Le cœur cousu

Carole Martinez · Chapitre 15 sur 68

Pages du PDF

Le cœur cousu

Clara

 

Aucune femme du pays ne vint aider lors de la dernière naissance. À force de vivre en marge du village, de refuser qu’on y enterrât ses morts, de s’afficher avec des prostituées, de mettre au monde des petits rouges ou des gamines à plumes, Frasquita avait réussi à faire fuir voisines, tantes et autres commères.

La solidarité, la tradition, la curiosité perdaient leurs droits face à la volonté commune de tenir à distance la famille Carasco. La Blanca et la Maria furent donc toutes deux présentes pour compenser.

Clara arriva par une nuit sans lune.

Frasquita avait ressenti les premières contractions en fin de journée, alors que le soleil d’hiver venait de fuir vers d’autres contrées. Les enfants précédents, Pedro et Martirio, étaient nés si vite qu’elle ne craignait pas ce nouvel accouchement. Le chemin était fait, la petite dernière n’avait plus qu’à suivre les traces laissées par les précédents arpenteurs. Mais ce bébé-ci ne voyait sans doute pas bien clair, à moins qu’il n’aimât pas les chemins balisés.

Frasquita crut mourir durant cette nuit de travail, la plus longue de l’année, celle du solstice d’hiver. Des couteaux lui transperçaient les reins à intervalles réguliers, ces coups de plus en plus violents, de plus en plus rapprochés dans le temps la laissaient sans voix. Elle perdit connaissance à plusieurs reprises.

Entre ses paupières gonflées, elle apercevait, dans la pénombre de la chambre, les deux femmes qui s’activaient. On lui épongeait le front, on lui donnait à boire, on lui massait le ventre, le dos. Elle sentait qu’on imprimait à son corps des positions diverses.

Parfois, entre deux évanouissements, les ombres la forçaient à s’asseoir pour que descende l’enfant. Parfois, des doigts vérifiaient l’ouverture de sa chair en priant.

Elle baignait dans une nuit sans lune tiédie par le murmure des sagettes.

Ainsi la bohémienne et la Maria se parlaient enfin ! À moins que tous ces mots ne lui fussent adressés à elle, cette femme en couches qui ne pouvait plus rien comprendre tant sa douleur l’arrachait au monde.

Où étaient ses petits ? Qui s’en occupait ? Elle ne devait pas crier sous peine de les effrayer, mais elle s’entendait hurler, elle ne maîtrisait pas les hurlements, les paroles, les râles qui lui sortaient du corps, elle vomissait le tout avec l’eau qu’on lui donnait à boire. Anita se chargerait de rassurer ses cadets : ils comprenaient ses gestes comme une seconde langue. Anita, sa grande fille, si forte, si raisonnable ! On ne lui avait parlé de rien, mais elle avait saisi. Elle savait que le ventre de sa mère, énorme de nouveau sous les jupes, recelait quelque secret.

Pourquoi cachait-on ces choses aux enfants ?

L’intensité de la contraction suivante lui faisait perdre le fil de sa pensée et, quand elle revenait à elle, c’était sa mère au visage si doux qu’elle imaginait à ses côtés. La vieille Francisca n’avait jamais assisté à ses accouchements. Souvent présente quelque part dans la maison, elle préférait s’occuper des petits qui étaient déjà là et se blottissaient contre elle sans comprendre ce qui arrivait à leur maman. Francisca craignait de voir son unique fille souffrir. Que sa mère était belle et qu’elle l’avait aimée, malgré le fossé que son mariage avait creusé entre elles !

Son ventre se ramassait soudain, lui coupant le souffle.

Il fallait que les femmes utilisent du fil pour guider cette enfant qui ne trouvait pas sa route dans son corps. Leur dire de lui envoyer ce fil qu’elle pourrait agripper...

Le fil. La broderie. Des enfants comme des perles taillées dans sa chair, des sourires brodés et tant de couleurs sur les tissus pour exprimer sa joie ou sa douleur. Toutes ces couleurs ! Alors pourquoi le blanc la fascinait-il tant ?

Elle devait comprendre et, pour comprendre, broder de nouveau, se remettre à l’ouvrage... Recoudre les bords du monde, empêcher qu’il ne s’effilochât, qu’il ne se défît. Rapiécer son pauvre José avant qu’il ne se vidât de lui-même. Le rapiécer, le coudre à sa chair à elle, car sinon ils iraient bientôt par les chemins l’un sans l’autre...

S’endormir... Non, il ne fallait pas... Rester ! Tenir ! Elle serait bientôt là... L’accueillir...

L’éventail-papillon volait encore par-delà les montagnes et les mers, cette chose de tissu qui avait pris vie, qu’elle avait extraite de ses doigts, sans souffrance. Un papillon cela coûtait moins qu’un petit.

