Le café suspendu

Amanda Sthers · Chapitre 5 sur 11

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Le café suspendu

Le foulard - 1990

Le foulard

1990

 

Pour Agrippina qui n’avait jamais quitté sa ville natale, tous les gens qu’elle aimait à la télévision ou dans les magazines étaient napolitains de près ou de loin. Certains pouvaient avoir honte de leurs origines et les dissimuler sous un pseudonyme, Agrippina voyait clair dans leur jeu et marmonnait à la vue d’un geste familier « il est de chez nous, évidemment ! ». Ainsi Marlon Brando, André Agassi, la Joconde, Marilyn Monroe et Fred Astaire avaient vécu à Naples pour l’un, dîné dans la trattoria de Marco l’an dernier pour l’autre, pris la pose dans la maison de la cousine via Benedetto Croce, partagé une nuit torride avec Attila le poissonnier muet aux cheveux longs ou encore, pour Fred Astaire, dansé piazza del Plebiscito avec Agrippina elle-même qui lui avait « tout appris ». Presque tous les gens « bien » étaient de la même origine qu’Agrippina. Elle doutait cependant de la bonne foi de Sophia Loren qui se déclarait napolitaine mais dont elle avait bien fréquenté la sœur qui était milanaise ! Agrippina aimait aussi raconter à sa petite-fille sa rencontre avec Fellini qui l’avait harcelée pour qu’elle joue le rôle d’une poissonnière plantureuse dans un film. Elle avait résisté car à l’époque elle aidait un commissaire de police à résoudre des crimes et se savait indispensable à la sécurité de la ville. Elle avait également effectué des fouilles secrètes à Pompéi et déjeuné d’un pique-nique frugal avec Jean-Paul II qui lui avait demandé son avis sur la politique internationale. Agrippina souffrait d’une mythomanie qui me ravissait. Elle faisait pleurer de rire le café Nube à chacune de ses anecdotes qu’elle croyait bon de hurler sur le ton de la confidence :

« Tu m’écoutes ? Écoute-moi bien, je n’ai jamais dit ça à personne ! »

La temporalité, la crédibilité n’entraient pas dans les fuseaux de son imagination et si quelqu’un osait la contredire elle s’offusquait : « Vous me traitez de menteuse, peut-être ? »

Chiara avait un peu honte des démonstrations et des éclats de voix de sa grand-mère mais elle aimait écouter ses histoires et y adhérer comme un enfant croit encore au Père Noël longtemps après avoir découvert la vérité. Agrippina payait toujours quatre cafés et en laissait deux à l’ardoise comme on salue son public. Elle était une des figures du café Nube et adorait se moquer de moi. Le monde entier était napolitain mais j’étais « le Français » et elle me surnommait Mitterrand. À n’importe quelle heure de la journée, alors qu’elle passait sa commande, elle criait « Vous ajouterez une douzaine d’escargots à l’ail, du camembert et une demi-baguette pour Mitterrand ! C’est moi qui régale ! ». Ça avait toujours un franc succès. Chiara s’excusait pour sa grand-mère, avec des joues rouges et un regard timide. Elle était une somme de contradictions ; charmante, surtout quand ses cheveux relevés en chignon laissaient toute la place à son regard miel ; réservée mais décidée, elle avait hérité du caractère bien trempé de sa mamie Agrippina qu’elle exprimait de manière différente. Beaucoup de jeunes hommes lui faisaient les yeux doux mais Chiara ne les regardait pas, elle pensait qu’elle aurait un destin à part et, qu’un jour, les événements exceptionnels qui l’y conduiraient se dérouleraient naturellement comme dans les livres. Elle n’était pas friande des histoires à l’eau de rose qui faisaient rêver ses copines, elle leur préférait les romans d’aventures ou les biographies dans lesquelles elle se plaisait à repérer ce moment qui faisait basculer une vie, la rencontre, la phrase ou le trauma qui commençait le parcours atypique du héros. Aimer un homme pourquoi pas, mais il s’agissait d’abord de trouver son métier, construire son statut, ériger sa propre réussite. Elle n’était pas de ces filles qui battaient des cils devant chaque prétendant. Elle n’attendait pas l’amour, mais l’exceptionnel. Une route, un signe, le déclencheur. À ses yeux, qu’on définisse une femme par le bras auquel elle s’agrippait était une chose insultante. Elle voulait devenir quelqu’un, pas la femme de quelqu’un. Elle étudiait pour accomplir de grandes choses et aimait débattre avec le sexe opposé, prendre le dessus, les étonner. Elle rêvait d’un destin à la Carla Lonzi, devenir écrivain peut-être, ou peintre comme elle en rêvait avant même d’avoir su dessiner, mais avant tout libre, révoltée, elle voulait vivre sa vie cheveux au vent et choisir les hommes qui se glisseraient sous ses draps le temps de son désir. Agrippina s’agaçait des théories féministes de sa petite-fille et lui tapait sur les doigts quand elle les évoquait : elle était une jeune femme gâtée qui laissait filer ses chances, la beauté durait le temps de quelques étés ! Elle avait perdu ses parents, un jour sa grand-mère s’en irait à son tour, il fallait de l’avis général qu’un homme la protège mais Chiara maintenait qu’elle n’avait besoin de personne.

