Le cœur cousu

Carole Martinez · Chapitre 63 sur 68

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Le cœur cousu

Vitrier !

 

« Vitrier, vitrier ! »

Le porteur de lumière hurlait et Clara riait aux éclats en suivant l’homme et ses cris stridents par la ville.

« ¡Vidriero, vidriero ! »

Voilà que, pour la deuxième fois, elle s’était détournée du soleil pour pister un inconnu.

Concentré sur les façades et leurs fenêtres, il ne remarqua pas aussitôt la mignonne créature, vêtue de satin jaune, qui le suivait d’un pas joyeux. La journée touchait à sa fin et la recette était maigre. Le visage ruisselant et le dos cassé par sa charge de verre, il finit par s’arrêter et, avec précaution, dessangla son éblouissante armure. Il coinça les grands rectangles de lumière contre ses longues jambes maigres, avant de tirer de sa poche le mouchoir sale qu’il se passa sur le front. Face au soleil déclinant, les paupières closes, il épongea toute la sueur qui lui coulait dans les yeux. Quand il put voir clair de nouveau, il sursauta si fort qu’il faillit briser les pans de verre étincelants qui lui masquaient le bas du corps. Clara se tenait face à lui, immobile et souriante. Ses yeux de paille le fixaient avec une inquiétante intensité. Prise en étau entre le soleil couchant et la lumière indirecte renvoyée par les carreaux, ma sœur semblait irréelle.

« Vous avez fait exprès de me fiche les jetons ? Ça vous amuse ? C’est une mauvaise blague à faire à un vitrier ! Si je casse ma marchandise par votre faute, qui payera ? La vérité, c’est que j’aurai plus que mes yeux pour pleurer ! C’est fragile tout ça, vous savez, et c’est mon gagne-pain ! la houspilla-t-il en français, et comme elle continuait à le fixer sans lui répondre, il poursuivit : Et pourquoi vous me souriez de toutes vos dents sans parler ? Vous avez perdu votre langue ou quoi ? »

Sans qu’il le lui ait demandé, ma sœur lui dit qu’elle s’appelait Clara et le vitrier en déduisit qu’elle était espagnole et qu’elle ne comprenait peut-être pas bien le français.

Cela le rassura un peu d’entendre le son de sa voix. Comment avait-il pu s’imaginer être face à un fantôme ? Décidément, il était trop émotif. Il se baissa pour hisser sur ses épaules osseuses sa charge de lumière et, comme Clara n’avait pas bougé et qu’elle observait chacun de ses gestes avec attention, il lui demanda :

« Mais pourquoi tu me reluques comme ça avec tes calots de miel ? »

Elle aimait la carapace de verre et les yeux limpides de cet homme dégingandé. Les vitres, que ses épaules ne parvenaient pas à masquer, débordaient de tous côtés, auréolant de lumière son corps et son visage anguleux. Elle le suivait depuis longtemps déjà et elle s’était perdue. Il fallait qu’il l’aide à retrouver son chemin. Elle vivait dans le quartier Marabout, cité Gambetta.

« Eh ben, t’es pas rendue ! s’exclama-t-il. Et j’ai pas trop envie de faire un détour avant de me rentrer et de poser mon barda. Même pour tes beaux yeux ! T’as qu’à prendre tout droit par là, tu finiras bien par trouver une bonne poire qui te ramènera au bercail ! Salut beauté, à la revoyure ! »

Le soleil commençait à disparaître derrière l’horizon et Clara sentait ses forces décliner. Elle rattrapa le vitrier qui s’éloignait en sifflant et se plaça juste devant lui.

« T’es bizarrement collante comme môme ! Qu’est-ce que tu veux de moi ? Moi, les nigaudes dans ton genre, je les tâte la nuit, quand la ville dort, mais la journée je trime et je pense pas trop à la bagatelle. Remarque que t’as pas l’air d’en être. C’est la sorgue qui te fiche les foies blancs comme ça ? Faut pas, tu sais, la nuit c’est encore le meilleur moment de la journée et pas seulement pour les fripons. Allez, si tu me promets une fricassée de museaux, je te raccompagne ! Mais sinon, c’est peau de balle ! »

Clara promit sans vraiment comprendre le langage fleuri du vitrier. Elle lui prit le bras et, rassurée par sa chaleur, s’endormit sans ralentir le pas.

