Le Champ des Lucioles (French Edition)
La femme examinait la pièce dans ses…
8. Prédictions
La femme examinait la pièce dans ses moindres recoins, comme un animal qui cherchait une issue pour échapper, à travers les buissons et les arbres, aux chasseurs qui l’avaient pris en traque. Zack la fixait, inquiet, il ne savait pas quoi penser d’elle. Folle ? Paranoïaque ? Ou bien un mélange des deux ? C’était tout autre chose, car, lorsqu’il la regardait dans ses yeux, il n’y décelait aucune aliénation, uniquement une peur véritable et si puissante qu’elle brillait dans ses yeux bleus. Il s’apprêtait à parler lorsqu’elle le coupa dans son élan
—Il faut que l’on parte d’ici au plus vite, a-t-elle dit d’une voix grave et glaciale, il va nous retrouver, et nous n’avons aucun moyen de lui échapper ici.
—De qui parlez-vous ?
—Vous ne comprendrez pas si je vous l’explique, mais si vous restez avec moi, vous le verrai bien. (Elle le regardait désormais). Tôt ou tard.
—Pouvez-vous au moins m’expliquer ce qu’il se passe ? Pourquoi êtes-vous autant en panique ? Ce sont les morts autour de nous qui vous effraient ?
—Pas du tout. Ce sont ceux qui sont dehors. Mais bientôt, ceux autour de nous vont se lever, comme moi.
—Vous voulez dire que les gens vont revenir à la vie ? Je doute que tous y parviennent, vu l’état de certains…
—Il pourrait s’agir d’un homme tronc qu’il reviendrait à la vie. Vous devez me croire, partons.
Zack ne voulait pas croire à ces idioties, pour lui, il était impossible qu’un mort revienne à la vie. Un mort, c’est un mort, et il ne sera rien d’autre jusqu’à ce qu’il soit mis en terre. Une fois six pieds là-dessous, le processus de nécrose et de décomposition suivra son cours et les vers le déverseront.
Mais cette femme semblait tellement sincère, et, de plus, elle-même était, il n’y a même pas dix minutes, un cadavre. Ainsi, comment pouvait-il ignorer ses avertissements ? C’était tout simplement impossible. Son regard se posa sur le corps de Marc, puis sur sa tête qui était désormais sur le sol, détaché de son cou. Elle l’avait décapité sans hésiter, sans montrer le moindre dégout vis-à-vis de son action. Devait-il vraiment suivre une femme pareille ?
—Vous venez avec moi, ou non ? A-t-elle dit en le ramenant à lui.
—Je veux que vous m’expliquer ce qu’il se passe, après cela, je jugerai si je dois vous croire ou non.
Il avait parlé calmement, bien plus qu’il ne l’était réellement, tellement qu’il s’était impressionné lui-même. Elle plaqua ses mains contre la table et le bout de ses phalanges caressait le bras froid de Marc, pourtant, elle n’y fit pas attention. La tête vers le bas, ses longs cheveux dissimulaient son visage. Elle inspira et souffla lentement, comme si elle tentait de contenir une douleur effroyable.
—Je ne peux vous expliquer comment je sais tout ça, avait-elle finalement lâché, car je ne le sais pas moi-même. Je le sais, c’est tout. A partir d'aujourd’hui, tous les humains vont être éradiqués.
Zack reçut un coup dans la poitrine et son cœur était compressé entre ses côtes. À peine remis de ce premier choc que la femme poursuivit.
—Je sais qu’il va y avoir une odeur qui va nous entourer, et que lorsque nous la sentirons, ils seront déjà réveillés et autour de nous.
Ils. Elle avait prononcé ce mot comme si Zack savait de qui elle voulait parler, mais il était complètement perdu Elle jeta un regard à Zack qui restait silencieux, puis comprit qu’elle devait approfondir pour le pauvre ignorant.
—Les morts, Docteur. Les morts vont venir nous prendre, chacun d’entre nous.
Elle entendit un boom juste à côté d’elle et se redressa d’un coup. Zack était tombé sur le derrière, assommé par ces propos.
—Vous allez bien docteur ?! S’écria-t-elle en allant vers lui.
—Laissez-moi le temps, répondit-il en la repoussant doucement de la main.
—Je vous en supplie, croyez-moi. J’ai vu ce qui allait se passait alors que j’étais moi-même… De l’autre côté. J’ai vu ce monstre aux yeux rouges, entourés de milliers de paires d’œil verts fluorescents. Ils vont tous nous dévorer…
—Pourquoi seriez-vous différentes d’eux alors ? A-t-il soulevé de but en blanc.