 

« Regarde la cousine Betti, elle a fait la fine bouche et elle a fini seule !

— Elle est moustachue et j’ai d’autres rêves mamie. »

 

La vieille dame adorait les mariages, elle y faisait systématiquement un discours ; même si elle n’était pas invitée à la noce, il suffisait qu’elle entende de la musique dans un restaurant ou sur une place de village pour se faufiler entre les invités et monter sur scène. Elle rêvait d’assister à celui de sa petite-fille dont elle admirait en secret les aspirations et la force rebelle.

 

« Regarde celui-là, Chiara ! Le grand gaillard au bar, il est très bien. Je connais sa famille, ils ont plusieurs charcuteries et une très belle villa à Capri.

— Mamie ! marmonnait la jeune fille entre ses dents en roulant des yeux.

— Tu serais si belle avec une robe blanche en dentelles. Et ils font LA meilleure saucisse de Naples !

— Mamie, tu parles très fort.

— Tu sais que pour faire une bonne saucisse, on ne prend pas les restes, on prend les pièces nobles. On est comme ça, nous les Napolitains. Et quelqu’un qui sait faire les saucisses sait voir la beauté. Vous n’êtes pas d’accord, le Français ? »

 

Je souriais à chacune de ses apostrophes pour ne pas embarrasser Chiara davantage en répondant.

 

« Mamie, j’ai honte, s’il te plaît.

— Quand on n’a jamais connu le chagrin, alors on ne mesure pas le trésor qu’est sa joie ; même si elle nous emplit paisiblement, qu’elle n’est pas une immense réjouissance mais un simple contentement, le fait que la vie se déroule sans encombre. Si tu m’écoutais, tu aurais cette sorte de joie.

— Mamie, tu dis n’importe quoi !

— Je dis n’importe quoi ? Tu ne réalises pas que la vie passe à toute vitesse. Et plus elle passe, plus elle passe vite. Comme un sablier qui s’écoule, on sent à la fin que tout se précipite, que tout se bouscule. Et le sable perdu ne reviendra plus jamais. Tu dois cueillir le temps, arrêter de vivre dans la peur ! »

 

Agrippina dénoua alors l’écharpe de soie parme qu’elle avait autour du cou et qui avait toujours fait rêver Chiara. Elle était l’œuvre d’un très grand couturier du centre-ville qui habillait la noblesse, du moins était-ce ce que sa grand-mère lui avait toujours dit. (Y avait-il même des nobles à Naples ?) Les mots n’existent que s’ils sont entrecoupés de silence ; le vide compose aussi nos corps, ainsi, il y a en nous l’inscription invisible du destin que nous trimballons comme les bosses qui restent des blessures passées. La vieille dame le savait mais comment expliquer cela à sa petite-fille sinon en lui offrant un lien délicat qui la protégerait et la lierait à elle tout à la fois, pour toujours, comme on étrangle l’être aimé ?

Agrippina regarda Chiara avec émotion et noua l’écharpe autour de son cou, comme on transmet une puissance invisible.

 

« Elle est à toi désormais, et c’est aussi ta première leçon sur le bonheur. »

La jeune fille embrassa chaleureusement sa grand-mère.

« Et quelle est la seconde leçon ?

