Le café suspendu
Le docteur Chen - 1983
Le docteur Chen
1983
Le docteur Chen a débarqué à Naples en 1981. Il faisait très chaud et il s’était juré d’être heureux. Il avait quitté son pays pour toujours, les gens qu’il aimait, la langue qu’il parlait, ses patients et les seuls parfums de sa vie. Embarqué clandestin à bord d’un cargo qui transportait des chaussures de plastique taille enfant autrement appelées méduses et qui servent à escalader les rochers quand on pêche les crevettes ou à ne pas se blesser les pieds lors d’une baignade sur les plages de galets, le docteur avait fui son monde entier. Caché durant trente-neuf journées entre deux boîtes immenses contenant précisément huit mille paires de souliers de caoutchouc transparent chacune, Lian Chen avait eu le temps de réfléchir à l’apparition observée la semaine d’avant dans le ciel noir de Sichuan vingt-deux minutes avant onze heures, le 24 juillet 1981. Dix millions de personnes avec lui pouvaient attester avoir vu dans la nuit une lumière semblable à une immense étoile qui s’était mise à osciller, créant une sorte de faisceau lumineux comme un cercle de nuages qui brillait que tous décrivaient dans le journal du matin comme magnifique et hypnotisant mais que le docteur Chen aurait qualifié de terrifiant. Ce miracle flottant disparut au bout de sept minutes. Le ciel vide effraya encore plus le docteur Chen qui fit ses valises dans l’instant. Si ce n’était une soucoupe volante, c’était probablement un signe de Dieu qu’il fallait écouter son instinct qui ne cessait de lui répéter de s’enfuir, loin. Cela n’avait rien à voir avec l’insistance de ses parents pour qu’il épouse la fille des voisins, lui qui avait déjà quarante-trois ans et clairement établi qu’il voulait consacrer sa vie à en sauver d’autres. Il n’était pas homosexuel comme les bruits le laissaient entendre ni même asexué, il voulait juste être en paix, rêver chez lui, boire du thé, se déchausser, ne pas expliquer si sa journée avait été bonne, ni s’intéresser à quelqu’un. Il ne comprenait pas cette obsession des gens à vivre en couple. Quand il avait besoin de rire ou de sociabiliser, alors il invitait ses vieux amis de lycée au bar et ils rentraient ivres chacun de leur côté, lui vers un lit frais qui l’attendait, eux vers des reproches et des explications à donner. Ce n’était pas non plus à cause de l’indifférence de Madame Zan après leur baiser de juillet ni de l’arbre mort devant sa fenêtre, non. La lumière dans le ciel était la vraie raison.
L’Italie était un hasard. L’un des patients du docteur Chen tenait les registres de fret au port, un certain Eugène Wang – né de l’union d’une exploratrice française et d’un canotier de Zhouzhuang quasiment obèse et joueur d’accordéon – qui lui devait plusieurs séances d’acupuncture pour lutter contre une menace de goutte et des jambes très enflées. Il pensait que le docteur venait réclamer son argent alors quand il lui demanda de l’aide à la place, il fut soulagé et s’engagea à l’embarquer clandestinement à la tombée de la prochaine nuit en échange de l’annulation de ses dettes. Naples était la ville de destination d’un cargo prêt à partir. Le médecin ne réfléchit pas longtemps. Ce pays avait des nouilles et des gens à soigner comme partout. Cela suffit au docteur Chen pour prendre sa décision. Il ne prévint personne, ne laissa pas de lettre, ne ferma pas la porte à clé, il quitta sa vie comme on quitte une pièce anonyme.
Il débarqua début septembre dans la chaleur. Il fit changer une petite portion de son argent et comprit qu’il s’était fait avoir, sans doute un cadeau de bienvenue. Assez vite, dans son italien rudimentaire, il parvint à trouver un logement. Il ne donna pas de condition de quartier ni de superficie, il voulait simplement un appartement sur rue afin que ses patients puissent y accéder comme dans une boutique.
