Le café suspendu
Aldo et l'insomnie - 2022
Aldo et l’insomnie
2022
C’est son amie Caterina qui voulait le convaincre d’aller voir une cartomancienne. Un soir, après un dîner arrosé, elle lui avait demandé :
« Comment imagines-tu ta vie dans vingt ans ? » Et Aldo lui avait répondu qu’il ne l’imaginait pas.
« Comment cela ?
— Je ne projette rien, vraiment. Je n’ai aucune idée de ce que sera ma vie dans vingt ans.
— J’ai peut-être vu trop loin. Disons dix, dix ans. Comment sera ta vie dans dix ans ? »
Il avait essayé, fermé les yeux, imaginé mais il ne voyait rien, son futur semblait aussi vierge que son passé d’enfant avait été encombré.
« Rien. Je ne vois rien.
— Ça alors », s’était contentée de répondre Caterina. C’est la première fois qu’elle rencontrait un homme sans rêves.
Aldo était né dans la presqu’île de Sorrente, au sud du golfe de Naples, ville qui n’existait pas encore quand Ulysse et ses argonautes furent prévenus qu’ils s’apprêtaient à entrer dans les eaux du pays des sirènes, ces êtres mi-femme mi-oiseau selon la tradition antique. Tout le monde connaît la légende qui veut qu’Ulysse ordonnât à ses hommes de se boucher les oreilles à l’aide de cire, puis de le ligoter au mât pour qu’il puisse entendre les chants magiques sans risquer de plonger, ensorcelé par ces créatures envoûtantes. Alors que les braves rament, Ulysse est hypnotisé mais il ne peut se défaire de ses liens et son équipage, assourdi par la cire, continue sa traversée. La sirène Parthénope croit alors que son charme n’opère plus et se jette à la mer de désespoir. Après la noyade, son corps s’échoue sur l’île de Megaride où les Grecs viendront fonder la cité de Néapolis, la « nouvelle ville » : Naples. Assis ce soir sur les remparts de cette ville abîmée, les pieds au-dessus de l’eau, les yeux dans les vagues, Aldo comprend qu’il s’est lui aussi ligoté pour ne pas mourir noyé mais qu’il a oublié de demander à ce qu’on le libère. Il entend encore dans le lointain les merveilles de la vie mais celle-ci paraît l’empêcher d’y goûter depuis si longtemps désormais qu’il lui semble ne plus être totalement libre. Non pas qu’il soit malheureux, bien au contraire, il est ouvert et attentif aux autres. Cette année de pandémie et de solitude forcée l’ont éloigné encore de la possibilité de s’accomplir, d’aimer, d’avancer d’une case sur ce grand jeu dont les règles lui paraissent de moins en moins claires. Il en meurt d’envie mais ne sait pas par où on commencer. Y a-t-il un manuel de vie que ses parents auraient oublié de lui donner ? C’est ce qu’il se formule maladroitement alors qu’il marche jusque chez lui après avoir raccompagné Caterina.
Ils se voyaient de plus en plus. Elle était entrée dans sa vie, frondeuse, moqueuse. C’était une femme qui aimait s’intéresser aux autres, rire la tête en arrière, un verre de vin à la main. Ses rondeurs étaient douces et contrebalançaient sa coupe à la garçonne et son visage anguleux, comme sculpté au cutter. On eut dit le corps d’un Botticelli et le visage d’un Modigliani. Elle était souvent libre car son mari était steward et tandis qu’il parcourait le monde, Caterina s’occupait de leurs enfants adolescents qui se réjouissaient de rester seuls quand leur mère sortait. Elle n’était pas ambiguë et Aldo appréciait l’amitié d’une femme. Ils vivaient à une vingtaine de minutes l’un de l’autre. Lorsqu’ils passaient la soirée ensemble, Aldo préférait être certain qu’elle arrive sans encombre et la déposait systématiquement devant le pas de sa porte.
Ce soir-là, il n’avait pas réussi à dormir. L’alcool sans doute ? La feuille blanche que Caterina lui avait offert de remplir en lui parlant de son futur absent ? La marche ? Comment savoir où s’en va le sommeil ?