— Elle viendra. »

 

Cette année-là, Chiara passa beaucoup de temps avec sa grand-mère. Elle lui réclamait souvent sa recette du bonheur mais la vieille friponne ne voulut jamais rouvrir le sujet. Quand Chiara lui en parlait, Agrippina se contentait de caresser la pièce de soie qui lui avait jadis appartenu et elle alpaguait l’assistance pour ne pas avoir à répondre.

Quand la fatigue de trop s’installa chez Agrippina, elle convoqua sa famille pour un grand déjeuner. Comme on sent la pluie s’approcher dans le parfum qu’elle éveille en des arbres familiers, la vieille dame sentit la mort s’avancer, elle avait une odeur d’encens et les parfums mêlés de celui qu’elle avait aimé, de sa mère partie trop tôt et des fêtes dans le parc de jasmin de son enfance ; elle promettait des saveurs douces à Agrippina qui croyait en Dieu comme dans les stars de cinéma. Après le repas qu’Agrippina avait cuisiné avec amour, Chiara l’aida à s’asseoir à l’ombre du mimosa. Elle demanda à sa grand-mère de lui révéler la seconde leçon sur le bonheur mais la vieille dame était fatiguée et lui promit qu’elles parleraient plus tard, à son réveil.

 

À l’heure de la sieste, un sourire aux lèvres, Agrippina s’éteignit dans son sommeil. Il y a des morts heureuses. Avant que le jour ne tombe, Chiara s’approcha et comprit. Elle trouva qu’Agrippina n’avait jamais été aussi belle. Elle ne toucha pas le corps froid mais se saisit d’un crayon qu’elle trempa dans la terre à ses pieds et dessina sa grand-mère morte sur un bout de papier. Elle ne pleura pas mais essuya son travail avec son écharpe comme on essuie des larmes, ce qui créa une sorte de fondu gris et conféra à son dessin une étrangeté puissante. Elle le plia et le mit dans la poche de sa grand-mère. Ensuite seulement, à la nuit, elle prévint le reste de la famille. Elle ne pouvait pas savoir qu’ici se jouait ce fameux instant où tout basculait d’une vie normale au début de son parcours d’artiste, elle ne le comprendrait que bien plus tard.

 

On regretta Agrippina, mais personne ne fut profondément triste tant elle continuait à vivre en chacun. Elle avait laissé assez de souvenirs, d’anecdotes et de légendes pour des moments joyeux. Chiara seule avait du mal à surmonter son absence. Elle pensait que sans cette seconde leçon, le bonheur lui serait à jamais impossible. On voyait souvent Chiara déambuler dans le quartier, son écharpe de soie autour du cou, hiver comme été. Au café Nube, elle perpétuait la tradition et laissait toujours un café suspendu, on lui rappelait souvent les anecdotes de sa grand-mère mais elles ne la faisaient plus sourire. Chiara était d’un tempérament discret, et son cœur plombé tirait la commissure de ses lèvres vers le bas, comme si un enfant avait dessiné son visage triste. Dans le petit appartement qu’Agrippina lui avait légué, elle se mit à peindre des vieilles dames nues sur des grandes toiles de façon obsessive, avec de la boue, comme si Agrippina pouvait renaître de la poussière. Il lui arrivait de suivre des cortèges mortuaires, d’entrer dans des églises pour voir des corps de femmes mortes. Ses tableaux étaient à couper le souffle de beauté mais il leur manquait sans doute une touche d’humanité, d’étrangeté pour transformer de très belles œuvres en un travail indiscutable. Chiara cherchait sans relâche. Elle avait toujours les mains noircies par ses heures de travail quand elle venait, éreintée, se ressourcer au café Nube.

 

