Le café suspendu
La peau du crocodile - 1982
La peau du crocodile
1982
Il n’y a pas de crocodile à Naples mais un spécimen rare a vécu dans le Maschio Angioino, un château médiéval construit au treizième siècle lorsque la ville est devenue la capitale du royaume de Sicile à la place de Palerme. On l’a retapé à la Renaissance mais il est resté assez laid. Aujourd’hui, le bâtiment est un simple musée mais jadis, en plus d’avoir été utilisé pour stocker des céréales, ses donjons ont renfermé les criminels les plus dangereux de la région. Malgré les murs épais et une surveillance étroite, ceux-ci parvenaient régulièrement à s’échapper à la barbe des gardes sans être jamais retrouvés. Après des mois d’enquête, on comprit qu’un navire avait rapporté d’Afrique à son bord un immense crocodile qui se pourléchait les babines à l’odeur des détenus et en avait fait son repas favori. Il se murmurait que le reptile, qui devait servir la vengeance d’un marin cocu, avait pris la fuite dès l’ancre jetée dans le port. Naples ne se contente jamais d’une façon de raconter une histoire : aussi, dans les quartiers du nord de la ville, on disait que le reptile venait en réalité d’Égypte et qu’il servait à faire dévorer les amants encombrants de la reine Jeanne II. Cette version est la favorite des écrivains, elle fut immortalisée par Croce et Dumas. Quoi qu’il en soit, le crocodile n’avait jamais été vu, mais des empreintes aux alentours de la forteresse trahissaient sa présence et certains juraient avoir aperçu sa queue écaillée glisser dans les couloirs du château. Toute la garde se mobilisa, aidée de la maréchaussée. On posta deux hommes dans la tour pour scruter les environs sans relâche. Cela aurait pu durer longtemps car les vieux crocodiles sont capables de tenir deux années dans un état de léthargie sans avaler une bouchée, subsistant sur leurs réserves. Heureusement, celui-ci était un adolescent (en âge de crocodile) gourmand de surcroît. Après plusieurs jours de chasse où l’on perdit des braves, l’animal fut finalement capturé par un simple garde à l’aide d’une jambe de vache qui servit d’appât ou, selon les quartiers du nord, grâce au célèbre Ferrante D’Aragona qui l’étouffa avec une cuisse de cheval. On le fit empailler en grande pompe pour décorer la porte d’entrée du château.
C’est aujourd’hui une légende qu’on aime raconter aux enfants. Peu de gens savent en revanche que le bas-ventre de l’animal, caché contre le mur qu’il orne désormais, est cousu de tissus. Un morceau de sa peau écaillée a servi à fabriquer un sac à la couleur étrange et au raffinement exquis que Fernanda porte à son bras aujourd’hui et dont elle extrait un mouchoir. Benedetto lui a raconté l’origine de son sac en le lui offrant pour leurs vingt ans de mariage. Il tenait cette information de l’antiquaire de via San Gregorio Armeno à qui il avait acheté cette pièce rare et mystérieuse, à la fois immonde et attirante, comme Fernanda elle-même.
Luigi, le petit brocanteur moustachu, maigre mais au ventre proéminent, roublard et malin comme un singe, racontait les histoires les plus saugrenues autour de chacune des curiosités de sa boutique. Cela devenait une part de l’objet lui-même. L’important était-il que ses anecdotes soient vraies ou que l’on veuille y croire et puisse les répéter à son tour ? Son échoppe mythique, située au centre d’une ruelle étroite du vieux Naples, exposait pêle-mêle des bijoux anciens, des fourrures, des sacs précieux et des ensembles de crèches typiques de la région, figurines de terre cuite ou de bois ; mangeoires-lits faits à la main, statuettes de Pulcinella et paires de tambourins napolitains, mais aussi des livres de magie et grigris africains. Il vendait également de la boutargue, des anchois frais et du cacao originaire du Pérou. Luigi ajouta sur le ton du secret que le sac avait des vertus, il transformait la vie de ses propriétaires comme les crocodiles font peau neuve. Malgré son imagination débordante, Luigi n’aurait jamais pu penser en vendant ce sac à Benedetto que sa femme Fernanda s’y agripperait le lendemain avec désespoir ni qu’il serait, en effet, le début d’une mue et l’un des personnages d’une aventure rocambolesque. Le crocodile du château n’avait pas dit son dernier mot.
Fernanda ne savait pas que je l’observais depuis le balcon de ma fenêtre alors qu’elle ravalait ses larmes en regardant discrètement l’intérieur du café Nube. Sa laideur classieuse me fascina sur-le-champ et la tristesse ne faisait qu’ajouter à sa figure tragique. J’ignorais alors ce qui se jouait.
