Le Champ des Lucioles (French Edition)

Darren Lilium · Chapitre 4 sur 16

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Le Champ des Lucioles (French Edition)

Ils étaient déjà là, dans le village,…

5. La vague

 

Ils étaient déjà là, dans le village, sans que les vivants ne les remarquent avant que la première morsure eu lieu. L’adolescent reculait en gloussant, fier de son pénis fait en neige. Il voulait l’admirer de loin, et même le prendre en photo pour le montrer à ses copains du lycée. Il considérait la distance nécessaire pour obtenir un cadre parfait, et, lorsqu’il estima qu’il était assez loin, il posa un genou dans la neige et attrapa son téléphone pour immortaliser son chef d’œuvre phallique. Tout se déroula d’une rapidité étourdissante. Il perçut tout d’abord un chant grave, de plus en plus puissant, mais sans pour autant être assourdissant, puis les ongles, les phalanges sans peau, les doigts et les mains s’abattaient sur lui et le saisissaient par son manteau. Il n’essayait pas de se défendre, c’était peine perdue, les forces qui l’attiraient l’en avaient dissuadés dès lors qu’il fût projeté en arrière. Les dents entrèrent alors en scène. Elles déchirèrent sa peau, en commençant par celle du visage. La neige autour du garçon misérable avait pris une drôle de couleur rougeâtre, comme ces glaces pillées à la fraise que l’on pouvait trouver facilement dans les fêtes foraines. Il ne parvenait pas non plus à hurler, il était trop tard, les morts lui avaient déjà arraché la gorge et ses cordes vocales. Il ne voyait presque plus rien, aveuglé par la douleur, si intense qu’il ne la ressentait plus. Il vit ses côtes jaillirent de sa poitrine, puis ses intestins se dérouler dans la neige avant que des cadavres bruns ne s'abattent dessus pour les dévorer. Il ne comprenait pas, pourtant, c’étaient ces dernières pensées. Pourquoi ? Mais personne ne lui répondit. Le ciel était toujours impassible, et Dieu l’abandonna aux démons qui l’avaient capturé. Il ferma les yeux. Il n’était plus qu’un tas de viande à moitié dévoré.

Les amis du garçon qui n’en était plus un étaient pétrifiés. Ils étaient trois, et avaient pris la pose pour la photo autour de pénis blanc. Ils étaient désormais figés, comme des statues. Le plus petit, un blondinet au visage désagréable et aux dents de travers, souriait encore, un doigt en dessous du menton. Pourtant, son ami était devant lui, et s’était fait démembrer et dévoré en moins de trente secondes. Celui qui était derrière l’attraction majeure bougea le premier. Sans attendre ses compagnons, il se mit à courir, aussi vite qu’il le pouvait, mais les morts les avaient déjà encerclés. C’était trop tard pour eux, et dans ce murmure incessant se mêlaient les cris de désespoir. Le blond n’avait pas bougé lorsqu’il fut emporté, celui qui avait tenté de fuir tomba cinq mètres plus loin, écrasé par le poids des morts qui s’empilait sur lui, brisant ses os et transperçant ses organes. Le dernier, le plus imposant et donc, par une logique qui le condamna, le plus lent, parvint à franchir les premiers rangs avant que les mains ne le séparent en morceaux au bord du parc.

Ceux qui se livraient une bataille de boule-de-neige n’eurent pas plus de chance. Ils tentèrent de fuir, l’enfer les avala.

