Le Champ des Lucioles (French Edition)

Darren Lilium · Chapitre 5 sur 16

Pages du PDF

Le Champ des Lucioles (French Edition)

6. Des armoires froides

 

Ce n’était pas un boulot comme les autres, certains trouvaient ça répugnant, qu’il fallait être complètement fou ou malsain pour désirer exercer cette profession, mais Zack Rifanati adorait faire ça. Il ne se considérait pas d’ailleurs comme quelqu’un de sordide, c’était un métier morbide certes, mais il fallait bien que quelqu’un le fasse. Il aimait être ici, dans cette antre grisée et froide, où il pouvait être seul. Seul était un grand mot, car il ne l’était pas réellement, il était constamment accompagné dans cette pièce, car ils étaient-là, avec lui, et ne disaient rien.

Le docteur Rifanati enfila sa blouse blanche, deux gants en plastiques et un masque dont les élastiques lui passaient derrière les oreilles. Il était paré à travailler. Il avança entre les tables grises et s’arrêta devant le fameux mur à tiroir.

—Bonjour vous tous, commençait-il en souriant à travers son masque, j’espère que vous avez bien dormi, moi oui. Par qui allons-nous commencer ? Justine ? Lucien ? Vous êtes nombreux ce matin. Un vol qui s’est très mal déroulé pour vous, il me semble, n’est-ce pas ? Il se mit à compter les tiroirs en partant de la droite… Quatre, cinq, six, sept. Toi.

Il s’avança vers le tiroir et, en attrapant la barre, tira pour l’ouvrir. Le froid s’échappa du compartiment en une pâle fumée blanche et un homme d’environ quarante ans apparu, habillé d’une robe blanche. Il était d’une blancheur quasi-pure, ses yeux fermés, son sourire bloqué dans un rictus idiot et ses mains disposées, les doigts croisés, sur sa poitrine, le rendaient presque angélique et serein. Il est bien où il est désormais, pensait Zack, je le vois dans son sourire. Il posa son majeur et son index ganté sur le menton de l’homme pour décaler sa tête sur la droite, mais, avant d’arriver au terme de son mouvement, s’arrêta brusquement, confus.

—Oh ! Je suis désolé, je te manipule, mais je ne connais même pas ton nom ! Laisse-moi regarder ta petite étiquette.

Il se pencha pour accéder au poignet gauche du corps et examina le bracelet de celui-ci.

—Marc…. Enchanté Marc, je suis le docteur Rifanati Zack, je serai l’une des dernières personnes avec qui tu parleras. Les derniers seront ta famille, bien évidemment…. Où sont-ils avec toi ? Dans les autres tiroirs ? Je ne l’espère pas pour eux. Maintenant que les présentations sont faites, je vais déterminer la cause de ton décès, si tu le veux bien.

Il s’écarta de l’armoire réfrigérée et approcha une table à roulettes. Il y glissa le cadavre avec précaution, et retourna avec au centre de la pièce blanche et grise.

—Alors Marc, murmurait Zack en disposant son matériel sur le côté, par quoi allons-nous commencer ? Ta poitrine ? Ton crâne ? Voyons voir ça.

Il releva le drap blanc qui recouvrait la nudité du cadavre. C’était systématiquement un moment inconfortable pour Zack, non pas parce qu’il se trouvait à côté d’un mort non, mais parce qu’à ce moment-là, il découvrait entièrement l’intimité de cette personne, et ça, c’était vraiment perturbant. Il songeait constamment à son adolescence, aux premières fois où il eut découvert le corps nu de ses compagnes et de cette gêne qu’il avait ressenti. Il souriait à cette idée. Décidément, il avait vraiment un problème, il reliait ses premiers coïtes à la mort elle-même. Son sourire s’effaça, il comprit qu’il avait un véritable problème relationnel.

Il secoua la tête, attrapa le scalpel et passera en revue le corps de Marc en comptant un à un les plaies qui recouvraient son torse.

—…Trois, quatre, cinq TOC !