Si j’avais pu voir l’intérieur du café, j’aurais reconnu les protagonistes d’une histoire qui avait commencé deux mois plus tôt, vers la fin mars. J’étais assis au fond du café, à ma place de prédilection, quand Benedetto Livari entra de bon matin. Benedetto n’était pas un habitué mais, ce jour-là, il attendait neuf heures pour sonner chez un de ses locataires qui ne le payait plus depuis des mois. Benedetto, dont les cheveux originellement d’un roux terne étaient désormais blancs, possédait grand nombre de biens immobiliers et hôtels à travers Naples, Ravello et Positano ; une entreprise florissante de yaourts au citron et une chapellerie qui produisait des feutres de toute beauté seuls capables de rivaliser avec les Borsalino, ses ennemis jurés. Quand les choses lui résistaient, Benedetto n’envoyait jamais ses employés, il préférait régler les problèmes en personne. Cela lui donnait la satisfaction de pouvoir. Il s’apprêtait donc à sonner chez ce malotru et à le déloger s’il ne le payait pas sur-le-champ.
Depuis son réveil, il s’était conditionné pour être d’humeur bourrue. Une chaleur inhabituelle, levée avant le soleil, l’écrasait. Il commanda son café et s’assit. Lui qui habituellement se tenait debout au bar se sentait fatigué, triste même. Il perdait goût à ses rituels qui lui semblaient jadis réconfortants mais ne ressemblaient plus qu’à l’embout d’un entonnoir, une existence étroite et sans amplitude dont les perspectives ne cessaient de se réduire. Benedetto se demandait si ses belles années n’étaient pas derrière lui et s’il était possible que ses pieds aient grandi tant ses chaussures lui faisaient mal, quand la passion fit son entrée au Nube en la personne de Silvia Preziosa, ma voisine de palier. Encombrée de seins volumineux, à l’étroit dans une robe rouge vif, son petit chien Fusilli dans les bras, elle demanda comme chaque matin s’il y avait un café suspendu à l’ardoise. Sans attendre la réponse de Mauricio, Benedetto s’empressa de dire qu’il le lui offrait et qu’elle « éclairait sa matinée », une formule de politesse pour un Napolitain qui s’adresse à une femme. Il ajouta qu’elle le rendrait le plus heureux des hommes si elle voulait bien s’asseoir à sa table, et sa commande s’agrémenta de deux oranges pressées, de granités, de fruits, de ricotta et de biscuits pour qu’elle comprenne l’exaltation de Benedetto. Ce dernier ne laissait jamais de café suspendu, il avait en horreur les « scugnizzi », ces enfants des rues qui vivaient au jour le jour ; il refusait de cautionner cette liberté sauvage, mais un café pour une jolie femme, ça oui ! À la vue de Silvia, son épuisement l’avait quitté, la vieillesse qu’il croyait sentir rôder dix minutes auparavant n’était plus qu’un horizon lointain et il avait oublié ses mocassins étroits. Les joues de Silvia s’empourprèrent. Assortie à sa robe, elle se confondit en excuses : elle était si étourdie ! Elle avait laissé les clés chez elle en allant sortir le chien et elle se retrouvait enfermée dehors sans argent…
Nous l’avions déjà entendu débiter ce refrain à plusieurs occasions mais elle était si convaincante que même les habitués du café Nube y croyaient. La mécanique de son imaginaire s’améliorait toujours et le cumul de détails habillait son récit à merveille. Ce matin-là, Benedetto oublia tout : le locataire insolvable, sa tristesse, ses colères et, surtout, l’alliance à son doigt boudiné.
À l’heure du déjeuner, Silvia pleurait dans ses bras en lui racontant son enfance tragique à Palerme et comme les hommes avaient profité d’elle sans jamais la protéger. Benedetto ne se souciait plus du tout de sa mission matinale, il buvait ses paroles, se sentait puissant et valeureux. Il avait la trempe d’un sauveur ! Alors qu’il ne se l’était pas encore formulé clairement, il pressentait que la dernière partie de sa vie s’articulerait dans les mouvements d’épaule de cette femme sensuelle, la tête blottie entre ses énormes seins. Benedetto avait une peau usée par le soleil et son nez semblait avoir été grignoté par le temps. Il gardait cependant l’attitude de ceux qui ont plu dans leur jeunesse, une forme d’assurance qui suffit à conférer aux hommes un charme fou. Il raccompagna Silvia chastement au bas de l’immeuble d’une amie qui avait un double de ses clés. Il la supplia de la revoir et finit par lui arracher un rendez-vous la semaine suivante, à la même heure, au café Nube, après lui avoir assuré que la bague à son annulaire n’était qu’un simple vestige de la déroute de son mariage et que son divorce était en cours.
