Le Champ des Lucioles (French Edition)
Prologue
Il se tenait là, debout, face aux vitres brisées du cinquième étage de l'immeuble. Il considérait l'horizon, où, au loin, un orbe orange et flamboyant dressait les ombres des bâtiments vers lui, et offrait au monde le commencement d'une nouvelle journée. L'aube était splendide. Elle représentait le symbole de sa survie, car il était encore là, bien que mutilé, il était vivant. Vivant. Ce mot raisonnait mal dans sa tête. Sa définition avait changé en quelques jours. Avant tout cela, il voyait cela comme l'état de vivre, un être vivant dont l'organisme fonctionnait et permettait le mouvement, la respiration, la pensée. Désormais, était vivant tout ce qui n'était pas mort. Et mort, cela ne signifiait plus l'immobilité, l'incapacité d'action. Les morts marchaient désormais. Les morts mangeaient. Les morts étaient devenus les croque-mitaines des vivants, des spectres venus de la terre pour extirper la vie qui parcourrait les Hommes.
Il chancela. Cette lumière était de trop, il était à bout de force et à bout de nerfs. Pourquoi ? Pourquoi les divins rayons qui l'enveloppaient lui faisaient tant de mal, lui provoquaient tant de souffrances ? N'avait-il pas le droit de savourer sa survie ? Non. Il n'avait plus ce privilège. Car l’ascension de cette journée naissante ne signifiait qu'une chose unique pour lui : les croque-mitaines vont se réveiller. C'était éventuellement la seule caractéristique des êtres vivants qu'ils avaient gardée, avait-il pensé, le sommeil. Alors il détourna les yeux du soleil qui continuait de grimper dans ce ciel sans nuage, car il ne voulait pas regarder ce nouvel ennemi, ce messager de la mort qui, depuis trois jours, annonçait la fin des Hommes.
Il recula, palpa les meubles poussiéreux de l'appartement du bout de ses doigts tremblants, trébucha avant de s'effondrer à cause de ses jambes impuissantes. Il restait alors face contre terre, sa cage thoracique se levant et se vidant lentement, accompagnée d'un sifflement anormal. Il voulait dormir. Abandonner. Lâcher prise. Morphée l'appelait, lui tendait les bras afin de l'enlacer, l'emmener à travers les songes et les contrées imaginaires. Des mondes où eux ne se trouvaient pas. Il se laissa alors aller. Il céda, il avait perdu contre elle, cette divinité était bien trop puissante pour un humain quelconque comme lui. Un simple vivant… ? Il repensa aux morts qui dormaient eux aussi. Et si Morphée les emmenait dans le même royaume ? Et s'ils étaient-là, lorsqu'il arriverait dans le monde de la déesse ? Un frisson interminable lui sillonna le dos à cette idée, il ouvra les yeux et repoussa les mains affectueuses qui se tendaient à l'intérieur de son être. Il ne pouvait pas dormir et il réalisait que cette absence de lucidité avait failli le perdre, car le jour, les morts eux, ne dormaient pas. Ils sortaient de leur cachette, de leur grotte et de leur tanière. Ils se rejoignaient, titubants comme des pantins désarticulés et guidés par un seul et même marionnettiste dont le nom n'était autre que La Faim. Ainsi, sous les premières lueurs de ce jour inhabituel, ils allaient se regrouper, former une masse de chairs nécrosées, blanchâtres, déchirées, dévorées et pendantes. Leur marche funèbre et silencieuse allait envahir les avenues, les rues, les ruelles et les impasses, telle une manifestation muette de silhouettes étranges. Ils allaient se répandre, comme une gangrène qui rongerait l'humanité. Littéralement.
