Le café suspendu

Amanda Sthers · Chapitre 4 sur 11

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Le café suspendu

La main de Dieu - 1984

La main de Dieu

1984

 

Sous la chaleur de ce début de juillet 1984, la foule s’amasse pour célébrer l’arrivée de celui qu’elle sanctifie et va transformer en divinité. Dans ce lieu de misère et d’insécurité, l’une des plus grandes promesses du monde vient de signer un contrat le liant au club de football de Naples. Maradona a vingt-quatre ans, il est alors d’une beauté racée. Plus de soixante-dix mille personnes s’avancent vers le stade pour voir jongler ce petit être de loin et l’entendre prononcer quelques mots. Sans le savoir, la liesse qui le célèbre est en train de sauver la vie d’un autre homme, mal né lui aussi mais au destin plus banal : Ferdi.

Mêlé à la cohue compacte et bigarrée, noyé dans le flot des Partenopei à trois sur des mobylettes ou marchant, sourires sans dents, tenues du dimanche pour faire honneur à leur champion, Ferdinando prend de l’avance sur ses poursuivants, malgré la chaleur et le poids de son sac. Dans la langue italienne, on emploie peu le futur. Les choses qui vont arriver sont déjà inscrites, on les formule au présent. Les outils d’expression des Italiens expliquent fort bien leur tempérament ; ils usent d’un passé formulé dans une syntaxe empreinte de nostalgie aiguë, d’un conditionnel baigné de belles promesses et d’un temps qui même présent reste hypothétique et flottant. Ferdinando ne parle que sa langue natale, le napolitain, version encore plus forte de la langue de l’immédiateté, de l’amour de la vie et comme on lui a interdit d’évoquer les jours d’avant, aujourd’hui est tout ce qui existe. La vie de Ferdinando, c’est maintenant, maintenant, maintenant.

Et Ferdi, comme l’appellent ses amis, court maintenant de toutes ses forces pour ne pas mourir. Il est en sueur, il a crevé son vélo et l’a jeté dans une ruelle il y a vingt minutes déjà. Ses chaussures sont trouées, son pied gauche lui fait mal mais il entend son cœur battre contre le sac de toile qu’il tient comme un enfant et qu’il ne lâchera pas, même si on le crible de balles. Ils étaient dix derrière lui mais il n’en voit plus que trois, assez loin. Quand il arrive à la Sanita, le quartier des morts, il se croit sauvé. Il le connaît par cœur. Son père, Giuseppe, qu’on appelait Beppe, était guide dans les catacombes. Il se souvient des mots qui le berçaient d’une peur enfantine délicieuse et qui soudain prennent des allures de glas : « Tu entres dans une caverne insondable, dont tu ne sortiras sans doute jamais, à moins que tu ne suives ton papa sans jamais lui lâcher la main. » Mais voilà qu’il avait failli à cette promesse, il avait désobéi aux ordres de son père, il avait cessé de travailler à l’école, arrêté de lire, de croire à la possibilité d’une vie morale en faveur d’une vie vaine aux plaisirs immédiats. La prison du présent lui avait fermé les yeux pour quelques billets au début, puis un peu plus et le voilà aux portes du monde d’Hadès. Ferdi ne connaît pas les aventures de Télémaque et ignore qu’en y cherchant son père, il en était ressorti sauf. Il pense au visage de son papa, à ce qu’il fera pour l’honorer s’il parvient à s’enfuir avec ce sac de bijoux, aux études qu’il reprendra, et cela accélère sa course et la ralentit tout à la fois car il projette des choses, le futur entre enfin dans sa vie.

 

Lucie n’est pas connectée au présent. Son corps l’est, mais sa tête songe à ce qui pourrait enfin lui arriver. C’est sans doute pourquoi rien ne se passe jamais dans l’intimité de Lucie, peuplée de silhouettes imaginaires. La plupart du temps, Lucie travaille. Elle n’est pas de ceux qui croient en la chance. Elle aime penser que ses efforts la mèneront là où elle le mérite. Elle a abandonné l’idée d’être récompensée pour sa morale et comprend même que cela puisse être un frein, mais elle ne peut se résoudre à trahir l’enfant droite que sa mère avait élevée. Cette enfant prenait encore une place folle dans son corps d’adulte qui n’a pas beaucoup grandi ni même développé des seins qui puissent remplir toute une main d’homme.

