Le Champ des Lucioles (French Edition)
1. Une demande spéciale
L’après-midi s’entendait, presque immortel. Les flocons avaient cessé de tomber en fin de matinée et avaient déposé sur la terre une robe blanche en coton, dans laquelle les enfants avaient déjà tracé leurs sillons pour fabriquer des bonhommes de neige et dessiner des anges. C’était une journée agréable, fraîche, il allait de soi, mais le vent s’était calmé ces derniers jours et il n’était pas rare de voir des familles et des couples du troisième âge se promener pour profiter de la journée qui s’offrait à eux. Le village était calme, silencieux, la neige sur la route ayant dissuadé la plupart des chauffards d'embarquer dans leur voiture. Seul le rire des enfants résonnait dans les rues, alors qu’ils se livraient une bataille de boule-de-neige digne des plus beaux champs de combats.
Adrien était là, assis devant sa maison, dans cette chaise à dossier penché qu’il appréciait tant. Il admirait le spectacle qui s’offrait à lui et gravait cette image dans sa tête. Il avait oublié depuis longtemps comment s’amuser, comme les enfants du quartier, cette innocence angélique qui réchauffait les cœurs des villageois qui regardaient à travers leurs fenêtres. Il frappa sa cigarette pour en faire tomber la cendre et la porta à sa bouche pour en tirer une bouffée. Fâcheuse habitude. Il en était conscient, mais au plus loin dans ces souvenirs, il ne se souvenait pas du temps où il ne fumait pas…. Depuis la mort de ses parents. Il croisa les jambes, attrapa son café dont la chaleur faisait s'élever dans le ciel une épaisse vapeur qui dansait et ondulait dans les airs avant de disparaître.
La porte s’ouvrit. Il ne se retourna pas, il savait parfaitement qui allait apparaître à ses côtés. Elsa était prête, emmitouflée dans son épais manteau rouge et le visage caché sous son bonnet à pompon qu'Adrien trouvait tellement ridicule. Elle s’approcha discrètement, pensant que son frère ne l’avait pas entendu, et lui sauta dans le dos pour l’embrasser sur la joue.
—Bonjour ! S’écria-t-elle.
—Tu es bien matinale, dis donc !
—Les gamins n’arrêtent pas de crier, je n’arrive pas à rester au lit.
—C’est un jour de neige, c’est normal. Les enfants s’amusent.
—Oui bah moi, je voulais faire une grasse matinée.
Adrien gratta son menton barbu et souriait. Ils restèrent côte à côte, sa sœur appuyée sur le dossier de sa chaise, profitant de la bataille qui se déroulait dans le terrain face à leur maison.
- Tu n’as pas envie de les rejoindre ? Lui demanda-t-il, ça pourrait être amusant.
Elsa pouffa et se dégagea du dos de son frère.
—J’ai 15 ans, tu crois vraiment que j’ai envie de jouer avec des gamins ? J’ai plein d’autres choses à faire bien plus intéressantes. D’ailleurs…
Adrien remua sur sa chaise. Il s’était attendu à cette conversation depuis plusieurs jours, et avait tout fait pour la repousser, mais elle était imminente et il n’allait pas pouvoir la retarder plus longtemps. Il tira sur sa cigarette, expira la fumée qui lui remonta dans l’œsophage et la bouche puis écrasa son mégot. Il tenta d'adopter sa voix la plus paisible et attrapa la main de sa sœur.
—J’y ai réfléchi oui, admit-il, et je t’avoue que je ne suis pas vraiment serein à l’idée de te laisser partir toute seule.
—Je ne serai pas toute seule, se défendait-elle, je serai avec Charlotte et Annabelle ! On pourra très bien se surveiller les unes et les autres.
—Ce n’est pas que je ne vous fais pas confiance, Elsa. Et j’aimerais réellement te répondre oui, mais je n’aime pas savoir que vous voulez y aller toutes seules, vous êtes jeunes.
—Charlotte a 17 ans !