Un jour qu’elle en sortait, Alfred la bouscula en entrant et ne s’excusa pas ; non par rustrerie car ses manières étaient irréprochables mais tout simplement parce que les gens malheureux deviennent invisibles. Alfred, lui, n’était pas de ceux qu’on ne voyait pas. Tout lui souriait. Il venait d’une famille bancale et saltimbanque, il avait fait le choix de ne pas leur ressembler. Après de brillantes études de droit, il avait publié des ouvrages, était devenu une des figures intellectuelles qui comptaient en Italie. Né Alfredo Ottolante, il avait retiré le « o » de son prénom pour que cela sonne mieux. Et sans doute avec la disparition de ce « oh » avait-il sans le savoir tenu à contrôler tout ce qui aurait pu dépasser ou dissoner dans sa vie. Il était resté dans son Naples natal, plus par pragmatisme que par vrai amour de la ville, il y avait moins de concurrence ici qu’à Rome, ça avait été plus facile de se frayer un chemin. Alfred s’était défini comme un « penseur napolitain », il aimait donner sa vision analytique sur les failles et les forces de sa région, son pays. Son cabinet touchait au pénal mais était spécialisé en droit des affaires. Situé dans un petit palais ancien, mitoyen à l’immeuble qu’occupait le docteur Chen, il avait des bureaux pour chacun de ses trois collaborateurs, le dernier était partagé par une secrétaire et une attachée de presse à temps plein qui s’acharnait à le placer dans le plus d’émissions de radio ou télévision possible, articles de presse, conférences, tout ce qui ajoutait à sa notoriété. Il représentait aussi pro bono des jeunes à la dérive pris dans l’engrenage « anti-social » comme il aimait l’appeler. Alors que cela n’avait rien à voir avec son domaine de compétence, il parlait aussi énormément d’immigration car c’était à la mode, les gens aiment qu’on agite leurs peurs comme de grands drapeaux, et qu’on y mêle des mots savants.

« Dottore, qu’est-ce que je vous sers ? »

 

Pour la première fois en quinze ans, il demanda à Mauricio « un whisky bien tassé ».

 

« On célèbre quelque chose ? »

 

Il se contenta de sourire et Mauricio mit cela sur le compte de la pudeur. Ce type était décidément très élégant. Tout le monde à Naples savait que l’un des dossiers qu’il avait plaidés il y a vingt ans avait fait l’objet d’un documentaire dont maître Alfred Ottolante était l’un des protagonistes et qui était diffusé le soir même sur la plus grande chaîne d’Italie. Grâce à lui, un homme accusé à tort était sorti de prison et on avait également démantelé un énorme réseau de prostitution infantile. Cela allait peut-être en faire un héros national et on murmurait qu’il pourrait entrer en politique. Mauricio projetait de se prendre en photo avec Alfred Ottolante et d’encadrer l’image sur le mur des toilettes. Les gens l’admiraient, les femmes le désiraient, il aurait dû sourire sans discontinuer, pourtant ce n’était pas le cas. Il faisait tout comme un automate, passif, hermétique aux émotions qu’aurait dû lui inspirer sa propre vie. Et c’est même pour cela qu’il buvait son whisky plus vite que de raison. Hier, une avant-première avait eu lieu. Le film était puissant, les gens émus, ses enfants parfaits l’avaient serré dans leurs bras potelés, tous ses collègues l’avaient applaudi mais il n’avait rien ressenti. Même lorsqu’il vit que la réalisatrice avait élégamment dédié le documentaire à la mémoire de sa femme disparue d’un cancer. Rien. Pas la moindre émotion. Comme s’il vivait à côté de lui-même.

Il le savait depuis un moment sans se l’avouer mais cette fois, il ne pouvait faire taire cette question évidente :

« Pourquoi est-ce que je ne ressens rien ? »

La constatation de son absence de sentiments ne le fit même pas souffrir, il avait oublié cette sensation aussi. À le regarder, on ne pouvait soupçonner cette extinction émotionnelle car il n’était impassible qu’en dedans. Il souriait, prenait l’air affligé, mimait l’agacement mais par déduction et raison plus que par instinct ou mécanisme, comme un acteur de bas étage. Cette pathologie s’appelle l’anhédonie. Alfred n’en a aucune idée mais ce phénomène s’est mis en place pour le protéger. Quand il a su qu’il allait perdre la femme qu’il aimait, il a cessé de ressentir la moindre peine et cela s’est accompagné d’une résistance à la joie ou à n’importe quelle émotion. À sa mort, il n’a pas éprouvé d’immense souffrance, pire il n’a rien ressenti du tout. Même pas le froid dans le cimetière battu par les vents. Anhédonie évidente. Ce néologisme vient du mot grec « a », qui signifie « sans », et du terme « hédoné », qui désigne « plaisir », et c’était cela, Alfred était un homme sans plaisir mais personne n’aurait pu s’en douter. Ses gestes étaient automatiques, ses sourires logiques. On le disait fort, puissant, il était tout cela, comme une statue, un bloc de marbre. Il était courtisé par des femmes très belles mais il ne dépassait pas le stade d’un simple baiser. Comment faire pour avoir de la peine à nouveau ? Une souffrance qui pourrait ensuite le ramener vers le bonheur… Quand il buvait son café chez Mauricio, Alfred prenait son temps, espérait une révélation proustienne et analysait chaque instant comme si le secret était caché dans les arômes amers sur son palais, mais en vain. Comment vivre les choses au lieu de les penser ? Réduire cette distance entre la narration de sa vie et sa vie elle-même ? Ne plus faire semblant ? Alfred avait-il perdu son « o » pour toujours ?