Quand elle rentrait de son dur labeur en début d’après-midi, elle s’asseyait à l’ombre dans le jardin de l’immeuble écrasé par la chaleur. Les plantes étaient souvent couchées et se relevaient seulement plus tard, dans la fraîcheur relative de la nuit. La petite fontaine coulait dans un bruit rassurant et lourd fait du cliquetis d’éclaboussures sur les côtés et d’eau pesante au centre, une mélodie apaisante et soporifique. Lucie divaguait alors, pensait à son enfance, au chat du voisin, regardait ses pieds jusqu’à ce qu’ils lui semblent étrangers et s’affaissait au creux de la chaise en osier en un demi-sommeil. L’odeur du basilic parfumait l’air d’effluves et le goût du pesto de sa grande tante lui revenait en bouche. La faim ne la saisissait pas pourtant. Elle était mince comme un roseau et oubliait souvent de se nourrir. Dans une vie précédente elle avait dû être un arbre, un peuplier aux longs cheveux flottant au gré du vent sur lequel les amoureux venaient graver leurs noms sans réaliser que cela le blessait, comme Paula l’avait heurtée en épousant Mario. Elle repensait à lui, à ce temps révolu de l’amour qu’elle n’avait pas prononcé. Parfois, elle ne réalisait pas tout de suite que la nuit était tombée. Elle avait juste passé la journée ainsi, perdue dans ses pensées. Les paresses de Lucie recèlent de moments de poésie. Quand le temps est gris, elle aime embrasser les statues sur la bouche. Si le ciel est beau, elle fait la sieste avec un chat errant, après que sa respiration s’est réglée sur son ronronnement et que leurs sommeils ne font plus qu’un. Avec ses yeux verts plissés, Lucie ressemble à un félin, pourtant elle ne rêve pas de souris mais d’amour. Lucie n’a jamais embrassé un homme car aucun n’a essayé, pas qu’elle fût laide, au contraire, elle est une beauté discrète mais franche, sans sensualité peut-être, un peu enfantine, comme si elle n’avait pas encore ressenti le désir, elle semble vivre dans un bocal qui l’isole de la vraie vie. Elle aime regarder les nuages dans l’eau, leur reflet dans une flaque, dans une rivière ou la mer. Leur rebond mouillé lui semble plus fascinant que leur présence dans le ciel. Elle mord son sourire quand elle est émue. Une partie des lèvres de Lucie a perdu de ses pigments comme si sa bouche s’effaçait en l’absence de baisers. Elle les mord pour les cacher.

 