J’imagine qu’il marcha le cœur léger jusqu’à son bureau, qu’il plaisanta, tarda à rentrer à la maison et trouva, à peine la porte franchie, qu’il faisait froid chez lui, que le menu était ennuyeux, Fernanda grise, ses enfants bruyants et son monde étroit, qu’il chercha toutes les taches de rouge dans son mobilier pour garder en tête le souvenir potelé et vivant de Silvia moulée dans sa robe coquelicot. La semaine qui passa dut lui paraître longue. Silvia et moi fumions des cigarettes sur le balcon que partageaient nos appartements. Elle m’avoua qu’elle trouvait réjouissante l’idée d’être riche, qu’elle avait été cruche et respectueuse toute sa vie et qu’elle en avait assez. Ses beaux jours étaient comptés. « Regarde ces rides autour de mes yeux, bientôt je serai craquelée de la tête aux pieds comme un vase japonais ! » Elle n’allait pas laisser Benedetto passer.
Silvia avait souffert, on l’avait battue, humiliée. Trompée par les hommes qu’elle avait aimés passionnément, elle savait pourtant comment s’y prendre quand elle n’était pas amoureuse, à quel moment baisser les yeux, jouer les timides, se refuser et enfin s’offrir tout en laissant le sentiment qu’elle cachait des parts de mystère à saisir. Je l’avais vue grandir, pour ne pas dire vieillir, perdre ses illusions, et le bruit de la clé dans sa porte le soir n’était plus le même que lorsqu’elle avait emménagé, insouciante, précipitée et chargée de rêves. Elle voyait Benedetto Livari comme sa dernière chance de revanche, ce serait déjà bien assez car le bonheur semblait ne pas vouloir loger dans sa vie. Dès leur second rendez-vous, Benedetto était mordu et c’est à elle qu’il pensait en achetant ce bout de crocodile à fermoir doré comme ultime cadeau d’anniversaire de mariage. Il avait prévu de dire à Fernanda qu’il la quittait lors des fêtes de Pâques après la visite de sa sœur. Il ne passerait pas un été de plus sans Silvia.
Un mois après leur rencontre, dans le lit à baldaquins de Silvia qui grinçait au-dessus du café Nube, Benedetto lui fit l’amour, assez piteusement, mais les hurlements de Silvia l’autorisèrent à croire en son pouvoir, ce qui rendit sa seconde tentative plus audacieuse, et sa troisième remarquable compte tenu de son âge et de ses piètres compétences en la matière. Silvia n’eut même pas à simuler tout le temps. Lorsque le raffut s’arrêta, Mauricio ravi et hilare offrit une tournée générale sous les applaudissements qui résonnaient jusque dans la chambre. Les amants allumèrent une cigarette pour deux comme des adolescents, et me demandèrent depuis le balcon, alors que j’étais en bas à la terrasse, si je voulais bien leur monter une des fameuses panacotta du café Nube. L’accent napolitain de Benedetto était marqué et il usait d’expressions cocasses, connues seulement par ceux qui comme lui avaient eu cette ville pour berceau. Silvia comprenait tout mais répondait dans un italien sophistiqué. Elle avait mis un temps infini à l’apprivoiser et le soignait comme sa peau qu’elle hydratait plusieurs fois par jour. Quand elle demanda à Benedetto s’il parlait également italien, l’italien de Milan, une langue qui semblait aller avec son compte en banque, il lui répondit en riant « Mais pour quoi faire ? Je suis napolitain, nous vivons à Naples, dans ma langue il y a cent cinquante façons de dire idiot, je les connais toutes, et un jour je te les apprendrai ! C’est la plus belle langue du monde ! Tu ne voudrais pas t’habiller en haillons, princesse ? Le napolitain, c’est mon costume, tu comprends ? ». Il finit son explication en lui mettant une pleine main aux fesses. Ils ricanaient, se bécotaient, les gens amoureux sont toujours puérils et agaçants. Du linge séchait devant la fenêtre de Silvia, une nuisette et des dessous rouges. Sa grand-mère lui avait appris à toujours porter la couleur de la passion pour empêcher le mauvais œil de s’abattre sur son destin. Elle avait oublié que c’était aussi la teinte du danger. Benedetto la regardait avec des yeux de merlan frit, c’était si beau, si simple, il retrouvait la morsure délicieuse des débuts de l’amour. Silvia tremblait qu’il s’en aille comme on a peur de perdre un billet de loterie dans une bourrasque et le suppliait de ne pas retourner chez lui, de ne plus la laisser trop longtemps seule. Il ne rentra que quelques heures cette nuit-là et repartit, prétextant un rendez-vous professionnel à quelques heures de route. Chargé de phéromones, il n’avait plus besoin de sommeil.