 

Chiara avait peur de marcher seule dans la rue car depuis quelque temps, elle tombait à la renverse sans raison. Elle sentait le vertige naître dans son estomac et un second plus haut, comme au-dessus de sa tête. Elle luttait pour dissocier son corps et l’ombre de son âme mais quand un lien réunissait les deux, alors elle s’effondrait, les yeux révulsés. Elle avait vu plusieurs médecins mais tous lui avait confirmé que c’était psychosomatique. Elle sentait son chagrin mais n’en comprenait pas la cause profonde. Les mois passaient et la joie ne revenait toujours pas sur le visage de la belle Chiara. Elle tentait de se souvenir des recommandations de sa grand-mère car la clé était peut-être cachée là ? Dans l’évocation de la recette de la saucisse ? Dans son envie que Chiara se marie ? Dans la fantaisie de ses mensonges ? Rien n’indiquait être la formule du bonheur.

Puis, un jour d’août, lui vint une idée lumineuse. Chiara avait appris de sa grand-mère que pour retrouver une chose égarée, il fallait revenir sur ses pas, retracer sa journée, chacun de ses mouvements dans les moindres détails. Aussi, Chiara commença à faire machine arrière pour savoir où elle avait perdu son bonheur. À reculons, elle le retrouverait certainement. C’était l’heure de la sieste, elle se mit à courir, les toits verts et orangés plombés par le soleil prenaient des allures de portes infernales. La lumière était si forte qu’elle aveuglait les statues. Les rares corps moites qui circulaient dans les rues semblaient le prolongement de la ville, comme si les Napolitains se mêlaient à leur décor, ne faisaient qu’un avec leur cité qui les engloutissait et respirait à travers eux tout à la fois. Chiara y chercha son bonheur en vain. Dans les catacombes du quartier de Sanita lors d’une fête secrète qui tourna mal, sur le carrousel où elle chevauchait une licorne, enfant, sur la mobylette d’Anton, son béguin de lycée, les cheveux dans le vent, accrochée à ses flancs. Mais Anton préfère les garçons et le lui dit un après-midi sur la plage. Le bonheur perdu n’est pas ici. Elle cherche encore. Devant la pizzeria de Michele, elle voit le fils du charcutier embrasser une brune plus jolie qu’elle. Elle essuie ses larmes dans l’écharpe d’Agrippina, se dit qu’elle aurait dû écouter sa grand-mère, qu’elle a laissé passer toutes ses chances, qu’elle finira seule et sans le destin magique qu’elle s’imaginait bêtement. Le chagrin qui s’est installé en elle rend toute vision de l’avenir sombre charbon. Elle persiste, elle cherche encore. Le bonheur doit être caché sous ses pas à rebours. Cette semaine-là, elle va partout mais rien ne revient que septembre. Elle est à court d’idées. L’été touche à sa fin. Elle sort de l’église, pas de femme morte aujourd’hui. Rien à dessiner. Son écharpe de soie a l’odeur de sa grand-mère et les larmes lui montent aux yeux. Sur le chemin du retour, les choses se transforment alors. Tout demeure mais Chiara a changé. Sa panne de joie suscite en elle des pulsions qu’elle n’a jamais connues avant. La mélancolie donne à ses yeux des allures de lendemains de fête. Elle n’a pas peur de dévisager les hommes qu’elle croise. Rien n’est interdit à ceux qui souffrent. Le désir se loge entre ses cuisses. Certes, elle a déjà eu envie d’un homme mais c’était la conséquence logique d’un imaginaire qui commençait par l’amour. Là, c’est différent, ce désir inattendu dégouline, il vient du bas-ventre, il a quelque chose de violent. Chiara veut en faire l’expérience comme on veut s’abîmer. Elle fixe les gens jusqu’à ce qu’ils baissent la tête. Et puis, un homme le regarde en retour, jusqu’à lui attraper la main.