Lucie se rend à son travail très tôt. La « case di reposo Santa Marinella » est via Pietro Castellino dans le Rione Alto. À l’aller, elle doit pédaler une demi-heure et finir en gravissant une pente raide. Pour tenir le coup, elle pense au retour, en début d’après-midi, quand sa bicyclette filera sans effort et que le vent jouera dans ses boucles. Elle attache son vélo sous les fenêtres de monsieur Roberto qui dort encore. Lucie a la clé de la grande porte rouge mais passe par la petite entrée à l’arrière pour ne pas faire de bruit puis traverse le salon éteint et se rend dans la cuisine où elle prépare le petit déjeuner de tous les locataires de la maison de retraite. Elle connaît les goûts de chacun et tente de personnaliser les plateaux. Une fleur, un poème, le dessin d’un petit-fils, du courrier sous la corbeille de pain. Certains matins, Lucie arrive une heure avant pour leur préparer des sfogliatelle ou des riccia qui sont des pâtisseries frisées et feuilletées dont sa mère lui a appris la recette ou encore la frolla qui ressemble à des minitartes à la ricotta. Elle prend soin d’eux comme s’ils étaient ses enfants. Malgré son jeune âge, sans doute parce qu’elle est orpheline, Lucie a une grande hâte de fonder une famille. Les petits déjeuners en place, elle va les réveiller les uns après les autres, elle les aide, leur donne leurs médicaments. Certains ronflent encore quand elle entre dans la chambre mais la plupart l’attendent, excités comme des mioches coincés dans des corps vieux. La toilette qui précède leur collation est un moment que Lucie a appris à vivre sans être complètement incarnée, une partie d’elle-même flotte loin. Les premières années, elle se laissait prendre par les odeurs, les chairs pendantes, les peaux craquelées, les verrues, la bave aux commissures des lèvres et elle vivait avec une envie de vomir permanente. Depuis, elle a pris l’habitude de ne plus penser à sa propre enveloppe, à parler pour que ses gestes deviennent des réflexes subalternes et non le centre de sa vie elle-même. Ils sont curieux, veulent tout savoir de la jeune fille et attendent tous que Lucie tombe amoureuse pour vivre une passion par procuration. Chaque jour ils la questionnent : « Alors ? » « Et le petit boulanger du bout de la rue, il ne vous plaît pas ? » Lucie n’ose pas leur répondre que personne ne la regarde jamais. L’amour ne vient pas, les années filent sans que Lucie rencontre même de nouveaux amis, comme si le destin glissait sur sa vie sans s’en emparer. Elle se contente de répondre tout bas que « non, il ne se passe rien, qu’elle n’a pas d’amoureux ». D’après Toto, le plus vieux des pensionnaires au visage de tortue et à la voix de sage, c’était le signe qu’une chose « énoooooorme » allait lui arriver, il faisait résonner les « o » des minutes entières comme des roulements de tambour : « Énooooooorme Lucie, ce sera un grand amour. » Et toutes les dames riaient et rougissaient au souvenir des choses énormes de leurs propres vies.

 

« Tu comprends Lucie ? Il faut laisser du temps. Tu penses que tout ce que tu vis, tu le vis pour rien parce que tu es seule, mais c’est le contraire, tu te prépares à l’amour, et quand il arrivera ce sera énoooorme, très fort. Regarde le fleuve, le Volturno, regarde le chemin qu’il fait, il naît dans le massif des Abruzzes. Il contourne les monts du Matese, il arrose la plaine de Capoue avant de se jeter dans la mer Tyrrhénienne, juste ici, regarde par la fenêtre au nord de Naples. Moi je suis né de l’autre côté Lucie, je suis né dans le sud du sud de l’Italie. Un vrai Napolitain ! Et qui connaît l’amour mieux qu’un vrai Napolitain ? Va avec ton vélo regarder le fleuve qui se mêle à la mer après cette longue attente, et l’amour suivra. »

 

Parfois, elle écoute Toto et va regarder les eaux qui se mêlent comme un joyeux présage. Aujourd’hui, après avoir quitté l’hospice, elle va se confesser. Elle avoue sa colère contre Dieu qui ne lui envoie pas l’homme qu’elle attend. Le prêtre lui demande si elle est prête à recevoir de l’amour :

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime, Lucie.

— Oui, et j’en suis heureuse, mais l’amour d’un foyer me manque. C’est étonnant, il me manque alors que je ne sais même pas ce que c’est, que je ne le connais même pas. Pourtant il me fait mal au ventre comme un chagrin d‘amour.

— S’il était sous ton nez Lucie, saurais-tu l’accueillir ? Sans trembler, sans hésiter, sans vouloir changer l’autre ni le faire rentrer dans ce que tu t’imagines de lui, serais-tu prête à accueillir l’amour et non sa fiction ?

— Oui. Je suis prête.

— Alors va allumer un cierge et dis-le à Dieu. J’ai demandé une bonne équipe de football il y a un mois et Maradona arrive aujourd’hui… il n’y a pas de hasard Lucie. Dieu donne à ceux qui l’aiment mais n’oublie pas, l’amour est patient. »

 

Lucie demande les choses clairement, à haute voix, sans peur et elle quitte l’église sûre d’elle. Elle va retrouver une de ses amies d’enfance qui doit lui présenter son nouveau-né. Elle vient d’avouer sa jalousie au prêtre et c’est comme si elle s’en était débarrassée. Lucie est en avance, elle entre au café Nube et je croise son sourire effacé. « Je suis prête », marmonne-t-elle pour se donner le courage d’accueillir l’amour s’il était dans les parages.