Il souffla silencieusement. Le salon était vide. Aucun mort n'était entré, et il aurait dû s'en douter. Il avait choisi judicieusement le dernier étage, car il savait que les morts évitaient de chasser dans les hauteurs, les marches des escaliers étant un véritable parcours du combattant pour eux. Il y aurait pu avoir des cadavres animés dans les appartements voisins, c'était même une possibilité aussi probable qu'effrayante, mais il n'avait produit aucun bruit depuis sa venue, et il avait masqué l'odeur de son sang en s’aspergeant de vinaigre blanc sur la quasi-totalité de ses vêtements. Il était persuadé qu’ils ne pouvaient plus le sentir, du moins sentir l'odeur de ce qui les attirait le plus. Ce liquide pourpre qui agissait sur eux comme une drogue qui ne satisfait jamais malgré la douce transe qu'elle pouvait leur livrer.
Une pensée le traversa. Et si la chose était plus maline ? Ils s'étaient auparavant croisés tous les deux, même affrontés, et lui s'était déjà parfumé de cette odeur abominable de vinaigre. Pouvait-elle le traquer en suivant ce camouflage odorant ? N'était-elle pas déjà sur ces traces, ou même au pied de cet immeuble, scrutant les profondeurs des appartements endormis à travers les vitres ?
Il frissonna et tremblait de tous ses membres. Ses intestins se tordaient et un goût de gerbe s'installait dans sa bouche. La peur l'avait pris, commençait à le consumer telles les flammes consumeraient une feuille de papier : rapidement et entièrement. Des larmes montèrent dans ses yeux pour redescendre sur ses joues crasseuses et velues. Son cœur accélérait, martelait ses côtes et poignardait sa poitrine. Cette arythmie cardiaque le força à s'asseoir, lui provoquant des vertiges puissants et des sueurs froides. Il se tenait droit sur une chaise, et la douleur le força à se pencher en avant, à chercher de l'air, recouvrer une respiration lente et stable, mais il paniquait, la peur avait fini de consumer son être et son âme.
Il tentait d'estomper le visage de la chose de sa tête, visage qui n'en était pas réellement un. C'était plutôt une gueule. Une monumentale gueule démunie de traits, de courbe, de normalité et d'humanité. C'étaient des dents et une longue langue rouge, rien de plus. Voilà ce qui décrivait la chose. Il ferma les yeux pour se vider l'esprit, mais la chose était là, présente en lui, dans l'intégralité de sa mémoire, elle était là et souriait.
Il se leva, brassant de l'air à l'aide de ses mains devant sa bouche pour en aspirer les particules invisibles et préservatrices. Il hyper-ventilait et ses côtes amplifiaient l'étau dans sa poitrine. Sans s'en rendre compte, il poussait des gémissements aigus, et malgré leur faible puissance, ils étaient suffisants pour qu’eux puissent l'entendre à travers les murs. Pour que la chose puisse le retrouver. Il tomba à genoux et se forçait à arrêter sa respiration, ses deux mains devant la bouche. Les larmes cessèrent de couler, sa panique envolée avec elles. L'idée de se faire repérer avait mis fin à sa crise, mais le mal était fait : il entendait déjà les épaules des morts frotter contre les murs. Le temps se transforma, les secondes devinrent interminables et insoutenables. C'est alors qu'il les entendit. Les gémissements.
Les morts étaient enfin réveillés.
Les morts avaient faim.
Les morts arrivaient.
Il cherchait autour de lui une arme, un objet assez lourd et maniable pour briser des crânes et broyer des cerveaux tout en accordant une distance suffisante pour être loin des rangées de dents déchiqueteuses. Il ouvrit une armoire, remplis de denrées en tout genre comme des abricots au sirop, des haricots verts en conserve, des sachets de pâtes et de riz. Pour le survivant qu'il était, c'était une mine d'or. Mais l'heure n'était pas à la survie du futur, car c'était là, c'était à ce moment même que sa vie se jouait, qu'il allait devoir se battre, hurler, malgré le désespoir qui définissait sa situation, c'était à ce moment précis qu'il allait devoir survivre.