Il se retrouva dans le Centro Storico. Jadis lieu de la noblesse et de la riche bourgeoisie de Naples, les palais ont été abandonnés dans les années cinquante, après le tremblement de terre, au profit de la banlieue plus chic. À voir le quartier, on croirait une série de cartes postales superposées avec des couches d’époque qui s’entrechoquent et les traces de la beauté abandonnée. On peut regarder le centre comme une belle femme qui a vieilli. Naples est encore belle, pour son âge… Il y reste des doreurs, des vendeurs de boîtes à musique, des marchands qui ne proposent qu’une denrée sans qu’on comprenne bien comment ils subsistent. Il y a même à deux pâtés de maisons de chez moi un acquajolo, un vendeur ambulant d’eau citronnée fraîche, mais il se déplace très peu et son eau n’est jamais vraiment à la bonne température.
Le docteur Chen installa sa plaque au huit de la rue San Biagio dei Librai. Nous pouvions la voir depuis le bar du café Nube, et elle brillait jusqu’à mon balcon :
Docteur Chen
Médecine Chinoise Ancestrale
Pendant plus d’un an, il nous salua d’un signe de tête mais nous n’échangeâmes pas un mot. J’étais curieux, mes camarades un peu moins, je les soupçonnais même d’un peu de racisme. Pour s’en défendre, ils faisaient de nombreuses blagues sur la présence du docteur Chen dans « leur » pays en soutenant que c’était une preuve : les vrais xénophobes sont terrifiés par les étrangers alors qu’eux en riaient, ils étaient simplement taquins et non méchants. Plusieurs fois le docteur apparut malgré moi dans mes carnets de croquis. Il était de taille moyenne, avec un front large qui donnait envie d’y laisser un baiser comme sur celui d’un petit garçon. Son allure juvénile contrastait avec l’aura de sagesse qui irradiait dès qu’il posait les yeux sur un être ou une chose. La bienveillance serait sans doute le mot adéquat pour décrire Lian Chen. Ses longs pantalons cachaient ses chaussures et ses hanches semblaient fixes, on eût dit qu’il se déplaçait sur roulettes. Je le regardais comme on observe un autre enfant dans la cour de récréation, persuadé que nous pourrions être amis.
Un mois environ après son arrivée, le docteur comprit qu’il avait le mal du pays. Cela s’exprima de façon très surprenante : d’abord par une peur du soleil qu’il avait peu connu pour avoir vécu dans une province où il disparaissait sans cesse, dissimulé par d’épais nuages, ensuite par le besoin d’odeurs et du son de son langage, puis d’une manière surréaliste bien que tout à fait réelle pour le cœur de Lian Chen : en pleine journée, ses persiennes fermées alors qu’il étudiait dans l’attente d’éventuels patients, il vit un panda géant qui le regardait fixement. Son corps prenait de la place dans la pièce, il sentait fort comme tout ours, et sa respiration impressionna Lian Chen. Dans sa région qui s’appelle « les quatre rivières », le Sichuan, il existe un sanctuaire de pandas. Bien sûr celui-ci était mort et flottait depuis sa demeure funeste pour apaiser l’âme du docteur Chen. Quelques jours plus tard, avant de s’endormir, il entendit les bottes de son père, le bruit exact de ses pas lorsqu’il rentrait tard de la caserne militaire où il était parqué parfois plusieurs jours de suite. Il dut réfréner une impulsion d’enfance et se raisonner pour ne pas courir dans l’entrée et se précipiter vers des bras qui de toute évidence étaient désormais croisés sur un torse vieilli dans son pays lointain. Parfois, c’est l’odeur imaginaire d’un poulet Kung Pao qui le réveillait en sursaut et il reprenait conscience dans un désert olfactif qui lui faisait monter les larmes aux yeux. La chambre était triste et le panda ronflait. Depuis son arrivée le docteur n’avait vu que peu de patients et ne parvenait pas à se résoudre à aller demander de l’aide à la communauté chinoise. Il avait pris le risque de l’ailleurs, il fallait qu’il s’y accoutume et trouve un chemin qui relie son savoir aux particularités du peuple napolitain. Il devait bien exister un lien entre eux, une évidence.
