Le café suspendu
Dédicace
Pour mon ami Morgan S,
dont la générosité m’a un jour bouleversée.
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Ouverture
(à l’italienne)
Si vous fermez les yeux, vous entendrez les linges qui dansent au vent
comme autant d’étendards, les mâts clinquants des bateaux, les voix qui
rient ou crient au loin, la mer Tyrrhénienne qui s’en va et revient,
quelques Vespa agiles, et tout ce chœur improvisé vous dira qu’un
chemin est gravé sous les semelles de ceux qui foulent les pavés
napolitains. Il y a dans Naples une injonction organique, une boucle de
l’Histoire à laquelle on doit se soumettre, une sensation aiguë du destin.
On ne peut échapper à ce que cette ville a inscrit dans le livre de notre
vie, on doit s’y résoudre comme on s’abandonne malgré la peur dans les
bras de l’être aimé.
Mon nom est Jacques Madelin, j’ai soixante-douze ans. Je suis français
mais une histoire m’a mené dans la baie de Naples il y a quarante-deux
années. J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville. Je vis dans un
petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, mon meilleur
ami. Le café Nube appartenait à son père et son grand-père avant lui.
Nube veut dire nuage ; de lait, de pluie, dessin dans le ciel ou annonce
d’un orage. Nuage comme le flou de mon cœur incapable d’aimer à
nouveau.
Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second
indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu,
offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. Certains
disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la
Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l’habitude d’une bande de
copains qui laissaient toujours un peu plus d’argent car ils ne savaient
jamais lequel d’entre eux avait pensé à régler l’addition ; certains la font
remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu’il existait encore des cafetiers
ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l’un empli de
café et l’autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui
tendaient le café suspendu qu’un homme plus fortuné avait payé avec le
sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par
charité. Un ami m’a dit que je me trompais, que c’est le fameux acteur
Totò, proche de ses racines et généreux, qui en était l’instigateur. Peu
importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd’hui. On a beau
faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter
attention à son sac quand on s’y promène, il y a des tasses fumantes de
générosité partout dans la ville.
Je suis caricaturiste de profession. Le soir, sur la piazza del Plebiscito, je
croque les touristes de passage. Parfois, je ne veux pas aller si loin et je
marche quelques minutes jusqu’à la piazza del Mercato. La journée,
j’écris dans un coin du café. Mauricio accomplit toujours les gestes de la
matinée de façon identique et dans le même ordre. À sept heures, il ouvre
la porte en fer, recule de quelques pas pour admirer son palais depuis le
milieu de la rue, on dirait un enfant qui aurait grandi dans la nuit. Parfois,
on sent encore l’odeur du poisson fraîchement livré au restaurant de la
rue derrière. Marcello entre. Il allume une seule lumière, cela suffit. Le
bar est propre mais il l’inspecte. Bientôt, on lui portera les cornetti à la
crème de la boulangerie de sa cousine et il les installera dans la petite
vitrine au bout du bar. Dans l’arrière-boutique, il dépose son veston sur
un crochet, déboutonne sa chemise et reste en débardeur blanc. Il
s’empare d’un sac en toile de jute plein de grains de café et remplit la
machine par une trappe qui s’ouvre sur le haut. Il s’assure qu’elle est bien
fixée à l’arrivée d’eau et l’allume. Le petit voyant rouge déclenche alors
en lui une satisfaction qui s’exprime souvent par un sourire. Tandis que
l’eau chauffe, il trace le menu du jour d’une écriture précise. Sa femme
Maddalena cuisine dans leur appartement juste en face, il ira chercher les
grands plats recouverts de papier d’aluminium en fin de matinée. Après