Elle ne savait pas quoi répondre, au fond d’elle, elle savait qu’elle ne représentait pas une menace pour l’humanité, mais pour Zack, elle était une morte était revenue à la vie, et ça, c’était effrayant.
—Ais-je essayé de vous dévorer ? A-t-elle commencé.
—Non mais…
—De plus, vous constatez que vous pouvez avoir une conversation avec moi, comme celle que nous avons à cet instant. J’ai vu les morts, et je peux vous garantir que ceux-là ne s’arrêteront pas pour vous parler de la pluie et du beau temps. Ils vous mettront en pièces en un instant pour vous avaler. Alors soit vous vous relevez et vous partez avec moi, soit je vous laisse ici avec vos patients qui ne vont pas tarder à frapper contre les parois pour sortir de leur prison !
Le ton qu’avait employé la femme était plus martial qu’elle ne l’avait voulu, mais elle s’en fichait, elle savait que si Zack restait ici, il allait mourir et elle ne voulait pas avoir sa mort sur la conscience. Elle ne voulait pas qu’un seul humain meurt autour d’elle.
Le visage de Zack altérait d’expression plusieurs fois en moins d’une minute. Il réfléchissait, semblait être terrifié, puis rassuré. Soudain, il posa sa main contre le carrelage froid et se releva avec difficulté. Il s'immobilisa devant elle un instant, abaissa la tête comme un enfant qui essayait de s’excuser auprès de ses parents et tendit la main à la femme.
—Je suis avec vous, mais avant de partir, je voudrai connaître votre nom.
Elle fut étonnée de cette question innocente, aussi simple qu’elle pouvait être. Elle sourit, saisit sa main et la serra amicalement.
—Lyssandre, a-t-elle simplement répondu en secouant sa main.
Ils se lâchèrent, puis ils prirent la direction des deux grandes portes blanches verrouillées depuis l’intérieur. Zack s’approcha du boîtier de commande, appuya sur le bouton vert et les portes s’ouvrirent, laissant entrer la chaleur apaisante de l’hôpital. C’est alors que le binôme le plus inédit de l’histoire sentit ce qu’ils craignaient… Une odeur étrange dans l’air.
9. Instinct primitif
Les murs des immeubles tremblèrent sous la violence des chocs, les vitres vibraient et le sang volait et s’étalait sur la route. Personne ne s’était arrêté pour admirer le spectacle d’intestins et de chair aériens qui venait de lancer sa première représentation ici même. Aucun être vivant du moins.
Un mort sortait de l’entrée d’un appartement lorsque le premier choc eut lieu. C’était un homme obèse. Sa joue gauche était arrachée et laissait apparaître deux rangées de dents noircies par les restes de la femme qu’il avait dévorée quelques minutes auparavant. Il était torse nu, et, au centre de son abdomen se trouvait un trou béant noir, d’où se déroulaient des mètres d’intestins qui passaient entre les jambes du mort et qui traînaient derrière-lui. C’était grâce à ces derniers que le mort échappa au broyage de la voiture. Son intérêt s’était éveillé en percevant le son d’un moteur à proximité de lui, et donc, par interprétation de la partie de son cerveau encore active, le côté primitif, ce son signifiait la présence d’un être vivant, et donc d’un être à dévorer. Il s’échappait lentement de l’entrée pendant que le véhicule fonçait tout droit vers les premiers morts. La lumière des phares l’envoûtait, le désir de s’en approcher était trop puissant pour y résister. Il enjamba un cadavre inerte auquel il manquait la tête, trébucha en se prenant les pieds dans ses propres entrailles et tomba au sol. La voiture n’était plus qu’à quelques mètres de ses camarades morts, et il ressentit un semblant de jalousie envers eux. Ils allaient pouvoir participer à ce spectacle alors que lui resterait cloué au sol. Il enragea et se mit à ramper en traînant son corps gras et flasque à l’aide de sa main gauche. Il avança de moins d’un mètre, laissant derrière lui une traînée de fluides noirs et épais. Le mort allait atteindre le bord du trottoir lorsqu’il sentit une tension à l’intérieur de son ventre qui l’attirait vers l’arrière. Sans le savoir, et il ne le déduira jamais puisqu’il était désormais privé de son ancienne réflexion humaine, l’un de ses boyaux s’était coincé à l’intérieur de l’immeuble dans le coin extérieur bas de la porte vitrée. Le mort tenta d’avancer sans y faire attention, n'éprouvant aucune douleur. Il planta ses doigts dans le béton, ses ongles s’arrachèrent les uns après les autres. Ses doigts étaient tellement mutilés que le bout de ses phalanges était visible. Le moteur stoppa les efforts vains du mort lorsqu’il passa à côté de lui. Il leva la tête devant lui, vit un éclair noir traverser sa vision trouble et verte avant de disparaître vers la gauche. Le repas lui était passé sous le nez.