Loin de l’agacer, cette insomnie, la première, avait provoqué en lui une forme d’excitation et le sentiment qu’il gagnait du temps sur les autres, un supplément de vie. Il n’avait simplement pas eu envie de dormir et ne s’était pas couché. Pas à 2 heures, pas à 4 heures, pas à 5 h 30. Il avait entendu les cloches sonner et vu le soleil apparaître sans même un bâillement et il se sentait prêt à attaquer sa journée de travail.
Comme chaque jour, il avait enfilé son complet un peu trop chaud, descendu la rue via Port’Alba, tourné devant le musée archéologique et s’était arrêté au café Nube où, sans attendre, Mauricio lui avait servi un café et un cornetto simplice, forme médiocre, plus sucrée et néanmoins délicieuse d’un croissant parisien. Il m’avait salué d’un haussement du sourcil, avait ri aux mauvaises blagues du docteur Chen, « Pourquoi tant de poissons vivent dans l’eau salée ? Parce que l’eau poivrée les ferait éternuer… Je vous en fais une autre ? », et poursuivi son chemin jusqu’à la station de bus. La jolie dame était là comme chaque jour, et comme toutes les fois, ils s’échangèrent des œillades goulues et sans conséquences. Puis, il s’était rendu au Marina Duomo où le minivan de son entreprise attendait chaque matin les employés pour les accompagner sur leur lieu de travail, à proximité du stade Armando Diego Maradona.
Aldo était en charge de la garantie de qualité dans une usine qui fabriquait des mannequins pour les vitrines des magasins. Le grand bâtiment en brique se trouvait à l’ouest de la ville dans la plaine de Bagnoli. Son travail consistait à inspecter des bustes de faux êtres humains aux mensurations idéales. Pas de coutures maladroites, pas de métrage imparfait, pas de rembourrage disgracieux, ou Aldo les renvoyait. L’usine principale de la société Boromino fournissait les magasins les plus prestigieux de la région, mais aussi de grandes maisons comme Schiaparelli, à Rome, ou même la maison Dior à Paris. C’était un travail exigeant, leur clientèle n’aurait pas toléré la moindre erreur. Il ne croisa pas Caterina ce jour-là, elle travaillait à la comptabilité dans l’immeuble adjacent. Le soir même, il rentra fatigué et prévit de s’assoupir vite après une légère collation. Mais à peine s’allongea-t-il dans son lit que le sommeil s’en alla. La soirée venait à peine de commencer, il pensa que son corps n’était pas conditionné pour se coucher si tôt et que la nuit précédente ne comptait pas, elle était juste une nuit offerte. Il se releva, alluma la télévision. Le Pigeon avec Gassman et Mastroianni repassait sur la Rai, Aldo rit à s’en tenir les côtes. Un rouage de son cerveau commençait cependant à activer sa peur, il entendait les éclats de sa propre voix devant cette tragédie qui tournait à la farce et mêlait la misère à la blague, et il pensa : si le sommeil ne revenait plus jamais ? Il tenta de chasser cette idée en se concentrant sur le film mais alors que les héros misérables se contentaient de déguster des nouilles aux pois chiches en guise de butin, il se dit : je ne dormirai plus, j’en suis désormais certain. Le film se moquait de lui, de sa petite vie étriquée qui désormais ne méritait plus de sommeil.
Le lendemain matin, au bar du Nube, il commanda un second café pour tenir le coup. Il en prit encore un autre à la pause déjeuner, puis un quatrième devant le bureau de son ami des ressources humaines deux heures après, il tenait sur la caféine et une sorte d’ivresse délirante qui accélérait les battements de son cœur. Les jours suivants, dès l’apparition de la lune dans le ciel napolitain, il lisait, jouait à envoyer une balle de ping-pong dans une tasse, faisait des listes de pays à visiter, il avait même acheté un carnet de coloriages avec les animaux de la savane, qu’il avait fini sans déborder. Mais la même question revenait inlassablement : se pourrait-il que je n’aie pas de futur ? Pas de femme à aimer ? D’enfant à élever ? Se pourrait-il que je meure avant que le jour se lève ? Et dans ce cas, pourquoi dormir ? Les condamnés à mort passent-ils une bonne nuit de sommeil la veille de leur exécution ? Les nuits se transformaient en antichambre de ses angoisses. La terreur de voir le jour se lever avant qu’il ait pu s’endormir s’était emparée de lui. Après une semaine sans la moindre trace de sommeil, ou peut-être quelques étourdissements au travail qui lui valurent des réveils en sursaut, trempé de sueur et terrorisé comme s’il ne savait plus où il était, ni pourquoi il reprenait conscience en ce lieu, il se mit à la recherche d’un médecin.
Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir qu’il existait des spécialistes du sommeil. Il se sentit rassuré de ne pas être l’unique Napolitain à ne pas s’endormir à la nuit venue, à moins que tous les autres aient du mal à se réveiller ? Était-il seul ? Non, il ne l’était pas, s’amusa avec douceur le docteur Licenzo, qui après l’avoir fait patienter quarante minutes dans une salle d’attente où une horloge à coucou le narguait, affirmait pouvoir le soigner sans tarder. Dans son petit cabinet sombre, en haut de la rue Scarlatti, Aldo aurait pu s’endormir sur-le-champ. Il avait pris le bus jusqu’au quartier chic de Vomero. Le docteur qui avait cru judicieux de s’installer dans un coin huppé s’amusait à dire « Le sommeil est quand même un problème de riches, si tu trimes dix heures à l’usine, le soir tu tombes comme une masse ». Pourtant, Aldo travaillait dur. Il n’avait pas de moyens qui lui permettent de paresser. En outre, il expliqua au docteur être célibataire et que rien n’avait jamais perturbé son sommeil.
« L’insomnie est un symptôme, pas une maladie en soi, un peu comme quand vous avez de la fièvre. Alors, bien sûr je vais vous traiter mais il faut trouver la cause. Avez-vous le syndrome des jambes sans repos ? Vous ne semblez pas en surpoids, vous savez si vous ronflez, non ? Un choc psychologique récent ou un trauma qui remonte ? Vivez-vous dans un lieu où il y a du bruit ? »
Il faisait non de la tête. Le docteur se gratouilla le menton.
« Faites-vous des rêves qui vous effraient ou vous ont perturbé ? Même il y a longtemps, dans votre enfance ? Avez-vous des souvenirs de cauchemars ?
— Non. Je ne pense pas. Sûrement tapis dans ma mémoire quand j’étais tout petit mais j’ai l’impression que la plupart de mes rêves sont, comment dire, inconsistants. » Comme ma vie, pensa-t-il sans oser le formuler.
« Êtes-vous tombé amoureux récemment ?
— Je… Quel est le rapport ?
— L’amour libère une énorme quantité d’hormones dans le sang. Le niveau de stress augmente, on perd l’appétit et le sommeil…
— Ah. Non, non je ne suis pas amoureux.
— Espérons que ça vous arrivera… après une bonne nuit de sommeil ! On va régler ça. »
Le docteur lui recommanda d’abord de ne plus consommer de café. Puis lui fit écrire tout ce qui lui faisait peur dans l’acte de dormir :
« Maintenant ?
— Oui, prenez une feuille et faites une liste. »
Il n’avait jamais pensé à ça, il n’était pas certain d’avoir peur de quoi que ce soit.
« Ne réfléchissez pas trop », s’agaça le docteur.
Aldo écrivit :
*L’abandon.
*Que quelqu’un me regarde dormir sans que je le sache.
*Que la vie passe et que je me réveille trop tard, vieux déjà.
*Les rêves (plus que les cauchemars).
*Ne jamais me réveiller.
*La faiblesse.
*Les bruits que font le corps.
*La digestion (le chemin dans le labyrinthe que sont mes boyaux).
*Le squelette sous la peau de mon visage.
Il se surprit à écrire tout cela. Il ignorait qu’il avait ces choses en lui. Le docteur lui demanda de plier le papier et de le brûler avant de se coucher.
« Vous ne lisez pas ?
— Non, moi je dors très bien.
— Ah… Je le brûle alors ? Avant de dormir ?
— Juste avant. Une fois les dents brossées, le pyjama mis, les lumières éteintes. Ce sera la dernière chose à faire avant de vous glisser sous les draps. »
Au moment de clore la consultation, alors qu’il s’apprêtait à se lever, le médecin insista : plus de café ! Même s’il passait une journée ou deux épuisé, il finirait par s’endormir.