Ce que Benedetto ignorait, c’est que Fernanda l’avait pris en filature. Depuis plusieurs semaines, il ne mangeait plus de dessert, se parfumait à outrance et sifflait sous la douche. Cela avait suffi à son épouse pour comprendre que le danger rôdait autour de leur existence. Elle s’était imaginé un simple désir pour une autre, sans savoir que les hommes d’âge mûr, tout comme les jeunes femmes, le confondent facilement avec l’amour. Fernanda, tel un détective dans une mauvaise série B, s’accoutra d’un trench et recouvrit la moitié de son visage de lunettes noires à la Jackie Kennedy qui lui donnaient l’allure d’une vieille mouche. La vie de Fernanda était tissée de ses efforts, ses mensonges et ses luttes. Aussi quand, accrochée à son sac en crocodile, elle vit son mari attablé avec cette belle femme, elle en fut certes blessée mais pas offensée comme aurait pu l’être une personne qui penserait que les choses lui sont dues. Une fois son cœur pincé et le danger identifié, elle alla chercher en elle la solution. Que voulait-elle ? Se séparer de Benedetto ? Il n’en était pas question. Est-ce qu’il me voit comme une vieille peau ? Comme ce sac ? pensait Fernanda. Et au milieu de questions logiques se bousculaient des images… Où part l’odeur des fleurs quand elles fanent ? Où va l’amour quand il s’en va ? Est-ce qu’on parle pour qu’on nous entende ? Est-ce qu’on aime pour l’être en retour ? Est-ce qu’on pleure pareil toute seule ?
Elle observait Benedetto par la fenêtre du café Nube. Il n’était plus le bel homme qu’il avait été. Tempes dégarnies, joues creusées et bedon naissant lui donnaient pourtant une allure touchante aux yeux de sa femme. Fernanda avait fait le chemin inverse, de soins du visage en coiffeur dispendieux, elle avait transformé sa laideur en allure. Lorsque le couple adultère sortit du café après des promesses inaudibles mais assez expressives pour que Fernanda panique, il se sépara après un dernier baiser passionné. Le ventre noué, Fernanda laissa son mari s’éloigner et suivit sa rivale dans l’autre direction. Silvia n’était pas parfaite, elle avait des fesses un peu plus que rebondies, des seins opulents, une taille fine, ce qui lui donnait l’allure d’un sablier charnu. Elle monta dans un taxi pour se rendre via dei Mille et Fernanda faillit la perdre mais parvint à la retrouver dans les embouteillages napolitains à l’aide de son fidèle chauffeur, un moustachu du nom de Flavio qui économisait en secret pour épiler ses moustaches, couper et implanter des bouts de chair et se faire rebaptiser Flavia. On eût dit un très mauvais thriller au ralenti, le taxi était presque à l’arrêt, accessible en deux enjambées dans le brouhaha des klaxons et injures locales typiques d’une heure de pointe (Polentoni fascisti ! Rompiscatole ! Porca ! Puttana troia ! et autres réjouissances…). Les feux rouges ont toujours été optionnels pour les conducteurs napolitains chevronnés, avec pour résultat un chaos absolu où tout le monde est coincé mais se satisfait d’un sentiment de liberté totale. Impatiente et excédée par le trafic, Silvia claqua la porte du taxi et finit à pied. Benedetto lui avait donné une liasse de billets et lui avait ordonné de s’offrir les plus jolies robes d’été. Il projetait de l’emmener en croisière et de s’arrêter chez de vieux amis à Capri pour la leur présenter comme on expose un trophée de chasse. Essoufflée par la peur plus que par sa marche rapide, Fernanda suivit sa rivale dans la boutique et se glissa dans la cabine mitoyenne avec une robe identique, une taille en dessous. Au même moment, à l’autre bout de la ville, Benedetto pénétrait dans l’immeuble d’architecture mussolinienne qui abritait le cabinet de maître Pericone, un avocat spécialisé dans le droit de la famille, afin d’établir la façon de divorcer la plus efficace et la moins dispendieuse. (Détail du destin facétieux : un jour, maître Pericone tombera follement amoureux d’une certaine Flavia qui ne pourra lui donner d’enfant mais lui taillera des pipes comme seul un homme peut le faire et ensemble ils évoqueront les noms de Benedetto et Fernanda sans qu’aucun puisse avouer les circonstances de leur rencontre.) Les deux femmes sortirent ensemble de leurs cabines avec des tenues semblables. Ce qui était d’un chic fou porté par Fernanda devenait extrêmement sexy sur Silvia.
« Ça alors, c’est amusant ! » s’exclama la belle pulpeuse.
Fernanda la toisa des pieds à la tête et ravala ses larmes. La vendeuse ne savait comment vendre un article porté simultanément et de façon si différente.
« Deux femmes, deux robes mais vous êtes toutes les deux magnifiques ! »
« Ça ne me dérange pas d’avoir la même ! C’est amusant, on dirait des petites filles en uniforme. Et puis on voit que vous avez la classe… » reprit Silvia.
Elle était aimable, semblait gentille, mais Fernanda ne parvint pas à sourire, son sang-froid n’opérait plus et son cœur battait la chamade. Elle se rua dans la cabine, se déshabilla au plus vite, sortit de la boutique puis se ravisa alors qu’elle s’approchait de sa voiture. Après tout, elle n’avait pas à avoir honte, elle était une femme d’affaires, elle n’allait pas traiter le problème comme toutes les femmes au foyer éplorées. Non, Fernanda comptait agir ! Elle aurait bien voulu fumer à un moment pareil, seule dans la rue. Le mouvement de la cigarette à sa bouche lui aurait sans doute donné une contenance, elle aurait semblé moins tarte. Alors qu’elle l’attendait depuis une vingtaine de minutes devant la boutique, Silvia déboula enfin, encombrée de sacs plus que de remords. Fernanda s’avança vers elle, la tête haute. Dans un souffle clair et tranchant, elle lui cracha des mots simples au visage :
« Je suis Fernanda, l’épouse de Benedetto. »
Un temps.
