Le Champ des Lucioles (French Edition)
L’hélicoptère survolait la ville endormie, plongée dans…
L’hélicoptère survolait la ville endormie, plongée dans les ténèbres d’une nuit opaque et étrange. Les soldats regardaient à travers les hublots du Cougar as 532 la ville, cette géante assiégée par les morts. Aucune lumière ne bougeait, toutes étaient figées dans les rues et les avenues, si bien qu’ils avaient l’impression de contempler une photographie.
Le Sergent-Chef Landolez était le seul assis à l’intérieur, sans jamais s’approcher d’une fenêtre pour assouvir sa curiosité. Il savait ce qui les attendait : la Mort en personne. Il remonta son col pour y enfouir le bas de son visage, redressa son écharpe et replongea son regard droit devant lui, perdu dans le brouillard. Ses pensées étaient ailleurs, rythmées par le wop wop wop incessant du rotor quadripale du Cougar.
Les premiers morts qui surgissent à l’entrée de son régiment.
Wop wop wop.
L’alerte déclenchée trop tard, ses hommes sans équipement se faisant dévorer sous ses yeux.
Wop wop wop.
Lui, impuissant.
Wop wop wop.
Il prend la fuite, se dirige vers l’armurerie.
Wop wop wop.
Trop tard, les morts ont déjà pris d’assaut la totalité de son régiment.
Wop wop wop.
Un espoir, le Cougar en zone technique.
Wop wop, wop.
Une jeune recrue qui se fait arracher le cuir chevelu et qui hurle à la mort, Landolez qui ne le regarde même pas et qui esquive les morts qui tentent de l’attraper.
Wop wop wop.
Le bruit des pales du Cougar : il va décoller. Landolez accélère, fatigué, essoufflé, paniqué, il veut monter à bord. Ne me laissez pas ici !
Wop wop wop.
Le Cougar qui s’élève d’un mètre au-dessus du sol, Landolez frappe à la porte, elle s’ouvre et un bras se tend vers lui : « Vous avez de la chance Chef, nous allions partir ».
Wop wop wop wop wop.
—31 ici 32, crachait la radio de Landolez, contrôle radio. Parlez.
Le chef revient à lui et attrapa sa radio posée sur ses cuisses. Il appuya sur le bouton de communication et porta la radio à sa bouche.
—Ici 31, fort et clair. Parlez.
Une phase d’attente, seuls des parasites continus émanaient de la radio, tous les regards étaient rivés vers le chef. Tous attendaient la mission.
—31 ici 32, reprit la radio, êtes-vous en mesure de procéder à une évacuation des civils survivants de votre position ? Parlez.
Landolez laissait planer un silence. Étaient-ils tous prêts à redescendre au sol et à mettre en péril leur vie pour sauver des personnes certainement déjà mortes à l’heure qu’il est ? Les soldats s’échangèrent un regard incertain, voire apeuré pour le plus jeune d’entre eux – bordel, il ne devait même pas avoir 18 ans, un véritable bleu au crâne rasé aussi imberbe qu’un bébé – et le chef reprit la radio. C’était leur devoir : protégez la population, peu importe s’il s’agissait d’une menace terroriste, d’inondations… Ou de putain de zombies.
—31, affirmatif. Demande renfort de véhicules aériens de transport de troupe. Notre appareil ne pourra pas contenir plus de 15 personnes, nous comprit. Parlez.
Ils savaient d’avance que la demande du chef était perdue, personne n’allait venir les aider. Ils étaient abandonnés, ceux qui étaient assez proches de la ville pour agir, et les seuls inconscients pour obéir encore aux ordres d’une radio dont l’utilisateur devait être bien planqué, sans danger, dans une vraie base sécurisée.
—32, aucun appareil n’est capable de vous rejoindre. Vous êtes tous seuls. Évacuez le maximum de civils possible et laissez les autres sur place. Privilégiez votre sécurité à celles des civils, vous êtes précieux vous et votre appareil. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre votre Cougar.
Un caporal-chef, à la peau mate et musclé comme un buffle, bouffa. Landolez examina sa bande patronymique : A. RICHARD.
—Privilégiez notre sécurité ? Riait-il jaune, ils veulent qu’on atterrisse dans cette ville remplis de pourritures prêts à nous bouffer et ils parlent de notre sécurité ? Qu’ils aillent se faire foutre.
L’ensemble du groupe composé de 5 soldats était d’accord avec lui, mais gardait leur insubordination pour eux. Le chef fixait Richard en souriant, hocha la tête pour le faire comprendre qu’il était d’accord et ramena la radio à sa bouche.
—31, bien reçu. N’effectuez aucun contrôle radio durant l’opération. Nous allons devoir agir en toute discrétion. Parlez.
—32, bien pris. Bonne chance. Terminé.
Un silence interminable entre les soldats s’installa lorsque le sergent-chef Landolez coupa la radio. De là où il se trouvait, il arrivait à percevoir le claquement des dents du gamin soldat qui était pourtant à deux mètres de lui. Ils allaient finalement y retourner, dans ce chaos qu’ils avaient de justesse fui.