Le second jour de janvier 1982, une fièvre s’empara de moi. Ma tête ne pouvait s’extraire d’une douleur lancinante et ma gorge semblait transpercée de lames. Avec ce qu’il me restait de force je me traînai hors du lit, traversai la rue et sonnai à la porte du médecin chinois, sans doute l’unique docteur qui ne soit pas en congé et également le seul chez lequel j’avais la force de me rendre. Il étira ses lèvres d’un frémissement pour me signifier d’entrer, sans me suggérer qu’il puisse être content que je me sente malade ni d’avoir enfin un patient. Je me comportais de manière assez familière avec le docteur Chen, il vivait depuis bien longtemps dans mon imaginaire où nous avions bu des verres dans des clubs de jazz, mangé du riz cantonais et ri aux éclats. Lui restait assez distant et mit probablement mon enthousiasme sur le compte de la fièvre. En Chine, les docteurs apprennent à anticiper la maladie, leur médecine consiste à vous maintenir en bonne santé, quand ils vous soignent c’est qu’ils ont échoué et vous ne les payez pas. Je l’ai appris du docteur Chen lui-même, ce jour où me rendre à son cabinet juste en bas de chez moi avait été une épreuve. Alors qu’il m’expliquait les rudiments de la médecine de son pays, son visage presque toujours impassible s’obscurcit et je crus détecter la retenue d’un sanglot. Il se reprit en tortillant sa moustache :
« Avez-vous fait l’expérience récente d’une grande joie ou d’une grande peine ?
— Non. Je ne pense pas. Aucun médecin ne m’a jamais posé ce genre de question.
— Nous avons inventé la médecine en observant les êtres vivants et vous en disséquant des corps morts.
— Ah… dis-je sans comprendre tout de suite le rapport. Non, je ne crois pas. Pas de joie ni de peine je veux dire.
— Nous ne sommes pas des morceaux mais un tout. Les choses sont liées : l’esprit, l’âme, le corps entier, les organes entre eux. La maladie se manifeste pour nous dire que l’harmonie nous a quittés. Votre mal de gorge et le mien ne viennent pas du même endroit, voyez-vous ?
— Avez-vous mal à la gorge aussi ?
— Depuis que je suis arrivé en Italie, j’ai perdu mon harmonie, monsieur Madelin.
— Puis-je vous aider à la retrouver ?
— C’est moi le médecin, monsieur Madelin.
— Certainement. » J’ajoutai un « désolé » car je vis que cela l’avait mis en colère.
« C’est l’anniversaire ?
— Pardon ?
— Anniversaire de joie ou de peine ? »
Je tremblais. C’était en effet l’anniversaire du décès de ma sœur dans des circonstances si violentes que personne dans ma famille n’en parlait jamais. Nous avions fait comme si elle n’avait jamais vécu. Je ne lui dis donc rien, mais je sentais qu’il savait déjà.
« Allongez-vous et je vais vous piquer. »
On pense à l’équilibre comme une droite, un fil stable, un mouvement arrêté, rigidifié, telle une ligne d’horizon endormie mais c’est une erreur, l’équilibre n’est jamais statique, il lutte sans relâche entre les deux forces opposées, complémentaires et interdépendantes que sont le Yin et le Yang, comme une mère tente d’apaiser un conflit dans une fratrie. Ainsi le jour succède à la nuit, l’expiration à l’inspiration, la vivacité au repos, ils se pourchassent. L’un court après l’autre sans savoir qu’il le poursuit également dans ce cycle qu’est la vie ; et lorsque l’un croît, l’autre décroît. D’une part le Yin, les forces qui semblent éteintes, passives : l’ombre, le froid, l’humidité, la profondeur, la stabilité… De l’autre côté le Yang, qui lutte à visage découvert : la lumière, le mouvement, la surface des choses, la chaleur, la sécheresse qui craquelle la terre mais attire aussi l’eau. C’est toute l’ambiguïté. Nous sommes une forêt qui a besoin du soleil autant que de la pluie. Le Yin et le Yang sont des amants terribles, si l’un venait à manquer de l’autre alors à terme, il en mourrait. Ils sont un tout et ses contours, l’essence même du monde et ses particules infimes, la compréhension mathématique de Dieu chez les taoïstes. Le Yang émet, le Yin reçoit. Ils s’opposent mais ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Ils sont chaque grande histoire de la littérature, chaque chanson, chaque poème.