—Oui et ? Je connais cette Charlotte et tu sais aussi bien que moi qu’elle n’est pas du genre à éviter les problèmes.
—Tu trouveras n’importe quelle excuse pour me barricader à la maison de toute manière.
Adrien esquivait le regard soutenu et implorant de sa sœur. Il voulait réellement lui faire plaisir, mais il était responsable d’elle depuis tellement d’années qu’il avait développé un instinct paternel et sur-protecteur. Il prit son paquet de cigarette, en extirpa une pour l’enfoncer entre ses dents et l’alluma.
—Tu oses me parler de responsabilité alors que tu n’es pas capable de prendre soin de ta propre santé…
L’argument était recevable, Adrien se l’avoua sans lui répondre. Mais il ne comptait pas céder pour si peu. Il se leva, agacé par l’insistance d'Elsa, et se mit à faire les cent pas.
Il se remémorait le début de cette histoire, datant de la semaine dernière. Elsa était venue le voir alors qu’il travaillait dans son bureau, à la maison, et semblait avoir une nouvelle pénible à lui annoncer. Il avait posé le dossier qu’il tenait dans sa main, mit son écran d’ordinateur en veille et, tout en restant assis, s’était retourné pour considérer sa sœur, les bras croisés et la mine sévère. Il ne parla pas, l’invitant d’un regard à commencer. Embarrassée, elle ne tenait pas sur place, comme un enfant qui avait envie d’uriner depuis un long moment. Elle scrutait le sol, incapable de soutenir le regard de son frère, puis elle souffla et leva la tête, désormais calme.
—Je peux te demander quelque chose ? Avait-elle dit sans détour.
—Je t’écoute.
Elle commençait à marcher dans le bureau, s’arrêtant devant les diverses décorations murales comme si elle les découvrait pour la première fois. Adrien s’impatientait et observait les déplacements incessants de sa sœur.
—Elsa, j’ai du travail qui m’attend. Alors sois-tu accouches, soit on en reparlera une autre fois.
—Il y a un concert, lâcha-t-elle précipitamment en se retournant pour lui faire face, à Paris. Avec les…
—Non.
Adrien avait été plus sec qu’il ne l’avait voulu, et regretta instantanément en voyant le visage de sa sœur se décomposer avant de se transformer en une grimace de déception, d’incompréhension et de tristesse.
— Mais je n’ai pas eu le temps de t’expliquer, pourquoi…
— Je t’ai dit non, l’avait-il coupé une seconde fois d’un ton plus doux, tu vas me demander si tu peux y aller avec Charlotte et Annabelle, c’est ça ? Te laisser prendre le train pour Paris, toute seule avec tes copines, sans pouvoir être là pour faire attention à vous, c’est hors de question. Vous n’êtes pas assez grandes pour ça.
—Tu te moques de moi ?! Mais que veux-tu qu’il nous arrive ?!
—Énormément de choses, les gens ne sont pas tous normaux tu sais.
—Toi et ta paranoïa ! Tu es toujours comme ça avec moi ! Même les parents de Charlotte et d’Annabelle sont d’accord ! Tu pourrais faire un petit effort et me faire confiance pour une fois, non ?!
Il s’étonna de la réaction de sa sœur, elle ne lui avait en aucun cas répondu ainsi. Pourtant, il ne lui en voulait pas, il était conscient qu’il protégeait trop sa sœur, et ça depuis qu’il en avait la responsabilité, depuis qu’ils furent orphelins. Il s’enfonça dans son siège, laissa tomber ses bras et soupira.
—Je veux bien y réfléchir, d’accord ?
Le visage d'Elsa s’illumina.
—C’est quand ton concert ? Reprit-il.
—Dans deux semaines.
—On en reparlera la semaine prochaine alors.
Elsa se satisfaisait de cette réponse, c’était un progrès notable pour son frère. Elle sauta sur lui pour l’embrasser et le serrer contre elle. Elle le remercia, descendit de ses genoux et s’échappa du bureau.
-Je te laisse bosser tranquille ! Cria-t-elle en fermant la porte.