 

Le pied de Ferdi est en sang. Il est sorti des catacombes il y a une demi-heure mais ne peut plus avancer, même la menace de la mort n’y suffit plus. Il atteint le Centro Storico, s’élance dans la rue San Biagio dei Librai comme dans un ultime sursaut. Il lui faudrait pénétrer un porche, une église, un restaurant et se cacher, sans cela il est foutu.

 

Le café fume encore, il a cette belle couleur caramel, il est onctueux, Lucie s’apprête à le boire quand elle lève la tête à la voix de Ferdi : « Y a-t-il un café sospeso à l’ardoise ? » Lucie entend alors la sienne répondre « oui », comme on répond à l’autel, elle pose un billet pour le régler aussitôt et Ferdi s’avance vers elle. Il ruisselle de sueur, s’assied sur le tabouret de bar juste à ses côtés. C’est la seule place libre, le café est bondé. Mauricio a branché un petit téléviseur couleur et tous attendent que Maradona pénètre dans le stade. Personne ne fait attention à rien d’autre, on guette l’apparition du sauveur. Ferdi regarde Lucie, il n’a jamais vu d’yeux pareils. Lui qui ne connaît pas la douceur est attiré, rassuré presque par tout ce qui émane de Lucie. Il tient sa sacoche, tremblant, et la dévisage comme on regarde la Vierge dans une église, à genoux, démuni, déjà mort sans doute. Derrière lui, derrière la porte, dans la rue du café Nube, Lucie voit les hommes de la Camorra qui le cherchent dans l’immeuble d’en face, qui s’agitent, qui vont entrer. Elle comprend.

Elle le choisit.

Ferdi a le visage d’un homme prêt à renoncer. Un élan qu’elle ne comprend pas la pousse à prendre soin de cet être comme si la vie le lui confiait, comme s’il était lié à sa demande à Dieu. « Serais-tu prête à l’accueillir ? » Elle prend la sacoche lourde des mains de Ferdi qui ne marque pas de résistance, elle la glisse sous sa robe en un paquet ramassé, on la croirait enceinte de six mois et ça lui va bien. Elle saisit son chapeau posé sur le bar, le place sur la tête de Ferdi et alors que les hommes en noir entrent et demandent : « Un type est entré avec un sac marron ? Un type qui saignait », Ferdi embrasse Lucie pour cacher son visage dans le sien, et je réponds :

« Il est entré et on l’a viré, allez régler vos conneries ailleurs ! »

 

Au même moment, Maradona entre sur la pelouse et une clameur emplit la ville entière. Les poursuivants ne prennent pas le temps de répliquer, Ferdi leur a échappé, ils s’élancent dans la rue à nouveau, cherchent, et le premier baiser de Lucie dure encore. Je les soustrais à l’émotion, il faut monter se cacher, ils peuvent revenir. D’un regard entendu avec Mauricio, je les fais passer par l’arrière-cour, un autre escalier mène à mon appartement. L’amie de Lucie croise les hommes en colère dans la rue, elle sent une tension, le café est plein à craquer, elle n’ose pas rentrer avec son bébé, elle fait demi-tour. Lucie a oublié leur rendez-vous, elle monte les escaliers, sa main dans celle de Ferdinando dont elle ignore le prénom mais pas le goût des lèvres.

 

Assis en tailleur dans le salon, nous n’allumons pas la lumière, nous ne faisons pas de bruit. Nous attendons en silence que le danger s’éloigne, nous nous regardons. Lucie voudrait embrasser Ferdinando encore, elle mouille un torchon d’eau fraîche et tente de soigner ses blessures. Ils s’appréhendent comme deux animaux, s’observent, se plaisent.

 

La nuit tombe peu à peu, j’ouvre la fenêtre sans déplier les volets. Dans un trou des persiennes, j’aperçois le docteur Chen qui chantonne. La rue semble paisible.

 

« Je dois partir, c’est l’heure à laquelle je dessine mes caricatures sur la place. Il y a du pain et un peu de charcuterie dans le réfrigérateur. C’est mieux de ne pas sortir pour le moment.

