Le cœur cousu
Dialogue dans la Montagne
« Oh ! la Blanca, tu traînes la patte ! Ne sois pas nigaude, donne-moi ton sac, que je l’accroche à mon âne !
— Laisse-moi en paix, Eugenio !
— C’est facile de te tracer maintenant. Tes jambes te trahissent avec l’âge. Tu vois, je te laisse même de l’avance, je continue à me faire plaisir quelque temps après ton départ, puis je me lance à ta poursuite. Cela devient trop simple depuis Santavela. Là, au moins, tu m’as donné du fil à retordre. Seize ans, il m’a fallu seize ans pour arriver à te dénicher dans tes montagnes, au bout du monde. Où que tu ailles, j’irai. Me casseras-tu encore les jambes pour me semer ? Cette fois, je suis prévenu. Tu es ma seule attache. Te souviens-tu de cette première fois où tu m’as abandonné ?
— Tu ne voulais pas changer. Tu promettais, j’ai tant pardonné, tant oublié. Ces petits cadavres...
— J’étais jeune, avec ton aide j’aurais peut-être lutté... Maintenant c’est trop tard, par ta faute. J’aime leur parfum, leur visage sans ombre, leur curiosité, leur vie qui palpite entre mes mains. Je vis, je marche, je respire pour cela, pour effeuiller ces petits corps délicats.
— Tu n’es pas né ogre. Enfant, tu étais doux, tu pleurais dans mes bras.
— Je t’aimais, je voulais être celui que tu désirais. Mais j’ai grandi.
— Je ne veux plus t’entendre. Tu ne m’es plus rien...
— Si je ne te suis plus rien, pourquoi ne me livres-tu pas à leur justice ? Pourquoi t’enfuis-tu chaque fois sans rien leur dire ? Si je ne te suis plus rien, efface-moi ! Prends ce couteau et saigne-moi ! Qu’attends-tu ? Je ne m’opposerai pas à ta volonté, je ne crains pas la mort si je te la dois ! Pense à tous ces enfants ! Regarde, je viens à ta portée. La lame est sur mon cou. D’un seul geste, tu me gommes. La Blanca, que fais-tu ? Reviens ! Alors tu vois bien que je compte encore ! » hurla Eugenio hilare en ramassant le grand couteau que la sagette avait lâché avant de reprendre la route.
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