Le cœur cousu

Carole Martinez · Chapitre 54 sur 68

Pages du PDF

Le cœur cousu

Le Baiser de la Mort

 

Si je me tiens au centre de cette cour, là où le soleil tape le plus fort, là où aucune ombre ne peut se glisser, à cette même place où ma sœur Clara demeurait, immobile, des jours entiers lapant la lumière du jour ; si je m’arrête sur les marques qu’ont laissées ses pieds, j’entends l’écho lointain de toutes les histoires dont Anita a empli nos êtres pendant quinze ans. Elles suintent des écorchures, des failles des murs, elles ruissellent jusqu’à moi. Elles sont vivantes et me possèdent. Rien n’est advenu que ces récits dans la nuit. Les chaises se disputaient leur place, pour être au premier rang, et les murs eux-mêmes vibraient, s’imaginaient de chair. La pierre s’incarnait pour rêver dans l’ombre à nos côtés, pour être du voyage, la terre sentait des jambes douloureuses lui pousser et nous suivions la voix d’Anita. Martirio écoutait son histoire à venir, Angela regardait son visage s’abîmer et Clara n’entendait jamais que le début des contes, son sommeil maladif lui volant la moitié de sa vie réelle et les trois quarts de sa vie racontée.

J’ai grandi au milieu des fables, sans chercher jamais à démêler les fils du temps, le réel du rêvé, mon corps de celui de ma mère. J’ai tout avalé et ce que je vomis aujourd’hui sur le papier, c’est ce nœud, gros de sang et de mots dont les murs de la cour me renvoient l’écho.

Martirio s’apprêtait à ouvrir à son tour la boîte en bois, quand la belle Adélaïde parut pour la dernière fois chez Frasquita Carasco. Les autres enfants veillaient leur mère à l’étage. La porte ne grinça pas et Martirio ne sentit aucune présence dans son dos alors qu’elle soulevait le couvercle. Mais soudain ses doigts laissèrent échapper la boîte : les mains chaudes d’Adélaïde, d’une suprême douceur, lui caressaient la nuque, le cou, l’épaule, se glissaient dans son corsage.

« Sais-tu pourquoi Dieu s’est fait pain ? lui souffla la voix de la mort. C’est que je l’ai mordu si fort qu’il a fui toute chair ! »

Ma sœur parvint à se retourner, mais elle ne put résister au sourire parfait de la visiteuse qui l’embrassa et glissa sa langue dans sa bouche.

« Je t’offre mon baiser », murmurèrent ensuite les lèvres rouges en lui mordillant le lobe de l’oreille et un souffle chaud lui traversa le corps de part en part. Ma sœur s’enfonça dans un sommeil épais. Elle ne vit pas la mort emporter sa robe de bal.

Le soir même, dans l’ombre où nous dormions, Martirio nous raconta comment Adélaïde était venue récupérer sa toilette rouge.

« Elle l’a payée au moins ? demanda la plus révoltée d’entre nous.

— Elle m’a offert son baiser ardent et m’a reniflé l’âme, répondit Martirio. Ses lèvres avait le goût du miel. J’ai peur. J’ai hérité du don terrible de la mort et c’était si agréable d’être ainsi léchée par cette chienne. Désormais, je connais les chemins qui mènent à sa niche. Elle se jette sur le monde comme sur un os

q j

et, ce soir, je l’entends hurler autour du lit de notre mère. Il nous faut embrasser Frasquita Carasco pour la dernière fois. »

Alors, on me fit sortir de la chaleur du lit et l’on me prit la main. J’entrai à la suite des autres dans la chambre de la couturière, effleurant de mes pieds nus le sol glacé, et, silencieuse, j’attendis mon tour, en serrant contre ma chemise ma poupée à moitié vide.

Mais mon tour ne vint pas. Martirio se pencha avant moi sur le front brûlant de ma mère et lui avala l’âme.

OceanofPDF.com