Le docteur Chen me donna ce jour-là des clés pour comprendre le monde d’une autre façon. Il m’expliqua qu’une joie intense pouvait secouer le corps autant que la peine, que chaque émotion déséquilibrée pouvait créer des inflammations, des douleurs et abîmer notre QI. La vie du docteur Chen consistait à maintenir son équilibre intérieur pour pouvoir aider les autres à retrouver leurs centres de gravité. Pourtant, Lian Chen souffrait du dos sans répit. Depuis qu’il avait quitté la Chine, il ne percevait plus ses jambes, la douleur dans le bas de ses lombaires était si forte et irradiait tant qu’elle annulait tout autre sensation. Le voyage dans un cargo humide, recroquevillé jour et nuit pendant plus d’un mois au-dessus d’un manuel d’italien, pouvait évidemment être tenu comme responsable de ce mal mais cela ne suffisait pas à satisfaire la curiosité que le docteur Chen avait pour les diagnostics, les enquêtes presque policières qui le menaient aux sources du mal de ses patients et qu’il devait cette fois mener en lui-même. On pouvait présumer que le déracinement était le coupable idéal. En quittant son pays, le docteur avait coupé les jambes qui l’ancraient à sa terre, il ne pouvait les planter dans ce lieu qui n’était pas le sien. Un psychiatre occidental aurait adhéré à cette version sans ciller. Le panda fantôme haussait les épaules, c’était plus profond que cela. Il mit une patte sur le docteur pour le consoler mais cela lui serra le cœur. Malgré ma fièvre, je tentai d’en savoir plus :
« D’où venez-vous, docteur ?
— De Sichuan.
— Comme le poivre ? »
Il passa sa langue sur sa moustache, le poivre lui manquait comme le Mapo doufu. Le panda salivait. Le docteur lui souriait parfois sans qu’on puisse comprendre qui il regardait. Je me tournai mais la chaise dans l’angle était vide à mes yeux. Il planta la première aiguille. Après m’avoir piqué une vingtaine de fois, il couvrit mes jambes d’une couverture, massa un peu l’intérieur de la base de l’ongle de mon pouce, quitta la salle. J’étais plongé dans le sommeil quand il revint une demi-heure après. Il me donna des tisanes et des gélules de sa confection. Je voulus le payer et il me répondit : « Vous reviendrez quand vous irez bien, et je ne vous laisserai plus aller mal. Et pour cela, vous pourrez me payer. »
Il partagea un sourire satisfait avec le panda.
Une semaine après j’étais sur pied, dans une forme que je n’avais pas connue depuis longtemps. Je savourais mon café du matin quand je vis le docteur Chen passer avec un sac à provisions, je lui fis signe de me rejoindre. Il n’osait pas mais j’insistai pour qu’il boive un café avec moi. Il entra, timide, et je le remerciai chaleureusement.
« Le fameux docteur chinois ! Bienvenue ! Il faut goûter les cornetto de ma cousine ! » s’emballa Mauricio.
Le docteur Chen s’assit sur ma banquette au fond en laissant une place entre nous deux pour la pudeur. Ses yeux s’agitaient, il semblait au spectacle. Je me penchai alors un peu pour lui parler des habitués qui entraient au fur et à mesure.
« Ce type, on l’appelle l’architecte mais il n’a jamais fait d’études. Son cousin Enzo lui a simplement délivré un faux diplôme il y a dix années de cela. On lui a donné une voiture décapotable et un appartement correct pour qu’il signe des papiers sans poser plus de questions. Ça y est, ça klaxonne ! Il a du mal à comprendre qu’il ne faut pas garer son Alfa Romeo en face du café Nube ; vu la taille de la rue, elle ne laisse même pas de place aux passants. Alors imaginez cet homme dessiner une maison ! »
Le docteur Chen retenait son rire mais il jubilait de pénétrer enfin, même à distance, un monde qui lui semblait hermétique. Il insistait du menton pour que je continue, je me rapprochai un peu pour lui livrer des détails plus confidentiels.
« L’architecte travaille pour une entreprise en bâtiment qui déclare des travaux qui n’ont jamais lieu et comme nous le savons tous, organismes gouvernementaux compris, sert à blanchir de l’argent majoritairement en provenance de transactions concernant de la drogue. »
« Oh… » s’étonna le docteur qui jubilait de détenir des informations secrètes.
« L’architecte s’imagine pourtant qu’un de ses projets verra le jour et griffonne des plans aussi laids qu’irréalisables dans un calepin. Demandez-lui de vous les montrer un jour ! Vous ne serez pas déçu ! Je vous rappelle qu’il a commencé à penser qu’il pourrait dessiner des maisons une fois son faux diplôme en poche ! À force de ressasser à qui voulait l’entendre qu’il était architecte, il s’est mis à croire en ce mensonge. Il faut dire qu’il n’a rien à faire de ses journées. Il a pour ordre de ne pas travailler ailleurs et on lui donne bien assez d’argent pour manger, ça lui laisse le temps de dessiner à loisir tous les immeubles qu’il veut.
