrivent. Le déjeuner s’est très bien passé, il me semble, et c’est toujours judicieux de s’éclipser au meilleur moment. « Oh, mais il est déjà tard ! dis-je en me levant. Il faut vraiment que j’y aille.
— Tu es sûre ? dit Polly pour la forme. Merci encore pour hier soir, en tout cas.
— Je t’en prie, tu repasses quand tu veux, dis-je en l’embrassant sur la joue d’un geste fraternel. Tu me diras comment ça s’est passé, à l’école. Je vais retrouver le chemin, ne te lève pas. »
Laurence insiste cependant pour me raccompagner jusqu’à l’entrée. Il y a une légère confusion aux portes-fenêtres, quand nous feignons tous deux de ralentir pour laisser passer l’autre, mais il effleure légèrement le bas de mon dos pour m’inviter à prendre les devants. Je remarque son geste et le grave dans ma mémoire.
« Vous semblez avoir une bonne influence sur elle, me dit-il doucement tandis que nous traversons la cuisine blanche avant de gravir les marches de bois pâle menant au vestibule. J’étais un peu inquiet au sujet de Polly, dernièrement, mais elle semble vous écouter, et vos conseils me semblent très… sensés. Bien entendu, je ne veux pas être trop dur avec elle. Elle était très proche de sa mère. Nous sommes encore tous très secoués par ce qui est arrivé. Cela va prendre du temps de s’en remettre. »
Je ne sais pas exactement quoi lui répondre, alors je reste silencieuse, debout sur le tapis turc du vestibule, une main posée sur la surface fraîche de la table cirée. Un insecte désireux de retrouver sa liberté se cogne sans cesse contre l’imposte. Seul le murmure des arbres, dans la rue, perce le silence de cette maison vide.
« … Alors vraiment, merci, conclut-il. Je vous suis très reconnaissant. »
Je lui réponds que ce n’est rien, que c’était un plaisir au contraire, que je suis heureuse de pouvoir l’aider s’il a besoin de moi. Tout en parlant je souris et je lève les yeux vers lui, et soudain je sens comme un choc dans l’atmosphère, un autre de ces moments recelant une infime possibilité, égal à celui que j’ai ressenti des mois auparavant – hormis le fait que cette fois, je suis presque sûre qu’il l’a ressenti, lui aussi. L’instant passe et je m’éloigne parmi les ombres qui s’allongent sur le trottoir, tandis que derrière moi la porte se referme tout doucement.
Un après-midi, je patiente à côté de la photocopieuse quand Tom s’approche et m’annonce que si je suis libre samedi soir, son colocataire et lui organisent une petite fête.
Je suis sur le point de lui envoyer un texto de dernière minute pour prétexter un coup de froid mais je repense soudain au fait qu’il déteste Oliver autant que moi. Et puis à ses longs cils, aussi.
En milieu de soirée, j’attrape donc un bus en direction de son quartier. Je tourne au niveau du bookmaker Paddy Power, m’engageant dans la rue et dépassant – toujours en suivant ses instructions – un Palais du Curry et une compagnie de taxis. Le petit jardin précédant sa maison est couvert de liseron et de bourse-à-pasteur, et tout en appuyant sur la sonnette je remarque des pots de terre cuite dont personne ne semble s’être inquiété depuis des années. Le bourdonnement de l’interphone m’ouvre l’accès au vestibule commun : une ampoule qui pend à un fil, une moquette sale, un vélo dégonflé, des tas de pubs pour des pizzas à emporter et des enveloppes marron adressées à des locataires qui ont quitté les lieux depuis des mois. Parfois, j’ai l’impression que nos appartements sont interchangeables.
