Le café suspendu

Amanda Sthers · Chapitre 6 sur 11

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Le café suspendu

Intermezzo

 

J’atteins l’âge auquel mon père est mort. Soulagé et coupable à la fois, je suis surpris de respirer ce matin. Tous les jours à venir seront des jours de grâce. Je descends boire mon café debout au bar parce que des élèves en sortie avec leur professeur ont monopolisé ma banquette du fond. J’ouvre mon courrier dans la cohue, c’est l’heure de pointe. Les coudes pressés lèvent leurs petites tasses, se tendent pour récupérer une viennoiserie, s’agitent pour souligner leurs mots de gestes convaincants et je tente d’ouvrir une enveloppe. Nous sommes en mai 1995, un faire-part de décès m’apprend la disparition de Fernanda Livari née Valentini, la dame au sac en crocodile. Son mari Benedetto fut surpris lorsque le notaire lui annonça qu’il devait donner une boîte scellée à un Français qui portait mon nom et dont il ne connaissait rien. Il s’étonna aussi que je sois domicilié au café Nube mais préféra croire au hasard. Il me prévenait dans une note manuscrite qu’il m’attendait le jour des funérailles pour me confier cet héritage mystérieux et respecter les dernières volontés de son épouse.

C’était un de ces enterrements spectacles avec des discours, une chorale et des photos. Je pense que Fernanda aurait aimé ça. Il y avait une forme d’élégance qui lui ressemblait tant que je la soupçonnais d’avoir planifié cette journée funeste avant son décès. Après tout, c’est ainsi qu’on se souviendrait d’elle pour toujours. Toutes les générations y étaient représentées et plusieurs beaux jeunes hommes semblaient pleurer la disparue à l’écart. Je me suis demandé si elle avait joué avec eux pour se venger de l’incartade de son mari. Leurs amis en rang d’oignons, de noir vêtus, très napolitains, cheveux sombres, mines sombres, peaux sombres, étaient semblables à un alignement de corbeaux dépités. Les personnes âgées se regardaient les unes les autres, l’air de dire « qui sera le prochain ? », cramponnées à leurs moitiés. Je ne sais pas si je trouve les vieux couples si charmants, cette association de peaux flétries, de bruits de ventre auxquels ils se sont habitués, cela ressemble à un caveau familial où les chairs commencent à pourrir mêlées. J’étais à l’étroit dans le costume prêté par Mauricio. J’avais la sensation qu’on me regardait et qu’on se demandait qui j’étais, comme si tout le monde à part moi se connaissait. Et c’était peut-être le cas. J’avais revu Fernanda quelques fois, je ne sais si c’était par sympathie ou si elle voulait être certaine de garder mon silence intact. Cette petite bonne femme m’avait tant intrigué et amusé, j’avais fait des centaines de croquis d’elle. Je fus saisi au cœur quand on la mit sous terre.

 

Benedetto et moi nous vîmes après l’enterrement lors de la réception qu’ils donnaient chez eux en l’honneur de la disparue. Fernanda était aimée et respectée, une foule avait envahi la maison. On pouvait encore y sentir l’odeur de son parfum entêtant et dispendieux. Certains se rappelaient d’elle la tête baissée mais beaucoup à travers des anecdotes qui finissaient à gorge déployée. Je regardais avec émotion un cadre en argent dans lequel trônait une de ses photographies, à l’époque où nous nous étions connus, elle serrait ses deux enfants alors adolescents, cela me fit monter les larmes aux yeux. Je n’avais pas réalisé alors qu’il ne s’agissait pas seulement d’une femme amoureuse mais aussi d’une mère qui voulait protéger sa famille. Benedetto ne me reconnut pas évidemment, des années avaient passé et je n’avais tenu qu’un rôle de figurant dans une des histoires de sa vie. Je l’observai un moment de loin, saluer les gens, remercier. En ces circonstances, nous sommes tous des automates obéissant à des coutumes. Il semblait sincèrement malheureux, dévasté même ; Fernanda était la colonne vertébrale de sa vie, et depuis le début de la maladie de sa femme, Benedetto s’était voûté. Aujourd’hui il avait du mal à tenir debout. Il était évident qu’il ne lui survivrait pas longtemps. Je me suis approché de lui avant qu’il perde toutes ses forces.