Jacques Danot, l’unique épicier du village, assistait à travers les vitres de son magasin à cette boucherie, impuissant. Ses yeux parcouraient le paysage rouge qui se peignait devant lui, il voyait des enfants se faire dévorer sans hurler, des femmes se faire étriper et des hommes tenter de se défendre, en vain, avant de se faire aspirer par la vague sombre. Il ignorait ce qu’il devait faire. Il pensait en premier temps à saisir son téléphone pour alerter les autorités, mais qu’allaient-ils faire ? C’était l’apocalypse qui s’était abattu ici, et seul Dieu pouvait y mettre fin. Mais ce dieu les avait abandonnés, il avait permis que cela se produise, c’était sa volonté, et Jacques ne possédait pas d’autre choix que de la subir. Il secoua la tête, il devait réagir, et vite, car la vague approchait de son magasin. Il courrait entre les allées, passant des produits ménagers aux liquides, puis il traversait les produits frais, sans ressentir le froid soudain qui l’entourait. Il avait chaud, il transpirait, car chaque seconde comptait avant que les morts ne s'abattent sur lui. Il arrivait auprès du comptoir et de la caisse enregistreuse. Il passa au-dessus sans interrompre sa course et manqua de s’écraser contre les bouteilles d’alcool qui se trouvait sur le mur en face de lui. Alors qu’il se penchait pour récupérer ce qu’il était venu chercher, la vitre immense explosa. Les morts étaient-là. Il se releva, une vieille carabine de chasse dans les mains, et visa.

Catherine De Delle passa devant l’épicerie en courant. Elle entendit un coup de feu, puis un second, et enfin de hurlements qui se transformèrent en gargouillement atroce. Elle lança un regard hâtif à l’intérieur de l’épicerie : Jacques Danot n’était plus qu’une épaisse bouillie rouge. Mais Catherine n’avait pas le temps de pleurer sa mort bien qu’ils étaient très proches tous les deux. Elle esquiva un mort lent qui n’avait même pas eu le temps de tendre les bras pour l’attraper, et accélérait. Ses mollets hurlaient et ses chevilles faillirent se tordre plus d’une fois durant sa course contre la Mort. Par chance pour elle, les cadavres étaient trop occupés à dévorer les autres villageois. Un espoir brillait en elle. Grâce à leur sacrifice, elle allait pouvoir s’en sortir, rallier sa maison, saisir ses clés, entrer dans son gros 4x4 qui allait avoir enfin une réelle utilité dans sa vie, et foutre le camp de ce village maudit. Elle se mit à sourire. Oui, pensait-elle presque trop fort, je vais réussir ! Je vais m’en sortir ! Elle franchit la route. Les morts lui avaient fait oublier l’existence de son propre monde. Une voiture la percuta à 120 km/h.

La famille Gathier était parvenue à regagner le monospace familial, alerté par les cris de douleur de leur voisin.

Patrick, le père, était sorti voir ce qu’il se passait quand il revint en panique, hurlant à sa femme Danielle et ses deux filles Julie et Sarah de monter dans la voiture.

—Mais qu’est-ce qu’il se passe bon sang Patrick ?! Suppliait Danielle en restant immobile, incapable de bouger. Tu fais peur aux filles !

Patrick la gifla si fort qu’elle tomba au sol. Il la releva en l’attrapant par le col et emmena son visage devant le sien.

—MONTEZ DANS CETTE PUTAIN DE BAGNOLE !

Il n’avait jamais frappé sa femme. L’idée ne lui était, en aucun cas, venue, c’était inconcevable pour lui. Mais à ce moment-là, il avait envie de lui exploser le visage contre le sol. Cette femme de 42 ans était molle et prenait trop de temps pour comprendre. Il retenait sa deuxième gifle et lâcha sa femme. Alors qu’il se retournait pour récupérer les clés du monospace, ses deux filles l’arrêtèrent en le fixant, muettes. Le visage de Patrick se transforma et redevint serein et agréable à regarder. Il se baissa pour arriver à leur hauteur, posa ses mains sur leurs si splendides cheveux bouclés et les serra fort contre lui.

—Papa est désolé, répétait-il, papa est désolé.