— C’est lui qui a dessiné la Tour de Babel ? » dit le docteur satisfait de sa boutade.
Le docteur Chen observait l’architecte : court sur pattes et moustachu. À une époque il me semblait même que ses moustaches avaient des jambes plus longues que lui, je le dis au docteur chinois qui ne put retenir un ricanement, vérifiant d’un mouvement de doigt la taille de ses propres bacchantes. Je regardais l’architecte différemment maintenant qu’il m’avait fallu le décrire. On aurait pu qualifier sa conduite générale de désinvolte mais cela aurait sous-entendu qu’il ait une conscience de la bienséance, ce qui n’était pas le cas. Doté d’une forme de sauvagerie, quand il avait faim, il mangeait, soif, il buvait, une envie de sexe et il appelait sa cousine Felicia qui répondait depuis l’adolescence à son excitation malsaine. Il m’avait fallu de longues années pour réunir toutes ces informations que j’offrais au docteur Chen, et en lui racontant les personnages et les potins du café, je comprenais que je faisais partie de ce monde, que je n’étais plus un étranger.
« Celui qui porte une perruque soigneusement manucurée, c’est Roberto ! »
Comme si je l’avais annoncé avant son entrée sur scène, Roberto s’exclama le timbre haut : « Fais-moi couler du café à foison Mauricio, je suis tel un somnambule en quête de la vraie vie ! »
Il avait une voix de ténor et semblait ne prononcer que des phrases qui existaient déjà dans des livres tant elles étaient articulées, logiques et bien construites. Roberto vivait sur un fil tendu à la frontière entre le beau et le ridicule. Il était connu de tout le quartier pour une anecdote croustillante que je m’empressai de raconter au docteur : Roberto avait entendu qu’Errol Flynn saupoudrait son sexe de paprika pour bander plus fort et, sûr de lui, il avait essayé avec du peperoncino. Malheureusement il n’avait pas pensé à l’effet que cela ferait à l’heureuse élue, une charmante poissonnière du mercato della Pignasseca. On la surnommait désormais « lèvres de feu » : le secret médical n’était pas le fort de l’hôpital de Naples. Roberto ne pouvait pas commander de café sans que tous les habitués lui demandent s’il le voulait avec du lait, du sucre ou du piment et que fusent des rires. Celui du docteur Chen vint se mêler aux leurs. De sa voix assurée Roberto déroulait une de ses répliques : « Bien malin celui qui n’a jamais fait d’erreurs » ou « mieux vaut faire rire les êtres humains même à ses dépens que de faire couler des larmes ».
« C’est votre ami ? me demanda Lian Chen.
— On l’aime bien, on lui demande toujours des tuyaux pour les courses de chevaux. Surtout pour l’engueuler quand il s’est trompé. »
J’enchaînais… Toto entrait, un habitué des dancings. Son rire faisait le bruit de giboulées d’avril qui s’abattent sur un jeune couple qui rit en courant. Les clochettes se firent entendre à son passage. Dodu mais séduisant, Toto portait la tête haute, les cheveux courts sur les tempes mais aux bouclettes en pagaille sur le sommet du crâne. Des dents blanches, très blanches. Une peau brunie par le soleil et la crasse. Les Italiens sont tellement aimés par leurs mères que même les plus moches ont confiance en eux. Je voyais le docteur l’inspecter comme un coiffeur regarde une tignasse mal peignée.
« Il a des problèmes de foie, me dit-il sans sourciller.
— Ou de lombaires peut-être ? Il travaille comme mécanicien et passe beaucoup de temps sur le dos, sous les voitures dont il prend soin. »
Je compris qu’il n’affabulait pas car il reprit avec sérieux :
« Non, c’est le foie. Son corps robuste révèle des gestes d’une douceur infinie et de cette contradiction naît une grâce peu commune chez les hommes mais une angoisse le rend jaune et irradie jusque son dos. Il vit avec un secret. »
Fanny fit son entrée, commanda un limoncello. Rousse agaçante, toujours une chose à redire, une mauvaise nouvelle à annoncer, mythomane, aguicheuse, hystérique, elle disait venir de Belgique ou des États-Unis selon les moments. On ne savait pas bien comment elle gagnait sa vie. Elle portait toujours des cols roulés, même les jours de beau temps, dans des teintes assez difficiles à identifier, un orange marronnasse, du violine bordeaux, rien n’était franc chez elle, jusqu’aux couleurs de ses joues.