Adrien voyait les morts s’approcher de la voiture, du moins, c’était lui qui s’approchait d’eux. Il savait que le choc était imminent et qu’il n’allait pas s’en sortir, les cadavres étaient bien trop nombreux. Pourtant, Adrien était lucide. Il était si calme qu’il se demandait s’il ne s’était pas résigné depuis longtemps à mourir. La voiture dévorait les derniers mètres qui séparaient la mort de la vie, ce qui dura moins de deux secondes, poussé à 85 km/h, mais pour les deux camps, cet assaut semblait s’éterniser dans le temps. Les morts avaient faim et n’étaient pas patients, il leur fallait de la chair tout de suite, à chaque instant de leur vie d’errance et de chasse, c’était ce qui régissait leur existence, leur but ultime, leur raison d’être. Quant à Adrien, il endurait ses dernières minutes sur cette Terre, et sa conscience le savait et lui avait offert une déformation, une sorte d’allongement de la perception du temps pour lui permettre de vivre ce baroud d’honneur entièrement, sans en perdre le moindre détail.
Quelle vie j’ai menée ? Depuis des années, c’est comme si je survivais déjà face à ce monde. Et c’est comme ça que tout va se terminer… j’ai peur. Non, je n’ai même pas peur, je ne ressens rien en fait. Juste du dégoût pour moi-même. J’ai fait une promesse, et je ne le respecterai pas. J’arrive, Elsa, je vais te rejoindre là où tu es, attends-moi car je ne…
La voiture percuta la masse de morts et tout accéléra.
Adrien se souvint d’un bruit sourd et continu, qui martelait ses tympans par à-coups, puis d’une pluie de verre, de métal et de cette couleur rougeâtre qui l’aspergeait et l’entourait comme une aura.
Un sifflement, aigu, lointain, comme s’il venait de l’autre bout de la ville, c’était tout ce qu’il entendait désormais. Il avait mal à plusieurs endroits, voire partout. La douleur la plus vive qu’il ressentait était dans sa cuisse droite, mais il n’arrivait pas à voir la blessure, encore aveuglé à cause du choc. Il ressentait une sensation déroutante, comme si son corps avait quitté la gravité terrestre, comme si son esprit s’était envolé loin dans l’univers, si loin que le retour était inconcevable. Malgré les douleurs diverses qui le frappaient, il se sentait bien, comme sous morphine.
Des morceaux de verre s’entrechoquèrent. Adrien entrouvrit ses paupières pesantes et tournait la tête avec difficulté sur sa droite. Ce qu’il vit lui glaça le sang. Un mort était en train de rentrer dans la voiture en passant par la vitre brisée du côté passager. Adrien ne comprenait pas comment le cadavre parvenait à se déplacer à l’envers et avec autant de facilités comme si la gravité ne l’affectait pas. Adrien ne voyait plus un mort, mais un véritable démon aux capacités surnaturelles et terrifiantes, et ce même démon était venu le chercher pour l’emmener avec lui. La créature se débattait pour passer par la fenêtre, il gesticulait comme un ver et Adrien constatait que les morceaux de verre qui étaient encore accrochés à la fenêtre déchiraient sa peau et son corps sur toute sa longueur au fur et à mesure qu'il pénétrait dans l’habitacle de la voiture.
Adrien sentit des gouttes froides et grasses tomber sur son visage. De ses doigts tremblants, il essuya sa joue et regardait de quoi il s’agissait : c’était le sang du mort qui coulait sur lui. Cette vision l’horrifia, gorgeant ses veines d'adrénaline, le ramenant enfin à la réalité. Il comprit alors qu’il ne s’agissait pas d’un démon qui pouvait marcher au plafond, mais que c’était lui qui avait la tête à l’envers, retenu uniquement par la ceinture de sécurité. Il ne conservait pas le souvenir de l’avoir bouclé pourtant… Mais il se remercia d’avoir pensé à sa propre sécurité.