Une fois que je me suis frayé un chemin jusqu’au premier étage et que j’ai passé la porte de son appartement, me faufilant entre les grappes d’invités envahissant le couloir, je retrouve Sol du boulot dans la cuisine, en grande conversation avec un type vêtu d’une chemise à carreaux qui s’avère être le colocataire de Tom, Hamish. Je dépose mon petit sac de courses bleu sur la table et j’en extrais la bouteille de vin, puis – parce que l’attention d’Hamish s’est déjà reportée sur autre chose – je cherche des yeux le tire-bouchon que je découvre sur le comptoir, entre les monceaux de chips au maïs d’un jaune criard. J’y déniche également un verre en plastique propre. Sous mes pieds, le lino est déjà collant de bière. La musique bat son plein.
Ah, comme je déteste les soirées. Je ne supporte pas d’être plantée là, complètement en marge des événements, mal à l’aise et trop visible, à faire semblant de croire, moi aussi, que c’est là ce que la vie nous réserve de meilleur : une pièce bondée d’étrangers, une boisson tiède et une poignée d’amuse-gueules industriels.
J’attrape mon verre, je me compose un sourire figé et me lance dans un petit tour de l’appartement de Tom en m’efforçant d’avoir l’air de savoir où je vais. Je me surprends à penser à ma mère, à me demander si c’est ainsi qu’elle conçoit la vie : bordélique, bruyante et vaguement agressive. Vue sous cet angle, elle peut paraître effrayante, en effet.
Finis ton verre, c’est suffisant, me dis-je. Tu as fait l’effort de venir, c’est déjà ça. Il ne s’y attendait sûrement pas. Et dès que tu as fini, tu t’en vas. Je découvre son appartement derrière toutes ces silhouettes penchées les unes vers les autres, racontant des blagues, frimant à tour de rôle, et je me fais la réflexion qu’il ressemble à tous les autres, à l’appartement de Naomi – au mien aussi, sûrement. Des murs blancs, un plancher de pin vernis, un canapé bleu défoncé. Les touches d’individualité sont tout aussi prévisibles que le reste : une tête de phrénologie sur le manteau de la cheminée, quelques objets de
taxidermie ; une affiche « Now Panic and Freak Out » ; des bouquins 7 d’Amis, d’Auster et – je le cherche des yeux et, bien entendu, je le trouve – un des derniers Kyte entre les Lonely Planets d’Inde et du Guatemala. Tom apparaît tout d’un coup, comme sorti de nulle part. « Hé, ça c’est chouette ! s’exclame-t-il en me voyant. T’as fini par y arriver, finalement.
— Oui, salut ! »
À le regarder de plus près – son tee-shirt au slogan ironique, ses baskets Puma aux lacets sales –, je ne me rappelle plus pourquoi je suis venue. Qu’est-ce que j’espérais ?
Il est très agréable, très attentif. J’accepte qu’il remplisse mon verre vide et je le porte à mes lèvres, buvant rapidement pendant qu’il me présente quelques personnes, dont Nick et Catriona ; je m’entends leur poser quelques questions, papoter de films, du boulot, du coin où j’habite, de mon appartement. Je me comporte très différemment de d’habitude, mais bien sûr personne ne voit la différence.
J’écoute Catriona plaisanter à propos d’un invité à une émission de téléréalité, la courbe de sa coupe au carré asymétrique dansant contre sa joue quand elle tourne la tête pour guetter nos réponses, et je me dis Tout le monde fait semblant. La pièce fourmille de constructions, d’inventions de l’esprit. Chacun expérimente, teste de nouvelles répliques pour voir ce qui passe le mieux, ce qui remporte le plus de succès. J’observe la manière dont ils se leurrent et trahissent leurs intentions, la façon dont leurs corps se rapprochent pour ensuite se détourner les uns des autres. J’entends ce qu’ils disent et ce qu’ils taisent.
Une fille portant un collier de verre vert se tient dans l’embrasure de la porte en compagnie d’Hamish. Ils semblent d’abord discuter de quelque chose, puis ils s’embrassent. Quelques personnes commencent à danser, Tom se joint à eux. Il tente quelques pas de danse, se lance dans une petite improvisation humoristique – les mains tendues vers le public, paumes en avant, doigts écartés ; sa langue pointant au coin de sa bouche, montrant à quel point il se concentre – et il lève la tête pour vérifier si les gens le regardent. Si je le regarde.