Il continua à causer sans s’apercevoir qu’elle avait les yeux clos et qu’elle n’entendait pas un mot de son long monologue.

On le surnommait Lunes parce qu’il était né un lundi et que ce jour lui avait toujours porté chance. Il connaissait la ville comme sa poche et la parcourait en tous sens depuis l’enfance.

Heureusement pour lui, les jambes de ma sœur ne flanchèrent pas. Quand ils furent au beau milieu du désert rouge, il s’arrêta et réclama son baiser.

« On y est presque, tu peux me payer, je ne crois pas qu’on considérera ça comme une avance, vu tout ce qu’on a marché déjà. »

Il lâcha le bras de ma sœur pour dessangler l’armature de bois garnie de feutre où étaient logés ses carreaux et s’essuya une nouvelle fois le visage avant de se tourner vers Clara.

La lune à peine croquée diffusait sa douce lumière blanche, mais il lui sembla qu’elle n’était pas seule à briller ainsi dans la nuit et que la jeune fille diaphane, immobile à ses côtés, luisait elle aussi. Sur sa peau, une légère lueur perlait. Surpris, il l’observa un moment et comprit à ses yeux fermés et à sa respiration régulière qu’elle dormait.

« C’est la lune qui te fait briller comme ça ? Je me vois mal t’embrasser alors que tu roupilles, même si tu m’as promis ce baiser, ce serait pas correct. Et puis que tu fasses de la lumière, ça me donne la chair de poule ! T’es une drôle de gosse, mais bon Dieu ce que t’es jolie ! Tu me le revaudras de t’endormir pendant que je te cause et de ne pas payer tes dettes. Tu t’en tireras pas à si bon compte, crois-moi ! »

Loin d’abandonner la belle endormie, il entra dans la cour et les voisins qui prenaient le frais lui indiquèrent notre maison.

« Tu aurais dû la laisser où tu l’as trouvée, cette grue ! lui dit-on.

— Eh bien, c’est pas la charité qui vous étouffe dans le coin ! répondit Lunes.

— Mêle-toi de ce qui te regarde. Tu peux frapper chez la couturière, c’est la porte juste en face.

— Merci quand même. »

Martirio ouvrit la porte et le regarda avec une telle froideur qu’il dut baisser les yeux.

« Elle m’a demandé de la ramener chez elle. Alors la voilà rendue, à ce qu’on me dit ! C’est quand même étrange qu’elle pionce en marchant. Faudrait peut-être l’emmener voir un médecin, non ?

— Elle est comme ça depuis sa naissance, y a rien à faire, lui répondit Martirio. Ma sœur aînée et son mari sont partis à sa recherche. Tu ne les as pas croisés en chemin depuis la place d’armes ?

— C’est pas du tout de ce côté-là que je l’ai trouvée. Elle me suivait comme un petit chien et elle riait de me voir trimer.

— Merci de nous l’avoir ramenée, mais maintenant va-t’en et ne t’avise pas de revenir !

— Et pourquoi pas ? répondit Lunes qui détestait les interdits. D’autant qu’elle a une dette envers moi. Elle m’a fait une promesse.

— Une promesse ?

— Si t’es sa frangine, je peux bien te le dire : elle m’a promis un baiser. Et, crois-moi, j’ai pas dû beaucoup insister, elle me regardait avec ses immenses mirettes comme si j’étais la plus belle chose qu’elle ait jamais croisée. Sûr qu’elle m’a dans la peau. J’ai même pas demandé à être payé d’avance tant elle avait l’air d’en pincer pour moi. »

Martirio sentit la haine la submerger, mais elle hésita. Il y avait du monde dehors, on pouvait la voir.

« Et si je paye la dette à sa place ? proposa-t-elle à voix basse.

— Affaire conclue ! répliqua Lunes qui osait désormais la regarder dans les yeux.

— Va m’attendre dans le terrain vague derrière le plus gros des buissons. J’arrive dès que possible », conclut-elle en lui claquant la porte au nez.

Alors, guilleret, le vitrier alla allonger son grand corps maigre sur la terre rouge. Ses carreaux soigneusement étendus sur une couverture à ses côtés, il attendit en songeant aux deux sœurs.

L’ombre et la lumière vivaient sous le même toit !