« Tout le monde finit toujours par s’endormir. Ne vous en faites pas Aldo. »
À ces mots, le téléphone sonna et le docteur décrocha, non sans un mot d’excuses. La voix de sa femme transperça le combiné. Il perdit de sa superbe, ses épaules se voûtèrent, lui aussi semblait soudain très fatigué. Le docteur Licenzo n’avait pas de contrôle sur le chaos de sa vie, prendre soin de celle de ses patients donnait un sens à son existence. Quand son intimité entrait dans son domaine d’activité, il paniquait. Il articula avec une exaspération contenue : « Je suis en consultation. Je te rappelle », et raccrocha alors que les hurlements n’avaient pas cessé. Puis il marmonna des choses, parla d’un hippocampe qui à terme perdrait la mémoire s’il ne dormait pas. Aldo ne comprit pas tout, alors il demanda combien il lui devait et le docteur répondit qu’il le paierait après une bonne nuit de sommeil. Ils convinrent de se revoir la semaine suivante, même jour, même heure. Alors qu’Aldo sortait, le docteur lui tint l’épaule et, avec affection, prononça « Faites de beaux rêves, Aldo ».
Un peu plus d’une heure après, une fois son pyjama boutonné, Aldo se brûlait les doigts avec son papier au-dessus du lavabo. Après les avoir enduits de crème apaisante, il s’allongea. Les draps étaient frais, la fenêtre ouverte laissait entrer un vent léger. Les conditions étaient idéales. Le docteur l’avait sûrement guéri.
Mais les heures passaient, il se tournait, cherchait la place fraîche dans son lit, changeait de position, se refusait à commencer une activité. Il se rappela enfin que le médecin lui avait conseillé la lecture mais il avait lu tout ce qui était dans sa petite bibliothèque. Enfant, il aimait bien les romans d’aventures puis, bêtement, il avait perdu l’habitude d’acheter des livres et de les inscrire dans son quotidien. Aussi absurde que cela paraisse, Aldo se sentait trop fatigué pour parvenir à s’endormir. Le lendemain, il était si las qu’il commanda son café par réflexe mais alors qu’il allait le boire, il se ravisa et l’offrit à sa voisine sans lui prêter attention, il vivait dans une brume et son corps entier appelait le sommeil sans que celui-ci daigne s’approcher. La jeune femme, si discrète, fut étonnée de ce cadeau et encore plus quand elle comprit que ce n’était pas de la drague mais une chose qui la dépassait sans doute puisque le gentil donateur de caféine tournait déjà à l’angle de la rue quand elle voulut le remercier. Le lendemain, Mauricio lui apprit que la gentille demoiselle rousse lui avait laissé une orange pressée à l’ardoise, c’était inattendu, amusant et ça lui rappela qu’il ne devait pas commander son serré matinal. Il avala un croissant avec son jus d’orange rouge des sanguines siciliennes et paya un café suspendu comme si celui-ci allait pouvoir lui faire de l’effet quand même et qu’il suffisait qu’il existe pour avoir une incidence sur sa vie et sa journée. « Il est pour la demoiselle ? s’amusa Mauricio.
— Avec plaisir », répondit le pauvre Aldo, presque somnambule, qui ne percevait même plus la taquinerie.
Dans le bus, il ne prêta pas attention à la jolie dame habituelle du matin. Il se sentait nauséeux, exténué. Caterina s’affola en le voyant. Elle le crut malade. Aldo lui raconta qu’il était un homme plaqué par le sommeil et que c’était de loin le pire de tous ses chagrins d’amour. Parce qu’il faut le dire, Aldo avait toujours aimé dormir, s’assoupir, faire des siestes et il pensait que c’était une chose qui lui était acquise. Jamais il n’avait imaginé que le sommeil puisse le quitter. Caterina vit un lien immédiat avec ce futur vierge dont ils avaient discuté, et soucieuse de meubler l’avenir d’Aldo – le sien étant encombré de deux morveux devenus boutonneux qu’elle avait eus trop tôt avec un homme brusque – prit rendez-vous pour lui avec un médium et numérologue qui se faisait appeler le mage Medusa. Elle ignorait que commençait là une nouvelle série d’abandons. D’abord, le fameux mage tomba gravement malade et ne put lui dire quand il serait en mesure de travailler à nouveau. Caterina n’osa pas prévenir Aldo et se mit à la recherche d’un médium de remplacement.