Le mort était à moitié entré dans la voiture et grognait en direction d'Adrien, libérant d’entre ses dents de grosses quantités de sang et viandes qui coulèrent sur le siège passager. Adrien devait se libérer et s’échapper de sa prison rapidement, ou il allait terminer en repas pour mort-vivant. La panique le prit et il s’activa. Le mort avait poursuivi sa progression et ses hanches étaient à moitié passées par la fenêtre. Adrien pensait qu’il allait lui tomber dessus, mais le mort n’arrivait plus à avancer et semblait être bloqué par quelque chose à l’extérieur de la voiture. Adrien retourna son attention vers la ceinture, il appuyait sur le bouton pour déverrouiller celle-ci, mais son entrave ne bougeait pas. Le mécanisme était à tous les coups défectueux après l’accident. Adrien insistait et frappait sur le boitier comme si cela marchait mieux que la méthode douce, mais il n’y avait rien à faire, la ceinture continuait de le maintenir en suspension depuis son siège, la tête à l’envers. Adrien jeta un regard bref et alarmé par les gémissements au-dessus de lui : le mort était toujours bloqué et remuait la partie supérieure de son corps pour essayer de s’approcher d'Adrien en claquant des dents dans sa direction. Ce bruit brisa le soupçon de sang-froid qu’avait encore le prisonnier. Il cherchait autour de lui une solution, son cœur accélérait, martelait ses côtes, il voyait flou et respirait trop vite.
Son regard s’arrêta sur sa cuisse. Un objet fin, transparent et brillant dépassait de sa chair peinte de son propre sang. Sans réfléchir aux conséquences, il attrapa le morceau de verre entre ses doigts qui se mirent à saigner dès lors qu’ils entrèrent en contact avec les parties coupantes du verre, et Adrien tira pour l’arracher de son corps. Il n’avait jamais eu aussi mal de toute sa vie. Il se mit à hurler et serrait des dents pour se contenir et résister à la folie que la douleur engendrait. Un claquement de dents. Ses yeux déments passèrent du mort au-dessus de lui qui semblait avoir avancé à la ceinture qui elle n’avait pas bougé. Il attrapa la ceinture de sa main gauche et commençait à la couper à l’aide de morceau de verre entièrement recouvert de sang. Ce putain de couteau de fortune glissait dans sa main et il manqua à plusieurs reprises de l’échapper. Il resserra l’étau de ses doigts sur le verre malgré la souffrance que cela lui infligeait et continua sa découpe. La ceinture était à moitié dévorée par le verre sur sa largeur, Adrien voyait un semblant d’espoir grandir en lui.
Un murmure devant lui le menaça, il fléchit la tête (ou la releva, puisqu’il était pendu à l’envers.) et se retrouva face à face avec un autre mort. C’était le gros qui s’était coincé l’intestin dans la porte, Adrien l’avait vu avant de percuter l’armée de mort, et, dans d’autres circonstances, il se serait bien foutu de la gueule de cet enfoiré.
Contrairement à celui qui se trouvait au-dessus, le gros arrivait facilement à entrer dans la voiture en passant par le pare-brise. En quelques secondes, il allait atteindre la tête d'Adrien et allait commencer à le dévorer. Adrien relativisa : ce mort était tellement massif qu’il bloquait entièrement l’entrée par le pare-brise, et donc, pouvait servir de barricade humaine. Il laissait le mort s’approcher, fit comme s’il n’entendait pas les claquements de dents du côté passager et souffla avant de reprendre la découpe de la ceinture. Il devait se libérer avant que le gros ne l’atteigne, ce qui signifiait qu’il devait en finir immédiatement ! Putain, coupe-toi bordel de merde !!! PUTAIN, PUTAIN, PUTAIN !!!
La ceinture céda alors que la bouche du gros s’ouvrait pour plonger sur Adrien, tandis que lui tombait de tout son poids sur le mort. Le choc fut bref et moins brutal que prévu grâce à la masse graisseuse du mort qui atténua l’atterrissage comme un coussin. Adrien vit les dents du gros passer à quelques millimètres de son visage puis s’éloigner alors qu’il tombait contre la portière côté conducteur. L’action qui s’en suivi fût rapide et décisive. Le gros, furieux d’avoir raté son repas de si peu, s’enfonça dans la voiture et menaçait de tomber sur Adrien. L’humain savait qu’il devait agir tout de suite avant que les hanches du mort ne basculent dans l’habitacle. Il s’accrocha au volant, se hissa vers le gros qui lui hurlait dessus et planta le long bris de verre dans son œil aussi profond qu’il le pouvait. Le mort se figea, ses yeux tournèrent dans ses orbites et, après un dernier murmure presque muet, s’effondra de tout son poids sur le tableau de bord.