Un peu plus tard, je vais dans la cuisine pour récupérer mon sac et je tombe sur Tom et Sol en train de découper quelques immenses pizzas à emporter. Une fois les pizzas prêtes, Sol empile les cartons plats et chauds et les emporte dans la pièce d’à côté. Je me retrouve seule avec lui. Malgré le bruit de la musique et les rires qui nous parviennent depuis le couloir, tout est très calme, tout d’un coup. Il s’approche tout près de moi et dit « Frances… », et je sais déjà ce qui va se passer. Je ne veux pas de ça, je ne veux pas de lui, cette pensée m’emplit soudain d’une sorte d’horreur. J’attends qu’il n’y ait plus de place pour le doute puis je fais un pas en arrière.
« Non, désolée. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée… » Je lève les mains, créant une barrière supplémentaire entre nous. « Vraiment, ne le prends pas mal, mais… »
Je pars un peu précipitamment, impatiente de me tirer de là : m’éloigner de Tom, de son appartement, de ses amis ivres.
Quand je le croise au bureau, la semaine suivante, nous nous saluons de manière cordiale, un peu froide, mais cela ne va pas plus loin.
Environ un mois plus tard, j’entends dire qu’il fréquente la petite nouvelle qui fait un stage au magazine. Les gens ricanent autour du chariot à thé : il sait s’y prendre, celui-là, disent-ils.
Le temps se maintient. Pendant ce qui m’a semblé durer des semaines, un simple drap m’a suffi pour me couvrir, la nuit. Quand je me réveille, le matin, juste avant que la sonnerie ne se déclenche, je rejette le drap vers le bout du matelas. Il tourbillonne et retombe en vagues sur le plancher. Je reste allongée ainsi, les bras en croix, et je regarde la lumière s’épanouir et se déplacer sur le plafond tacheté par l’ombre des feuilles.
Plus août approche, plus Mary devient grincheuse. Ses enfants commencent à l’appeler dès qu’elle arrive au bureau pour lui demander où elle a rangé la pompe à vélo, lui raconter que l’un des chiens s’est échappé du parc ou se plaindre de ce qu’il n’y ait plus de papier de toilette dans aucun des W.-C. de la maison.
Oliver a pris une quinzaine de jours (la Sardaigne, tous frais payés : il s’est bien débrouillé), puis c’est moi qui pars pendant deux semaines. Malgré les vacances, nos pages sont censées paraître comme à l’accoutumée.
Pour couronner le tout, Ambrose Pritchett a déserté alors qu’il nous doit encore 6 500 signes sur une nouvelle biographie de Sturges Hardcastle, un ouvrage très controversé.
Depuis mon bureau, j’aperçois les minuscules silhouettes des bonshommes dans les cabines des grues : de petites figurines lointaines et mystérieuses, toutes seules dans l’air mouvant, haut dans le ciel, au-dessus de Londres. La ville est incandescente, tellement lumineuse que son éclat blesse les yeux. Le ciel, pâle et poussiéreux, semble vouloir rester ainsi éternellement.
Quand Mary me demande si je peux rédiger quelque chose de rapide sur la bio d’Hardcastle, je lui réponds que cela ne me pose pas de problème.
Elle lève les yeux vers moi. Quelque chose, dans son regard, pourrait presque passer pour de la chaleur humaine. « Qu’est-ce que je ferais sans toi », lâche-t-elle, joviale.
Silencieux, Oliver est assis à sa place, la tête penchée, faisant mine de se concentrer. Il a réduit la fréquence de ses appels téléphoniques et ne disparaît plus qu’une fois par jour pour fumer une cigarette avec Sasha, de la rubrique Mode.