« Je… Je ne comprends pas. »
Silvia semblait perdue, comme on met du temps à habituer ses yeux à la pénombre, mais la voix de Fernanda était ferme et sa posture impeccable se voulait rassurante.
« Je suis certaine que si, mais ne vous affolez pas. Je ne désire pas de scandale. Pouvons-nous juste partager un café toutes les deux ? »
Silvia marqua un arrêt mais Fernanda lui ordonna de marcher d’un simple mouvement de tête. Elles montèrent dans la voiture. Silvia se mit à trembler.
« Je ne vous ferai pas de mal, ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas une cocue hystérique. »
Les deux femmes roulèrent en silence sous l’œil curieux du chauffeur dans le rétroviseur. Il les reluquait et se demandait s’il préférait qu’on lui implante de gros seins sensuels à la façon de Silvia, ou une poitrine ferme et légère qui affinait la silhouette entière, comme celle de Fernanda. Elle avait indiqué le café Nube à Flavio qui fonçait dans les rues de la ville à bord de la vieille Mercedes, « c’est très charmant » avait-elle repris comme si Silvia ne connaissait pas l’endroit. Fernanda aimait les boucles, cela lui plaisait que ce qui avait été découvert en cet endroit se règle ici aussi. Elle ignorait que c’était également le lieu de la rencontre de son mari et sa maîtresse et qu’elle faisait de moi un voyeur comblé lorsqu’elle s’assit sur une banquette, à côté de ma place habituelle au fond de l’établissement. Silvia avait du mal à faire tenir son gros sac sur une chaise et le posa près de moi en jetant une œillade digne d’un appel au secours. Je fis alors mine d’écrire mais j’écoutais la moindre bribe de conversation. Fernanda commanda deux cafés sans demander à Silvia si cela lui convenait.
« Je n’ai pas l’habitude de prendre des chemins de traverse, je vais être claire et précise : combien voulez-vous ?
— Pour ?
— Pour disparaître.
— Cette fois je ne comprends vraiment pas.
— Mon mari avait un certain attrait quand je l’ai épousé mais aujourd’hui son portefeuille est beaucoup plus séduisant que le reste, il se trouve que son portefeuille, c’est moi. Il est à l’heure actuelle chez maître Pericone qu’il ignore être un ami de la famille et qui lui signifiera que tout m’appartient. S’il me quitte, ce sera une main devant et une main derrière. Je vous assure que pauvre, vous lui trouverez beaucoup moins de charme. Il est à moi, vous comprenez ? Nous avons deux enfants. J’y suis attachée ainsi qu’aux convenances. Je suis prête à financer votre départ de sa vie de façon à ce qu’il me revienne sans chagrin d’amour violent.
— Je ne suis pas une prostituée, madame.
— Justement, que diriez-vous de deux millions de lires pour ne plus coucher avec mon mari ? Lui dire que vous êtes enceinte d’un autre homme. Et disparaître pour rejoindre un ami imaginaire sans jamais faire machine arrière ? »
Silvia marqua une légère hésitation. Aucun jeu télévisé ne m’avait jamais fait palpiter de la sorte. Je ne respirais plus de peur qu’elles n’aillent continuer leur discussion plus loin.
« Quatre millions, articula Silvia avec douceur.
— Pour une jeune femme bien sous tous rapports, vous avez le sens de la démesure.
— Je ne veux pas regretter.
— Où irez-vous avec cet argent ?
— Je ne sais pas.
— Décidez-vous. Et ne me parlez pas de Capri ni même de Rome. Je vous demande d’aller loin. Pensez exotique ! dit-elle en tenant son crocodile comme un bouclier.
