Le café suspendu

Amanda Sthers · Chapitre 11 sur 11

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Le café suspendu

Finale

 

J’ai reconnu son poing sur le bois de la porte, comme on reconnaît une voix. Pourtant, il est rare que Mauricio monte me voir à la maison. Nous nous sommes assis sur les deux chaises désassorties à côté de ma table en Formica. Parfois je la transporte sur le petit balcon mais depuis quelque temps, je n’ai plus le courage. La journée il fait trop chaud, le soir un peu frais, et les pigeons veulent souvent une part de mon dîner. La table trône dans mon salon qui est aussi ma cuisine et ma salle à manger. Mes placards sont vides. Je ne sais que lui proposer, j’ai si peu de visiteurs. Je n’ai pas de machine à faire du café, même pas de petite cafetière en inox à mettre sur mes plaques de cuisson. Je ne bois de café qu’en bas, au Nube. Je le dis à Mauricio en m’excusant de ne pouvoir lui en offrir une tasse et ça le fait rire. Je sors deux verres dépareillés, on se contente de l’eau du robinet. Il y a du silence. Je réalise qu’il n’est presque jamais venu ici. C’était l’appartement de son grand frère avant qu’il ne parte vivre en Afrique sans jamais revenir, il y a peut-être trop de souvenirs, il semble mal à l’aise, il regarde ses chaussures. Je sens qu’il a une chose importante à m’annoncer. J’espère qu’il n’est pas malade. Je me dis qu’il ne faut pas parler, qu’il faut me retenir, que ça doit venir de lui mais :

 

« Tu es malade, Mauricio ?

— C’est pire.

— Tu es mort ?

— Pire encore. »

 

Nous sourions mais je demande ce qui est pire.

 

« J’ai vendu le café », me dit-il.

Il le répète, à mon intention, comme si j’avais le droit de penser quelque chose de sa décision. Et ça me touche.

 

« Le café et l’appartement. Les deux étages. J’ai tout vendu. »

 

Je ne sais si je suis supposé me réjouir pour lui.

 

« Ah ?

— Oui. À des cons de Rome. Des cons qui veulent faire un hôtel. Un boutique hôtel, ils appellent ça. Ils ont des investisseurs américains. Ils m’ont proposé beaucoup d’argent. Je n’ai pas pu refuser.

— Et je dois partir quand ?

— Dans le mois Jacques, dans le mois car nous n’avons jamais signé de bail, toi et moi. Officiellement tu es de la famille. Je ne peux pas leur opposer de papier.

— Je vois.

— Tu es de la famille. »

 

On sirote les verres d’eau. On regarde ailleurs.

 

Les toits de Naples prennent soudain un relief inattendu, voilà ma ville qui m’abandonne. Je la vois avec des yeux neufs, moi qui ne la regardais plus, comme on redécouvre le visage des gens qui nous quittent. Je me suis senti à la fois en vie et de passage dans cette cité d’éternité. Aucun autre lieu au monde n’aurait pu autant adoucir ma peur de mourir et reléguer mon existence au second plan sans que cela n’ait de gravité.

 

« Tu quittes l’appartement, mais Naples est encore chez toi Jacques », dit-il comme si je pensais à haute voix.

 

Mes mains, leurs rides, les veines apparentes, je les fixe et elles tremblent.

« Je ne crois pas, non. Il est temps de faire le chemin du retour. De laisser la terre de mes ancêtres finir le travail.

— Tu sais, il existe une tradition napolitaine qui s’appelle le café de la consolation. Quand on veut réconforter une famille d’un deuil, on lui offre un sachet de grains de café. Je t’en monterai, plus tard.

— Personne ne va mourir ce soir, Mauricio.

— Non, mais si tu rentres en France, nous reverrons-nous en vie ? »

 

Dans la pudeur qui nous caractérise, nous avons baissé la tête et souri à ces mots. Il attendait le temps qu’il fallait pour se lever sans me blesser. Je sentais que tout lui était douloureux.

 

« Et toi ? Toi, tu vas aller où, Mauricio ?

— Avec tout ça, les enfants veulent vivre à la campagne, tu comprends ? Cet enfermement, la mort de Maddalena… Je ne peux plus vivre seul. Je vais partir avec eux. Le mari de ma fille a une jolie maison dans les Pouilles.