Le matin suivant, il pensait avoir dormi une ou deux heures en pointillé et s’apprêtait à boire son orange pressée lorsqu’il constata avec surprise que son amie invisible lui avait laissé un livre en plus du jus. Et quel livre ! Guerre et Paix, de Tolstoï. Avec cela, il était certain de s’effondrer.
Le soir même, il s’allongea avec son livre et plongea dans le Moscou de 1805, en ces temps de paix fragile. Les Bolkonski, les Bézoukhov et les Rostov dansaient dans sa tête, au lieu de l’endormir, toute l’aristocratie russe l’éveilla d’une façon singulière. C’est comme s’il était entré en une autre partie de lui-même. Il est le milieu de la nuit en Italie quand la guerre éclate dans le roman et il comprend que le destin plie les hommes, qu’il est plus fort qu’eux. Cela le plonge dans un questionnement qui le tourmente : une chose plus forte que moi décide-t-elle de mon sommeil ?
La voyante que Caterina avait sollicitée après le mage tomba dans la rue le jour du rendez-vous, elle était brisée de partout, les médecins n’avaient jamais vu ça. Sur les deux cent six os que contient le corps humain, seuls quatre-vingt-dix étaient intacts. Elle pensait que son corps voulait la rappeler à lui et qu’elle ne devait plus communiquer avec des forces abstraites. Elle ne lut plus jamais les lignes de la main.
Quand le numérologue mourut d’un infarctus alors qu’il sonnait à sa porte, Aldo s’inquiéta vraiment. Se pourrait-il qu’il n’ait pas de destin ? Que rien ne soit inscrit pour lui ? Cela ferait-il de lui un homme libre ou, au contraire, abandonné par les dieux ?
Il en parla à Caterina dès son arrivée au travail, elle voulut l’apaiser et eût la délicatesse de ne pas se moquer de son angoisse, elle la partageait avec bienveillance et comprenait la part étrange qu’il avait en lui. Il lui raconta aussi l’épisode du café suspendu, de l’orange pressée et maintenant du livre… Caterina sentit alors naître une pointe de jalousie à l’évocation d’une autre femme. Elle demanda sur l’air le plus innocent possible : « Est-elle jolie ? »
Aldo admit qu’il n’en savait rien et que c’est sans doute ce qu’il aimait le plus, la beauté de ce rapport invisible. Il se demanda ce qu’il pourrait offrir à cette femme en échange et le lendemain matin, en plus de son café suspendu, il laissa à la donatrice mystérieuse un de ses disques de Miles Davis alors qu’il lui rendait le roman de Tolstoï. Peut-être qu’elle était sublime ? Caterina avait fait germer un fantasme.
À sa pause déjeuner, Aldo rechignait souvent à sortir. Depuis la fermeture de plusieurs usines de sidérurgie, il travaillait dans un coin désolé où il ne restait que quelques restaurants sinistres et mal entretenus ou une sandwicherie devant laquelle il fallait faire la queue. Quand Caterina venait avec lui c’était joyeux, parfois même elle lui apportait de la tarte aux figues dans du papier aluminium. Sinon, Aldo préférait s’acheter une part de pizza le matin et rester manger dans l’usine. A travers la vitre, il regardait les sœurs Garinelli peindre les mannequins en celluloïd à l’ancienne qui étaient encore commandés par quelques clients. Il voyait les visages prendre vie et pensait qu’il lui arrivait l’inverse. Ses yeux refusaient de se fermer, il perdait ses couleurs. Les sœurs reproduisaient les gestes de leurs mère et grand-mère avant elles. L’usine était née en 1830 et depuis, seules les mensurations des mannequins avaient changé. L’humanité se devait d’être de plus en plus mince. Jusqu’où allions-nous nous réduire ? Tout le faisait penser à la mort et après tant de nuits blanches, il paniquait : « Si je dors, je suis foutu, avec une telle dose d’épuisement, je ne me réveillerai jamais. »
Caterina eut alors une idée.
« Si nous allions à la plage ? Oui, après le bureau. Un bain de mer, voilà qui te ferait du bien. »
Aldo n’a pas la force de résister à l’enthousiasme de Caterina qui l’embarque dans l’autobus. Elle lui pose son casque sur les oreilles pour lui faire écouter de la musique, lui sourit.