Je le vois souvent rôder avec angoisse autour des groupuscules de personnes s’interrogeant sur le dernier mail en provenance des Ressources humaines. Ces mails sont extrêmement longs et compliqués, martelant des histoires de synergies, de plates-formes, de distribution des tâches et de traction, mais personne, atour du charriot à thé, ne connaît la signification précise d’un seul de ces mots. Personne ne sait rien avec précision, d’ailleurs. La seule certitude que nous ayons, c’est que les chefs de service sont en train de traverser un « processus de consultation » au cours duquel « les forces et les faiblesses de leurs équipes seront évaluées ».
Le minuscule Robin McAllfree arpente la cage de verre qui lui sert de bureau comme un prisonnier, agitant les bras et hurlant au visage des gorilles des Ressources humaines assis autour de son super bureau en Plexiglas. Nous savons tous qu’ils ont été convoqués dans le seul but de lui permettre de faire son petit numéro pour l’étage.
« Tout ça pour nous ? murmure le rédacteur en chef en se dirigeant vers l’imprimante. Quel connard. »
Nous commentons tout cela à voix basse, tombons d’accord sur le fait que c’est vraiment minable, grotesque ; puis nous rentrons chacun chez soi, nous dînons, dormons, petit-déjeunons et revenons, et les jours se succèdent ainsi. Parfois, j’ai l’impression que rien ne changera jamais.
Un après-midi, Mary dépose une carte sur mon bureau. C’est une invitation au lancement d’un magazine de poésie. Elle ne peut pas y aller en personne – elle a promis d’accompagner Leo voir le nouveau X-Men au cinéma –, mais la liste d’invités compte quelques grosses pointures et ce serait peut-être l’occasion d’en tirer une histoire pour notre Agenda. « Enfin, seulement si tu n’as rien prévu d’autre, bien sûr », précise-t-elle.
De temps en temps, elle me gratifie d’un de ces prétendus privilèges, comme un ours auquel on jetterait un morceau de pain rassis, au zoo. Je ne mise pas beaucoup sur celui-ci – la poésie ne rapporte rien, il y aura certainement de la bière bon marché servie dans des bouteilles en verre et accompagnée de chips de supermarché plutôt que des coupes débordant de bulles et des canapés – mais la réception a lieu à Bloomsbury, dans un cercle privé comprenant une galerie d’art que j’ai toujours voulu voir de l’intérieur.
Il n’y a personne à l’entrée et la salle est déjà passablement bondée quand j’arrive. Je me glisse à l’intérieur et me balade tout au long de la pièce, admirant la longueur des poutres, les vitraux, la manière dont la lumière tombe sur la surface brillante des parquets cirés. Les discours commencent tout juste quand une vague d’agitation parcourt la foule, près de l’entrée. Laurence arrive, en grande conversation avec Audrey Callum au bec d’oiseau, l’une des pigistes de Mary. Je me détourne, faisant mine d’examiner la liste des morts au champ d’honneur. Je n’ai aucune envie qu’il me voie ici, seule. Au moment de me retourner, mon regard balaie la pièce et je remarque du coin de l’œil une jeune femme en robe bleue. Une mèche de cheveux blancs traverse sa chevelure sombre. Je suis particulièrement attentive à la manière dont elle réagit à son apparition. Sans rien faire paraître, sans même perdre le fil de la conversation qu’elle mène avec deux hommes plus âgés, toute son énergie – l’espace d’un instant seulement, une fraction de seconde – se transpose vers Laurence, là-bas, à l’autre bout de la pièce. Je sens l’étendue de son anxiété, l’ampleur de son attente. Elle se trahit dans la manière qu’elle a de se retourner vers ses compagnons, s’appliquant à s’investir pleinement dans leur discussion, riant et hochant la tête tout en passant sa main dans ses boucles noires. Sa mèche blanche se démarque comme le faisceau d’un phare.
Je me souviens d’elle, de la manière dont elle était passée devant moi, dans le vestibule des Kyte, le jour de la messe en mémoire d’Alys. Je me souviens de son visage pâle, de son air abasourdi.