— J’ai une tante à Marseille. Elle nous accueillera. »

 

Le « nous » était entré dans la conversation comme une évidence. Ferdi pense qu’elle est sa bonne étoile, qu’il ne doit jamais la quitter sous peine d’en mourir. Elle l’aime de tout son être, ce jeune homme envoyé par Dieu. Il lui prend la main.

 

« Je ne sais pas comment vous remercier tous les deux.

— Il vous faut partir. Demain. Sans tarder. Prendre un bateau et vous enfuir. Je ne suis pas d’ici mais je sais reconnaître le danger. Je ne veux pas savoir si vous êtes bon ou mauvais car Lucie vous a choisi. Je vous demande juste de prendre soin d’elle. » Et alors qu’il s’apprêtait à me poser la question : « Non, je ne suis pas son frère mais j’observe les gens et je connais la beauté de son cœur. Ne l’abîmez pas. Quelqu’un a détruit le mien, et ça ne repousse pas. »

 

J’ai pris mon matériel et je suis sorti.

Ils se regardèrent un temps en silence. Lucie était plus belle que jamais. Il s’élança.

« J’ai besoin de te raconter ma vie avant de savoir si tu veux la lier à la tienne. Je vais essayer de te dire qui je suis de laid et de joli.

— Je suis prête », répondit-elle, mais il ne pouvait savoir que cette phrase s’adressait à Dieu.

« Je vais essayer de te dire les choses en un souffle, sinon je n’aurai plus le courage… Je suis né à Rome. C’est comme ça qu’on commence une histoire, non ? Ma mère était napolitaine mais elle a tout quitté quand elle a rencontré mon père et elle est venue s’installer avec lui. Elle était belle ma mère, très belle. Mon père venait d’une famille riche dont l’usine d’acier a fait faillite l’année de ma naissance. Mon grand-père s’est tué de honte, son orgueil, sa fortune, c’était toute sa vie. Ma mère a suggéré qu’ils aillent s’installer à Naples le temps que les choses aillent mieux. Mais rien ne s’est amélioré, mon père possédait toutes les qualités qui ne servent pas à gagner de l’argent, il était cultivé, honnête, il avait le sens de l’honneur mais c’était un gosse de riches préparé à reprendre la suite de sa famille, habitué aux draps frais, aux petits déjeuners posés sur la table avant son lever. Il est devenu guide, c’était le seul boulot qu’il avait pu trouver et garder à Naples. On ne roulait pas sur l’or mais mes parents s’aimaient. Je pense qu’ils n’ont jamais réussi à avoir d’autre enfant, il y avait de la place pour le silence à table et une place vide en face de moi.

C’était il y a bien longtemps, je remonte un peu loin… J’ai vingt-quatre ans maintenant, mon père est mort il y a plus de dix ans et ma mère le mois dernier. »

 

Lucie qui n’osait l’interrompre signifia sa désolation d’une moue.

 

« Tu t’en doutes, aujourd’hui je suis mêlé à des choses qui ne sont pas élégantes… pas honnêtes… Des choses en lien avec la… Des choses pas belles. »

 

Camorra était le terme qu’il n’arrivait pas à prononcer. Il est devenu célèbre par la suite, banalisé, mis à la mode par des séries télévisées, mais dans ces années-là, il était encore diabolisé comme le nom de Dieu est sanctifié, il y a des mots qui ont une incidence si votre voix s’en empare, si d’autres les entendent ou pire les répètent. Et, comme résonne le nom divin dans une église sans avoir besoin de l’évoquer, ses vêtements crasseux de sueur, son sang, sa peur, le sac qu’il tenait près du cœur, tout prononçait silencieusement le mot maudit.

