Le cœur cousu

Carole Martinez · Chapitre 1 sur 68

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Le cœur cousu

Dédicace

À Françoise Martinez

et Laurent Amiot

OceanofPDF.com

PROLOGUE

 

Mon nom est Soledad.

Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.

Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.

Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.

Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.

LA TRAVERSÉE

Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.

 

À ma naissance, ma mère a lu ma solitude à venir.

Ni donner, ni recevoir, je ne saurais pas, jamais.

C’était inscrit, dans la paume de mes mains, dans mon refus obstiné de respirer, de m’ouvrir à l’air vicié du dehors, dans cette volonté de résister au monde qui cherchait à s’engouffrer par tous mes trous, furetant autour de moi comme un jeune chien.

L’air est entré malgré moi et j’ai hurlé.

Jusque-là, rien n’était parvenu à ralentir la marche de ma mère. Rien n’était venu à bout de son entêtement de femme jouée. Jouée et perdue. Rien, ni la fatigue, ni la mer, ni les sables.

Personne ne nous dira jamais combien de temps aura duré notre traversée, combien de nuits ces enfants qui suivaient leur mère ont dû dormir en marchant !

J’ai poussé sans qu’elle y prît garde, accrochée à ses entrailles, pour ne pas partir avec toute cette eau qu’elle perdait sur les chemins. J’ai lutté pour être du voyage et ne pas l’interrompre.

La vieille Mauresque qui a arrêté ma mère en lui touchant le ventre, celle qui a murmuré « Ahabpsi ! » comme on élève un mur, et qui, armée d’une main et d’une parole, s’est dressée seule face à la volonté furieuse de cette femme grosse d’une enfant arrivée à terme depuis longtemps déjà et qui voulait poursuivre sa route et qui voulait marcher encore, bien qu’elle eût déjà marché plus qu’il n’était possible et qu’elle se sentît incapable de marcher davantage, la vieille Arabe aux mains rousses de henné plus fortes que le désert, celle qui est devenue pour nous le bout du monde, la fin du voyage, l’abri, cette femme a lu, elle aussi, ma solitude dans mes paumes, elle qui ne savait pas lire.

Son regard est entré d’un coup dans les viscères de ma mère et ses mains sont venues m’y chercher. Elle m’a cueillie au fond de la chair où j’étais terrée, au fond de cette chair qui m’avait oubliée pour continuer de marcher, et, après m’en avoir libérée, elle a senti que mes mains ne me serviraient de rien, que j’y avais comme renoncé en naissant.

Sans se comprendre, elles m’ont donné, chacune dans sa langue, le même prénom. « Soledad » a dit ma mère sans même me regarder. Et la vieille en écho lui a répondu « Wahida ».

Et aucune de ces deux femmes ne savait lire.

Ma sœur aînée, Anita, s’est longtemps refusée à l’évidence inscrite dans mes mains, inscrite dans mon nom. Et elle a attendu. Elle a attendu qu’un homme me débaptise et que mes doigts s’attendrissent.

 

Je me souviens d’un temps où les jeunes gens du quartier Marabout traînaient autour de chez nous dans l’espoir de me voir passer.

Nonchalamment adossés aux maisons, seuls ou parfois en groupes, ils me guettaient dans les ruelles et se taisaient à mon approche.

Je n’étais pas vraiment belle, du moins pas comme ma sœur Clara l’était, mais j’avais, paraît-il, une grâce singulière qui les clouait aux murs.

Mes sœurs me répétaient en riant les confidences des jeunes gens qui les suppliaient de plaider leur cause, ce qu’elles faisaient avec un brin de dérision, me décrivant les ridicules symptômes de leur amour, leurs bégaiements, leurs regards mous. Et nous riions.

Mais moi, je songeais à leur membre dressé, soudain à l’étroit dans leur culotte, et j’oscillais entre rire et dégoût.

J’avais le choix, je n’avais pas de père pour m’imposer un mariage. Seule Anita, l’aînée, aurait pu exercer son autorité sur moi.

Elle ne l’a jamais fait.

Elle attendait, différant sans cesse sa propre nuit de noces.

Liée par une promesse qui éloignait depuis quinze ans son mari de sa couche : « Nous les marierons d’abord, toutes les quatre... »

Ne pouvant me décider à appartenir à l’un ou à l’autre de ces passe-muraille, j’ai laissé tomber un jour le vieux châle noir que m’avait légué ma mère, en me promettant de prendre pour mari celui qui le ramasserait, quel qu’il soit.

C’était l’automne.

Un temps, j’ai fixé cette tache sombre sur la terre ocre, cette flaque de tissu noir, tranquille à mes pieds.

Ils sont venus s’y coller en grappes.