Le gamin glissa contre la paroi du Cougar et encercla ses genoux de ses avant-bras. Il tremblait comme une feuille, le regard perdu dans la terreur, les fantômes de ses camardes dansant encore dans ses pupilles affolées.
—Je ne veux pas, murmurait-il, je ne veux pas y retourner. Je ne veux pas mourir. Par pitié, non.
Les quatre soldats le regardaient avec pitié et compassion. Ce pauvre gosse avait dû assister à des choses qu’aucun vétéran n’avait dû voir dans sa carrière. Ils avaient tous vu ce qu’il arrivait lorsqu’un humain tombait entre les mains des morts. C’était indescriptible, une machine de mort, de broyage, d’annihilation.
Landolez se leva et s’approcha de la jeune recrue sans que celle-ci ne lui accorde un regard. Il posa sa main sur son épaule et tenta d'adopter sa voix la plus douce possible, camouflant son autorité naturelle qui l’avait toujours permis de faire obéir ses subordonnés.
—Je ne forcerai aucun d’entre vous à venir sur le terrain avec moi, il se redressa et retira sa main de l’épaule tremblante pour regarder les autres soldats, si vous voulez rester en sécurité dans le Cougar, je ne vous en blâmerai pas. Je dois même vous avouer que c’est moi-même ce que j’aimerais faire.
Les soldats éprouvèrent de l’espoir : cette mission n’aura pas lieu, le chef n’exécutera pas les ordres.
—Mais j’irai tout de même porter secours à ceux qui sont prisonniers en ville. Car c’est mon devoir, car je me suis engagé pour ce genre de mission. Zombies ou non. Je sauverai tous ceux que je pourrai. Il marqua un bref silence et soupira, que je sois seul, ou avec vous.
Nul ne savait quoi répondre à un tel discours. Richard se sentait idiot vis-à-vis de son commentaire et le gamin toisait le chef avec passion, comme si cet homme était une légende vivante, un modèle pour tous les soldats. D’ailleurs, chacun des soldats le voyait de cette façon à cet instant.
Beaujour, un caporal recouvert de sang sec – qui n’était pas le sien – baissa les yeux vers le sol, honteux d’avoir espéré ne pas accomplir cette mission suicide.
Le second caporal, Gaver, regardait le sergent-chef en serrant les mâchoires aussi fort qu’il le pouvait, car cet homme, et pas un autre, venait de lui rappeler pourquoi il était devenu soldat, et pourquoi il était fier de porter son treillis tous les jours. Il avait oublié ses convictions à l’instant même où les morts avaient attaqué son régiment et dévoré ses camarades. Il ne pensait plus qu’à sa propre survie, quitte à sacrifier les siens aux mains des monstres.
Gaver fit un pas en avant, tendit sa main droite pendant que la gauche maintenait la crosse de son fusil d’assaut HK contre sa poitrine, et échangea un regard rempli de remerciement avec le chef.
—Je viens avec vous, avait-il seulement dit, ne voulant pas se montrer trop émotionnel.
Une forme se leva avec hâte derrière Landolez qui se retourna en sentant ce mouvement. Le jeune était debout contre toute attente, ses jambes ne tremblaient plus – ou du moins ce tremblement n’était plus perceptible – et se mit au garde-à-vous.
—Soldat Benjamin Carson, 7ème bataillon, première section, à vos ordres chef.
Le feu brûlait à l’intérieur de Ben. Lors du discours du chef, il avait revu les images de ses camarades se faire déchirer et avaler par les morts. Lui, n’avait fait que suivre son instinct : s’enfuir. Par chance, il avait réussi à éviter les morts grâce à son gabarit de « crevette », comme le disaient ses supérieurs, et à rejoindre le Cougar qui n’avait pas encore subi l’assaut des cadavres. On lui avait tendu la main, tapoté sur l’épaule en lui offrant un petit c’est bien mon p’tit gars, c’est fini, et il s’était mis à pleurer comme un enfant, sans éprouver la moindre honte.
Carson était toujours au garde à vous, sous les regards ahuris de l’équipe. Ce gamin en avait dans le froc, finalement.
—Repos soldat, ordonna Landolez. Tu es sûr de toi ? Chacun d’entre nous risque d’y laisser sa peau. Ton manque d’expérience sur le terrain, et je ne parle pas de combat anti-zombie, pourrais te condamner.
Le soldat se mit au repos – bon exécutant jugea le chef – et confirma sa décision.
Landolez braqua son attention vers le caporal-chef et le caporal qui n’avaient pas encore énoncé leur avis. Le caporal-chef hocha la tête, sans ouvrir la bouche. Le second caporal soupira, conscient qu’il n’était pas près d’en avoir fini avec toutes ces conneries.
L’équipe était complète, et le chef ignorait s’il possédait des éléments fiables et capables de s’adapter contre les morts. Peut-être que l’un d’entre eux allait les mener vers une mort inévitable ? Peut-être oui, mais au moins, nous mourrons en ayant accomplis notre devoir jusqu’au bout.
Landolez se déplaça jusqu’au poste de pilotage et pointa du doigt le toit dégagé d’un immeuble.
—Atterrissez-ici.
—Reçu.
L’opération allait commencer.