Adrien resta plus de dix minutes à fixer la porte close qui lui faisait face. Comptait-il réellement y réfléchir ou sa décision était-elle définitivement négative ? Il l’ignorait lui-même.
Il se retourna, repris son dossier et commençait à en étudier les pièces diverses. Son travail demeurait le meilleur moyen de penser à autre chose, à s’ôter les sombres idées qui le traversaient…. Sa sœur se faisant enlever, sa sœur se perdant dans Paris et ne retrouvant pas son chemin…. Il saisit la première feuille du dossier. Un article en anglais, simple et court. Il se mit à sourire et entama la traduction en français. Cela faisait trois ans qu’il exerçait le métier de traducteur, et cela lui plaisait. Il avait déjà traduit une trentaine de romans, d’innombrables articles de presse (principalement des thèses et des articles scientifiques), et quelques nouvelles. Sa sœur hurlant son nom pour qu’il vienne la chercher. Il secoua la tête et se concentra sur l’article.
Aujourd'hui, il devait prendre une décision.
—Oui.
Elsa s’arrêta alors qu’elle regagnait la maison, certaine de la réponse de son frère. Avait-il vraiment dit oui ? Ou était-ce la voix d’un enfant qu’elle avait entendu ? Elle se retourna et attendait, l’espoir grandissant en elle.
—Je veux bien te laisser y aller. J’irai chercher les billets de train ce soir à la gare, tu me donneras les horaires que les filles ont pris. On prendra la place de concert sur Internet.
Elsa ne savait pas quoi répondre. C’était comme si elle parlait à une autre personne, et cela l’effraya un peu. Elle se mit à courir pour prendre son frère dans ses bras et ne parvint pas à contenir des larmes de joie.
—Merci, merci ! Tu es le meilleur !
Il ne répondit pas, incapable d’en dire plus, et caressait les cheveux de sa sœur. Elsa se dégagea de l’étreinte de son frère et rentra à l’intérieur en quête de son écharpe pour pouvoir s’aventurer dehors. Adrien la fixait, se demandant s’il avait pris la bonne décision.
2. Un enfant un peu trop intrépide
Le bruit de la neige était enivrant. L’enfant adorait le son que ses bottes produisaient à chacun de ses pas. Il se mit à courir, et s’arrêta brusquement, déçu que la rapidité atténuait les sons produits. Il contemplait autour de lui l’immense mer blanche, ses yeux brillaient, éclairés par les rayons du soleil qui se réfléchissaient sur la neige, il était ivre, ivre de joie.
Il marchait pendant plusieurs minutes le long du parc où d’autres enfants se livraient une bataille de boule-de-neige ou fabriquaient encore et encore ces basiques bonhommes. L’un de ces derniers l’étonna. Il s’arrêta à proximité en tentant de deviner à quoi il lui faisait penser. C’était des grands qui étaient en train de le façonner et l’enfant s’étonna de la mocheté de leur œuvre. Alors qu’il fixait indiscrètement les ados, l’un d’entre eux vint à lui, énervé.
—Qu’est-ce t’a à nous mâter le mioche ? L’agressa-t-il sans retenue.
—Je ne comprends pas à quoi ressemble votre bonhomme, répondait l’enfant sans se sentir intimidé.
—Tu n’as jamais vu une bite des neiges ou quoi ? Aller, file avant que j’ten claque une.
L’enfant se mit à courir, soudain conscient de la menace qui pesait sur lui. Il arriva loin du parc en peu de temps et s’arrêta lorsque ses jambes commençaient à souffrir, une vive sensation de brûlure dans les muscles.
Il se pencha en avant pour reprendre son souffle, il n’avait pas couru aussi vite depuis bien longtemps. Quel imbécile ce mec, pensait-il. Il se redressa et regardait autour de lui. Il était arrivé dans la rue des maisons vétustes. C’était plutôt une impasse en réalité, une courte route en état calamiteux qui s’enfonçait en descente vers la forêt et qui faisait demi-tour pour remonter vers les hauteurs du village. Les maisons épouvantaient moins l’enfant recouvertes ainsi de neige. Généralement, il ne s’en approchait pas. Ses copains n'arrêtaient pas de dire qu’il n’y avait que des monstres et des sorcières qui squattaient ses maisons, et qu'il fallait être fou pour y aller. Comme si, lui, il y croyait, aux monstres ! Il riait tout seul, en haut de la route, et décida de s’aventurer vers la forêt.