Immobile, sous le soleil de midi, j’ai attendu que la poussière soulevée retombât et qu’une main se dégageât de cet enchevêtrement d’amoureux. Mais une fois le nuage dissipé, il ne restait de mes prétendants que quelques cheveux, quelques dents et de longs lambeaux de tissu noir oubliés dans la bataille.

La place était vide et le châle déchiré.

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Mes mains ont alors raclé la poussière du désert rouge à la recherche du morceau d’étoffe où le nom de ma mère était brodé.

Frasquita Carasco.

Maman n’a jamais su écrire qu’à l’aiguille. Chaque ouvrage de sa main portait un mot d’amour inscrit dans l’épaisseur du tissu.

Le nom était intact. Je l’ai glissé sous ma jupe et j’ai rejoint Anita, ma sœur aînée, qui siégeait à l’assemblée des femmes, parmi les draps mouillés.

Dans l’ombre du lavoir, la chaleur faisait un somme.

Je suis restée un moment derrière ma sœur, regardant ses belles mains de conteuse s’agiter contre la planche en bois, se gercer dans l’eau savonneuse. Soudain, elle s’est tournée vers moi, sans doute gênée par le poids de mon regard posé sur son dos, et elle m’a souri en s’essuyant machinalement le revers des mains sur le tablier clair, tout moucheté d’eau et de lumière, qu’elle avait drapé autour de sa taille.

Ses compagnes de lavoir ont dressé l’oreille au-dessus de leurs bassines de bois. Les coups de battoir se sont assourdis, et même, on a fait mine de sortir les brosses qui ont frôlé la toile dans un long murmure étouffé, remuant une mousse à peine salie.

« Je ne me marierai jamais, j’ai fait fuir mes amoureux, lui ai-je avoué.

— Et comment est-ce que tu t’y es prise ? m’a-t-elle demandé en riant.

— J’ai laissé tomber mon châle. Ils se sont battus et l’ont déchiré.

— Ton affreux châle de deuil ! Ils t’en offriront un autre, plus gai. À eux tous, ils trouveront bien l’argent qu’il faut. À moins qu’ils n’en volent un à l’une de leurs sœurs.

— Mon fils, il te traînait derrière aussi ? a braillé la Maria en tordant le cou à une chemise d’homme dont le jus laiteux dégoulinait le long de ses épais avant-bras nus.

— Je ne sais pas, je n’ai vu que la poussière du combat. »

Mon indifférence avait froissé les femmes. Les coups de battoir ont repris en cadence, les draps ont été frappés plus violemment dans l’eau et le rythme s’est accéléré jusqu’à ce que les bras se fatiguent et que la cadence soit rompue.

« Regardez-la, celle-là ! Encore une qu’a hérité de la couturière ! s’époumonait Manuela. Mais marie-la donc ta sœur, Anita ! Elle ne remuera plus tant son derrière devant tout ce qui porte culotte quand elle aura un homme à la maison pour l’en empêcher !

— Sûr que c’est pas ton mari, Anita, qui va lui donner la raclée qu’elle mérite à cette traînée ! a enchaîné la Maria. Un pauvre gars qu’est si peu homme qu’il n’a pas réussi à te faire un petit en quinze ans de mariage !

— La garce n’a même pas de père et elle fait la difficile ! » a continué une troisième voix

Ma sœur riait de bon cœur. Rien ne pouvait ébrécher cette joie qui lui tenait au corps depuis ses noces.

Les femmes se fâchaient et m’accusaient d’envoûter leurs fils, leurs frères, leurs pères...

Anita s’amusait de leur jalousie. Parmi les maris, elle en savait certains qui sûrement étaient du nombre des combattants : « Prenez garde aux bleus, aux marques sur le corps de vos hommes ! Ils rentreront à la nuit tout honteux d’avoir reçu leur trempe, mais serrant contre leur cœur un morceau de tissu noir ! »

Maria, la bossue, s’est alors campée face à ma sœur, mains sur les hanches. Elle l’a regardée du fond des puits sombres qui lui crevaient le visage. Très loin, dans les profondeurs, quelque chose d’éteint essayait de briller.

« Votre mère est crevée et c’est tant mieux ! Il vous reste les robes, mais on vous les brûlera un jour, ces robes, ces châles qu’elle vous a légués et qui sont pleins de maléfices ! On vous les arrachera du corps et si on ne le peut pas, on vous brûlera avec ! Le diable ne vous protégera pas cette fois !

— Tu l’as oubliée cette robe de mariée que ma mère t’a faite pour cacher ta bosse et que tu n’as même pas payée ? lui a répondu ma sœur. Sans cette robe, tu n’aurais jamais pu l’avoir, ton fils. Parce que le soir des noces, c’est bien la seule fois que ton mari t’a montée, hein ?