Adrien lâcha le volant et retomba sur le dos, il haletait et était fatigué. Sa blessure à la cuisse saignait abondamment et s’ouvrait progressivement au fil de ses efforts. Il fermait les yeux et, alors qu’il voulait reprendre ses esprits, un nouveau claquement de dents lui rappela qu’il n’était toujours pas tiré d’affaire. Loin de là.
Il relava le regard et vu le mort coincé s’approcher dangereusement. Un long dard en verre était planté en dessous de son nombril. Le mort secouait son corps si vite qu'Adrien cru qu’il tremblait. Il remarquait la plaie du mort s’agrandir sur son ventre et des bouts d’intestins commençaient à s’en extraire. Adrien reprit le volant en main, puis, de son autre main désormais libre, se hissa à l’aide du siège. Son visage n’était plus qu’à trente centimètres de la mâchoire claquante du mort éventré. À l’instant même où Adrien passa entre les deux sièges avant avec hâte, la peau tendue du ventre du mort lâcha et d’immondes entrailles se déversèrent à l’intérieur de la voiture. Adrien ne vit pas le corps du mort se plier en deux, comme une boule, et s’écraser du côté passager. Tout ce qu’il voyait, c’étaient les morts à travers les vitres arrière qui avaient encerclé la voiture et qui se mettaient à taper contre la tôle. Il était fichu et il le savait. Il aurait plutôt dû cesser de se battre à l’instant même où il avait repris connaissance.
Prochainement, son corps allait être éviscéré par des dizaines de morts. Prochainement, il ne resterait plus rien d'Adrien Donatien.
Non !
Adrien se précipita, négligeant son corps qui lui hurlait de tout abandonner, il se dressa tant bien que mal sur ses genoux, se faufila entre la plage arrière et le toit alors que les vitres encore intactes à l’arrière droit se brisèrent et laissèrent entrer les bras des morts, et arriva dans le coffre qui était à moitié ouvert. Il s’arrêta cinq secondes, souffla trois fois et inspira longuement avant de pousser d’un coup sec le coffre avec son épaule.
Le coffre percuta sous le menton un mort qui était immobile depuis que le véhicule avait cessé de bouger. Il tomba au sol en crachant un mince filet de sang, mais Adrien ne s’y attarda pas. Un groupe de morts lui faisait face à une distance de trois mètres, mais par chance, aucun n’était assez proche pour l’attraper à peine sorti. Mais sur les côtés, les morts se décolèrent de la voiture et chargèrent vers lui. Il se mit droit sur ses pieds et chancela, il était fatigué, démuni de force et d’espoir. Les morts s’approchèrent de lui, l’entourèrent, et, au moment où il allait capituler, il vit un passage dans le troupeau de cadavres, étroit et très risqué certes, mais il refusait de lâcher prise et de s’offrir à la Mort. Il leva le talon, projeta son autre jambe en avant, baissa la tête jusqu’à ce que son menton touche le haut de sa poitrine et se mit à courir en hurlant.
Le premier mort qui l’atteignit se jeta sur lui et Adrien le repoussa d’un coup d’épaule. Adrien fut ralenti dans sa course et manqua de tomber, mais il tenait bon et accéléra à nouveau. Subitement, comme si un général mort-vivant avait donné l’assaut, les morts se jetaient tous vers lui. Adrien esquiva une femme en se baissant, puis, à peine relevé, sauta par-dessus un enfant démuni de jambes qui rampait vers lui. Il atterrit, se déporta sur la gauche pour esquiver un troisième mort, senti les mains crochues de plusieurs cadavres le frôler, il hurla une seconde fois et prit un virage abrupt sur la droite. Un mort énorme, bien plus que celui de la voiture, lui barrait la route, les deux bras ouverts sur les côtés pour les refermer sur lui. Putain, il était vraiment immense. La taille du mastodonte sauva Adrien qui plongea entre ses jambes immenses. Il passa de justesse. Adrien sentait qu’il allait bientôt ne plus en pouvoir, l’information était depuis un moment arrivé à son cerveau, mais il se forçait, quitte à crier à pleins poumons, à pleurer, chialer, il allait continuer de se battre. Une femme âgée en robe à fleur à qui il manquait le bas de la mâchoire et un bras plongea sur lui. Il la repoussa d’un plat de sa main et elle tomba à la reverse, trop faible sur ses jambes pour retrouver l’équilibre.