— Vous avez un très joli sac. »
Un rendez-vous fut pris le matin suivant pour procéder au transfert de fonds et régler les détails du déménagement de Silvia. Fernanda demanda à ce que les mesures soient applicables immédiatement, serra la main de l’ennemie qu’elle avait soumise au pouvoir de l’argent, puis elle se leva avec un sourire de courtoisie. Sans me jeter un regard, elle me souffla : « Nous nous reverrons. »
Au même moment, Benedetto tapait du poing sur la table. Il devait bien y avoir un moyen ! Certes, Fernanda avait initié les affaires et le départ de cette fortune était son bien immobilier hérité de sa grand-mère mais depuis des années c’était lui, lui Benedetto qui gérait le groupe d’une main de maître ! Maître Pericone devait le comprendre, il ne pouvait être bloqué pour toujours avec la même femme ! Il devait récupérer une partie de cet argent, des sociétés qui étaient les siennes également ! « C’est légitime, n’est-ce pas ? » Puis Benedetto lui souffla, mielleux, que sa douce avait des sacrées copines et qu’avec son statut d’avocat et sa barbe taillée en pointe, il pourrait faire des ravages dans ce petit groupe de femmes sensuelles et peu farouches. Cette attention remua maître Pericone qui baissa le ton de sa voix… Il existait bien un moyen mais il n’était pas tout à fait légal et maître Pericone ne pouvait décemment conseiller à Benedetto de procéder de la sorte. Il voulait bien, en dehors du cabinet, disons à une table de restaurant, lui dire toutes les choses affreuses qu’il ne fallait surtout pas faire. Ensuite, Benedetto oublierait ce qu’il avait entendu, et maître Pericone ne serait responsable de rien. Les deux hommes se sourirent satisfaits, un souper fut fixé le lendemain. Les principes sont faits pour être accommodés à la sauce de chacun.
Le soir même, je dînais chez Mauricio et sa femme Maddalena, je leur racontais toute l’histoire. Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles mais je leur jurais que je n’avais rien inventé. Nous avons ri jusque tard dans la nuit et Maddalena raconta avec humour qu’elle aurait au contraire donné de l’argent à Silvia pour qu’elle embarque son mari au loin !
Ailleurs dans la ville, Fernanda regardait Benedetto dormir avec le sourire satisfait d’un homme transi. Il était touchant, même amoureux d’une autre, pensa Fernanda traversée de sentiments contradictoires. Son envie de revanche était adoucie par l’affection que se portent les êtres en couple depuis si longtemps que leurs odeurs se confondent. Elle se souvenait précisément de la première fois qu’elle avait vu Benedetto. Ses cheveux roux avaient allumé un feu dans son ventre, un désir qu’elle n’avait jamais connu avant, comme une gifle. Il avait l’assurance des hommes qui plaisent. Pas qu’il fût extrêmement beau, mais il était frondeur, ne baissait pas les yeux, savait sourire en coin et envoyer des clins d’œil. Il avait commencé sa vie amoureuse en brisant le cœur de la plus belle fille du lycée, un peu malgré lui, par une série de chances et circonstances favorables, et ce statut d’homme qui plaisait ne l’avait plus quitté. Il avait vingt ans, travaillait dans le restaurant de son oncle et roulait sans casque sur une Rumi Formichino jaune. Fernanda avait dû se retenir d’ouvrir la bouche devant lui tant il répondait à ses fantasmes de jeune femme. Benedetto ne l’avait pas regardée, Fernanda se savait disgracieuse avec son nez trop long mais, sûre de l’exception de son destin, elle s’autorisait à rêver haut et se sentait prête à l’action. Elle voulait se donner à lui tout entière. Elle alla à l’église pour allumer un cierge et formula clairement l’envie que cet homme la possédât. Les parents de Fernanda ne vivaient pas dans la pauvreté mais leurs boulots simples et fatigants ne leur permettaient aucun luxe. La mère de Fernanda était d’une beauté ravageuse. On murmurait qu’elle avait été prostituée, ce qui expliquait que personne dans la famille de son père ne leur adressât la parole : il avait tourné le dos à sa famille et à sa fortune par amour. Fernanda n’hérita pas des traits parfaits de sa mère, elle était malheureusement le portrait craché de sa grand-mère paternelle, telle une revanche de la vieille dame qui maudissait la catin qui lui avait volé son fils préféré. La mère de Fernanda pensait à sa belle-mère dès qu’elle posait les yeux sur sa fille, aussi elle passa beaucoup de temps à les détourner de Fernanda qui grandit seule avec ses rêves. Le lendemain des prières de Fernanda qui supplia Dieu de lui envoyer un signe ou de foudroyer d’amour Benedetto afin qu’il l’enlève à ce foyer minable, sa grand-mère paternelle mourut. Elle lui laissa pour héritage la maison familiale à condition que ses parents ne puissent y habiter. Fernanda sentit qu’une partie des réponses du Seigneur tout-puissant à ses supplications s’articulaient autour de cet événement, qu’elle avait en quelque sorte tué sa grand-mère. Loin de la désoler, cela l’enivra d’un pouvoir qu’elle ne voulait plus perdre. Et si Dieu n’était pas toujours fiable, l’argent l’était. Elle n’avait que dix-neuf ans mais transforma la maison familiale en un hôtel de luxe, début d’une fortune qu’elle s’acharna à construire. Peu à peu, elle prit des parts dans les sociétés de ses fournisseurs d’huile d’olive, de savons, s’offrit un second hôtel et des robes assorties, une voiture décapotable, un chat persan, puis des robes sur mesure qui lui donnaient de l’allure. Tout s’achetait, jusqu’au garçon aux cheveux roux qu’elle fascina et qui répondit à son désir. Les premières années, ils firent l’amour comme des bêtes. Fernanda était insatiable. Benedetto l’avait connue vierge mais elle se révéla être une tornade comme il n’en avait jamais connu même chez les prostituées les plus chaudes du quartier espagnol qu’il fréquentait régulièrement. Benedetto et Fernanda eurent vite deux enfants dont elle s’occupa à merveille, plus par sens du devoir que fibre maternelle. En grande amoureuse, tout ce qu’elle accomplissait, c’était pour son mari. Elle avait fait fortune en leurs noms, s’effaçait derrière lui jusqu’à ce qu’il en oublie même qu’il lui devait tout. Elle partait en vacances où bon lui semblait, restait mince à s’en tordre de faim, s’extirpait du lit à l’aube pour se maquiller avant son réveil même trente années après qu’il avait passé une alliance à son doigt. Toujours épilée de près, souriante, Fernanda écoutait avec lui des disques de jazz alors qu’elle détestait ça. Mais cela ne suffisait donc pas ? Pouvait-elle reprendre la main une fois cette femme partie au loin ? N’était-ce pas le signe qu’il souhaitait la remplacer quoi qu’il arrive ?