 

« Enfant, sans que j’en prenne conscience, mon oncle maternel me nourrissait d’une sorte de mythologie mafieuse. Dans le noir de ma chambre, il me racontait l’histoire d’Osso, Mastrosso et Carcagnosso, trois frères de Tolède qui avaient tué un homme pour venger leur sœur qu’il avait “déshonorée” – j’étais trop petit pour comprendre ce qu’un viol voulait dire mais je sentais la gravité des faits. Leur vengeance leur avait coûté d’être emprisonnés dans l’île de Favignana. Quand ils ont quitté leur prison, trente années après, ils étaient des hommes usés et neufs à la fois qui plaçaient l’honneur et le silence avant toute chose. La légende veut qu’ils se soient séparés ensuite. Osso serait resté en Sicile où il aurait inspiré la Cosa Nostra, Mastrosso se serait embarqué pour la Calabre pour fonder la ’Ndrangheta et Carcagnosso arrivé jusqu’aux terres de l’ancienne “Campania Felix” aurait édifié la structure de la Camorra, qui sévit aujourd’hui à Naples. J’adorais cette histoire qu’il mêlait avec des anecdotes de combats, leurs techniques pour résister à la torture, leur sens de l’honneur, les rites de passage des chevaliers, la façon dont les territoires espagnols étaient devenus italiens, comme nous étions forts… À chaque fois qu’il venait dîner le dimanche, je lui demandais de me répéter tout précisément sans oublier les détails et je le suppliais d’en rajouter.

 

“Et pourquoi Carcagnosso est notre préféré ? Qu’a-t-il créé ?”

 

Je répondais, fier de moi. Mais ce mot je l’articule avec honte désormais car j’avais été prévenu et je n’ai pas voulu croire en la malédiction du mal. Un soir, mon père qui s’attendait à une légende de loup-garou a glissé sa tête à la porte et entendu ce qui ne devait pas être prononcé. Il a attrapé mon oncle par le col, j’ai mis mes mains sur mes oreilles et j’ai fermé les yeux. L’oncle ne revint plus les dimanches. Je ne l’ai pas revu pendant plusieurs années. Par courtoisie, il a assisté à l’enterrement de papa, en retrait. Mon père avait laissé juste un peu d’argent derrière lui, une somme ridicule. Ma mère qui n’avait jamais rien fait que la cuisine a accepté l’offre qu’elle croyait généreuse de reprendre l’échoppe du vieux monsieur d’en bas ; je dis échoppe parce qu’on ne pouvait pas vraiment appeler ça une boutique, c’était une espèce de petite ouverture sur la rue où il vendait des produits de première nécessité. Le soir en me bordant, ma mère se rêvait en marchande, moi derrière le tiroir-caisse, attirant les passantes avec mon beau sourire d’enfant. Je rêvais aux caramels gratuits, elle pensait qu’elle me mettait à l’abri. Mais ma mère n’y connaissait rien et le loyer que le vieux lui avait demandé était très élevé. Elle n’avait pas vraiment calculé ce qu’elle devait vendre pour que cela soit rentable. Elle ne savait pas où acheter les choses au prix de gros. Très vite, la bonne idée est devenue notre perte. Et mon oncle, qui venait dîner de plus en plus régulièrement en apportant avec lui des produits dont nous manquions cruellement, a su gagner ma confiance. Il avait trouvé un moyen de faire racheter l’échoppe… Et nous avons mis un doigt dans l’engrenage… je n’entendais même pas chuchoter le mot maudit de Camorra… mais peu à peu, sans le nommer, mon oncle me convertissait à leurs idées, à cette sensation de famille au-dessus de ma tête qui nous protégeait, nous les pauvres gens. Il m’avait convaincu qu’ils étaient une espèce de mouvement de résistance face aux institutions qui sous couvert de légalité ne faisaient qu’exploiter le petit peuple. Et qu’au lieu de “marche ou crève”, nous nous autorisions un détour pour rester la tête haute et ne pas devenir un maillon de plus dans une vie de labeur, ne pas être piégé comme un hamster dans une roue.

“Regarde ta mère ! A-t-elle été récompensée ? Et ton père qui me donnait tort ? Usé par son travail souterrain, livide de n’avoir pas vu le soleil pour la moitié de sa vie…”

Je l’ai écouté, j’avais seize ans, aucun avenir ne se profilait. Il m’a confié mon premier job. Je devais guetter pour voir si la police débarquait dans le quartier et pour ça, on me donnait un billet. Ça semblait si simple. Mon oncle me regardait avec fierté alors je me suis convaincu que c’était la bonne chose à faire. J’ai fait taire la voix intérieure de mon père. Ça a commencé comme ça, puis c’est devenu de plus en plus noir, très noir, noir et puis rouge. J’ai fait couler du sang, la première fois j’en ai vomi. L’odeur du sang qui brunit… Et la fois d’après, et encore après… Je me suis détesté de m’habituer à l’horreur. Je pense que c’est la honte qui a en partie tué ma mère, elle a développé un cancer de la gorge, elle est morte en six mois, c’est mon comportement qui lui a coupé la respiration. »

 

Il a retenu un sanglot.