Il referma l'armoire et portait son attention sur les placards sous l'évier. Comme il s'en était douté en les ouvrants, les anciens propriétaires de cet appartement y avaient déposé les classiques produits ménagers. Il se demanda alors s'ils avaient des enfants, et, si c'était le cas, s'ils avaient conscience de leur irresponsabilité en mettant à porter tous ces produits toxiques. Il secoua la tête, ce n'était pas du tout le moment de penser à ce genre de choses futiles, et, dans tous les cas, ces gens étaient sûrement morts aujourd'hui... Dévorés par ceux qui se trouvaient de l'autre côté de ces murs ou bien faisaient-ils partie des monstres qui venaient d'atteindre la porte d'entrée ?
Le claquement des ongles et des phalanges sur le bois de la porte était insupportable pour lui, il raisonnait comme son propre glas. Sa fin semblait imminente, imminente, et il allait accueillir les serviteurs de la faucheuse venus le chercher uniquement armée de ses poings. L'issue du combat était déjà déterminée. Incessamment sous peu, sa silhouette humaine allait se transformer en amas de chairs, de tripes et d'organes, le tout mélangé dans une soupe sanglante que les morts allaient savourer, tout en s'acharnant pour en saisir le plus de matière possible.
—Non !
Avait-il hurlé pour se convaincre lui-même qu'il avait une chance ? Il l'ignorait. Mais il avait recouvré quelques forces pour se défendre. Il se mit à courir dans l'appartement, remuant les affaires abandonnées, et déplaçant les meubles pour établir ses derniers remparts de défense. La dernière ligne protectrice, un dernier espoir de survie. Il poussa le canapé qu'il disposa au pied de la porte, puis il retourna dans le salon pour attraper le bord de la table qu'il tira jusqu'à l'entrée. Elle était massive, de toute évidence du chêne, et cela le rassura. Il fit pivoter la table sur sa largeur et sur la tranche de ses pieds, et poussa le haut de la table pour bloquer le haut de la porte.
Le mur qui faisait face à la porte était adjacent de celle-ci, et la table était désormais parfaitement calée entre les deux éléments. Mais son barrage ne lui satisfaisait pas encore, il manquait des fortifications pour assurer sa sûreté. Il arpentait l'appartement de son regard vif et calculateur et vit au fond du salon, près de la baie-vitrée qui menait à la terrasse, une fine bibliothèque. Il plongea vers elle, réprimant sa peur qui continuait de lui ronger les tripes, et commençait à balayer tous les livres qu'elle portait. Alors qu'il venait de finir de vider la troisième et avant dernière étagère, la porte grinça. Il avait compris, la masse des morts qui s'étaient accumulés dessus devenaient trop importante et la porte menaçait de céder et de laisser entrer une par une les créatures affamées. Il se hâta, persuadé que la porte allait le trahir avant qu'il ne puisse achever son œuvre. Mais elle tenait. Ainsi il ne gaspilla pas de temps et, sans enlever les derniers livres, il porta la bibliothèque. Il réalisa immédiatement que son idée était inutile, le meuble était bien trop léger, et donc, par raisonnement, trop fragile. Toutefois, il se contentait de ça, il ne pouvait pas s'offrir le privilège de se croire en sécurité. Il arriva à l'entrée, alors que la porte sautait de son encadrement, victime du tabassage des morts, et se mit à la fixer. Tiens bon, répétait-il dans sa tête, par pitié tiens bon. Il installa la bibliothèque entre le canapé et la table non sans mal, et appuya l'extrémité droite vers la porte. Dès lors que la bibliothèque l'eut touché, les morts s'excitèrent et décuplèrent leurs efforts pour faire céder la porte. Mais les fondations tenaient bon.
Il s'éloignait tout en fixant ses défenses de fortune. Il savait qu'elles craqueraient. Lorsque les morts voulaient entrer quelque part, ils y parvenaient toujours, c'était l'horrible vérité que tous les survivants avaient apprise à leurs dépens : rien ne contient les morts.