Tournaient les heures de nuit sur la pendule de leur chambre, Fernanda se persuadait d’être dans le juste, que cet accord passé avec Silvia était un signe d’amour supplémentaire et non de possessivité, elle le privait de son démon de minuit qui les aurait menés en enfer. Fernanda cherchait le sommeil mais une pulsion de désir qu’elle n’avait pas ressentie depuis son adolescence jaillissait au plus profond d’elle-même, une envie de sexe tapie dans ses entrailles la submergeait. Elle se colla à son mari, glissa sa main sous le pantalon de pyjama de coton, et commença à caresser son sexe. Benedetto gémit dans son sommeil. Quand il se réveilla en sursaut, il était dur et Fernanda s’empalait sur lui. Il eut sur le visage une lueur de terreur car en rêve il était avec Silvia mais il se laissa faire. Quel beau cadeau d’adieu il lui faisait ! Les femmes étaient décidément toutes folles de lui.
Il ne se réveilla pas avec les premières lueurs du jour comme à son habitude et ronflait avec bonhomie quand sa femme se glissa hors de leur grand appartement. Dans la lumière miraculeuse de l’aube, Fernanda marchait vers la banque.
Au-dessus du café Nube, Silvia s’agitait, il fallait faire ses valises et choisir la destination de la suite de sa vie. Elle parlait quelques mots de français, pourquoi pas Paris ? Ou loin, très loin, une plage ? Et si elle l’aimait après tout ? Benedetto était prévenant, amoureux, enflammé, lui avait tout promis. Si Fernanda lui proposait cette somme, c’est peut-être qu’il en valait le double ? Elle se mit alors à considérer Benedetto comme un cheval de course qu’elle avait laissé partir à bas prix et vint frapper à ma porte au milieu de la nuit pour me demander conseil. Je lui suggérais bien au contraire d’accélérer la transaction, la parole d’un homme marié a la durée de vie d’un papillon. Et si sa femme changeait d’avis et voulait finalement s’en débarrasser ? Il suffisait d’une dispute un peu forte, d’un verre de vin qui ouvre les yeux, l’offre était éphémère comme la beauté de Silvia. C’était l’opportunité de sa vie. À l’aube, Maddalena vint se cacher chez moi et nous espionnâmes ensemble, telles deux midinettes, le départ de Silvia. Celle-ci laissa clouée à sa porte une lettre de rupture pour Benedetto avec, comme promis, l’annonce d’une grossesse dont il n’était pas responsable. Je le sais car Maddalena et moi l’avons lue avant de la recacheter et de courir nous cacher.
À neuf heures et demie, Silvia était riche. Fernanda la déposa elle-même à l’aéroport pour qu’elle se rende à Rome puis à Rio de Janeiro retrouver un amant violent qui lui avait laissé une marque dans le cœur alors que les bleus, eux, étaient partis. Son petit chien Fusilli aboyait dans une caisse, Silvia avait le cœur serré à l’idée de le laisser seul en soute si longtemps mais elle se concentrait à l’idée de tous ces millions qu’elle pourrait dépenser sans avoir à simuler d’orgasme. Les jours qui suivirent, j’entendis le téléphone sonner dans l’appartement vide, sans cesse. Silvia n’avait pas pris le temps de résilier sa ligne. Benedetto vint au café Nube, affolé, demander des nouvelles de sa dulcinée. Il finit par découvrir la missive empoisonnée sur la porte de sa douce. Nous avions l’habitude de ses amants éconduits qui venaient pleurnicher et payaient des additions salées après avoir vidé les réserves d’alcool de Mauricio, mais cette fois-ci c’était différent, nous connaissions le dessous des cartes et étions tout à la fois fascinés et terrorisés par ces deux femmes qui avaient scellé le destin d’un homme pour satisfaire les leurs. Après une nuit d’ivresse, Benedetto ne remit jamais les pieds au café Nube où il avait laissé une part de son honneur. Maître Pericone, qui avait reçu une visite confidentielle de Fernanda, lui expliqua qu’il n’avait pas trouvé d’issue, qu’il était coincé financièrement et qu’après réflexion, il s’en voulait d’avoir eu de mauvaises pensées et d’avoir fait de pareils sous-entendus alors que Benedetto était marié à un être si merveilleux que Fernanda. Benedetto se résigna, il finit même par culpabiliser d’avoir pu imaginer quitter sa femme qui l’aimait tant alors que cette Silvia était, à n’en point douter, une professionnelle.