— Tu leur feras le café ?

— C’est ça », sourit-il mais je compris qu’il allait rejoindre sa femme à sa façon. Se rapprocher de la terre pour s’y mêler bientôt. Nous sommes faits de boue, de sang et de boue. Nous sommes faits de timidité et de merde. Nous sommes faits d’espoir, de révoltes, de silences et de haine. Le grand-père de Mauricio lui disait qu’il avait le cœur mou, il y a des gens stupides qui prennent cela pour un défaut.

 

« Nous n’irons jamais sur l’île de Procida.

— Ni à la Playboy Mansion, mon Jacques.

— Vies ratées. »

 

Rires.

« Je vais t’apprendre une dernière chose sur Naples. Sais-tu ce qu’est le Munaciello ?

— C’est un dessert ?

— Ce sont des esprits qui vivent dans nos maisons. Le Munaciello peut apporter la chance ou la poisse. Il porte un habit de moine, il est moche. La légende veut qu’il soit le fils difforme d’une femme qui a aimé un homme sans l’accord de son père, tu sais comme l’avis des parents est sacré chez nous les Napolitains ! Le Munaciello passe par la tuyauterie pour voler des objets mais il est aussi connu pour laisser des pièces d’or dans des coins cachés de la maison. Il n’y en a pas dans ton appartement, Jacques ?

— Je ne crois pas, non. Je ne crois pas, Mauricio. »

 

Il m’a abandonné dans un silence tranchant. La nuit est tombée en cachette. Les yeux saturés, mes larmes qui s’éparpillent, je ne sais plus quel pays est le mien. Quand on est immigré où qu’on soit, on a abandonné une partie de ce que l’on est et on n’appartient pas complètement à ce que l’on vit. Jamais chez soi, toujours en soi, à chercher si un jour on pourra poser notre sac pour de bon. Je pense qu’en abandonnant son pays, on ne trouve plus jamais la paix.

 

Aucun meuble ne m’appartient. Je sors ma vieille valise du placard. Je n’attendrai pas un mois. Je ne ferai pas d’adieux. Je n’en ai pas la force. Je vais dormir quelques heures et à mon lever, je demanderai à Chen de m’accompagner à l’aéroport dans son automobile neuve ou bien je prendrai un taxi anonyme pour que ma vie défile dans l’autre sens. J’aime les boucles.

 

Ma gorge m’a réveillé la première, comme si elle saturait longtemps avant mon nez de cette odeur de beurre cuit mêlé au cacao. Seuls des pains au chocolat français pouvaient avoir ce parfum entêtant écœurant délicieux. La nuit n’avait pas encore quitté la ville, le soleil arrivait doucement. Je ne parvenais pas à repérer la provenance du parfum. Je me suis levé, emmêlé dans mes souvenirs d’enfance, et la fournée des croissants avait disparu, obsédante maintenant. La France me rappelait à elle de son mieux. Alors que j’allais fermer la porte de l’appartement pour la dernière fois, je vis briller une pièce d’or dans l’angle du salon. Je m’avançai pour la récupérer, pensant que j’avais eu de la chance de connaître si bien le Munaciello.

 

Il est tôt, je n’ose pas taper à la porte du cabinet de Chen, alors j’ai sorti mon carnet et je lui ai griffonné un panda qui gesticule la patte en guise d’au revoir. Je quitte la ville, Arrivederci ma vie entière !

Je monte dans un taxi, vitre baissée, mon visage dans le rétroviseur. Qui suis-je aujourd’hui ? Suis-je si différent du jeune homme amoureux qui est arrivé il y a si longtemps ?

Des êtres que j’ai aimés, j’ai gardé en mémoire la cambrure de Monica, les yeux d’Alessandro, la façon qu’Artico avait de me prendre par la main et de me faire croire qu’il m’emmenait dans un monde auquel j’étais seul à avoir accès. Le parfum de l’un, le visage de l’autre balayé par ses cheveux dans le vent salé de sa décapotable, une façon frondeuse de lever le menton avant de rire, une bouche qui retient la fumée de chaque latte de cigarette comme un dernier baiser, et je me sens la somme de tous mes désirs, je me suis enfanté à chaque nuit d’amour et grimé de leurs apparats, j’ai pu peu à peu regarder celui que je suis dans la glace. Mais les matins de silence, de pas discrets, de portes claquées avant le jour, c’est eux qui prenaient le crédit et moi les coups dans le ventre. J’ai aimé à tort et à travers, mais ai-je jamais été aimé en retour ? J’ai un bout de cœur malade comme un bout du monde entier, un chagrin qui se balade de mes rêves à mes regrets. Cette nuit est comme un grand cœur qui bat pour la dernière fois.