La première maison devant laquelle il arriva était silencieuse. D’une couleur rougeâtre, le blanc de la neige s’associait parfaitement avec elle et la bâtisse ressemblait alors à un immense bonnet de Noël. Il rit à cette pensée. Il n’avait pas peur, non, au contraire, il se sentait bien ici. C’était paisible, il n’y avait pas d’enfants qui se lançaient des boules-de-neige, il n’y avait pas de grands pour faire des obscénités et le chasser avec violence. Les monstres, c’étaient plutôt eux.
Il poursuivait sa descente, passant devant une maison dans un bien pire état que le bonnet géant. Les vitres de chaque fenêtre étaient toutes cassées, les murs n’étaient faits qu’à partir de planches recouvertes de gel et dévorées par le temps. La porte d’entrée était inexistante, et la neige s’engouffrait à l’intérieur de la maison. Le soleil se dissimula derrière un épais voile blanc et la luminosité extérieure diminua en un fragment de seconde, comme si le géant de lumière s’était fait avaler par les nuages. L’enfant remarquait que, lorsqu’il faisait un peu plus sombre, cette maison lui faisait peur. Malgré ses tremblements, il ne parvenait pas à regarder ailleurs que le couloir de l’entrée qui était désormais plongé dans le noir. Il lui semblait apercevoir une forme, une silhouette, quelque chose de malsain, se dessiner au fond du couloir. Il se remémora alors des avertissements de ses amis : des sorcières et des monstres. Était-ce finalement vrai ? Non, il ne comptait pas se faire avoir, il était petit, mais il savait que les monstres, ça n’existait pas ! Mais il y avait effectivement quelque chose dans cette maison, quelque chose d’inquiétant. Il avait l’impression que des mains effroyables et invisibles s’étiraient depuis la noirceur pour l’attraper et l’entraîner dans l’obscurité pour que les monstres puissent le dévorer. C’était envoûtant, déroutant et intriguant. Il avança d’un pas. En était-il seulement capable ? Entrer à l’intérieur de cette maison et prouver à ses copains qu’ils avaient tort ? Peut-être. Il avança à nouveau, son cœur suivi le mouvement et accélérait. Les muscles de ses jambes ne le brûlaient plus, il n’entendait plus rien, ne sentait plus le froid s’abattre sur son visage. Il était captivé. Les ténèbres l’attiraient, et il allait bientôt appartenir aux ténèbres. Il arriva au seuil de l’entrée et entendait alors le vent s’engouffrer dans la maison pour émettre un sifflement aigu et lointain. Du moins, était-ce vraiment le vent ? N’était-ce pas l’appel de ces ténèbres, ou même ce monstre qui l’attendait à l’intérieur et qui lui demandait de s’approcher un peu plus ? Il frissonna et entra.
Le couloir était encore plus lugubre depuis l’intérieur. De nombreux déchets jonchaient le sol, comme des canettes de bière, du plastique, des crottes de rats, et même, remarqua l’enfant, un drôle de ballon blanchâtre dont on n’avait même pas pris la peine de gonfler. Il refusa d’y toucher.