 

« Je suis Jacques. L’homme à qui vous devez remettre une boîte.

— Mais bien sûr Jacques, suivez-moi à l’étage. »

 

Avoir l’occasion de faire autre chose qu’accepter des condoléances le sortait sans doute de sa léthargie, il se redressa un peu, paraissait plus vif.

« Je ne vous connais pas et je ne vous demanderai rien pour respecter sa volonté mais si vous voulez m’expliquer…

— Je… je suis dessinateur et j’ai vu Fernanda un jour dans la rue, son visage m’a bouleversé, elle a posé pour moi quelques fois. »

Le visage de Benedetto s’illumina alors : « Pourriez-vous me montrer un de ses portraits ? »

Je lui promis de lui en déposer un la semaine suivante. Il me remit la boîte sans me poser plus de questions, il pensait déjà à ce bien merveilleux, ces quelques traits de crayon qui construiraient un pont pour prolonger son moment avec sa femme. Fernanda avait précisé dans son testament que je saurais à qui remettre ce bien mystérieux. Évidemment, je compris immédiatement l’allusion mais je n’avais pas la moindre idée de ce que Silvia était devenue. Elle avait respecté à la lettre les demandes de sa rivale et disparut à jamais.

 

Du moins c’est ce que je croyais mais en septembre de l’année suivante, alors que je dessinais au fond du café Nube, une voix familière attira mon attention. Il était impossible de la reconnaître physiquement, elle avait vingt ans de plus, des rides en moins et avait affiné l’arête de son nez. Silvia était accompagnée d’un bel homme d’une trentaine d’années accoutré d’une veste qui se voulait à la mode mais on eût dit un plagiste déguisé par l’une de ses clientes ; et c’est probablement ce qu’il était. Il ne pouvait comprendre l’émotion qui submergeait Silvia :

« C’est un endroit qui a changé ma vie », lui dit-elle en regardant le lieu intact. Je m’avançai alors, elle m’attrapa les mains, je lui dis que j’avais quelque chose pour elle. Silvia me suivit jusqu’à mon appartement en silence et je lui savais gré de ne pas parler, nous savions tous deux que le moment méritait de la solennité. Le plagiste attendait dans la rue, vissé à son téléphone portable. Elle regardait son ancien immeuble comme si tout avait rétréci.

 

Dans la boîte, il n’y avait pas de mot. Simplement le sac en crocodile. Nous sourîmes à sa vue. D’avoir regardé Silvia partir avec le sac au bout du bras avait remué des choses en moi. Ma vie filait sans que je la remplisse de rien de remarquable. La vacuité m’avait toujours obsédé et voilà qu’à quarante-trois ans, j’avais fait la moitié du chemin sans rien qui puisse me distinguer des autres êtres humains. J’étais resté prostré le premier mois de mes huit ans lorsque j’avais réalisé que la seule certitude de la vie était sa fin. Que l’amour, le succès, la peur, la joie, tout cela était en option mais que nous signions en prenant vie un pacte avec la mort qui rôdait dans notre sommeil, nos ébats, nos orgasmes, nos rires et nos retenues. C’est papi Marcel qui m’avait mis cela en tête. Je lui avais demandé « tu vas mourir papi Marcel ? » et il avait répondu « oui comme nous tous, mais pas ce soir ». Comme nous tous… et la compréhension intime de ma mortalité avait alors mordu ma chair. Une chose en moi le savait déjà mais je n’en n’avais jamais pris la pleine conscience. Un jour, je cesserai de voir, de respirer, de lécher mes lèvres, d’avoir mal au cœur. Je ne pouvais plus m’endormir sans que flottent dans mes rêves tous les corps de ma famille et de ceux que je connaissais, pendus au plafond, les pieds juste un peu au-dessus du sol. Je m’avançais entre ces quilles fantomatiques et je m’approchais de pieds plus petits, je reconnaissais les miens et je me réveillais en sursaut. Après plusieurs nuits d’effroi, mon corps refusa le sommeil, après plusieurs jours d’épuisement, je ne pouvais plus me rendre à l’école. J’ai un souvenir précis de tout cela mais pas de l’interruption de ma peur. M’étais-je habitué à l’idée de mourir ? M’avait-on adressé à un docteur ? Je ne sais plus comment je suis retourné à la vie. Ce que je sais c’est qu’un an après ma sœur est morte et j’ai su que c’était pour de vrai.