Il se figea net. Ce bruit n’était pas familier. Il se retourna, et explorait des yeux le sol. Avait-il fait tomber un outil par mégarde ? Non, le son n’était pas métallique et le sol était recouvert de carrelage, donc il aurait spontanément identifié ce bruit singulier. De plus, bien que son ouïe ne fût pas très fine, il savait que cela ne venait pas de vers le bas… Ce bruit venait de derrière lui. Il attendait, cherchait un indice, un élément, comme si celui-ci allait s’afficher sur les murs comme par magie. Il éprouvait un sentiment inédit, quelque chose d’innommable, c’était mauvais, noir, et inquiétant. Son esprit scientifique le fît revenir à la raison et il se remettait au travail.

—Où j’en étais… Oui ! Six, sept, huit, neuf TOC TOC !

Il comprit qu’il n’était pas devenu fou, ce bruit était bel et bien réel. Et il provenait du mur derrière-lui : celui des armoires froides. Le mur des morts. Il s’approchait précautionneusement, faisant un pas chaque minute comme si sa précipitation aurait pu l’entraîner ailleurs que devant le mur. Il arracha son masque et le laissa tomber au sol sans le regarder s’étaler sur le carrelage froid. Son regard était fixé vers les armoires, il ne pouvait le détacher.

TOC !

Zack s’immobilisa.

TOC ! TOC ! TAP, TAP, TAP !

Il rit, il ne comprenait pas ce qu’il se passait. Depuis la toute première fois depuis le début de ses études et l’obtention de ce travail à l’hôpital de la ville, il éprouvait un profond malaise entre ses quatre murs. Que devait-il faire ? C’était la question que ne cessait de passer en boucle au fond de lui. Courir ? Ouvrir un à un les tiroirs pour s’apercevoir que, finalement, l’un des cadavres n’en était pas un et qu’une faute avait été commise ? Cette idée lui brisa sa peur : si quelqu’un était encore vivant là-dedans, il devait le sortir sous peine de mourir de froid. Il se précipita sur le premier tiroir et le tira. C’était une femme, qui avait dû être remarquablement belle dans son vivant. Blondes aux cheveux longs, son visage, malgré le blanc de la mort, était harmonieux et agréable à regarder. Hélas, elle était vraiment morte, ce n’était pas elle qui avait provoqué ce bruit. Il ne prit pas le temps de refermer le tiroir de la blonde et ouvra le deuxième qui contenait un homme vraiment obèse (si bien que Zack se demanda comme il avait réussi à le faire entrer à l’intérieur). Celui-ci aussi était mort. Il se demanda alors s’il n’avait pas tout imaginé, si ce n’était pas son esprit qui lui jouait des tours.

TOC !

C’était le tiroir juste à côté de lui. À sa droite. Il en était persuadé. Il approcha ses doigts de la poignée et constata que ceux-ci tremblaient affreusement, comme si à un moment ou à un autre, ils allaient se briser tous en même temps. Mais ses doigts tenaient le coup. Il écrasa la poignée et tira le tiroir. À peine avait-il atteint la butée pour éviter que le compartiment se décroche de son emplacement qu’une silhouette se leva en avant en hurlant. Zack cria et recula, il regretta immédiatement d’avoir ouvert ce casier et se protégeait avec ses avant-bras devant son visage.

—Ah ! Braillait-il en commençant à pleurer de terreur, non ! Ne me faites rien par pitié !

Alors qu’il s’attendait à ce que la silhouette s’abatte sur lui, il distingua dans le silence de la pièce une respiration qui n’était pas la sienne. C’était une respiration aigüe et sifflante, anormale. Il restait dans cette position sans parvenir à regarder vers le tiroir ouvert, c’était au-dessus de ses forces, mais plus les secondes passaient et que la respiration devenait régulière, plus son cœur recouvrait un rythme normal. Il dégagea sa joue de son épaule tremblante, passa son œil gauche au-dessus pour entrapercevoir la silhouette. C’était une femme, il ne discernait pas son visage, mais il constatait que sa peau reprenait graduellement de la couleur. Son dos montait et descendait à chacune de ses longues respirations. Elle était vivante.

Zack se leva tant bien que mal, il était encore chancelant. Que dois-je dire ? Réfléchissait-il bêtement une fois sur ses pieds, c’est la première fois qu’un de mes morts ne l’était pas réellement ! Il tendit son bras devant lui, comme pour lui effleurer l’épaule qui était pourtant à deux mètres de lui, et racla sa gorge pour retrouver de la voix. Dès qu’elle entendit qu’elle n’était pas seule, la femme cessa de bouger et de respirer. Le temps s’arrêtait entre eux, et la pression devenait écrasante pour Zack. Il décida de briser le silence.

