Le café suspendu
Intermezzo
Je reprends ce carnet fin mars 2020. Je réalise qu’il s’est passé plusieurs années où j’ai cessé d’écrire sur les gens et sans doute aussi arrêté d’essayer de les comprendre individuellement, persuadé que nous étions tous les symptômes des quelques maladies qui orientaient les courants de pensée. Je faisais encore des caricatures pour gagner ma vie mais jamais plus que pour manger et payer mon faible loyer. Pendant cette période de quelques années, j’ai tenté d’être acteur de mon existence, j’aurais même voulu rencontrer une femme ou un homme avec lequel la partager mais je n’ai connu que des aventures cachées, des troussages honteux, à la va-vite, suivis d’un signe de croix et d’une précipitation vers le confessionnal. En Italie, si l’homosexualité a commencé à s’exprimer chez les jeunes, elle est encore taboue dans ma génération sacrifiée. Hier, deux hommes qui se tenaient la main ont été battus et laissés pour morts dans la rue. Les journaux ont parlé de règlement de comptes, de dispute qui avait mal tourné, jamais d’homophobie, jamais d’amour. C’est sans doute ce qui me pousse à reprendre un stylo, je ne peux pas parler aussi librement que je le voudrais, pas hurler contre les outrages.
Au café pourtant nous échangeons beaucoup plus sur la politique qu’avant, depuis quelque temps, ça me rappelle la France. Ça a commencé il y a trois ans, l’Italie entière semblait coupée en deux entre la Ligue du Nord de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Étoiles de Luigi Di Maio. Au lendemain du vote du 4 mars 2018, la schizophrénie italienne s’est confirmée, le nord et le sud n’étaient pas en accord et en regardant la carte de plus près, on pouvait retrouver le royaume des Deux-Siciles qui existait avant l’unité du pays. En France la violence montait, les gilets jaunes saccageaient tout. Partout les débats sur les réfugiés faisaient rage. Je m’étais mis en tête que ça ne pourrait mener qu’à une explosion sociale, que chez nous aussi ça finirait en sang, comme si je sentais que l’univers appelait des cadavres. Jamais je n’aurais pu imaginer la suite de ma vie, de celle du café, et encore moins du monde.
Le 10 mars 2020, le café Nube ferma pour cause de confinement. La Covid fracassait le pays, premier élu dans la malédiction européenne de la maladie. Maddalena fut transportée à l’hôpital le même jour. Il n’y avait plus assez de lits, elle n’eut jamais le temps d’être mise sous respirateur et étouffa loin des siens. Mauricio la pleura, entouré de leurs enfants, il attendit son tour qui ne vint jamais. L’enterrement consista en un adieu en cercle plus que restreint. Je n’ai pas pu lui dire au revoir. La nuit, toute la rue entendait mon ami pleurer et partageait sa peine Je ne pouvais pas le prendre dans mes bras. Je me contentais de lui envoyer des avions de papier couverts de bandes dessinées que j’écrivais avec des gants. Certaines étaient hilarantes et futuristes, si le futur se compte en mois car j’étais certain que nous avions franchi le seuil de l’Apocalypse. D’autres empreintes de nostalgie reconstituaient les grands matchs de football que nous avions vus ensemble. Les premiers avions n’arrivèrent pas jusqu’à son balcon et ça le fit rire au moins mais je m’améliorai peu à peu et mes aéroplanes de chasse finirent par toucher leur cible à chaque fois.
Fin avril, les larmes cessèrent. La petite-fille de Mauricio était née et elle portait le prénom de sa grand-mère disparue. Mauricio nous la montra fièrement depuis son balcon et nous applaudîmes à tout rompre, trinquant chacun de son côté. Le confinement dura deux mois et demi. Nous faisions des courses les uns pour les autres à tour de rôle. La jolie Matilda chantait des chansons d’amour. Et quand elle entonnait la « Storia di un amore », je ne pouvais m’empêcher de la fredonner avec elle, et pour une raison qui m’échappe encore, cela faisait rire à chaque fois toute la rue aux éclats. Si nous connaissions depuis des années les couleurs des sous-vêtements de nos voisins qui se balançaient sur les cordes à linge, nous apprenions à nous aimer, nous consoler, même sans nous toucher, parfois sans nous voir.