 

Parfois je me dis qu’il y a un bout de moi dans de nombreux foyers, ce dessin rapporté de Naples où je croque un moment heureux à promener sur papier. Pour initier une caricature je me demande souvent quel est l’animal en chaque humain, un être qui lui est lié. Non seulement un physique, une approche mais j’ai souvent constaté que nos attitudes étaient liées à cet animal enfoui en nous et prêt à surgir dans mes dessins. Je suis désormais un hibou. Je commence ma vieillesse. Je me promène dans la ville la nuit, au ralenti, je plisse les yeux, je me sens enfin chez moi.

Au commencement de ma vie à Naples, je pouvais regarder des heures ces immenses bateaux comme des immeubles flottant je ne sais comment. Monstres de dizaines d’étages dont les cheminées fumaient dans le port, toujours prêts à partir. Sans doute parce que j’imaginais Naples comme une escale dans ma vie. Et puis, je n’ai plus trop regardé vers la mer, la ville m’a enveloppé, je me suis résigné certainement, sans me le formuler, mon corps a renoncé à la fuite. Est-ce comme cela qu’on élit domicile ? En abdiquant devant l’immobilisme, en ne laissant plus s’agiter en nous l’enfant que l’on fut ? C’est ce qui m’a poussé à regarder les gens de si près, ils étaient mon véhicule imaginaire, le moyen de vivre des émotions tout en restant blotti dans le coin du café. Changer c’est toujours renoncer à quelque chose. Et je n’étais déjà plus beaucoup, je ne pouvais prendre le risque d’abandonner une part de moi. Je me sentais comme l’œuf de la légende du Castel dell’Ovo, ce fameux château qui se situe sur l’îlot de Megaride, dans le golfe de Naples. La légende veut qu’un œuf caché soutienne toute la structure du bâtiment, une toute petite chose qui tient en équilibre une partie magique de la ville. Avec mes caricatures, ma bonne humeur, ma façon de regarder les gens et d’essayer de les comprendre et de les pardonner, j’avais le sentiment de devenir une part du tissu de Naples plus qu’un Napolitain, une sorte de greffe. Certes, j’étais nécessaire à l’écosystème du café Nube, à son ambiance, son décor, à raconter son histoire, mais je n’étais qu’un œuf.

