Le cœur cousu
La Longue Nuit
Dans la cour, le bruit courut que, quelques heures après qu’on eut décroché le cadavre d’Angela, une femme avait pris place en robe de noces dans le confessionnal du père André. Une femme dont, disait-on, il avait aussitôt reconnu la voix. Elle avait trouvé les mots justes pour exprimer son amour, avant d’ajouter qu’il n’avait plus rien à craindre de son corps désormais, mais qu’elle lui laissait sa voix pour habiter sa solitude.
Bouleversé, le prêtre n’avait pu poursuivre cette apparition qui s’était dissoute dans la lumière du dehors car, déjà, le chant d’Angela s’élevait dans l’église, ce même chant triste qui résonnait en lui depuis le premier jour et qui devait désormais le hanter à jamais.
Il ne restait plus que moi. Seul obstacle entre les amants.
J’étais comme couchée en travers du lit de ma sœur aînée et de son conducteur de locomotive. La dernière sœur à marier avant que leur désir l’un de l’autre, attisé par les années, pût enfin se satisfaire d’autres choses que de mots et de fables.
Ni le soleil ni Clara n’avaient reparu et les contes dans la cour devenaient noirs et grinçants. Jamais nous n’avions connu pareil hiver !
À la nuit, Anita nous racontait des fables dures. Elle disait que les servantes arabes longeaient les murs chaque fois qu’elle se rendait à la villa de M.D. pour tenter de voir Clara. Elle affirmait lire sur leurs visages une angoisse muette, tandis que la gouvernante lui répondait d’un ton cassant que sa jeune patronne n’était pas en état de la recevoir.
« On leur impose le silence », nous murmurait-elle dans l’épaisseur de la nuit.
Selon elle, l’ordre avait été donné et les ordres de M.D. ne se discutaient pas. Clara était malade, il lui fallait de l’ombre et du repos, aucune lumière du dehors ne devait perturber son sommeil.
Dès le lendemain des noces, le vieillard aurait exigé que le soleil n’entrât pas dans la chambre de sa jeune épouse avant qu’il ne l’eût décidé. Tout avait été aménagé dans ce but et, incapable de jouir de la beauté démesurée de notre sœur, il tirait les lourds rideaux de plus en plus tard dans la matinée, afin de la garder toujours plus longtemps en son pouvoir.
« Bien vite, il n’a laissé entrer le faible soleil d’hiver qu’une fois le repas de Clara servi, racontait la voix d’Anita. Puis il ne l’a plus éveillée qu’à l’heure du thé, au moment où l’astre pâle commence déjà à disparaître derrière la grande volière. Notre petite lumière se précipitait alors sur la terrasse qui surplombait la ville tandis que le soleil, sentant sa présence, s’extirpait avec peine de sa gangue de nuages pour la rejoindre un instant avant de sombrer de nouveau. »
Le mari finit par ne plus l’éveiller du tout. Ainsi pouvait-il vaquer à ses occupations, se lisser les traits devant son grand miroir pendant des heures,
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faire venir son tailleur, son coiffeur, sa multitude d’amis sans craindre que sa femme n’en profitât pour s’enfuir. La nuit lui semblait la plus sûre des prisons.
Fou d’amour et incapable de se rassasier d’elle, il avait choisi de la garder ainsi à sa merci. Il suffisait pour cela que le jour ne s’en mêlât pas. Le soleil avait tourné le dos à la ville, si bien qu’il n’avait pas été si difficile de s’en prémunir.
Chaque matin, en présence de ce mari insomniaque et méfiant, les femmes de chambre changeaient les draps et lavaient, à la lueur des bougies, le corps à peine tiède de leur jeune maîtresse inconsciente. Peu à peu, elles remarquèrent les traces laissées par les nuits. Mais, les draps souillés, l’odeur de sueur et de foutre, les morsures, les griffures sur le corps de Clara n’altéraient pas son sourire parfait. Comme les signes se multipliaient, elles prirent peur et se sentirent complices d’une horreur qui les dépassait.
Un soir, l’une d’elles surprit une longue file d’hommes inconnus debout devant la chambre de la jeune femme et elles comprirent alors que des grappes d’hommes se succédaient la nuit dans le lit de la jeune mariée. Son époux impuissant utilisait d’autres membres pour tenter de la posséder. Mais le mystère demeurait entier, la beauté de la jeune fille endormie était intacte et M.D., ne parvenant pas à jouir pleinement de cette femme qui était sienne, regardait avec horreur ses propres traits se flétrir et sa silhouette se courber. Il essayait de l’aimer et chaque nouvel échec l’étiolait, le rendait plus cruel, plus malade, plus impuissant. Toujours plus nombreux devaient être les hommes qui attendaient leur tour dans les couloirs pour se glisser dans le corps lumineux. Et, à mesure que la petite lumière était ainsi offerte, le soleil au-dehors perdait ses forces et le mari s’assombrissait.
Alors la conteuse souriait légèrement et tenait un instant son auditoire en haleine avant de reprendre le fil de son récit.
Il suffit d’un filet de lumière pour ranimer notre sœur endormie depuis presque une semaine. Un rayon épuisé par sa course dans les longs couloirs sombres parvint un jour, grâce aux maladresses concertées de l’armée de femmes de chambre arabes, à caresser le visage de Clara. Plusieurs portes entrouvertes l’avaient laissé filer jusqu’à sa maîtresse. Il avait flairé sa présence et, tendrement, s’était allongé sur sa joue pâle. Le rayon raviva la clarté de son teint, chatouilla ses paupières. Alors, sans même remarquer ni sa faiblesse ni le désordre de son lit, Clara s’enveloppa dans une couverture éclatante et, s’appuyant aux murs, se traîna jusqu’à la terrasse où les servantes avaient laissé à son intention un plateau garni de gâteaux au miel et du lait chaud.
Tandis qu’elle mangeait lentement dans la lumière du jour, léchant les fils de miel qui dégoulinaient le long de ses doigts, le soleil mourant parvint à cracher un unique rayon sur les rues de la ville. Il illumina la dague d’argent qu’un majestueux passant arabe portait au côté. Clara se pencha tant pour suivre les faits et gestes de cet homme, élu par l’astre, qu’elle faillit se précipiter dans le vide. Le jeune chef de tribu portait l’habit traditionnel des caïds, un lourd burnous de drap rouge écarlate. Il finit par lever les yeux et bien que, selon la coutume saharienne, son chèche blanc lui masquât à moitié le visage, Clara perçut à son regard aiguisé qu’il lui souriait. Elle répondit aussitôt, sans retenue, à ce sourire.
L’homme ordonna à l’un de ses domestiques soudanais de se renseigner sur la roumia qui vivait dans cette demeure. Les servantes de M.D., sachant qui était son maître, lui racontèrent l’étonnante captivité de la malheureuse et ce que son mari lui faisait endurer pendant son sommeil.
Le jeune cheik décida d’enlever cette enfant du soleil.
Le soir même, il fut introduit dans la villa de M.D. Le murmure des femmes de chambre et la caresse de leurs babouches sur le marbre le guidèrent jusqu’aux appartements de ma sœur où son époux, assis dans un fauteuil, guettait nerveusement sur ses mains soignées la floraison des marques brunes du temps.
Le jeune homme plongea sa dague dans l’habit blanc du mari épuisé d’amour et toute vieillesse s’en fut.
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