« Comment tu t’appelles ? »

 

Elle a peur soudain et veut l’esquiver mais elle a réveillé l’instinct animal de celui qui lui fait face. Elle ne répond pas. Il la prend par la main, ses paumes rugueuses rendent celles de Chiara moites. Il l’entraîne dans une ruelle et la plaque contre un mur, soulève sa longue jupe en coton bleu et s’agenouille. Il embrasse le sexe de Chiara comme on donne un premier baiser d’amour. Les cuisses de la jeune femme se serrent, il les écarte doucement, elle lui attrape les cheveux pour signifier « assez ! », un instant après, elle lui caresse la tête pour dire « encore ». Il se relève, prend le temps de la regarder et détache l’écharpe autour de son cou. Il la place délicatement sur les yeux de la jeune femme et la noue derrière sa tête. Il sort son sexe de son pantalon, la pénètre profondément. Ça ne dure pas longtemps. Elle perd sa virginité, les yeux bandés. Il la laisse dans le noir, sous la soie, souillée d’un sperme inconnu et de sa propre folie. Elle retire le foulard, le jette au sol car elle ne s’en sent plus digne et se met à pleurer la jeune fille qu’elle a été et dont elle semble avoir perdu la trace.

La rue derrière est noire de monde ; ses yeux qui se sont habitués à l’obscurité sont éblouis par la lumière des réverbères, comme si deux films qui n’avaient rien à voir étaient montés ensemble. Il y a une chanteuse qui crie, une crieuse de jazz. Et des gens qui applaudissent les cris. Chiara se demande s’ils étaient de ceux qui auraient exulté face au discours d’un dictateur ou si elle est la seule à entendre que cette femme hurle sa colère déguisée en énergie positive. Les gens ralentissent à sa hauteur comme pour regarder un accident en bord de route. Persuadée que c’est une preuve de son talent, elle redouble d’efforts. Chiara a une envie folle de lui dire de la boucler sans doute parce qu’elle-même n’ose pas crier toute sa colère et tout son chagrin. Alors qu’elle a déjà marché une bonne dizaine de minutes en direction de la maison, un chien s’avance vers elle. Il tient dans la gueule le foulard d’Agrippina. Elle se penche et le remercie comme on remercie un humain car elle ne sait pas s’y prendre avec les animaux et enroule à nouveau le tissu violine et baveux autour de son cou, tel un pardon ou une malédiction des cieux.

Au même moment, Alfred borde ses filles dans leurs lits trop grands, raconte des histoires, fait des bisous, le cœur désert. Il pense souvent qu’il est éteint, dans un état de mort émotionnelle. La sexualité aurait pu peut-être le ramener à la vie mais l’idée même ne l’enchante plus, ce n’est pas du dégoût mais une simple indifférence, cette gesticulation accompagnée de râles lui semble bien ridicule. Au cabinet, le lendemain, une de ses assistantes qui le regarde comme une femme amoureuse et saisit ce qu’il ne comprend pas lui-même lui conseille de consulter le docteur Chen, juste en bas du bureau, et il s’en offusque :

 

« Pourquoi irais-je chez le docteur ? Je vais parfaitement bien.

— C’est justement quand on va bien qu’il faut aller le voir. Ça se passe comme ça chez lui, au pays du Soleil-Levant ! » s’amuse-t-elle, toujours en train de flirter, sans qu’il veuille s’en apercevoir.

 

Alfred aimait bien l’idée de ce docteur en prévention car il n’aurait pas besoin d’exprimer officiellement son mal-être. Il prit rendez-vous, mais alors qu’il était dans la salle d’attente, il vit par une fente dans la porte de bois le docteur parler à un être imaginaire. Le panda était revenu pour une visite de courtoisie mais évidemment Alfred ne pouvait pas le savoir. Il n’avait pas dans le cœur la capacité de voir les pandas fantômes ni même de comprendre leur existence. Alfred s’en alla donc de chez ce médecin chinois qu’il prit pour un fou et décida de vivre avec son vide.