Devant lui se trouvait une voiture d’un vert pomme ridicule, et derrière elle, un mur de mort s’était formé. L’espace entre Adrien et la voiture était désert, c’était sa chance. Il courba son corps en avant, la tête la première, allongea ses pas et accéléra de toutes ses forces. Il sauta alors que les morts sur les côtés allaient s’écraser sur lui, rebondi de l’autre pied sur le capot de la voiture et, avant que la dernière rangée de morts devant lui ne s’abatte sur le véhicule vert, sauta une dernière fois, passant de justesse au-dessus des têtes aux visages défigurés par la faim et la chair à vif. Il croyait que des doigts s’enroulaient autour de ses chevilles et se résigna, mais contre toute attente, ses pieds tapèrent le sol et sans se retourner, Adrien se remit à courir, créant rapidement de la distance avec l’armée de cadavre qui marchait lentement dans sa direction.
Adrien se mit à rire sans le savoir, il avait tellement mal. Mais, putain, il était en vie.
À présent, il fallait fuir, continuer de courir jusqu’à trouver un refuge, un endroit où se reposer avant d’établir un plan pour rentrer chez lui… Et retrouver Elsa. Vivante, morte ou les deux.
Son instinct le plus primitif prit possession de son corps : la survie.
10. Histoire
La terre est souillée. Le sang est versé.
Le drame planétaire que le monde se souviendra comme étant le Grand Retour est survenu sans prévenir, sans que quiconque ne puisse croire un jour que cela arriverait.
La chose aux yeux rouges était là, dans l’ombre, elle guettait l’humanité, du moins ce qu’il en restait, et souriait. C’était un rictus nerveux, instinctif et animal, car la chose ne se réjouissait pas de ce qu’elle voyait. Non, elle n’avait jamais éprouvé le moindre sentiment. Ni le bonheur, ni la satisfaction, ni même le malheur ou la tristesse. C’était une observatrice, elle était LE témoin de la chute des humains, celle qui, si elle avait été dotée de la faculté de parole, aurait pu raconter le Grand Retour de son commencement jusqu’à son terme.
Cette abomination n’allait toutefois pas rester en retrait, car l’un des siens n’était pas revenu comme il aurait dû. Elle allait devoir s’occuper de lui, et rapidement. La chose grogna et se mettait en route pour retrouver l’erreur des morts.
Lorsque le Grand Retour a débuté, la surprise fut tellement importante que l’humanité en perdit ses réflexes et ses moyens. Les morts avaient frappé avec une stratégie aussi involontaire qu’incontestable et avaient emporté la victoire grâce à cela.
Les Hommes fuyaient dans toutes les directions, oubliant chacun son voisin, son congénère, son prochain. Ils n’avaient qu’un ordre unique en tête, dicté par leur propre cerveau : sauve ton cul. Mais il était déjà trop tard, tous étaient encerclés, pris en tenaille. Certains étaient parvenus à se sauver, à se cacher et, pour les plus malins, établir une défense capable de résister à certains morts affamés. Ces personnes-là représentaient moins de 0,5% des humains, et seulement 0,1 % d’entre eux avaient survécu.
Les historiens, bien des années après le Grand Retour, détermineront que 95% de la population mondiale avait été soit dévorée, soit transformée.
Ce que l’Histoire ne racontera jamais, c’est que la vérité du Grand Retour était bien plus ténébreuse que l’humanité avait pu l’imaginer.
PARTIE 2
SURVIVRE OU PÉRIR
« Désormais, le temps se réduisait pour lui à la seule dimension du présent, un présent tout entier fondé sur la survie, ignorant les sommets de la joie comme les abîmes du désespoir. »
Je suis une légende – Richard Matheson
11. Seul dans la nuit
Adrien respirait avec douleur, plaqué contre le mur humide et froid d’une ruelle sombre. Depuis plusieurs minutes, des ombres quasi humaines déambulaient devant lui, sans qu’aucune d’entre elles n’ait eu l’idée de s’aventurer dans un passage aussi étroit.
La ville était devenue paisible. Étrangement, c’était ce détail qui troublait le plus Adrien. C’était trop calme, bien plus que durant sa fuite après l’accident de voiture. On avait l’impression qu’un désastre se préparait au loin, et que les morts murmuraient pour le dissimuler.
Adrien se pencha en avant pour examiner la rue et se rétracta subitement en voyant un mort arriver dans sa direction. Putain, il m’a vu ! Son cœur accéléra violemment. Il entendait les pas du cadavre s’approcher de la ruelle. Il regardait autour de lui, entouré de déchets, dans l’espoir de se procurer une arme de fortune pour se défendre. Là ! Il s’approcha silencieusement d’une poubelle renversée et attrapa une barre de métal qui dépassait des ordures de quelques centimètres. Il tira et la barre, sans résistance, s’arracha de la poubelle. Adrien leva sa nouvelle possession devant lui : bien qu’elle ne fût pas très épaisse, aussi grosse qu’un bâton de colle, elle était lourde et élancée, il ne pouvait rien rêver de mieux. Distance et dégâts, c’était idéal.