Comme Fernanda l’avait annoncé, nous nous revîmes. Un mois plus tard, sa silhouette maigre et racée franchit la porte du café de bon matin. Comme le buste de marbre de la Marianna, et les natives de Naples, elle était à la fois féminine, dense et puissante. Sans grande surprise, elle se dirigea tout droit vers moi. « Vous êtes une sorte d’écrivain ? » me dit-elle sans s’embarrasser d’une quelconque forme de politesse. « Je comprends que l’histoire soit très intéressante, reprit-elle, mais elle n’est pas à raconter. En tout cas pas comme cela. Il vous faut transformer les noms, les visages, l’époque, les manières. » Puis, elle retira les gants qu’elle portait malgré la chaleur et commanda deux cafés que nous bûmes. Pour me remercier ou acheter mon silence, Fernanda m’invita le lendemain à un apéritif suivi d’un spectacle au Teatro San Carlo. Je me vis obligé de louer un smoking dans une boutique conseillée par Mauricio. Lorsque je partis, il me prit en photo et nous rîmes longtemps car aucun d’entre nous ne savait nouer de papillon pour orner mon cou. Il fallut faire appel au docteur Chen (dont nous parlerons plus tard) qui savait tout faire même les choses les plus farfelues au regard de l’absence évidente de smoking et de nœuds papillon dans sa vie. J’arrivai pile à l’heure, Fernanda m’attendait dans une robe de mousseline rose pâle qui mettait en valeur son teint laiteux si inhabituel pour une vraie Napolitaine. Elle avait un air triste et victorieux à la fois, le regard désabusé d’une grande femme du monde. Alors que j’assistais à mon premier opéra – Fernanda avait choisi Fidelio, seul opéra de Beethoven et chef-d’œuvre incontesté dans lequel une femme se travestit en gardien de prison afin de sauver son mari enjôlé –, Fernanda se tourna vers moi et me dit :
« Nous partons. »
Elle ne m’expliqua pas où nous allions mais je compris que c’était de la plus haute importance. À moins que le sujet de l’opéra ne lui semble qu’une pâle métaphore de sa propre vie ? Elle marchait d’un bon pas et je n’osais demander quelle était l’urgence. Arrivés quelques minutes après devant le Maschio Angioino, elle déclara : « Allons-y ! », comme si sa logique m’était accessible. Elle me fit signe de lui faire la courte échelle. Je m’exécutai. En pleine nuit, nous gravîmes les grilles du château. Soudain gouvernée par la passion, cette petite bonne femme sèche en devenait agile. Puis elle m’indiqua le crocodile qui ornait l’entrée et annonça qu’il nous fallait regarder sous son ventre. Elle m’expliqua alors l’histoire du sac à main qu’elle portait à son bras et m’annonça vouloir s’assurer qu’il était bien fait de sa peau. Nous transportâmes un banc de bois sous la bête empaillée. Je me hissai sur la pointe des pieds et j’inspectai son ventre. Sous le crocodile, je vis en effet une poche de plastique mal cousue qui semblait combler un trou. Le visage de Fernanda s’éclaira comme si on lui avait dit qu’on l’aimait.
Alors que nous reprenions notre souffle devant la lune pleine, elle me dit :
« La vérité c’est qu’il y a toujours trois vérités. Celle de l’un, celle de l’autre et celle de Dieu. »
Assis sur un muret de pierre dans le château, nous avons attendu que le jour se lève et les grilles avec lui, puis sommes sortis dans nos tenues de gala sous l’œil amusé des premiers visiteurs. Fernanda s’est mise à fredonner « ’A tazz’e cafè », une chanson drôle écrite par le poète Giuseppe Capaldo. On dit que Brigida, à qui s’adresse la chanson, existait vraiment, qu’elle était la caissière bourrue du bar dans lequel Capaldo ne buvait pas que du café. Il était très épris d’elle et persuadé qu’à force de la courtiser, elle finirait par lui céder. On ne sait pas comment l’histoire s’est terminée mais les Italiens amoureux n’abandonnent jamais. Fernanda me fit danser un peu, vola mon chapeau, me regarda par en dessous avec un sourire ravageur et à ce moment je compris que malgré le bout de cœur qui lui avait été arraché et qu’elle cachait sous le tissu de sa robe comme un crocodile fier, elle était irrésistible.
OceanofPDF.com