J’ai appris l’italien ou plutôt le napolitain, cette langue imagée, chantante, généreuse. Enfant, j’ai été traumatisé par l’histoire de la Tour de Babel, cet immense édifice que les hommes construisaient pour atteindre Dieu qui, empli de colère, leur donna alors des dialectes différents. J’ai toujours compris que les langages avaient été créés autant pour unir les peuples que pour diviser l’humanité, et je voulais être chez moi à Naples, effacer jusqu’aux pointes d’accent français, appartenir à cette famille. Pourtant au café, on m’appelait « le Français ». J’ai pensé : je dois connaître cet endroit, comme si j’y avais grandi. Nous devons devenir amis d’enfance, je dois me souvenir de ses chutes, des croûtes sous sa peau neuve, de ses joies, de ses explosions. De chaque inscription sur les murs. Je dois procéder comme un drone qui s’éloigne, qui commence de façon macroscopique et capture peu à peu Naples dans son ensemble, et non l’inverse. On ne comprend une ville qu’en commençant par connaître une porte, un immeuble, puis une rue, et celle qui vient la couper qui change encore la perception qu’on en avait. Le bas des murs est grignoté par le temps. Ils sont jaunes, ocre, rosés. Au-dessus, de-ci de-là, des alcôves cachent des vierges de pierre à la peinture écaillée, des gravures saintes. Les numéros tombent, certains sont dans le désordre, résultat de fâcheries ou d’échanges, comme si la logique ne répondait pas aux Napolitains, qu’ils en faisaient une mascarade pour rendre leurs vies désordonnées plus belles, plus sonores, comme un cri qui finit sans cesse dans un éclat. De rires ou de verre. Dans Naples bigarré, des monceaux de sacs à ordures cohabitent avec le sublime. Le profane avec le sacré. Des chaussées ravinées font face à des bijoux d’architecture. Les bruits des rails du chemin de fer, des navires qui s’en vont en reviennent et moi qui ne pars pas, hypnotisé par la ville comme si j’étais né en retard. Dans les traverses, on peut basculer vers les bas-fonds ou l’émerveillement nostalgique. Quitte ou double, j’avance dans Naples.

 

Au début de l’année, à peine relevée des festivités, Naples prend les couleurs de son carnaval, les enfants circulent déguisés dans la ville qu’ils colorent de serpentins et cotillons, bombolini, cannoli, castagnole, la ville dégouline de sucre, la joie populaire a besoin d’exulter dans ce Sud qui déborde de vie ; puis le soleil se rallume pour les fêtes de Pâques, pour le Vendredi saint se déroule la via Crucis. Dans la matinée la tradition napolitaine prévoit la visite des tombes et dans chacune des églises qui constellent la ville, on rend hommage au Christ mort ; pour le samedi c’est le struscio, la promenade le long des principales avenues de la ville, pour exhiber son habit neuf. Et le dimanche de Pâques, Mauricio m’invite à partager le repas familial. Le lundi de l’ange, on digère, et la digestion peut durer jusqu’à ce qu’avec l’été arrivent les bateaux, les accents chantants du monde entier, en juillet la festa del Carmine où l’on brûle symboliquement le campanile de Santa Maria, en août, on dort les débuts d’après-midi puis la serviette sur l’épaule on s’en va à la mer ; je descends la longue volée d’escaliers qui ouvrent sur la Gaiola surplombée par des rochers jumeaux reliés par un petit pont ; la plage s’étend entre Marechiaro et la baie de Trentaremi et ouvre sur la vertigineuse porte Tyrrhénienne de l’infini. Parfois, on pique une tête à Riva Fiorita avec sa vue sur le Vésuve ou encore en pleine ville au Lido Sirena, en bas des petites marches discrètes de la rue Posillipo, même bien après le mois de septembre. En octobre c’est le culte des âmes du purgatoire, interdit par l’Église mais qui continue en cachette car qui refuserait ce pacte passé entre les vivants et les morts abandonnés avant d’avoir atteint le paradis ? Il suffirait que les vivants prient pour qu’ils y aient accès, en échange on demande quelques petits miracles.

Faites que maman me laisser aller à la boum, que le jolie fille me regarde, que mamie ne meure pas, que je gagne au loto, que mon sexe grandisse, que je pêche une sardine en cristal…

Et puis le froid arrive, au mois de décembre au centre de Naples c’est partout Noël, la via San Gregorio Armeno se transforme en atelier de crèches, dès la fin de l’été on a commencé à mettre en scène les personnages des petits théâtres dans chaque foyer, le presepe napoletano, et j’espère naïvement être l’un des santons d’une famille, le dessinateur de la place…

Je suis épris de Naples comme on est épris de liberté pourtant ma vie s’est réglée sur la sienne.

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