Il regagna le mur et se plaqua contre lui un peu trop vite, la secousse lui rappela l’état de son corps. Bordel, il était recouvert de sang et de plaies de toute taille. Il jeta un coup d’œil à sa cuisse qui avait le plus morflé. Le tissu qu’il avait récupéré sur le trottoir pour stopper le saignement était imbibé de sang séché et avait pris une couleur noirâtre qui dérangeait Adrien, car elle lui rappelait celle du sang des morts.
L’idée d’être contaminé lui était venue quand il avait pu s’arrêter après avoir fui l’accident, lorsqu’il avait examiné ses plaies. Il avait reçu du sang de mort sur lui et s’était questionné sur la possibilité d’être infecté par voie cutanée, sans morsure. Trois heures étaient passées depuis qu’il avait trouvé refuge dans la ruelle, et aucun signe de transformation. Il était toujours lui, blessé et fatigué, mais il n’avait pas perdu la raison.
Il empoigna la barre des deux mains, comme un batteur au base-ball, prêt à renvoyer la balle. Le mort arrivait bientôt à l’entrée de la ruelle, et Adrien savait qu’il n’allait pas pouvoir rester ici plus longtemps. Il avait eu la chance de pouvoir s’y reposer plusieurs heures, ce qu’il aurait cru impossible, mais ces monstres ne l’avaient pas remarqué par chance. Il attendait que le revenant apparaisse, il ne respirait plus et son regard était fixe, concentré. La pénombre du crépuscule presque achevé rendait le combat nettement plus compliqué pour l’humain que pour l’inhumain. Adrien s’imaginait déjà louper son premier coup (qu’il ne devait surtout pas rater sinon ça en était fini de lui), reculer sans se retourner pour esquiver la morsure ou les doigts tordus de son ennemi et se prendre les pieds dans une des poubelles renversées. Le mort se jetterait sur lui et il ne pourrait rien faire. Il secoua la tête. Il n’allait pas louper son coup, il ne le devait pas.
Le soleil glissait dans le ciel si vite qu'Adrien eu l’impression que des heures étaient passées lorsqu’enfin, le mort était apparu au seuil de la ruelle. Il se décala sur la gauche, à un mètre du mur, le mort ne le regardait pas. Parfait. Sourit, enculé. Il braqua ses bras et la barre en arrière, juste derrière ses hanches, et de toutes ses forces, il propulsa l’extrémité de la barre vers le front du mort qui fît un salto en arrière, le coup emportant la moitié de son crâne. Le cadavre semblait en être un réellement désormais, mais Adrien n’était pas certain d’avoir éliminé la menace, il ne voulait pas faire mordre parce qu’il avait cru éliminer un mort qui ne l’était pas radicalement. Il avança d’un pas vers le corps immobile au sol, puis d’un second et s’échappa de la ruelle pour assener le coup de grâce.
MERDE !
Sur sa droite, dans la grande avenue, un groupe imposant de revenants marchaient dans sa direction, sans émettre le moindre bruit, seulement ceux de leurs pieds qui traînaient contre la route. Adrien avait été inconscient de croire qu’il n’y avait qu’un seul ennemi, il s’était tant concentré sur lui qu’il avait négligé les centaines d’autres enfoirés qui arpentaient la ville. L’espoir de ne pas avoir été détecté par les morts grâce à l’obscurité disparu aussitôt que les plus proches levèrent les bras vers lui pour l’attraper. Ils sont trop proches ! Je vais me faire bouffer ! Recule ! Il esquiva deux paires de bras mous et lents, recula d’un pas, et commençait à se retourner pour regagner la ruelle. Il ne pouvait pas rester là, ni même les affronter, ils étaient bien trop nombreux. Une étreinte puissante immobilisa son pied droit qui allait se lever. Il regarda derrière son épaule, au sol. C’était celui qu’il avait frappé. Le mort, au visage à moitié dévoré par la barre de métal, le regardait de son seul œil, dégueulant une bile noire et immonde de sa bouche à la mâchoire brisée. Un bref frisson et glacial traversa la colonne vertébrale d'Adrien. J’aurai dû te finir quand j’en avais encore le temps. Son attention se déporta vers les cadavres désormais sur sa gauche. Dans un instant, ils allaient s’abattre sur lui et tout serait perdu. Il savait qu’il allait avoir mal. Terriblement mal. L’idée de se faire dévorer vivant jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de son corps lui administra la force nécessaire pour réagir. D’une main, il frappa à l’aide de la barre le poignet du défiguré qui lâcha prise dans un craquement ignoble. Adrien le lui avait brisé. Tu n’en as plus besoin de toute façon.
