Le Champ des Lucioles (French Edition)
7. La ville de sang
Tout était trouble. Adrien fixait la route devant lui, sans observer le compteur qui indiquait que sa vitesse était bien trop supérieure à celle autorisée. Il devait rentrer chez lui au plus vite, il avait cette impression malsaine, ce goût amère et désagréable dans la bouche, comme s’il avait mangé des cendres. La route était dégagée, il accéléra. Les uniques voitures qui se trouvaient à côté de lui étaient lentes, quasi immobiles par rapport à Adrien et il passait tel un éclair entre elles. Adrien fixait la route devant lui, sans observer le compteur qui indiquait que sa vitesse était bien trop supérieure à celle autorisée.
La ville était calme, seuls les bruits des moteurs troublaient la sérénité de ce monstre de murs et de toits, l’empêchant chaque instant de s’endormir. Elle était toujours éveillée, et ne se calmait qu’une fois la nuit tombée. Une vaste majorité de sa population et des touristes qui en ont parcouru les rues y ont découvert une ville accueillante, chaleureuse, où la plupart des commerçants étaient agréables et sociables, où l’on s’excusait lorsqu’on vous touchait d’un coup d’épaule par mégarde, où tout le monde aidait tout le monde. Cette ville était comme un havre de paix, et les délinquants étaient tellement minoritaires que les derniers individus qui voulaient semer le trouble étaient dissuadés par leur nombre infime.
C’était avant.
L’homme traversa devant Adrien, sans même tourner la tête vers lui quand sa voiture le percuta de plein fouet. Le choc fut brutal. Il fut lourd, expéditif et choquant. Adrien braqua son volant, il était trop tard, l’homme volait déjà dans les airs. Il voyait des voitures, la rue, la route, l’asphalte, le rond-point, les vivants. Tout défila devant ses yeux, il volait dans les airs, c’était léger. Simple.
Adrien était choqué. L’homme avait franchi la route sans regarder, la faute était à lui, il avait été trop imprudent. Il sentait sa culpabilité partir, comme le corps inanimé qui était face à son pare-brise. Il n’y avait rien de plus horrible comme sensation d’avoir tué quelqu’un, surtout quand on était fautif.
110 km/h au lieu de 50 km/h.
Il était responsable de ce qui venait de se passer. J’étais fautif, se disait-il alors que la victime s’écrasait au sol, je suis fautif. Il s’arrêta, l’homme était étalé devant le véhicule, inerte. Il déverrouilla la portière qui grinça longuement, étendit un pied dehors et hésitait. Elsa avait besoin de lui, maintenant, or, s’il intervenait à près de la victime, il pouvait être sûr qu’il n’allait pas rentrer de sitôt… Il allait même finir en prison à cause de son excès de vitesse ! Il ne pouvait pas rester s’il voulait rentrer, il le savait, mais son esprit s’embrouillait à force de réfléchir. Il y avait deux choix qui s’offraient à lui. Le premier était de remonter dans la voiture, refermer la portière et mettre les gaz pour rentrer chez lui en désertant la scène de « crime ». La deuxième était de rester et d’assumer. Et si Elsa avait seulement eu une crise de paranoïa ? Il finirait en prison, car les caméras de la rue l’avaient obligatoirement pris sur le fait, et les autorités avaient simplement à relever sa plaque d’immatriculation pour le retrouver, bilan : meurtre involontaire, excès de vitesse, délit de fuite. Il en aurait pris pour 20 ans minimum, et Elsa devrait se débrouiller et finir certainement dans la rue. Il devait rester.