—Euh… Bonjour, a-t-il sobrement dit d’une voix tremblante et chétive, je… Je suis le docteur Rif…

—Le docteur Rifanati Zack, j’ai entendu tout à l’heure.

C’est à cet instant même que Zack comprit qu’elle était réellement vivante. Sa peur s’envola et il se mit à s’inquiéter pour la pauvre femme qui avait été prise pour morte et qui devait être frigorifiée. Zack ne répondit pas et se mit à chercher de quoi la couvrir. Il vit au fond de la pièce, sur le portemanteau, sa grosse veste d’hiver noire dont la capuche était recouverte de fourrure. Il se précipita pour l’attraper et pour revenir près de la femme.

—Tenez, lui proposait-il d’une voix plus assurée, vous devez mourir de froid.

La femme, sans le regarder, attrapa de ses doigts bleus la veste et l’enfila. Alors qu’elle passait le bras dans la deuxième manche, le drap blanc qui la recouvrait tomba et Zack aperçut l’un de ses seins. Belle poitrine, s’avouait-il.

—Quel jour ? Demanda-t-elle d’une voix murmurante et sans émotion.

—Nous sommes le 12 décembre.

Elle inclina la tête et restait muette. Zack décidait de ne pas la brusquer et de lui laisser le temps de se remettre de ses émotions, après tout, elle revenait d’entre les morts…

—Avez-vous senti une drôle d’odeur ? Continua-t-elle de demander sans relever la tête.

—Une drôle d’odeur dites-vous ? Écoutez, la morgue est séparée par une porte hermétique très épaisse, donc à part les odeurs habituelles de la morgue, je n’ai rien senti.

Zack ne saisissait pas parfaitement la question. Il se demandait en premier temps s’il s’agissait d’un reproche. Éventuellement, sentait-il mauvais ? Mais il savait qu’elle ne parlait pas de ça, c’était quelque chose de bien différent, une odeur particulière sans doute.

—La morgue vous dites ? Questionnait-elle d’une voix étranglée en relevant la tête. Il y a d’autres morts à côté de nous ?

—Comme je vous l’ai dit, nous sommes dans une morgue madame, il a toujours des…

—Est-ce qu’ils sont renfermés ?!

La question embarrassa Zack. Il la comprenait encore moins que celle de l’odeur.

—Renfermés ? Vous êtes dans une morgue, eux comme nous sommes renfermés.

La femme se leva d’un bond et examina la pièce. Elle posa son regard un instant sur Marc au milieu de la pièce puis sur les deux morts allongés sur les tiroirs ouverts juste à côté d’elle. La panique se lisait sur son visage, comme si d’un coup, les portes de l’enfer s’étaient ouvertes devant elle et qu’une armée de démons en sortaient pour la saisir de force et la trainer dans les flammes. Elle se précipita vers les tiroirs et un après l’autre, elle les ferma d’une force dont Zack n’aurait pas imaginé venant d’une femme aussi chétive. Puis elle se tourna vers le centre de la pièce, hésita un instant, puis attrapa la scie qui se trouvait sur le plan de travail à côté du cadavre de Marc. Le docteur contemplait la femme, aussi inquiété qu’abasourdi. Alors que les dents de la scie entrèrent en contact avec le coup de Marc, Zack cavala jusqu’à elle pour l’arrêter.

—Mais que faites-vous bon sang ?! L’interrogeait-il en repoussant sa main de la tête du cadavre et en attrapant son poignet. Vous n’êtes pas bien ou quoi ?!

Elle braqua son visage vers lui. Elle transpirait et son regard était rempli d’instabilité et d’effroi. Il desserra sa main, perdu.

—Je dois le faire, répétait-elle en l’implorant, je dois le faire, je dois le faire, vraiment. Avant… Avant que cet homme ne se relève.

—Qu’il se relève ? Il est mort, madame, il ne se relèvera pas.

—J’étais morte, moi aussi, pourtant, je suis bien là, devant vous, à vous parler.

Il resta muet.