C’est le docteur Chen qui eut l’idée d’un jeu de touché coulé géant qui tenait en haleine et peut-être même en vie toute notre rue chaque soir à dix-neuf heures. Cela le sauva des remarques racistes qu’il subit au début et que je lui signifiai ne pas partager en déposant de la soupe aux oignons devant sa porte. À son tour il me déposa une gousse d’ail et il écrivit : « C’est antibactérien et si ça ne fonctionne pas, au moins cela éloignera les vampires. » Je l’imaginais fier de lui, sa bouille me manquait, le café aussi. Je réalisais le vide de mon existence.
En avril, le docteur Chen distribua à tous ses voisins une décoction à base de plantes, le Qingfei Paidu. Sa composition avait été décrite il y a près de deux mille ans dans le Shanghan Lun, l’un des quatre ouvrages de référence de la médecine chinoise. C’était une mixture d’éphédra, de rhizome de gingembre, de racine de réglisse chinoise, de noyau d’abricot et d’igname, ainsi que d’une dizaine d’autres ingrédients qui étaient réputés pour purifier les poumons. J’imagine que l’effet placebo fonctionna car aucun d’entre nous ne tomba malade après cela.
Si je me penche par mon petit balcon je peux voir les deux tables en terrasse et le néon qui indique NUBE et dont seules les deux premières lettres sont allumées. Chaque jour les jeunes voisins me disaient que je devrais me mettre à poil pour que quelqu’un me photographie au-dessus du NU qui clignote, ils pleuraient de rire à l’idée mais nous n’en fîmes rien. Nous restions tous des heures sur nos bouts d’appartements décapotables pour nous observer, nous alpaguer, chacun avait son petit théâtre. C’était un prétexte pour nous doucher, nous habiller, nous étions de sortie. Des passereaux s’étaient emparés du ciel de Naples par nuées. À la tombée de la nuit, nous assistions à des murmurations : ces battements d’ailes communs créaient une sorte de bruissement au loin dans la ville comme une jolie femme fait bouger sa robe de soie. Les oiseaux dansaient ensemble, prenant la forme d’un nuage qui se meut avec une grâce infinie. Chaque oiseau s’appliquant à voler au plus proche de son voisin, à la même vitesse. Les enfants croyaient y voir des formes, comme des messages envoyés par les petits oiseaux, et criaient : « Un éléphant ! Une baleine ! Une flèche ! » Ces mouvements magnifiés effectués d’instinct m’affolaient et j’y voyais un mauvaise augure mais Mauricio m’expliqua que c’était une question de survie, en groupe les petits oiseaux deviennent une force qui effraie les prédateurs, seuls ils ne sont qu’une proie. Ironie du sort, pour nous sauver les uns et les autres, nous pauvres humains, il nous fallait rester à l’écart, nous couper de la puissance de la communauté. Nous regardions le ballet d’ailes comme un rêve de lendemain de fêtes, d’étreintes, de retrouvailles.
Pour Mauricio, tout faisait sens et avait été annoncé par Dieu, nous n’avions simplement pas voulu voir les signes. À trois reprises dans l’année, après avoir été sorti de son reliquaire, on priait devant le sang de saint Janvier qui se liquéfiait. Le 16 décembre, le miracle habituel n’avait pas eu lieu. Naples et sa région qui attendaient un signe de joie prirent la non-liquéfaction du sang du martyr comme un présage terrible. Le malheur n’était pas fini. Le sang du saint patron resta solide comme une pierre tombale. Les fois où cela est arrivé précédemment furent suivies de tragédies. En 1939, précédant le début de la Seconde Guerre mondiale, en septembre 1943 avant l’occupation de l’Italie par l’Allemagne, septembre 1973 fut suivi d’une épidémie de choléra à Naples et en septembre 1980 : mon arrivée et celle du tremblement de terre. Chaque génération croit être une exception mais nous sommes la même pierre qui roule.
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