le service, ils déjeuneront ensemble, feront la sieste et Mauricio
redescendra pour ouvrir le bar à seize heures trente précises. Quand il
écrit le repas au tableau, il pense toujours « encore quelques heures et
c’est à mon tour de manger ! ». S’il ne reste pas de café suspendu de la
veille à l’ardoise, Mauricio en indique un. Puis, il fait couler le premier
café de la journée et le boit. Court. Très chaud. Légère crème couleur
noisette. L’espresso italien a la pointe d’amertume qu’il faut pour
marquer le palais, loin du café apprécié par les puristes, trop torréfié
selon eux, charbonneux alors qu’il devrait avoir des parfums fermentés
comme le vin. Je ne suis pas un spécialiste mais jamais je n’ai goûté de
café meilleur que dans le sud de l’Italie. Rares sont ceux qui s’asseyent
pour boire leur café. Les petits déjeuners s’avalent au bar dans une cohue
joyeuse, jus d’orange sanguine mêlé à la grenade débarrassée de ses
pépins par une machine qui n’existe qu’à Naples, gourmandises
englouties à la va-vite, du sucre plein les mains. Blagues à la criée. On
croirait les salles de marchés boursiers de l’époque où tout le monde
hurlait pour vendre et acheter. Nul ne veut rater cette plongée matinale
dans la vie. Même les vieux se calent contre le comptoir. Sur les
banquettes, on retrouve les dodus, ceux qui comptent rester, ceux qui
doivent convaincre une femme de se déshabiller, un homme de signer un
chèque, un père de les écouter enfin, et moi, assis avec mon stylo comme
dans un bistrot français à ma place habituelle, à l’angle droit du café
Nube. Certains retirent leurs alliances chaque matin. Quand une femme
entre, il y a un frémissement dont elle se réjouit, les regards s’unissent
pour célébrer sa beauté, les voix se font plus fortes sans agressivité. Il
faut en être témoin pour comprendre comment les Napolitains regardent
les femmes. Un sourire, un café et on s’en va dans la ville sous les yeux
du Vésuve. Mauricio aime à me rappeler qu’il est considéré comme le
volcan le plus dangereux du monde avec un ton de fierté, comme si cela
glorifiait la masculinité napolitaine.
Avant d’être ce liquide noir, le café est un fruit rouge, il suit le chemin de
l’amour. Les grains naissent dans des caféiers, petits arbustes qui vivent
cachés à l’ombre des sous-bois, si on ouvre leurs fruits charnus, on
trouve deux grains verts qui attendent d’être moulus, broyés de chagrin,
réduits à la couleur de la cendre. Il m’a fallu du temps pour comprendre
que le monde des impressions dépasse de beaucoup celui que l’on
considère comme réel. Il y a dans ce qu’on appelle l’intuition, la part
essentielle de la vie. Nommez-la : instinct, sensation, atmosphère ; je
pense tout simplement à l’espace qui contient l’amour, abrite la haine
avant qu’elle ne se loge dans les poings, l’espoir qui fait courir plus vite,
la peur aussi, le dégoût, la méchanceté, et le plaisir avant qu’il ne
devienne orgasme. J’ai toujours su que mon ouvrage consistait à
appréhender cette abstraction pour en faire des mots, des images, des
valses d’émotion afin de lui donner une forme. Chaque artiste tire cette
couverture invisible du côté qu’il croit être juste ; parfois il prend sa
revanche sur la surdité des autres à ce qui l’a fait souffrir, souvent, il
pense détenir le secret de la morale. Aujourd’hui, j’ai la conviction que
faire le bien c’est avant tout accepter les émotions flottantes sans laisser
leurs ondes sales nous articuler tels des pantins de chair. Maintenant que
je vieillis, j’ai l’impression qu’une tasse de café suspendu a parfois plus
de valeur qu’une œuvre d’art. Du côté de celui qui laisse comme de celui
qui reçoit, la vie passe dans cette tasse qu’on tend dans son imaginaire ou
qu’on accepte de mains inconnues. Ce qu’on offre, ce n’est pas un café,
c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des
gens à aimer.
Voici un récit fait de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café
Nube pendant les quarante dernières années, toutes sont liées par ce fil
invisible qu’est le café suspendu.
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