Il ramena sa jambe pour la mettre hors de portée du cadavre et se mit à courir pour entrer dans la ruelle alors que le groupe allait lui tomber dessus. Il devait courir, mettre de la distance entre eux le plus rapidement possible, comme il l’avait fait dans l’après-midi. C’était sa seule chance. Tout ce qu’il espérait, c’était de ne pas rencontrer d’autres morts au bout de la ruelle. Il passa devant les poubelles, sauta au-dessus d’un tas de bois, crispa ses mâchoires pour oublier sa cuisse qui le lançait et continuait à courir, augmentant les mètres entre la menace derrière-lui. Il avait une chance de s’en sortir, finalement. C’est alors que la vie le frappa de plein fouet.
Non… Ne me dis pas que…
La ruelle n’en était pas une, c’était une impasse, fermée par un mur si haut qu’il était impensable de l’escalader. Adrien s’arrêta et frappa frénétiquement le mur de sa paume gauche.
—Non, non, non ! Hurlait-il, tout sauf ça !
Il se retourna, les morts avaient déjà envahi l’impasse, il était prisonnier et l’étau se refermait dangereusement sur lui, comme si un autre mur allait bientôt l’écraser contre le premier. Ses yeux vifs scrutaient cette image de la Mort qui venait à lui. Je… Je ne veux pas mourir.
Incapable de rester immobile, il attrapa la barre entre ses mains et se mit à courir vers les morts en lançant son dernier cri de guerre. S’ils le voulaient, il allait devoir se battre pour l’obtenir. Et il comptait bien briser quelques crânes avant que le sien ne s’arrache de son cou.
Qu’est-ce que je fais ? Pourquoi est-ce que je me bats encore et encore ? J’ai l’impression que rien ne les arrête, ils me retrouveront, même si je m’en sors encore une fois. Ma pauvre barre de fer ne me sauvera pas, ils sont trop nombreux.
L’image de ses parents lui apparaissait, floue, mal dessinée dans ses rétines. Un fragment de souvenir à la fois triste et à la fois agréable. Il voyait sa mère habillée de sa robe noire, les pieds dans l’eau verte de l’étang, son père à côté d’elle, une canne à pêche à la main. Ils portaient tous les deux une casquette Pepsi, Adrien avait toujours refusé de mettre la sienne. Ridicule, c’était tout ce qu’il trouvait à dire. Elsa jouait dans l’herbe derrière eux, elle était toute petite, peut-être 5 ans, si la mémoire d'Adrien était bonne. C’était une journée banale, ensoleillée mais fraîche à la fois. Ils étaient heureux. Oui, Adrien comprenait pourquoi il revoyait ses images à ce moment-même : il allait les retrouver, ainsi que ce bonheur qu’il avait oublié depuis tant d’années.
Il cessa de hurler, sa rage apaisée.
Il faisait désormais nuit. Adrien ne voyait qu’une centaine de paires de billes vertes et brillantes en face de lui. D’une façon indéniable, c’était épatant à voir. Il sourit à cette idée, qu’il pouvait être con parfois. Il redressa la barre au-dessus de lui, prêt à broyer le crâne d’un mort chauve et court sur pattes qui ne portait aucun vêtement et s’arrêta soudainement.
Les morts ne bougeaient plus, comme si le temps s’était arrêté. Leurs bras pendaient sur leurs côtés et se balançaient, encore animé de la marche brusquement interrompue. Leur visage était figé, fermé, inerte, seuls leurs yeux semblaient être remplis d’une quelconque vie. Adrien ramena la barre à hauteur de hanche et n’osait pas effectuer le moindre mouvement. Le chauve devant était à moins de deux mètres et le regardait, mais Adrien ne sentait aucune hostilité émaner du mort. Il semblait… Paisible, heureux. Adrien ne voulait pas s’approcher pour examiner de plus près cet étrange comportement qui avait pris les morts sans prévenir, de peur qu’ils se remettent en marche comme une machine défectueuse qui le happerait et le broierait en un instant.
Il mit de la distance entre eux, heurta du dos le mur qui l’enfermait ici, avec eux.s
Les minutes passaient et pas une seule fois son regard ne s’était détaché de ces étoiles vertes immobiles.
12. Déploiement