Il fallait un plan, établir rapidement un repli, une idée, peu importe laquelle, était la bienvenue. Il ne pouvait pas rester ici. Il tournait sur lui-même, s'imaginant des plans allant du suicide pur et simple au combat avec une lampe de chevet. Puis son regard s'arrêta sur la terrasse. Il vit à travers les vitres le messager de la mort qui était désormais au centre de son horizon, et il lui semblait à présent que le soleil lui souriait. Pas un sourire bienveillant non. Un sourire moqueur, qui le narguait. Il percevait même en lui les paroles du messager : je t'avais pourtant prévenu, dès lors que je suis apparu. La fin est là, car il est autant impensable d'arrêter les morts que ma montée dans le ciel. Tel un baroud d'honneur, il fit un doigt d'honneur au soleil et cracha dans sa direction. Il avait choisi, la peur n'aurait pas raison de lui et il trouverait un moyen de se sortir de là. Il courut vers la baie-vitrée qu'il ouvrit, alors que les grincements de la porte s'étaient transformés en hurlements. Il avait eu assez de lucidité pour penser à refermer la baie derrière lui.
Le vent le frappa sans attendre, et le froid le congela. L'hiver était bel et bien là et il ne comptait pas l'aider dans sa fuite. Il s'approcha de la rambarde et plaqua ses mains sur l'acier gelé. Il scruta les alentours, avec l'espoir naïf de voir apparaître une échelle qui l’emmènerait vers le sol... Ou le toit. Mais il n'y avait rien. Seulement les autres terrasses, situées à environ 3 mètres de celle où il se trouvait. Il pensa un instant à tenter le grand saut pour rejoindre l'une des terrasses. L'idée de mourir en tombant lui plaisait bien plus que de se faire dévorer dans d'inhumaines souffrances. Il s'écarta du bord, et se mit à paniquer. Il sentait qu'il n'allait pas réussir à atteindre l'autre terrasse. Alors qu'il commençait déjà à réfléchir à d'autres alternatives, un craquement sourd le fit pivoter : les morts étaient entrés et dévastaient tout sur leur passage. Ils se montèrent dessus, écrasèrent leurs congénères contre les murs et hurlèrent à la mort. Lorsqu'ils le virent, leurs yeux s'arrêtèrent, leurs mouvements se stoppèrent, tels des jouets que l'on aurait éteints. Il ne bougeait pas et les fixait lui aussi, attendant sans savoir pourquoi, que les morts agissent les premiers. Le cadavre le plus proche de la baie-vitrée posa un pied devant lui, attendit quelques secondes, dressa le bras devant lui comme pour pointer du doigt l'humain qui se trouvait devant lui, et sa tête bascula sur le côté dans un craquement d'os dérangeant. Ils se regardaient dans le blanc des yeux, tels deux ennemis qui attendaient la charge de l'autre, et, alors que le temps semblait se confondre avec l'infini, le mort se mit à gémir.
L'être vivant se mit à courir en direction de la rambarde alors que les êtres morts s’abattirent sur les vitres, se brisant sans résistance à l'impact. Il escalada la rambarde alors que des centaines de doigts tentèrent de l'attraper, et il sauta... Au milieu de l'espace qui séparait les deux terrasses, il comprit qu'il aurait éventuellement dû suivre le plan du suicide, car, alors qu'il tendait les bras pour saisir la nouvelle rambarde, trois morts sortirent de l'appartement et se dirigèrent vers lui pendant que ses doigts s'agrippèrent désespérément pour ne pas tomber dans le vide.
Sans regarder en dessous de lui, il savait que la chute serait mortelle.
Il regarda devant lui, les trois morts étaient désormais dix.
Il ferma les yeux.
Ses doigts lâchèrent prise.
Il tombait.
Il hurlait.
Le soleil riait.
PARTIE 1
PROMESSE
« L'apocalypse commence par le soleil qui se lève à l'ouest et fini par anéantir tout le reste. »
Salim Boudiaf.