 

Je laisse Naples alors que l’aube n’a pas encore vraiment éclairé le ciel. Comme un homme fuit son foyer protégé par la nuit. J’ai le sentiment de ne pas pouvoir lui dire au revoir. Je ne reconnais que les lumières des paquebots immenses qui me faisaient rêver dans ma jeunesse et ils me pétrifient désormais, comme ce retour dans un pays qui sera mon linceul. L’écrivain sans visage avait raison, j’en veux à Mauricio. Il m’a offert le luxe de pouvoir travailler peu, de faire partie d’une famille confortable, de vivre sans obligations réelles. Et je m’aperçois aujourd’hui que j’étais un fonctionnaire au service de ma liberté. Que nous sommes tous en prison quelle que soit celle qu’on se choisit. La peur, l’urgence m’auraient peut-être obligé à devenir l’artiste que j’ai laissé paresser. Que vais-je faire pendant ces quelques années qui me séparent de la mort ? Où vais-je dormir, aimer, manger ?

 

J’attends le premier vol, j’ai trois heures devant moi pour boire un dernier café napolitain, la seule chose que j’ai gardée est mon carnet, ex-voto qui m’ouvrira peut-être les portes du paradis ? Je marche dans l’aéroport glacial. Les gens sont masqués et ne se regardent pas. Tous semblent en transit dans un monde étroit, le cou baissé sur un écran qui feint un rapport aux autres. Nous sommes devenus des abstractions sans relief. Alors je suis seul, à nouveau, comme je suis arrivé. Je n’ai plus rien à écrire, plus rien à dessiner que des paupières fermées, des visages cachés pour nous sauver la vie. Mais avec la fin des liens, la mort est entrée dans le monde moderne bien avant le virus. Il ne fait que nous achever. J’avance en ligne, je montre mes papiers, mon test, ma déclaration de santé. Les voyages ont perdu leur romantisme, le monde est une boutique de souvenirs suggérés, de moments qu’on n’a jamais vécus.

 

Au-dessus de Paris, il y a des nuages en tas, agglomérés les uns contre les autres comme je les voyais enfant lorsque je délirais. Je ne reluquerai pas Paris d’en haut, simplement le souvenir de mes nuits de fièvre. Je pense parfois que si j’avais fait les bons pas sur ce sol de marbre noir et blanc, les bons pas comme on fait les bons mouvements aux échecs, alors ma vie entière aurait été différente. Monica m’aurait accueilli dans un éclat de joie. La ville de Naples n’aurait pas tremblé. Oui, je pense que le monde entier est lié à moi comme je suis lié à lui, qu’il suffit d’une personne dont le corps balance du mauvais côté pour que nous tombions tous dans le vide sans pouvoir ralentir.

 

J’ai toujours su qu’il y avait une différence entre celui que je suis et celui que je suis quand j’écris, les battements de mon cœur comme l’écorce qu’est ma peau ne m’ont jamais laissé être mon moi profond. Quand l’ai-je été alors, si je ne l’ai jamais été ? Sans doute en regardant passer les vies au café Nube. De tasses offertes en tasses reçues, mon empathie m’a autorisé à être Jacques Madelin.

Mon histoire, je ne l’ai vraiment vécue qu’à travers celle des autres. J’espère qu’avec ces quelques traits de mon existence et les destins que je vous ai racontés vous me connaissez un peu mieux.

 

Il y a les gens heureux et ceux qui créent. Je n’ai pas eu la vie que j’imaginais mais mon cœur s’est senti à sa place au fond de ce café, penché sur mon carnet. Alors, si vous en avez les moyens, je vous encourage à laisser ce récit dans une chambre d’hôtel, un wagon de train ou un banc pour qui ne pourrait pas s’offrir un livre. Un roman suspendu.

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