Nun è campagna : è mare, mare verde.
’nu golfo d’erba, ’na scugliera ’e fronne,
ca luntano se perde
sotto’ô cielo d’está…
(…)
E pe ’stu mare verde senza fine,
suonno d’a vita mia,
cchiù carnale e gentile
tu cammine cu me…
C’est agréable comme une langue étrangère. Aldo flotte, ivre de fatigue. Le visage de Caterina est lumineux. Ils descendent la piazza Vittoria vers la plage de la colonne cassée. Aldo panique :
« C’est la plage des morts, je vais me noyer, voilà pourquoi la voyante ne voyait rien.
— Ne sois pas bête ! La mer est d’huile, un bon bain ça va t’endormir, tu verras.
— Je n’ai même pas de maillot ! »
Ils chahutent dans l’eau en sous-vêtements, leur amitié est pure, presque enfantine, puis ils mangent des glaces. Elle insiste pour le raccompagner en bas de chez lui pour une fois. Caterina parle, elle gesticule, occupe l’espace pour ne pas voir l’angoisse d’Aldo s’installer, elle aimerait le laisser épuisé et prêt à s’abandonner au sommeil. Elle le noie d’anecdotes, lui raconte d’où viennent les mannequins qu’ils fabriquent, le mot veut dire petit homme en néerlandais, jadis c’étaient des pages qui défilaient dans les boutiques de vêtements car les femmes, au Moyen Âge en Flandres où était produite la Haute Couture, ne pouvaient se montrer en public.
« Tu m’écoutes ? Aldo tu m’écoutes ?
— Non.
— Alors ça c’est formidable ! On est en bas de chez toi, cours te coucher ! »
Il monte, rassuré, ça y est ! Mais non, le sommeil ne suit pas. Une heure peut-être ? À peine.
Une semaine après sa première visite, Aldo est à nouveau dans la salle d’attente du docteur Licenzo. Cette fois, le médecin l’ausculte. Aldo est si fatigué que sous sa peau, on parvient à voir la trace de ses vêtements d’enfance. Il a l’air d’un gosse en pyjama. Ses yeux picotent et il cligne sans cesse des paupières.
« Ça ne va pas mieux, on dirait.
— Non, pas vraiment. Combien de temps peut-on passer sans dormir, docteur ?
— De mémoire, le record est de onze jours, il a été battu sous psychotropes. Vous avez la sensation de ne pas dormir du tout mais dans vos longues nuits vous vous assoupissez parfois, ne serait-ce qu’une demi-heure, vous êtes juste trop fatigué, trop obsédé par l’absence de sommeil pour réaliser que vous dormez.
— Je crois que je deviens fou, docteur. J’attends que le jour se lève et à l’aube, je crois voir une lueur crépusculaire et non des rayons de soleil doux. Je pense que la mort attend que je m’endorme pour s’abattre sur moi.
— Ça n’a rien d’anormal. L’humanité a toujours cru que le sommeil et la mort étaient frère et sœur. Dans la Grèce antique Nyx, la nuit, a deux enfants, Hypnos et Thanatos, des frères jumeaux qui vivent sous la Terre, dans un monde étrange, une sorte de gouffre de nuit noire d’où montent les rêves qui arrivent jusqu’à nous par deux portes bien distinctes, la première est une porte de corne et entraîne vers les rêves prémonitoires, la seconde est d’ivoire et laisse passer des songes mensongers.
— C’est très beau tout ça, mais en attendant, je ne dors pas. »
Le lendemain, au café Nube, la femme mystérieuse lui a laissé un livre d’Italo Svevo dont il n’a jamais entendu parler La Conscience de Zeno, pourtant l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature italienne, sans doute l’un des premiers romans inspirés par la psychanalyse.
Dans la préface d’ailleurs, un psychanalyste fictif, le Docteur S., annonce avoir prescrit à son patient, Zeno Cosini, de coucher son autobiographie sur papier pour comprendre les racines de son mal. Celui-ci a abandonné son traitement, mû par une sorte de désir de vengeance, le docteur S. décide de la publier. Timide, hypocondriaque, Zeno est assez mal dans sa peau. Aldo ne peut s’empêcher de se comparer à lui. Il demande à Caterina ce qu’elle en pense.
