Le cœur cousu
Le Long Poème D’anita
Sur la plage, les petits jouaient avec leurs ombres démesurées, incroyables, projetées sur le sable, sur les vagues, par le soleil rasant de l’hiver.
Après la surprise commune face à ce grand machin, chacun tissa avec la mer des liens particuliers. Chacun retint une couleur, une rumeur, un mouvement, un rythme, un parfum. Chacun vécut la mer à sa façon.
Mais ma mère ne vit rien d’autre qu’une étendue d’eau à franchir.
Face à la mer, Anita posa la boîte qu’elle avait portée tout le long du chemin.
Neuf mois s’étaient écoulés depuis le jour où elle lui avait été remise. Il était temps.
Frasquita ne se souciait pas de ce que sa fille pourrait y trouver, la magie n’avait plus d’attraits pour elle, pas plus que le boire ou le manger, pas plus que la fatigue, les pieds en sang ou les gelures des petits. Seule la marche semblait la tenir en vie. Quelque chose avait été entamé qu’elle ne pouvait plus arrêter, elle devait poursuivre sa route maintenant qu’elle s’en était bâti une.
Les plus jeunes, intrigués, se bousculaient autour d’Anita qui lentement souleva le couvercle.
La boîte était vide.
Un instant, la déception se lut sur les petits visages qui ne savaient pourtant rien ni des prières ni du don, mais que cet objet interdit, comme amarré depuis le début du voyage au corps de leur sœur aînée, fascinait.
L’expression des enfants se figea quand, dans le silence de cette nuit d’hiver, fusa la parole. Car quelque chose parla, toutes mes sœurs en ont témoigné, un murmure s’échappa du cube ouvert et cette voix, sortie du bois, entra dans la gorge de ma sœur aînée tout étonnée de s’entendre parler pour la première fois et de le faire avec ce timbre doux, chaud et puissant que l’âge par la suite n’a jamais pu entamer. La boîte béante était redevenue silencieuse et les mots coulaient désormais de la bouche de ma sœur, simples, clairs et vivants, tandis que ses mains s’agitaient comme pour les guider ou les palper. Les mots venaient à nous, nous soutenaient, nous berçaient, nous enlaçaient, nous réchauffaient. Et les mots ne tarissaient pas.
La voix commença de raconter notre histoire murmurée à la nuit face à la mer dans le dos de cette femme, notre mère, qui cherchait comment enjamber l’obstacle, comment poursuivre sa course vers le sud, comment gagner l’autre rive et n’entendait pas le souffle dont nos âmes se gonflaient.
Anita, ma sœur aînée, nous a rêvés du bout des doigts, du bout des lèvres. Dans sa voix, nos doubles ont poussé comme des bambous. Nous sommes morts chaque jour, sans ralentir le pas. Les petits corps, fouettés par la folie de notre mère, puisèrent leur force à la source des lèvres sèches d’Anita, dans le velouté de sa voix, dans sa tranquille prière.
Tant de mots, tant de sable, tant de pas, innombrables.
À
p
À travers l’épopée d’Anita, à travers le poème infini qui coulait d’elle, nous marchions.
Des mots pour tout sillage, drôles de cailloux !
La voix nous précédait dans les villes, dans les ksour, sous les tentes et chacun connaissait notre histoire. Anita la contait dans sa langue, assise sur sa boîte, à tous ceux que nous rencontrions, elle la réinventait chaque fois et la voix battait longtemps après notre passage.
Les conteuses de ces pays traversés parlent encore de la femme jouée et de sa caravane d’enfants épuisés.
Quand le soleil mordait les petits au visage, quand leurs corps se dérobaient sous eux, quand le sable, entré dans leurs espadrilles, alourdissait leur marche, la voix rythmait leurs pas, la voix nous racontait.
Soumis au souffle d’Anita, nous devenions de grands voiliers et glissions murmurés aux pierres, à la mer, à des nuits sans étoiles et sans songe.
Et ses mains, vous ai-je jamais parlé de ses mains ?
Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se dressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans des ciels plus sombres encore, si bien qu’ils paraissent s’éclairer, éventrés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots.
Anita ne sait plus lire, elle a oublié, elle s’est soudain refusée aux mots écrits.
Elle dit que l’écriture enterrera les mains des conteuses et qu’aucune voix ne nous guidera plus dans les ténèbres du mythe. Les lettres écrites, ces courbes, cette encre, ces mots morcelés, pourriront sur les feuilles, mémoire morte. Les contes seront oubliés. Pour elle, tout livre est un charnier. Rien ne doit être inscrit ailleurs que dans nos têtes.
Elle a des contes tatoués sur les lèvres, un baiser de sa bouche, une caresse de sa main nous les imprime sur le front.
Les mains d’Anita commencèrent à danser face à la mer alors que nous pensions avoir enfin atteint le bout du monde et que notre mère ne pourrait marcher plus loin.
Quand nous dûmes abandonner la charrette, quand le passeur nous embarqua, quand il fallut ramer dans la tempête, quand ma mère se dressa seule face aux vagues comme un grand mât, alors la voix d’Anita se leva.
Son énorme murmure s’étala sur la mer.