Il marchait dans le couloir, doucement, et le bruit de ses pas sur le sol avait une tout autre résonance en lui : ce n’était plus le croustillement de la neige qui l’amusait tant, c’était un grincement, long et grave, qui perforait son corps comme un poignard, gelant sa colonne vertébrale et l’obligeant à chaque fois à s’arrêter pour fixer le fond du couloir. Le monstre était-il là ? Attendait-il que l’enfant passe à côté de lui pour le saisir par les chevilles et l’entraîner dans sa tanière ? Non, je suis déjà dans sa tanière. La peur était en lui, elle lui rongeait les tripes et lui faisait prendre brutalement conscience que son idée ressemblait à un suicide. Il ne bougeait plus, droit, attentif, il scrutait les ombres qui semblaient se mouvoir à travers les abysses. Le sifflement s’était arrêté, le vent était tombé… Le silence était désormais maître de la maison. L’enfant tremblait et transpirait, plus les secondes passaient, plus il regrettait son idiotie et son courage inconscient. Il pleurait, les larmes étaient gelées sur ses joues, et il se mit à renifler mécaniquement. C’est là qu’il respira l’odeur. Elle n’était pas présente quand il était rentré dans la tanière, il l’aurait senti immédiatement. Ce parfum très désagréable au début et qui s'adoucissait dans les narines, avec une sorte d'odeur...D’orange. Cette odeur inédite, autant dérangeante qu'elle était étonnante. La distraction que l’odeur lui avait offerte lui fit oublier un instant sa peur, il se mit à bouger, tout d’abord un mouvement bref de jambe, puis un pas, et il se mit à courir en hurlant. Il lui semblait avoir entendu le monstre le pourchasser, arracher les planches des murs à l’aide de ses griffes et à grogner sa faim à travers sa grande gueule. Mais l’enfant était arrivé dehors sans qu’aucune patte ne l’attrape. Il se retourna pour inspecter l’entrée. Elle était vide. Pas de monstre, pas de patte velue, pas de planche arrachée. Il était seul avec la maison. Il se mit alors à rire, tout d’abord parce que ses nerfs venaient de l’abandonner, puis en pensant à sa panique. Lui qui se prenait pour un petit garçon vaillant, il avait trempé son pantalon d’urine. Des idées claires lui revenaient. Il réfléchissait déjà comment rentrer chez lui sans que quelqu’un ne puisse remarquer qu’il s’était fait dessus. Il allait passer à la lisière de la forêt, en empruntant la rue des grandes fleurs. Puis, lorsqu’il apercevrait la rue Georges Sand, il allait remonter à travers le champ pour rejoindre cette rue, pour ensuite passer derrière les maisons jaunes sans se faire voir. Enfin, il allait atteindre l’impasse des saules, et verrait sa maison après la petite bute. Il n’aurait qu’à entrer par-devant, dire à sa mère qu’il allait prendre une douche chaude parce qu’il était congelé, et elle, oh oui, il savait qu’elle allait lui dire de ne pas mettre de la neige dans les escaliers.
Il riait, son plan était parfait et c’était ce qu’il allait ainsi faire. Il s’étonna un instant que l’odeur était présente à l’extérieur, puis il se mit à marcher en se disant que c’était naturel.
C’est alors que deux mains froides l’attrapèrent et l’entraînèrent.
3. Les choses
Adrien sortit de la gare, les billets pour Paris dans sa main. Les voyageurs, pressés, couraient autour de lui pour tenter d’obtenir leur train qui partait dans quelques minutes. Il y avait toutes sortes d’individus : des hommes d’affaires, reconnaissables par leur costume bon marché et leur mallette noire, des familles complètes, dont le père portait la quasi-totalité des valises pour que les autres membres de la famille puissent avancer plus vite, des militaires, dont le visage fermé et neutre témoignait leur routine épuisante, et les autres, les fantômes, ceux qui n’avaient pas réellement d’identité physique et qu’on ne regardait même pas. Ceux-là étaient invisibles aux yeux de tous, et Adrien se disait que c’étaient bien eux qui avaient le plus de chance. Il y avait aussi des sans domicile fixe, si nombreux qu’en l’espace de cinq minutes, alors qu'Adrien fumait sa cigarette devant le hall, trois d’entre eux l’abordèrent pour lui réclamer des pièces ou une cigarette.