« Mais tu plaisantes, c’est un vieil homme qui a épousé la sœur de la femme qu’il aimait.
— Tu as raison. Il est mieux que moi ! Lui au moins il a aimé, il a vécu. Moi, rien !
— Aldo, personne ne t’empêche d’aimer. »
Aldo a noté une phrase du roman : « Je n’étais pas tranquille. Peut-être est-ce mon destin de ne l’être jamais. » Et si c’était la même chose pour lui ? Il n’était pas en paix, pourtant sa vie était une page quasi vierge.
Caterina lui parla de la bibliothérapie, elle avait lu qu’on soignait par la lecture, c’est peut-être ce que cette femme tentait de faire avec lui ?
« Tu sais comme on s’abstrait de ce qu’on est quand on lit et comme à la fois on est profondément soi-même ? Eh bien c’est cela, le sommeil. Les livres, ce sont les rêves que quelqu’un d’autre nous prête.
— Mais enfin, elle ne sait rien de moi. Pas que je ne dors pas. Pas que j’ai peur. Rien.
— Peut-être qu’elle veut que tu ouvres les yeux. Sur quelque chose qui est juste en face de toi, tu connais l’expression, sous tes yeux !
— Mais moi je cherche à les fermer…
— Justement… Pourquoi ? Que ne veux-tu pas voir, pas admettre ?
— C’est trop compliqué pour moi, Caterina ! Je ne comprends déjà pas les sous-entendus après une nuit de sommeil, alors là ! »
Après le travail, Aldo se précipita au café Nube comme il put, car il lui arrivait de se cogner à des réverbères. Il demanda à Mauricio qui était cette jeune femme et comment la contacter. Elle lui avait justement laissé une carte postale. Aldo la saisit le cœur battant, il y était écrit : « Six mois loin d’ici, vos cafés me manqueront, j’ai emprunté votre disque de jazz, je vous laisse mon livre en otage. »
Aldo pensa que son dernier espoir s’envolait. Il remonta chez lui et fixa le plafond, effondré. « Pourvu que le sommeil ou le lustre me tombent dessus ! » se disait-il. Le téléphone sonna. Caterina aimait laisser les lumières de Noël allumées jusqu’en mars et ne sortait son sapin qu’une fois qu’il était jaune et dénudé de la plupart de ses épines. Ça rendait fou son mari qui rentrait le lendemain et elle aurait voulu que tout soit parfait. Alors, elle avait appelé Aldo à l’aide pour déplacer l’arbre mort.
À peine eut-il franchi la porte que Caterina comprit. La perfection était là, simplement quand ils étaient ensemble, malgré le sapin à moitié nu et les miettes des gosses sur le canapé. Elle ne savait pas comment l’exprimer autrement qu’en un sourire, certaine qu’une évidence se partage et que malgré ses nuits sans sommeil, Aldo devait ressentir la même chose. Lui, la vit différemment ce soir-là, elle portait un simple jean et un tee-shirt, ses cheveux attachés par un crayon à papier, elle avait les pieds nus. Des pieds délicats qu’il n’avait jamais regardés avant. Il se dit qu’elle était jolie. Elle lui proposa une tisane car il ne pouvait boire de théine ; c’était encore trop fort pour lui ! Ils s’en amusèrent.
« Une camomille, grand-père ? »
Elle partit s’affairer dans la cuisine avec ses jolis pieds nus. À ce stade, une forme de réflexion avait quitté Aldo qui vivait dans ses sensations. Il ne se dit rien mais se sentit bien, lové dans ce canapé de velours bleu aux coussins râpeux. Il s’enfonça un peu plus profondément et regarda la pièce, les photos de Caterina, les enfants qui grandissent de clichés en clichés, l’amour qui diminue. Il pensa : « J’aimerais vivre dans une maison comme celle-là. » Une bougie brûlait sur la table basse, ça sentait l’herbe coupée. Au loin, Aldo entendait la bouilloire, Caterina qui sifflotait. Elle ajouta des fleurs sur le petit plateau, vérifia dans le miroir du couloir si le crayon noir sous ses yeux n’avait pas filé. Quand elle arriva avec la tisane et une assiette de biscuits, Aldo dormait profondément. Elle comprit alors qu’il l’aimait.
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