Il se releva et empoignant le bras de ses filles pour les entraîner vers la voiture. Il s'empara au passage des clés et passa la porte. Il se retourna à peine lorsqu’il menaça sa femme de lui défoncer la gueule si elle ne se dépêchait pas. Danielle reçut alors comme un choc électrique, et, pendant que les larmes recouvraient son visage, elle courut vers la voiture. La famille Gathier était à bord, attaché, et Patrick s’échappa de sa place de stationnement. Les morts étaient déjà partout dans les rues, et ils tombèrent sur la voiture, martelant les vitres de leurs mains ou directement avec leur crâne. Les filles hurlaient, imploraient leur père de faire cesser ça, mais Patrick ne répondait pas. Son regard était perdu devant lui, dans la masse de cadavre qui leur faisait face. Ils étaient trop nombreux. Il décida de tenter le tout pour le tout, conscient que s’il faisait demi-tour, il enverrait sa famille à l’abattoir, et accélérait. Le compteur grimpait, il atteignait bientôt les 80km/h.

95km/h. 108km/h. 114km/h. 120km/h.

—Attention à Catherine ! Brailla sa femme en attrapant le bras de son mari par réflexe et écrasant la pédale de frein invisible du côté passager.

Le choc envoya Mme De Delle dans les airs qui était morte sur le coup. Elle ne sentira pas les doigts squelettiques l’attraper et les dents la sectionner. De tous, c’était elle qui avait eu le plus de chance.

Patrick perdit le contrôle et freinait après avoir envoyé sa voisine à la mort. Il tenta d’éviter la marée de mort qui se dirigeait vers lui en tournant sur la gauche, la voiture bascula et s’écrasa sur son flanc droit, broyant durant sa longue glisse une dizaine de morts et de vivants qui étaient déjà à l’agonie. Les morts enveloppèrent le monospace et y pénètrent…. Seul Patrick était encore conscient lorsque la famille se fît se dévorer.

Elsa Donatien dégringola au-dessus de la table basse en se retournant alors que les morts entraient dans son salon. Immédiatement, elle éprouva une immense douleur aux côtés, qu’elle oublia promptement lorsqu’elle se releva pour se mettre à fuir. Les morts n’étaient pas nombreux, elle devait en avoir compté environ cinq. Car oui, ce n’étaient pas des êtres qu’elle devait plaindre, c’étaient des monstres qu’elle devait craindre, et il lui fallut une seconde pour le comprendre.

Elle se précipitait vers la porte arrière, esquivant de peu les meubles qui habillaient la maison. Elle regarda en arrière, les morts s’étaient décuplés et ravageaient tout sur le passage. Ils étaient ivres, l’odeur de la chair humaine, le parfum de la peau et du sang d'Elsa les avaient envoûtés et détraqués. Ils n’étaient plus ces ombres lentes et perdues que la jeune femme naïve avait fixés à travers sa fenêtre : ils étaient la forme physique de l’annihilation et la représentation pure de la rage la plus funeste de ce monde.

Elsa tenta d’ouvrir la porte à large fenêtre centrale avant de se rappeler que celle-ci était constamment fermée. Elle se retourna face aux morts, et vit derrière eux le trousseau de clés qui pendait au mur. Il en était fini d’elle, les morts l’encerclaient, inondaient toutes les issues visibles et bientôt, ils allaient la faire disparaître de ce monde. Son cerveau se verrouilla. Survivre. C’était le seul mot qui guidait désormais ses actions. Elle regarda à gauche, rien, puis à droite, les morts étaient à cinq mètres, il n’y avait aucune solution, et regarda au-dessus d’elle, le plafond était trop haut. Impossible. Survivre. Quatre mètres. Elle regarda devant elle. Au sol, poussé par les mouvements de pieds des morts, un objet cylindrique en métal roulait vers elle. Un morceau de pied de chaise. Trois mètres. Survivre. Elsa plongea. Une main l’attrapa par la capuche alors que ses doigts s’enroulaient autour du pied en ferraille. Elle vit des dents, tâchés de sang, fondre sur elle. 15 centimètres. Elle frappa le mort visage avec le pied et se libéra de son étreinte. Survivre. Les autres morts étaient autour d’elle et elle sentait déjà le contact gelé de leurs membres sur sa peau.

Elle chargea contre la porte et abattu le pied contre la fenêtre.

Survivre.

Les morts l’enveloppèrent et elle disparut dans la masse.