Ses lèvres auraient leur dû, mais ses mains pourraient peut-être avoir leur part aussi. Il suffirait de dire que la cadette avait promis. Non, il se contenterait d’un baiser, c’était déjà ça de pris et il reviendrait voir s’il pouvait en glaner davantage un autre jour. Une gamine qui s’endormait sans prévenir et qui suait de la lumière, ça ne lui plaisait pas trop ! Mais il n’y aurait qu’à obtenir sa promesse et à faire payer l’autre, celle qui prenait son monde de haut et se donnait dans l’ombre. Sûr qu’elle ne devait pas être si froide qu’elle le laissait croire. À chaque jour sa peine et à chaque nuit ses plaisirs !

Le dos sur la terre sèche et le nez dans les étoiles, il se laissait envahir par sa rêverie nocturne. Se pourrait-il qu’elle ne vînt pas ?

À plusieurs reprises, il entendit des pas, mais aucune des silhouettes sombres qui cheminaient sur les sentiers traversant le grand terrain vague ne se dirigea vers son buisson.

Ses muscles fins se relâchaient peu à peu, son corps s’enfonçait dans le sol, lourd de fatigue et de désir. Il ne devait pas s’endormir, juste fermer les yeux un court instant pour les reposer. Un instant seulement. Mais que ses paupières étaient lourdes ! Jamais il ne pourrait les rouvrir ! Il se sentit happé par le vide et crut basculer en arrière, tomber...

Alors son corps entier tressaillit et il se ressaisit, enfonçant ses ongles dans la terre pour ralentir sa chute. Son cœur bondissait dans sa poitrine. Affolé, il regarda autour de lui. Martirio était assise à ses côtés, plus sombre que la nuit. Il s’appuya sur les coudes, puis s’assit et passa ses longues mains fines sur son visage presque imberbe pour en chasser autant le sommeil que la peur. Son cœur redevint léger.

« Tu es là depuis longtemps ? demanda-t-il à ma sœur dans un bâillement.

— Quelque temps, j’allais partir, lui répondit-elle froidement.

— Tu aurais dû me secouer. Les journées sont longues à mourir. L’été, ça ne devrait pas exister. Le soleil est trop lourd à porter. Et puis, qu’est-ce que ta frangine m’a fait cavaler ! Allez, viens près de moi qu’on se bécote ! N’aie pas peur, je ne vais pas te manger ! Là, dans mes bras ! Voilà ! Mais tu as froid, tu frissonnes ! Je vais te réchauffer, ne crains rien !

— Tu es bien sûr de le vouloir, ton baiser ?

— Et comment que je le veux ! Tu renifles la nuit si fort que j’en crève d’envie. Et puis on est encore lundi, tout est toujours meilleur pour moi le lundi. C’est mon jour de chance. Alors je ne te lâcherai pas tant que t’auras pas posé tes babines sur les miennes. Tu verras, tu en redemanderas : mes baisers, c’est du sucre.

— Tu l’auras voulu !

— Ça oui ! Tu peux le dire ! Depuis le temps que je fais le poireau ! Au train où on va, ce sera bientôt mardi. »

Alors Martirio approcha sa bouche et Lunes la lui attrapa goulûment. Les longues mains féminines aux ongles terreux du vitrier encadrèrent tendrement le visage glacé de ma sœur avant de descendre plus bas et de se frayer un passage dans son décolleté sombre. Martirio agita soudain la nuit en tous sens pour se dégager et, une fois libérée des bras de Lunes, elle courut à perdre haleine en pleurant dans le désert lunaire balayé par les ombres.

Elle passa le grand portail et, arrivée dans notre chambre, s’enfouit dans le lit de Clara dont elle observa longtemps le lumineux sourire.

Voilà que, pour la deuxième fois, elle offrait la mort à un homme qui ne la désirait pas.

Malgré les larmes, elle sentait encore sur son visage et sur ses seins le sillage des mains chaudes du vitrier. Des mains fines et douces. Des mains de femme, presque...

Le lendemain en fin de journée, Clara s’enfuit à la poursuite du soleil et arrêta sa course à l’endroit où elle avait croisé Lunes la veille. Mais elle attendit en vain, l’homme à la carapace de verre ne parut pas.

Martirio fut chargée de retrouver sa sœur avant la nuit.

Sur la place d’armes, Clara, radieuse, tournait le dos au soleil.

Il était là, auréolé de carreaux, riant aux côtés de Clara. Il lui faisait promettre des centaines de baisers et de caresses tout en guettant la nuit.