Elle dit notre histoire comme une berceuse, le poids des mots, la douceur de la voix aplanirent les montagnes d’eau et nous traversâmes.
Dès lors plus rien de réel n’advint, le temps replié sur lui-même, sur la mer, sur les déserts de pierres, le temps fit des nœuds jusque dans nos veines, dans nos ventres et, longtemps, j’oubliai de naître.
J’attendais le dernier vers, celui qui m’annoncerait :
« Ce soir-là Soledad vint au monde et la mère s’arrêta. »
Je suis ce dernier vers, cette main rouge, enluminée de henné, qui mit fin à notre course folle, je suis celle qui obligea ma mère à se coucher. Je suis le bout du voyage. Je suis l’ancre et je ne peux qu’écrire pour que meure l’histoire qui nous berce et nous mure et fait de nous des êtres différents, intraduisibles et étranges à tous.
Car quelque chose s’empara de nous alors, de chacun des enfants, quelque chose qui nous tint serrés les uns contre les autres, et nous lia entre nous si fort que nous crûmes ne plus jamais pouvoir nous défaire des bras et des jambes de ceux qui n’étaient pas nous mais que la chose avait pris en masse.
Tressés, membres et cœurs et pensées. Tressés serré. Cordes mouillées, nouées dans les brisants, puis séchées, blanchies dans les sables, les enfants avancèrent d’un même pas, petits et grands, au rythme de leur mère, le premier de cordée. Ils sentirent la courbure de la terre sous leurs pieds nus. Ils virent la forme de leur mère marcher vers ce lieu toujours plus lointain où l’horizon s’arrondissait légèrement comme un ventre.
Je ne parle pas d’amour, je ne parle pas du lien qui relie l’enfant à la mère ou la sœur à la sœur, ni même de ce qui rend certains amants inséparables. Je parle d’autres nœuds plus serrés. D’une attache solide comme la corde au bout de laquelle se balance le pendu, forte comme ce nœud-là. Détacher le corps qui se balance livré aux vents est inutile, le nœud lui est passé dans la gorge !
La traversée nous a noués d’un coup jusqu’à l’étouffement, si bien qu’aucun de nous ne pouvait plus penser en dehors de tous les autres, qu’aucun de nous ne pouvait plus respirer par sa bouche à lui, pour lui seul, car l’air brûlant qui entrait dans ses poumons soufflait dans tous les autres, brûlait nos bouches du même feu, la mienne aussi qui n’avait pourtant jamais connu l’air encore.
C’est ainsi que nous avons avancé sur cet autre continent, sans charrette où nous reposer, avancé jusqu’à dormir les yeux ouverts, jusqu’à dormir debout tout en marchant, sans jamais nous perdre dans la poussière, sans jamais ralentir, la nuit, le jour, dans l’éblouissement blanc du midi, dans le ciel bruyant d’étoiles, dans l’ombre des villes, dans les champs, dans la pluie qui fit deux fois fleurir les pierres du désert, le couvrant de mains de Marie, aussitôt bues par le soleil. Nous avons marché dans des vallées vertes, vertes et sucrées, suivant parfois les chemins muletiers, en inventant de nouveaux, croisant des ânes au dos défoncé par des années de fardeaux et qui, comme nous, marchaient, enchaînés à leur maître, à leur tâche, marchaient vers un horizon toujours repoussé sans plus d’espoir qu’une mer se dressât pour nous arrêter, sans même attendre, sans même imaginer la fin.
Anita seule parvenait à s’arracher à notre marche. Elle mendiait dans toutes les maisons, dans tous les villages que nous traversions, guettait les nomades et leurs tentes en poil de chameau. Partout, elle racontait notre histoire. Et les femmes donnaient des galettes de mil cuites sous la cendre, des bols de lait aigre, des paniers de fruits secs, des outres en peau de chèvre gonflées d’eau, des babouches, mais aucune n’était assez petite pour tenir aux pieds blessés de Clara. Des femmes couraient pour nous essuyer le visage, pour nous humecter la bouche, pleurant sous leur voile les larmes que nous ne pleurions pas, hurlant des mots que nous ne comprenions pas, insultant notre mère qui nous imposait cette folie. L’une d’elles nous offrit même un âne, qui permit à notre sœur Anita de nous ravitailler et libéra les bras des trois aînés de la petite Clara dont les pieds meurtris avaient pris toutes les couleurs et dont les cris s’étaient tus enfin.
Et l’âne vint se mêler à nos cœurs, à nos bras, à nos jambes, jusqu’à dormir lui aussi sur les pistes rocailleuses, jusqu’à partager notre pensée commune et notre eau. Nous sûmes ce qu’était la douleur du dos défoncé, il comprit la folie de notre mère. Et nous avons bu son sang pour survivre.
Non, ce n’était pas de l’amour. Il y en avait eu avant, il y avait eu des cœurs qui battaient séparés et qui pouvaient aimer, pleurer, se plaindre, mais depuis la barque, il n’y en avait plus qu’un seul, trop épuisé pour aimer, pour se souvenir de ce que c’était qu’aimer ou que d’avoir ses propres pieds, ses propres bras, son propre souffle.
C’était bien plus serré que l’amour.
Bien trop fort pour qu’on puisse vivre avec !
« Ahabpsi ! »
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