 

« Les derniers mois, j’ai été chargé de récolter des paiements en espèces mais certaines familles ne peuvent pas payer et se délestent de leurs montres, bagues, bijoux… Mon oncle m’a demandé de donner l’argent à celui qui nous chapeaute mais de mettre une partie du butin en nature de côté, de n’en parler à personne et de tout cacher à la maison. Ça a duré quelques mois : je ne voulais pas comprendre mais la tension augmentait et mon oncle m’a dit qu’il risquait de disparaître un peu et m’a demandé d’inventer une histoire de famille. On a commencé à me poser des questions et la peur montait. Ce matin tôt, j’ai pris le sac plein de bijoux pour m’en débarrasser, je voulais le rendre et descendre du manège. Mais quand je suis entré chez mon oncle il était mort, j’ai à peine eu le temps de faire volte-face, de descendre les escaliers en trombe, de m’enfuir, ses assassins me poursuivaient. Même si je leur avais rendu le sac, ça n’aurait rien changé. On liquide les traîtres. Alors, tu vois, c’est tout ce qu’il me reste. Ces bijoux. Et toi. »

 

Il a laissé un long silence. Elle a pris une longue inspiration.

 

« Comment t’appelles-tu ?

— Ferdinando. Ferdinando Gelmini.

— Ferdinando… C’est beau. C’est le nom des grands voyageurs. Tu le sais ?

— Et où allons-nous… ?

— … Lucie…

— Où allons-nous Lucie ? »

À ces mots, il y eut un énorme bruit sur le palier… Ferdinando se précipita pour prendre Lucie dans ses bras, il ne l’avouera jamais mais il le faisait autant pour se sentir rassuré que pour la protéger. Puis ils entendirent Mauricio pester, il tapa à la porte.

 

« Je vous laisse des tiramisus devant la porte les jeunes. Ils sont un peu secoués, mais ils sont très bons. »

 

Lucie et Ferdi rirent et le rire se transforma en un baiser, et le baiser se transforma en un cri qui se confondait entre peine et extase, douleur délicieuse, instinct du plaisir qui suivra. Ce soir-là, je tentai de faire la caricature d’une femme dont l’âme était si belle que je n’ai pu la croquer. Elle m’a dit « je comprends » comme si cela lui arrivait souvent et disparut dans la nuit. Elle me fit presque oublier le miracle qui grandissait dans mon appartement. Quand je rentrai les tiramisus secoués étaient encore sur le palier, je retrouvai Ferdi et Lucie endormis, couverts d’un simple drap sur mon canapé, et cela m’émut aux larmes.

 

À l’aube, ils étaient prêts, tous les deux. Lucie s’était réveillée en pleine nuit pour cuisiner des sfogliatelle. Ferdi et moi en dévorâmes une chacun. Lucie me laissa l’adresse de la maison de retraite afin que j’aille dire quelques mots à son patron et qu’il rassure les pensionnaires dont elle s’occupait.

 

« Avec les sfogliatelle, ils sauront que je suis heureuse. »

 

Je me sentis obligé de donner un conseil à ces jeunes gens alors que je n’avais que trente et un ans, mais plus je vieillissais, moins il me semblait comprendre le sens de la vie.

 

« Prenez du temps. Ne vendez pas les bijoux pour le moment. Cachez-les plusieurs années. Travaillez dur comme si vous n’aviez rien et un jour quand le danger sera loin, que vous l’aurez mérité, que l’argent ressemblera à une récompense et plus à un larcin, alors vous irez les vendre, promettez-le-moi ! »

 

Les serments faits, les adieux expédiés afin qu’ils embarquent au plus vite sur le premier bateau, je me rendis à l’hospice avec mon sac de sfogliatelle. Le directeur était un petit gars dodu et sans âge. À force de fréquenter la vieillesse, il semblait que son corps se fût isolé du décompte. Il aurait pu avoir vingt-cinq ou cinquante ans, il se contentait d’être un tout quasi immuable comme un personnage de bande dessinée. Il me reçut chaleureusement, persuadé que j’allais inscrire un parent, mais je lui expliquai que je venais de la part de Lucie qui avait trouvé l’amour, que c’était inattendu et qu’elle avait suivi l’homme de sa vie en Russie. Je ne sais pourquoi, cela me semblait mieux et je ne voulais pas prendre le moindre risque qu’on puisse la retrouver à Marseille.