« Ton maudit baiser m’a mis les sens en émoi, murmura-t-il à l’oreille de Martirio qui les avait rejoints, j’ai écumé les bouges toute la nuit, fiévreux.

— Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda ma sœur, livide.

— Tu me regardes comme un revenant, s’étonna-t-il. Faut pas croire, j’ai des sentiments, j’ai pas l’air comme ça. Mais j’ai bien envie de remettre ça, ce soir. Ton corps frais contre le mien... Moi, j’ai toujours trop chaud, je sue tant que j’ai peur de me liquéfier ces jours où le monde vibre dans l’air surchauffé. Alors avant que ta jolie frangine ne s’endorme, dis-moi si ce soir encore tu comptes payer à sa place toutes les bonnes choses qu’elle m’a promises. Parce que sinon je me fais dédommager de suite par cette coquine aux yeux de paille qui n’attend que ça.

— Reviens à minuit dans le buisson et je payerai. Mais pour l’instant laisse-nous ! Va-t’en avec tes sales carreaux !

— Alors à tantôt, ma neuille ! »

La mort n’avait pas prise sur Lunes. Le venin de Martirio devenait miel sous sa langue. Tout l’été, il s’engouffra dans la nuit, caressa ses ombres, pleura de plaisir, s’enflamma contre le corps froid de ma sœur assassine dont il aimait tant le parfum nocturne. Et Clara promettait toujours plus, jusqu’au jour d’automne où Martirio sentit un battement chaud dans son ventre. Un souffle nouveau la happa en son centre et elle sourit seule dans son coin, elle sourit pour la première fois.

Elle n’en parla pas à Lunes, mais il finit par remarquer la métamorphose qui s’opérait : sa neuille était pleine, elle s’arrondissait comme la lune. Le gaillard voulut s’enfuir, décamper du désert rouge, ne plus jamais revoir cette jeune femme au regard froid cerclée d’ombres qui reniflait la nuit. Il ne parvint pas à échapper à son désir. Le corps frais de cette femme, livré chaque soir dans les buissons, lui était devenu nécessaire. Un jour seulement, il disparut et alla noyer son désir ailleurs. Martirio songea qu’il était sans doute mort enfin, lui laissant cette vie au fond du corps.

Mais, dès le lendemain soir, Lunes était de retour.

« Tu es ma neuille, lui avoua-t-il. Autant te cracher le morceau : ta sœur ne m’intéresse pas. Elle souffle du chaud sur mes yeux fatigués. C’est ton ombre que j’attends tout le jour, cette ombre fraîche qui jaillit des profondeurs et caresse mes membres brûlants. Tu es en cloque, je le vois bien. J’avais pas envie de ça, d’une famille à faire grailler, de chiards sur le dos en plus de ces maudits carreaux. Mais maintenant, il n’y a que toi dans mes rêves, tu as chassé les autres, les vulgaires, les putains. Et sans toi, mes nuits sont vides à hurler. Oui, tu es ma neuille. Alors voilà, je crois qu’on devrait peut-être penser à s’aimer rien que nous deux et à vivre ensemble dans un coin. Si tu me veux, j’irai voir ta sœur aînée demain.

— Je te veux bien », lui murmura Martirio dans la nuit.

On les maria aussi vite que possible, sans grande fête cette fois car Clara nous avait rendus impopulaires. Et Anita comprit pourquoi la robe de noces destinée à notre sœur était si large.

Une des maisons de la cour se libéra. Lunes et Martirio s’y installèrent et leur premier fils y vit le jour. Martirio n’osa jamais l’embrasser, mais elle le berça infiniment dans ses bras sombres et ressentit le besoin d’en avoir d’autres, beaucoup d’autres. Elle s’aimait le ventre plein, agité par la vie. Elle s’offrit sans retenue à Lunes, son grand dévoreur d’ombres aux longues mains féminines, qui jamais n’était rassasié et lui faisait petit sur petit. La mort était fertile, elle s’arrondissait et engendrait des enfants joyeux qui couraient en tous sens et hurlaient au soleil. Ils leur donnèrent des prénoms français. Jean, Pierre, Françoise, Richard, Claire, Anne et Yvonne se bousculaient dans la petite maison, la vie entre les dents, et tous vivaient sur le dos du vitrier gouailleur, toujours surpris de les voir si nombreux.

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