Mon Dieu ! que la vie était violente !...

Il y avait une prière qu’elle avait apprise, une prière à dire à voix haute ; mais ses lèvres s’étaient collées, le moindre murmure lui déchirerait le visage...

Partir ! Quitter cette chambre de douleur ! Laisser cette enfant où elle était puisqu’elle s’y sentait bien ! Peut-être dormait-elle au chaud. Pourquoi la réveiller ? Pourquoi l’arracher à son corps ? la déraciner ?

Longtemps, l’enfant resta dans le bassin de sa mère entre la vie et la mort. Elle attendait un signe : le lever du jour, une lumière...

Ce fut la chandelle de la Blanca qui la guida.

« Pousse, ma fille ! cria la Maria assise sur le ventre de Frasquita. Pousse et surtout ne te laisse pas aller ! Ne va pas t’endormir de nouveau, sinon l’enfant repartira. La voilà...

— Descends de ton perchoir et couvre le miroir ! hurla la bohémienne à sa consœur quand la petite parut tout emmêlée encore dans les entrailles de sa mère. Couvre le miroir, je te dis, que son âme ne nous échappe pas ! Regarde le feu de la bougie, mon enfant ! Regarde cette lumière ! C’est elle qui t’a guidée jusqu’ici et non son reflet ! Le reflet n’est pas la vérité du monde, ne va pas t’égarer ! »

Alors les premières lueurs du jour entrèrent dans la pièce et l’enfant poussa son cri.

« Elle aime pas la nuit, la petite garce, elle nous en aura fait voir ! souffla la Maria en eau. Des comme ça, il ne faut pas nous en faire trop souvent si tu ne veux pas nous voir crever. Tu sais, je crois qu’on se fait trop vieilles pour ce métier, il faut qu’on pense à former la relève. Voilà plusieurs mois que la petite Capilla m’assiste dès qu’elle le peut. Elle est bien cette gamine. »

Des appels lancés dans la rue interrompirent la sagette. On demandait l’une des femmes qui aident chez le cordonnier.

« Ça finit à peine ici que ça recommence ailleurs ! grogna la petite vieille maigrichonne. Vous n’en finirez donc jamais de mettre des petits au monde ? Tu y vas toi, Blanca, s’il te plaît ! Si je fais celui-là à la suite, tu devras t’occuper de ma dernière toilette avant la nuit ! »

La Blanca sourit :

« Alors, voilà que tu lui parles à la faiseuse d’anges, maintenant ?

— Quand je vois le village lapider une pauvre gosse qui s’est donnée avant la bénédiction du curé, je me dis que tu as dû empêcher bien des massacres, en les faisant, tes anges. Alors oui ! Vu le peu de temps qu’il nous reste, ici, dans ce monde de rocaille, je me sentirais un peu bête de ne pas t’avoir avoué ça avant que tu m’aides à arriver bien propre près du Seigneur ! Je t’aime bien, la Blanca, les anges mis à part, et je voulais te le dire tant que je peux.

— Il vaut peut-être mieux pas qu’on se mette à jacter, tu sais. Après quinze ans de silence et de travail en commun, cela va être difficile de trouver quelque chose à se dire. On est un peu comme un vieux couple : on a pris des habitudes. Tu vas devoir user tes dernières forces pour m’aider à monter le baquet d’eau jusqu’ici. Ton prochain accouchement, Frasquita, on le fera en bas, sur la table de la cuisine. »

La Maria soupira en se dirigeant à petits pas traînants vers la fenêtre. De sa grosse voix, elle ordonna au gaillard qui venait de les appeler à la rescousse d’entrer chez les Carasco deux minutes pour les aider à porter la bassine. Le jeune homme se plia aux volontés de la sagette pour qu’on le suivît au plus vite au chevet de sa mère en couches.

Pendant qu’on montait l’eau, Frasquita tenait enveloppée dans une couverture cette petite chose qui lui avait fait si mal et dont la beauté la fascinait. Aux premiers rayons du soleil, la carnation du nouveau-né avait pris un velouté incomparable. Les yeux d’une clarté de roche étaient déjà tout ourlés de longs cils foncés, les cheveux bouclés pourtant encore trempés de ténèbres s’affolaient sous son souffle et leur éclat bleuté s’intensifiait de minute en minute.

L’enfant tournée vers la fenêtre semblait contempler sa première aube avec application.

Frasquita trembla d’émotion, elle eut peur de faire tomber cette créature, si fine, si transparente, de briser cette minuscule vie de verre qu’elle nomma Clara.

La Maria ne remonta jamais dans la chambre, elle fut prise à la cuisine d’un malaise qui l’emporta dans l’heure et la petite Clara hérita d’un second prénom, elle devint Clara Maria.

OceanofPDF.com