Je reste au fond de la salle pendant toute la durée des discours. Une fois ceux-ci terminés, l’assemblée se détend à nouveau, comme si elle reprenait vie pour un moment. Laurence est interpellé par un groupe, non loin de la tribune. J’ai perdu la trace de la jeune femme en robe bleue. Je suis sur le point de partir quand Audrey Callum me repère et vient me voir pour en apprendre un peu plus sur ces rumeurs qui courent sur l’atmosphère atroce qui régnerait au Questioner en ce moment. « Enfin, en tout cas, ils seraient fous de se séparer de toi, m’assure-t-elle. Tu es indispensable dans ton bureau. C’est ce que j’ai dit à Mary, d’ailleurs. »
J’arrive enfin à déposer mon verre vide sur une console et à m’éclipser. La soirée est douce, dehors. Dans le square, la lumière disparaît justement derrière les arbres mais le macadam est encore chaud comme du sang pulsant sous mes semelles. Les voitures garées le long des grilles du parc sont collantes de pollen jaune.
Je suis en train de longer le square en direction de l’arrêt de bus quand j’entends une voix, dans le jardin, suivie d’une autre. Elles s’entretiennent à voix basse. Je reconnais l’une des deux : Laurence. J’aperçois un éclair blanc à travers les feuillages au moment où elle tourne les talons et sort du jardin, claquant la grille de fer forgé derrière elle.
Mary veut des potins alors je lui en sers. Grâce à Audrey Callum, j’ai recueilli quelques histoires croustillantes, même si elles sont impubliables. Je lui raconte l’anecdote du fils de gros industriel en climatisation qui aurait injecté de l’argent dans la boîte pour échapper au fisc, et je lui livre aussi cette rumeur concernant les inclinaisons de l’éditeur.
« Il y avait quelqu’un d’intéressant ?
— Laurence Kyte, oui. Je n’ai même pas pu lui dire bonjour. Il était en pleine discussion avec une jeune femme au physique vraiment intéressant, une fille avec des cheveux noirs et une mèche blanche sur le devant. On peut dire qu’elle ne passe pas inaperçue. Tu sais qui c’est ? »
Mary tapote sur son clavier. « Julia Price. Oh, c’est quelque chose, cette femme-là, Julia Price. »
À l’heure du déjeuner, une fois que tous les bureaux qui m’entourent ont été désertés, chacun courant à qui mieux mieux jusqu’à la place bétonnée, devant le bureau, pour déguster un sandwich sur le petit rond d’herbe rêche, je tape le nom de Julia Price dans Google.
Ce que je découvre fait légèrement chavirer mon cœur.
Je n’ai pas encore fait de plans précis pour ma quinzaine de jours de vacances. J’ai prévu de terminer de peindre, enfin, les étagères du salon, et puis il semble y avoir une acceptation générale du fait que je rendrai visite à mes parents pour une nuit ou deux. Hormis cela, mon agenda est vide. J’envoie donc un texto à Polly pour lui demander si je peux venir assister à une représentation de sa troupe, les Lord Strange’s Men. D’après le mail qu’elle m’avait envoyé il y a quelque temps, il est prévu qu’ils soient à Worthing la semaine prochaine, ou alors à Eastbourne.
Elle m’appelle le jeudi soir, alors que je viens de rentrer du bureau, et m’annonce que tout est fini : la pièce était un désastre, tout le projet est en suspens. Pandora a un nouveau petit ami qui l’a invitée dans le sud de la France, en dernière minute ; Ben a une mononucléose infectieuse, et quand les autres ont commencé à « s’y mettre vraiment », ils ont soudain réalisé qu’il leur fallait des « permissions et tout un tas de trucs ».
« Du coup, Sam a dit qu’il était temps de reconsidérer l’intégralité du projet, poursuit Polly. Il avait l’impression que sa vision artistique était compromise. C’est vraiment la honte. » Elle ne semble pas aussi embêtée qu’elle le prétend. J’imagine que Sam doit bien se consoler avec son allocation.