 

« Mais comment ça, l’homme de sa vie ?

— Oui, ça a été une évidence.

— Une évidence qui date de quand ?

— Hier soir ! »

 

Il pouffa.

 

« Vous êtes sérieux ? »

 

Il n’était a priori pas familier avec ces choses de l’amour. Je restais impassible alors il rougit de colère (ou de honte, qu’en savais-je ?). Je dépliai un petit bout de papier avec le nom d’une remplaçante recommandée par Lucie. Il se dérida.

 

« Vous allez les prévenir vous-même. »

 

Un instant après, j’étais dans l’arène avec un public des plus enthousiastes, des bouts de sfogliatelle dans les dentiers, prêt à entendre le récit de la grande histoire d’amour de Lucie. Ça piaffait d’impatience, secouait les quatre pieds d’un déambulateur ; ça remontait les sonotones, ça se raclait la gorge pour ne pas prendre le risque de m’interrompre… Mais je savais qu’il m’était impossible de raconter la véritable histoire de Lucie sans la mettre en danger. Je plongeai donc dans mes souvenirs de lectures russes ; grandes fresques romanesques, larmes, déchirements, passion. Que diable allais-je pouvoir leur raconter ?

Je sortis trois heures après sous les applaudissements de mon public et les ronflements de l’un d’entre eux. Un petit moustachu n’avait de cesse de répéter que c’était énoooorme… Je n’avais oublié aucun détail : la quête d’amour de Teodorov, ce jeune homme veuf parti à Naples à la demande du fantôme de sa femme qui cessa de le hanter dans un dernier sourire à la vue de Lucie, la garde qui le suivait partout car il était le descendant d’un prince russe qui se battait contre le régime et les injustices, les yeux de Lucie quand elle goûta au caviar pour la première fois, la demande en mariage au clair de lune sous sa fenêtre en jouant du violon, la mère jalouse, un duel et le premier baiser.

 

Un « ooooh ! » général et émerveillé ponctua mon récit.

 

« Et tout ça en une nuit ? demanda une vieille dame avec des bigoudis.

— Tout ça en une seule nuit, oui.

— C’est plus que toute ma vie… » conclut-elle dans un murmure enchanté.

 

Et la vie passée de Lucie lui semblait à elle aussi toute petite à mesure que le navire s’éloignait de Naples, elle tenait désormais dans la paume de la main de Ferdinando. Ils ne savaient pas que Lucie portait déjà une autre vie dans la sienne.

 

Avec du recul j’ai pensé que j’avais imaginé toute cette histoire aussi, elle me semblait aussi folle que celle du prince russe et surtout je ne pouvais plus imaginer leurs visages dans ma tête, ils s’étaient évaporés. On ne retrouve pas un rêve. Il s’en va avec la nuit. Comme Lucie derrière l’écume du bateau dans les bras de Ferdinando.

 

Pourtant, quand Ferdi entrera au café Nube avec son petit-fils sur les épaules trente-trois années après, nous nous reconnaîtrons immédiatement. Il aura gardé son air juvénile mais son visage aura changé à la mesure de son bonheur. « C’est ici que j’ai rencontré ta grand-maman pour la première fois, dira-t-il au petit garçon. Et ce monsieur nous a aidés. » Il sera d’une douceur angélique. L’émotion le parcourra quand il regardera tout autour, qu’il verra le décor majeur de sa vie resté intact, qu’il commandera un café et en paiera un deuxième. Remontera en lui le souvenir précis de ce jour qui changea sa destinée et celle de Maradona car sans le savoir encore, ils avaient tous les deux trouvé le chemin de la maison.

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