 

Chiara avait refait tous les chemins de sa vie à l’envers, elle était retournée voir son lycée, la maison de son enfance, le glacier de la plage de Bacoli, la bibliothèque où Sofia avait caressé son genou, l’atelier de couture de son oncle, elle s’était confiée à Dieu et puis l’évidence apparut alors qu’elle buvait une limonade installée au café Nube : depuis qu’elle avait reçu ce foulard, les choses allaient mal dans sa vie. La première fois qu’elle l’avait porté, il s’était coincé dans une porte et avait failli l’étrangler. Il s’était emmêlé une nuit dans ses pieds alors qu’elle se levait précipitamment pour répondre à un coup de téléphone et l’avait fait tomber de tout son long. Le foulard s’était mis à agir comme un homme jaloux, il la coupait du monde. Elle ne pouvait le dire à ses amis de peur de passer pour une folle mais lorsqu’elle le fixait longtemps, il paraissait rire d’elle, la narguer. Il lui fallait se rendre à l’évidence, le foulard était vivant ! La nuit il lui semblait qu’il se balançait sur le rebord de la chaise de paille où elle le posait, dans la journée il changeait parfois de place comme un serpent. Elle le laissait quelque part et le retrouvait ailleurs. Il commença à lui faire peur. Elle prit la décision de s’en débarrasser.

 

La première fois, elle avait tenté de l’abandonner dans un parc. Assise sur un banc, elle regardait des enfants se goinfrer du sable du bac. Les mères s’étaient précipitées vers leur progéniture qui pleurait dans leur morve devenue grisâtre. Personne ne l’observait, il suffisait de se lever, de laisser le foulard sur le banc et de partir vite. L’envie était montée de façon irrépressible, elle trottinait vers la grille quand une grosse nounou aux joues roses essoufflée tapa sur son épaule dans un sourire. Elle avait couru derrière Chiara pour le lui rendre, il avait fallu la remercier et le remettre à son cou ; d’autant que malgré l’évidence, elle se sentait coupable, c’était comme trahir sa grand-mère et admettre qu’une part de la vieille dame ne lui voulait pas de bien. Quelques jours après, elle l’avait fait glisser sous le banc à l’église, elle avait prié et expliqué à sa grand-mère que ce foulard maudit empêchait sa vie d’avancer, qu’il lui fallait comprendre et l’excuser. Elle l’avait laissé tomber, les yeux vers la nef, absoute de son péché, pensait-elle, grâce à la sincérité de sa démarche. Chiara se sentait mieux en marchant vers chez elle jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que le foulard s’était emmêlé à ses jambes comme le serpent de la naissance du monde, tel un lierre qui dévore un arbre. Chiara l’avait ramené à la maison malgré elle. Elle n’abandonna pas. Une semaine après, pour sa troisième tentative, elle le laissa tomber au milieu de la foule sur la place del Plebiscito où je dessinais. Je la vis au loin, courus pour rattraper le foulard puis derrière Chiara pour le lui rendre. Je posai ma main sur son épaule. À la vue du foulard, elle s’effondra en larmes. Je crus d’abord à de l’émotion puis elle m’avoua l’histoire tout entière. Je compris son désarroi. J’évoquai le feu mais elle n’y consentit pas ; brûler ce foulard ce serait manquer de respect à la mémoire de sa grand-mère, presque comme si elle l’incinérait. Il fallait en un sens que ce bout de tissu continue son destin, loin d’elle. Elle se devait d’y réfléchir, d’en parler au curé, et alla même sur la tombe de sa grand-mère. Ces trois tentatives ratées étaient le symptôme d’une malédiction qu’elle devait comprendre et conjurer pour pouvoir trouver le bonheur. Mais personne ne lui répondit, aucun signe, aucun conseil, le foulard l’entraînait, la muselait, la liait.

 

Nous n’en reparlâmes pas lorsque je la croisais de temps à autre au café Nube ou la voyais, le visage fermé, marcher d’un bon pas avec son foulard autour du cou. Je supposais qu’elle avait accepté son fardeau. Un jour que j’étais assis sur ma banquette du fond, Chiara entra, posa son manteau et sa fameuse écharpe violine sur une chaise du bar puis s’en alla aux toilettes. Alfred s’installa non loin de moi pour finir un appel discrètement sur un de ces gros téléphones portables de l’époque. J’entendais les intonations joyeuses qui convenaient à son discours mais son visage ne se fatiguait pas à les mimer. Quand il raccrocha, il me sourit par automatisme, cela m’attrista et je lui dis :

 

« Les maladies invisibles sont les pires. »