Il écrasa son mégot par terre. La fraîcheur était tombée sur la ville, après que le vent s’était calmé. Adrien sentait alors cette odeur, très particulière, dont le seul côté agréable était celui des agrumes. Il fit le rapprochement avec les travaux sur la grande avenue, c’était même hautement probable selon lui. Les ouvriers devaient avoir touché à une canalisation ou à un tuyau et libérer une sorte de gaz pas très agréable pour la population. Et s’il était toxique ? Non, il s’enleva cette idée de la tête. S’il s’agissait d’un gaz toxique, la ville n’aurait pas été aussi paisible et il y aurait déjà eu des victimes.
Le passage d’un train le tira de ses songes. Il se dirigea vers sa voiture, esquivant de peu un SDF qui s’apprêtait à lui réclamer une cigarette.
Il grimpa dans la 206, et s’installa devant le volant. Sans savoir pourquoi il ne démarra pas tout de suite, il restait là, sur le parking, où sa place était pourtant convoitée par plusieurs voitures qui voulaient déposer un proche ou en récupérer un. Il alluma une nouvelle cigarette et entrebâilla la fenêtre. Il était fumeur, mais Elsa ne l’était pas, et elle haïssait l’odeur de la fumée qui s’imprégnait dans les tissus. Elsa. C’était ça, il éprouvait l’envie de l’appeler, une impression idiote, mais qui lui semblait importante. Il sentait que quelque chose ne tournait pas rond, un élément qu’il ignorait, mais que son esprit avait pourtant détecté. Était-ce l’odeur ? Peut-être. Il secoua la tête en jugeant cette idée absurde, mais il fouilla tout de même sa poche pour en sortir son téléphone portable et appela sa sœur.
Première tonalité. Pas de réponse.
Deuxième tonalité. Sa jambe se mettait à sautiller nerveusement.
Troisième tonalité. Il projeta sa cigarette par la fenêtre.
Quatrième tonalité. Une goutte de sueur traversa son dos.
Cinquième tonalité. Elsa décrocha.
—Adrien ? Avait-elle uniquement dit d’une voix tremblante.
—Oui, répondit-il sans faire attention à son timbre de voix, j’ai les billets c’est bon. Heureusement que tu es jeune, ce n’est pas donné d’aller à Paris de nos jours ! Mais bon, vu que tu as moins de 25 ans, les tarifs sont réduits. Je t’ai pris des places en première classe, vu que je ne connaissais pas les places de tes amies, au moins tu voyageras dans la…
—Adrien, il y a des choses dehors.
Adrien s’arrêta. Son cœur aussi, le temps d’un instant. Il endura une vive douleur dans la poitrine et la phrase qu’avait prononcée sa sœur résonnait en lui. Des choses. Qu’appelait-elle des choses ? Les pires scénarios s’écrivaient dans sa tête. Il voyait des silhouettes, des ombres, des démons, des voleurs, et bien d’autres êtres malveillants qui marchaient autour de leur maison. Essayaient-ils d’entrer ? Que voulaient-ils ?
—Des… Des choses ? Répétait-il, incapable d'articuler d’autres mots.
—Je ne sais pas ce que c’est ! Au début, je pensais que c’étaient les voisins, ou des passants, mais il y en a eu de plus en plus. Ils semblent… Perdus.
—Perdus ? OK on vit en campagne à plus de trente minutes de la ville, mais il y a du réseau chez nous, ils peuvent retrouver leur route avec le GPS de leur portable.
Il savait qu’il faisait exprès de ne pas comprendre. Il ne le voulait pas. Ces gens étaient perdus, voilà tout ! Cela arrivait aux meilleurs d’entre nous, et chacun de nous s’était déjà perdu au moins une fois dans sa vie. En ce qui concernait le cas actuel, c'était sûrement un bus de touristes qui s’était égaré dans le village et, le conducteur, le temps de retrouver son chemin sur la carte, avait libéré les passagers aux membres endormis pour qu’ils puissent marcher un peu. C’était ça, Adrien en était persuadé.
Tu te mens, lui dit alors une voix dans sa tête qui n’était pas la sienne, tu te mens à toi-même.