II se dressa sur ses jambes et rabattit la portière. Son regard ne pouvait pas se détacher du corps sans vie qui peignait la route de son sang d’un rouge étrangement sombre. Adrien n’avait pas imaginé que le sang d’un cadavre était de cette couleur et une envie de vomir l’assaillit. Il venait de faucher littéralement la vie d'un homme, un père de famille, un frère, un fils. Il marchait lentement vers son crime, sa carte pour l’Enfer. Sottement, il priait de toutes ses forces pour que l’homme ait survécu, mais il savait que c’était impossible, pas à cette vitesse et pas après ce double choc voiture/route. Il était bientôt à côté de lui lorsque l’homme se mit à convulser. Adrien s’arrêta. Un réflexe de mort ? Il cherchait du regard autour de lui les passants pour étudier leur réaction, peut-être était-ce parfaitement naturel qui tremble autant ? Mais il n’y avait personne. Le brouillard de son esprit s’envola comme si un vent infernal l’avait emporté, il revenait à la réalité : les gens hurlaient, courraient, pleuraient, et ce n’était pas à cause de ce qu'Adrien venait de commettre, non. Tous étaient en train de s’entre-tuer. Il apercevait une femme tenter de se réfugier en haut d’un arbre alors que des dizaines d’individus levaient les bras en l’air pour attraper ses chevilles, Adrien retenait sa respiration, il ne voulait pas qu’ils y parviennent, mais la femme glissa de la branche et tomba dans la troupe. Ce qu’il vit par la suite le tétanisa : ils la dévoraient. Non pas comme un humain mangerait normalement, non, mais comme des animaux affamés qui déchiquettent, qui arrachent et avalent sans mâcher. Ce spectacle abominable était la pire boucherie que l’être humain pouvait imaginer et créer, semblable à une représentation de théâtre destinée au diable en personne. Adrien ne voyait pas les autres femmes et les autres hommes se faire dévorer autour de lui, il ne voyait qu’elle, du moins ce qu’il restait d’elle. Elle n’était désormais plus rien, il n’y avait pas plus que son sang sur le sol et son squelette encore habillé de quelques morceaux de peau et de chair. Adrien n’entendait pas le mouvement derrière-lui, ni même le gémissement long et grave qui résonnait dans les entrailles du cadavre qui se trouvait devant la voiture arrêtée en pleine voie. Adrien pleurait et souriait à la fois sans s’en rendre compte. Je suis devenu fou, je fais un cauchemar, c’est ça ? La folie m’a pris, c’est évident ! Une main empoigna son épaule. Il se retourna et vit deux rangées de dents plonger vers son visage. Prit de panique, il repoussa l’emprise des doigts à l’aide d’un coup de paume placé sur l’avant-bras du cadavre, recula et éleva ses poings pour se préparer à se défendre. En une seconde, il se trouva ridicule. Il identifia immédiatement l’homme qu’il avait percuté. Son crâne était brisé et une partie considérable de son cerveau était exposée à l’air libre, son visage du côté droit avait été dévoré par la route lors du choc, il lui manquait même un œil. Son bras gauche était cassé et son humérus avait percé la peau. Ses jambes étaient elles aussi brisées, il n’y avait aucun doute là-dessus à la vue des angles que ses rotules dessinaient, mais pourtant, le cadavre avançait. À ce moment précis, Adrien savait que ce qui se trouvait devant lui ne pouvait être vivant, c’était un mort-vivant, aussi absurde que cela pouvait être. Et c’est à cause de l’identité de son agresseur qu’il se trouva ridicule, car sa défense était misérable face à lui. Il n’était pas fan des films d’horreur, et encore moins ceux avec des zombies, mais il savait la chose essentielle à savoir obligatoirement : ne pas se faire mordre. Il reculait doucement, examinant les mouvements de son ennemi. Celui-ci était lent, bien plus que ceux qu’ils avaient vu s’attaquer à la femme. Il en déduit alors que les fractures n’immobilisaient pas, mais les ralentissaient et c’était tout à son avantage. Une pensée drôle lui vint à l’esprit : j’aurai dû aller plus vite, avec de la chance, tu n’aurais pas réussi à te relever.
Adrien ferma les yeux moins d’une seconde et prit une décision. Il courra vers la voiture et vit devant lui que d’autres morts venaient dans sa direction. Cette vision lui donna des frissons glacials dans le dos : c’était une véritable armée qui se dirigeait vers lui, une marée de morts qui fracassaient tout ce qui était vivant sur son passage. Il passa son corps dans l’habitacle du véhicule, se rendit compte qu’il n’avait pas coupé le moteur, ferma la portière et démarra en vitesse. Le cadavre à visage arraché marchait vers la voiture, sans se soucier que celle-ci fonçait sur lui. Adrien l’écrasa sans le moindre remord, il ne voyait plus en lui une victime, mais une menace qu’il fallait éradiquer sans hésiter. Il sortit de la rue et tourna sur la gauche à l’intersection, sans se soucier du feu rouge. La rue qui s’ouvrait devant lui était indescriptible : les morts étaient partout, si bien que l’on ne distinguait plus le noir de la route. Il s’arrêta net, calcula les directions possibles qui lui restaient, et décidait de faire demi-tour. Lorsqu’il regarda dans son rétroviseur pour s’assurer que rien n’allait lui bloquer la route, le désespoir le prit : la marée de l’autre rue l’avait déjà rejoint. Il était au centre d’un étau mortel qui se resserrait chaque seconde sur lui et qui bientôt allait le faire voler en éclats de viandes et d’os. Il était fini, la ville était perdue. Il s’écrasa sur son volant en hurlant et en frappant du côté de son poing puis se calma aussi rapidement que la colère était venue. Il pensait à présent à Elsa. C’était des morts qu’elle faisait allusion au téléphone. Ces choses étaient arrivées chez eux avant d’arriver en ville. À l’heure sombre que vivait Adrien, Elsa était déjà probablement morte, car on n’échappait pas aux larbins du diable…
Non ! Il refusait de croire qu’elle était vraiment morte, comme tous les autres autour de lui. Il serra les dents et écrasa la pédale. La voiture brouta avant de partir comme une flèche en direction des morts. Il passa la deuxième, la troisième… Et percuta la première ligne ennemie.