 

Il le prit assez mal au départ, que sous-entendais-je, qui étais-je pour me mêler de sa vie ? Mais je lui dis que je savais ce qu’il éprouvait ou plutôt ne ressentait pas car j’en avais été moi-même la victime. C’était faux mais je voyais clair en lui et je voulais l’aider. J’avançais sur des œufs tel un joueur de poker qui n’a rien dans les mains mais parle comme s’il tenait une quinte flush. Puis, comme il s’était tu et m’écoutait avec attention, je lui suggérai :

« Il faudrait faire une chose interdite. Voler un objet. Un emblème féminin, une broche ou un bijou, provoquer en vous de la culpabilité et une forme de fétichisme, vous comprenez ? Un transfert…

— C’est donc vrai.

— Quoi ?

— Que les Français sont tous cinglés.

— Ce n’est pas français, c’est plutôt freudien.

— Ah.

— Un transfert, croyez-moi !

— Et que va-t-il se passer ? Dieu va laisser la joie s’abattre sur moi ? Je vais être foudroyé par le bonheur ? »

Je n’en savais rien. J’avais lu Freud en diagonale mais j’espérais que cette pulsion d’interdit serve au moins à débarrasser Chiara de son étoffe de chagrin. Je connaissais à peine Alfred et je n’avais pas de grande sympathie pour lui. Je fis mine de ne pas avoir entendu sa remarque et je me replongeai dans ma lecture. Après un moment qui me sembla long, je me levai pour prendre une pâtisserie puis j’invitai Chiara à s’asseoir avec moi pour la partager. Comme je l’avais espéré, elle laissa ses affaires sur la chaise du bar et me rejoignit.

 

Discrètement, je regardais Alfred. Il hésitait, vérifiait que personne ne le regardait, et moi je faisais mine d’écouter Chiara me raconter une des anecdotes d’Agrippina qui avait juré à toute la famille avoir trouvé un lama à la plage et les obligea à sortir « vérifier par eux-mêmes ». Évidemment, ils ne trouvèrent rien et Agrippina certifia qu’il avait dû s’enfuir, qu’elle l’avait vu et qu’elle lui avait craché dessus pour lui montrer qui était le maître. En arrière-plan, j’observais encore Alfred du coin de l’œil. Le conseil avait fait du chemin dans sa tête. Faire une chose « interdite ». Pourquoi ne pas essayer ? Il s’avança vers le comptoir et demanda le café suspendu que Chiara venait d’inscrire à l’ardoise, prétextant avoir oublié son argent. Le liquide chaud qu’il avait volé à un malheureux le réchauffa de honte comme un verre d’alcool. Mais ça ne lui suffit pas, il était parti sur sa lancée et alors que Mauricio avait le dos tourné, il s’empara de l’écharpe de soie, la roula en boule dans sa main dissimulée par sa mallette et sortit à toute vitesse ; Chiara qui était dos à lui mordit joyeusement dans un chou à la crème, je le fis à mon tour et en laissai un peu sur le bout de mon nez. Alors qu’elle regardait la crème sur mon visage de clown triste, il lui parut clair que ce qui manquait à ses toiles pour leur donner vie et mêler sa peine à son histoire et à l’ironie dont elle avait hérité de sa grand-mère, c’était des foulards. Elle allait nouer un foulard autour de chacune des dames mortes qui l’attendaient à la maison. Avec cette idée se nouait aussi son destin, le déclencheur qui allait faire de Chiara une artiste contemporaine majeure. Une chose s’apaisa en elle, une autre proche de l’excitation s’activa. Un rire la fit grelotter, elle n’avait pas produit de son joyeux depuis si longtemps qu’elle rit sur son rire et encore, sans pouvoir s’arrêter. C’était contagieux, je ne pouvais m’empêcher de rire aussi en observant Alfred sans « o » quitter le café avec l’écharpe volée.

 

Alfred attendit de faire quelques pas dehors, d’être sûr que personne ne le voie, puis il enroula l’écharpe autour de son cou comme un homme victorieux une médaille d’or. À peine le bout de soie eut-il touché sa peau que tout le chagrin que Chiara y avait laissé s’infiltra dans le cœur d’Alfred. Les larmes lui montèrent aux yeux et il s’écria :

« Oh ! Je suis triste, je suis triste ! C’est formidable ! »

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