—Non, pas perdus dans ce sens-là ! J’ai l’impression qu’ils… Je ne sais pas, qu’ils errent. Ils marchent la tête vers le ciel, ou certains en regardant le sol. Ils traînent des pieds, et ils vont dans toutes les directions sans regarder vraiment devant eux. J’ai peur, c’est vraiment bizarre Adrien, reviens vite s’il-te-plaît !
—J’arrive. Je te promets que j’arrive le plus rapidement possible.
C’était tout ce qu’il avait trouvé comme réponse. Une promesse. Il allait rentrer, et rien ne pouvait s'opposer à cela. Il actionna la marche arrière et reculait, sans faire attention à la voiture qui attendait derrière lui sa place depuis qu’il était rentré dans son véhicule. D’ailleurs, il n’avait même pas entendu les klaxons répétitifs depuis plus de deux minutes qui lui demandaient de virer son cul de cette place. Il manqua de quelques centimètres de percuter le pare-chocs de la voiture derrière, et, sans se soucier des injures poussées par le conducteur impatient, il passa la première et accéléra, pied au plancher, pour s’échapper du parking de la gare.
Elsa attendait son frère, les pieds joints, le téléphone contre la poitrine. Elle fixait la fenêtre. Elle ne pouvait pas défaire son regard des vitres assombries par le ciel grisé. Les ombres passaient. Elles n’avaient aucun regard, et à aucun moment Elsa ne s’était sentie observée. Mais elle frissonnait. Elle était en proie à une terreur qui ne pouvait être nommée. L’un d’entre eux passa si proche de la vitre que son épaule frappa la vitre, faisant sursauter l'adolescente dépourvue. Elle échappa un cri. Il s’arrêta. Un long moment de silence semblait refroidir l’atmosphère. Elle recula d’un pas, il resta immobile. Il ne la regardait pas, d’ailleurs, que regardait-il ? Il avait la tête penchée en arrière, si bien qu’on avait l’impression que son cou se déchirait lentement et que sa tête sans visage allait tomber le long de son dos. Elle recula d’un second pas, puis d’un troisième. Elle voulait s’enfuir, se mettre à courir loin de cette fenêtre et de cet être effroyable, mais la peur qu’il l’entende était bien plus forte. Ainsi elle prenait soin de poser son pied avec délicatesse afin de produire le moins de son possible. Un autre pas, l’être ne bougeait pas, sa tête tenait toujours sur ses épaules. Elle s’arrêta net alors que son talon ne touchait pas encore le sol : un de ses congénères l’avait rejoint. Il marchait d’une façon bien plus singulière que les autres. Ses bras dansaient et ses jambes effectuaient de mouvements brefs, imitant un personnage âgé qui n’avait plus la force d'élever les jambes. La courbure de son dos était telle que l’être semblait porter toute la peine et la douleur du monde, c’est pourquoi, après un court instant de peur, Elsa avait pitié de cet être. Elle relativisait… L’inconnu faisait toujours peur, c’était connu, mais avait-elle tenté de comprendre ce qu’il se passait réellement ? Ces choses, peu importe ce qu’elles étaient, avaient peut-être besoin d’aide ? Elles étaient victimes d'un mal inédit que seuls les plus courageux pouvaient guérir. La pitié effaça la peur d'Elsa et elle se mit à éprouver du dégoût pour sa propre personne. Elle qui avait sans cesse prétendu vouloir aider son prochain, qu’elle ne refuserait jamais de tendre la main à ceux qui en ont besoin, peu importe leur apparence physique ou la santé mentale. Non, elle ne pouvait pas reculer et abandonner les êtres de devant chez elle.
Elle posa le talon et son mollet percuta la table basse. Les pieds en bois grincèrent contre le carrelage, provoquant un son strident faible, mais audible. Les êtres qu'Elsa avait pris en pitié tournèrent leur buste face à la maison d’une vitesse presque surhumaine, tels des prédateurs qui repéraient enfin leurs proies, et ils plongèrent sur les vitres, créant une pluie de verres brisés à l’intérieur de la maison sous les cris horrifiés de la jeune fille…
4. Murmures