« Au bout, celui qui fume, c’est Francesco, tombeur de jolies dames intéressées par l’argent de famille qu’il n’a plus. Producteur à Cinecitta, il se dit de passage à Naples mais est ici au quotidien. Il ramène des jeunes femmes chaque soir, ne se lasse pas des anecdotes de tournage qu’il a au nombre de trois comme les cheveux sur sa tête.
— Et celui au bar qui parle avec sa cour qui rit autour à chaque fois qu’une personne rentre ? C’est qui ?
— C’est Nino. »
Nino avait pour théorie que tout avait été dit, écrit et vécu. Pour comprendre la vie et le monde qui nous entourait, il suffisait de se plonger dans l’histoire. Sa famille venait d’une longue tradition de commedia dell’arte qui d’après la plupart des pontes du théâtre antique était née des Atellanes, ces scènes improvisées lors de toutes les festivités par des paysans d’Attela, une ville de Campanie située entre la ville alors grecque de Naples et le centre étrusque de Capoue. Entre le quatrième et le neuvième siècle, on joua et rejoua avec succès autour de quatre personnages principaux supposés représenter l’Humanité tout entière : Maccus un goulu abruti, Pappus un vieil idiot libidineux, Dossenus un bossu très rusé et Kiricus, quasi animal, imbu de sagesse. Il reste peu de textes de l’époque car les moines copistes ne pouvaient reproduire la langue vulgaire qui servait à provoquer l’hilarité du peuple, mais les noms des héros étaient arrivés jusqu’à Nino et tous ses aïeuls avant lui. Aussi, dès qu’un homme entrait dans le café, il était immédiatement affecté à une catégorie d’être humain : Maccus, Pappus, Dossenus ou Kiricus. Et la cour de Nino approuvait. Quatre espèces, il n’existait pas d’alternative. Je me suis toujours demandé dans quelle catégorie ils m’avaient rangé et lequel j’étais profondément. Les femmes, elles, c’était différent. La façon dont Nino regardait la gent féminine s’inscrivait dans une démarche presque poétique. Il dévisageait justement la jeune Chiara et sa grand-mère Agrippina qui se lançait à peine la porte franchie dans ses histoires délirantes. Arrivèrent Signore Mariano le marchand de tapis et le petit Livio qui buvait un chocolat chaud même en plein été. Je brossai le portrait de chacun pour le docteur qui s’étonnait, observait, semblait intrigué par tous. Il regardait les gens avec un intérêt sincère.
Puis entra Marcello. Je m’apprêtais à le croquer d’un bon mot quand Chen se leva d’un bond et se dirigea droit vers lui. Sans même se présenter, il lui demanda pourquoi il boitait. Marcello, d’abord surpris puis vite agacé, était prêt à en venir aux poings quand Mauricio précisa : « Marcello, il est docteur ! C’est un très grand docteur », ajouta-t-il pour apaiser les choses, et Chen bomba le torse.
Alors, Marcello raconta le tremblement de terre de l’Irpinia et sa jambe coincée pendant des heures sous un mur de sa maison. Lian Chen lui expliqua qu’il avait vécu la même chose en Chine, il y avait eu plus de soixante mille morts.
Marcello lui fit alors confiance : « Tout a tremblé, tout a été détruit, mais ma maison n’a pas bougé. »
Il s’en sentait encore coupable aujourd’hui. Le docteur Chen s’agenouilla et toucha la jambe de Marcello, il la lui fit tendre, puis tortilla sa moustache et lui proposa de rétablir sa cheville en quelques sessions.
« C’est la peur qui est restée dans la jambe, pas la douleur. »
En effet, quelques séances d’acupuncture après, sous le regard approbateur du panda, Marcello courait comme un cabri. La semaine qui suivit il y avait la queue devant chez le docteur Chen. C’était bon pour le commerce de Mauricio, aussi ne cessait-il de vanter les mérites du docteur qui devint une figure du quartier. Cependant, il avait du mal à faire comprendre qu’il fallait venir le voir en bonne santé. Comment pouvait-il lier cette philosophie si chinoise à l’âme napolitaine ?
Le docteur prit peu à peu ses repères. Il attirait des patients qui devenaient des fidèles, se mit à aimer les spaghettis vongole et le vin blanc, apprit la joie des siestes napolitaines, mais rien ne soulageait son mal de dos. Le panda qui est un animal solitaire en était désolé, il voulait lui aussi reprendre sa liberté mais une chose semblait le garder en prison dans le cœur du docteur Chen. L’ours dodu s’était installé sur un tabouret, recroquevillé dans un coin du cabinet, mélancolique ; réconforté par la douceur de son propre pelage, il aimait chanter une des chansons préférées du docteur Chen, Yue Liang dai biao wo de xin : « La lune parle pour mon cœur », une ballade romantique. On eût pu penser en effet que ce qui manquait à la vie du docteur Chen était l’amour mais il avait pallié à cette absence depuis des années par une astuce et un équilibre qui rendaient l’équation indétectable par son cerveau et son corps. Il était bien plus heureux que ceux qui vivaient de vraies histoires passionnelles.
Deux années après son arrivée, le panda fantôme habitait encore chez lui et son mal de dos ne le quittait pas. Les jours de mer calme, je l’emmenais pêcher et nous faisions de belles prises, patients tous les deux. Parfois il coupait le poisson que nous mangions cru à la japonaise, ou pimenté selon une recette chinoise, parfois je lui cuisinais de la bouillabaisse ou des spaghettis puttanesca selon la recette de Mauricio. Nous aimions cuisiner le monde et en parler. Ensemble, le docteur et moi allâmes un jour en expédition pour découvrir les ruines de Pompéi. Aucun des Napolitains que nous fréquentions n’y était allé et notre curiosité les faisait rire. Le docteur s’extasia devant une fresque représentant un médecin qui soignait Énée. Il était fier comme s’il avait retrouvé une photo de famille. Et tout l’après-midi, il avait seriné des phrases commençant par « nous, les médecins… ».
Quand nous étions attablés tous les deux, les habitués du café aimaient nous appeler « les touristes ». Je pense que cela vexait mon ami Lian Chen qui n’honora jamais ensuite l’excursion que nous projetions de faire en bateau pour aller voir la grotta azzurra : la grotte bleue, au nord de Capri. La lumière du soleil qui brille à travers la minuscule entrée de la grotte réfracte les eaux bleues et illumine ses murs d’un éclat qui semble surnaturel. C’est ce que j’ai lu et entendu mais sans lui je n’irai pas. Il mettait cela sur le compte de son mal de dos qui l’empêchait de prendre le bateau mais je savais que le problème était ailleurs. Un soir, nous avions bu beaucoup d’alcool de riz, il me parla du panda et je le vis. Cela ne dura qu’un instant mais je sus qu’il ne mentait pas. Je compris alors toute une partie de lui à laquelle je n’avais pas accès avant.
Un matin que nous étions au comptoir, moi mon carnet à la main prêt à aller croquer les touristes sur le port en partance pour Capri et lui à traverser la rue pour commencer sa journée de travail, je lui fis ranger son billet et l’invitai. Je demandai l’addition pour trois cafés d’un signe de la main et il s’étonna de mon geste.
« Merci, mais pourquoi payez-vous trois cafés si nous n’en buvons que deux ? Le panda est resté au cabinet. »
J’expliquai alors au docteur Chen le principe du café suspendu. Il répéta plusieurs fois « café sospeso ». Puis, la commissure de ses lèvres passa du temps à s’allonger comme une belle femme sur la plage. La joie monta lentement en lui.
« Vous comprenez alors la médecine chinoise ! Nous anticipons comme vous le faites. Le mal est invisible mais vous savez qu’il existe et vous rétablissez l’harmonie. Cela vous semble-t-il clair désormais ? »
J’opinai du chef.
Je ne vis pas à qui le docteur adressait un sourire mais j’imagine que le fantôme du panda était apparu pour lui dire au revoir. Il avait enfin trouvé un lien entre son ancien pays et le nouveau et pouvait se sentir chez lui. Le lendemain, sur la plaque qui indiquait le nom du docteur Chen devant son cabinet, il était indiqué : « Docteur suspendu. » Il n’eut plus jamais mal au dos.
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