— Robe du diable, elle a été dévorée par les mites le jour de la mort de ta sorcière de mère. Dévorée ! J’ai dû la jeter au feu, elle était pleine de larves !

— Bêtises ! Croyances de bonne femme ! Et toi, Manuela, tu étais sacrément grosse à l’église quand Juan t’a épousée. Sans ma mère, vous n’auriez pas réussi, toi et ton homme, à empêcher les gens de jaser ! Ça faisait bien deux mois que tu ne sortais plus de chez toi pour pas qu’on remarque ce qui te poussait dans le ventre et il n’y a eu que ma mère pour arriver à faire croire que tu étais encore pucelle ! Sans la belle robe de noces qu’elle s’était usé les yeux à te faire avec les bouts de chiffon qui traînaient chez vous, tu n’aurais pas pu empêcher le scandale !

— J’étais coquette alors, je me suis pas méfiée. Mais c’était pas chrétien d’arriver comme ça à tirer une chose pareille de petits morceaux de tissu. J’ai bien pleuré quatre ans après, quand mon gosse est mort. Et alors, j’ai sorti la robe pour voir... et j’ai pris peur. Toute décousue qu’elle était ! Et le brillant de la toile qu’on aurait pu prendre pour du satin, il avait disparu ! Ce n’était plus que des torchons souillés accrochés les uns aux autres ! »

Alors les femmes se sont mises à hurler toutes ensemble.

Au milieu des remous de l’eau, des éclats de voix, des coups de battoir et des claquements des draps, au cœur de cette hystérie sonnante où l’espagnol teinté d’arabe et d’italien se mêlait au français, j’ai réussi à murmurer à ma sœur la phrase que je m’étais répétée inlassablement sur le chemin du lavoir :

« Anita, je veux rester fille. Tu n’as plus à attendre le mariage de la dernière de tes sœurs. Va, fais tes propres enfants ! Je veux assumer ce prénom de solitude que ma mère m’a donné. Je te libère de ta promesse car jamais je ne me marierai. »

Anita a compris et dès lors je n’ai plus eu d’amoureux.

Ma jeunesse a péri ce jour-là dans un râle d’étoffe déchirée.

C’était l’automne.

Les marques sont venues d’un coup.

Le soir même, je me suis asséchée. Ma peau s’est sillonnée, s’est craquelée. Mes traits se sont effondrés et j’ai su que je n’avais plus rien à redouter du temps.

Mon visage a été déchiqueté en une nuit par les ombres des années à venir. Mon corps s’est racorni comme du vieux papier abandonné au soleil. Je me suis endormie avec une peau lisse et tendre de vingt ans et éveillée dans un corps de vieille femme. Je suis devenue la mère de mes sœurs aînées, la grand-mère de mes neveux, de mes nièces.

C’est presque attendrissant, ce visage ravagé qui vous vient soudain, cette lourde fatigue, ces tranchées sous les yeux, ces traces d’un combat perdu en votre absence, durant votre sommeil.

J’étais rompue au sortir de la nuit. Je me suis reconnue pourtant, j’ai reconnu cette petite vieille qui me faisait face dans le miroir et qui me souriait.

Sans doute m’a-t-on ainsi épargné la longue agonie des tissus, les petites morts quotidiennes, cette patine, cette luminosité qui doucement s’éteint, la lente caresse du temps.

J’ai pleuré ma beauté flambée, j’ai pleuré la couleur passée de mes yeux. Il y avait de l’eau encore dans ce grand corps sec. Les larmes se sont glissées dans mes creux. Le sel et la saison ont rougi tous les plis.

On s’habitue à vivre enfermée dans un corps de « vieillarde ».

J’aurais tant aimé qu’il y eût plus d’arbres !

L’automne ici ensanglante ce qu’il peut.

Le monde a avancé sans moi. J’ai vu naître et grandir tous les enfants de cette sœur aînée dont j’encombre aujourd’hui encore la maison. J’ai vécu seule et souriante au milieu d’une grande cohue de neveux, dans un splendide chahut cerclé de désert.

J’ai patiemment attendu sachant qu’il n’y avait plus rien à attendre.

J’ai peur toujours de cette solitude qui m’est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m’use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.

Ma mère a fait de moi son vivant tombeau. Je la contiens comme elle m’a contenue et rien ne fleurira jamais dans mon ventre que son aiguille.

Il me faut descendre dans la fosse, là où le temps s’entortille, se pelotonne, là où reposent les fils coupés.

Ce matin, j’ai enfin ouvert la boîte que chacune de mes sœurs a ouverte avant moi et j’y ai trouvé un grand cahier, de l’encre et une plume.

Alors, j’ai encore attendu, j’ai attendu la nuit, j’ai attendu la maison vide et noire. J’ai attendu qu’il soit l’heure d’écrire enfin.

Je me suis assise dans l’ombre de la cuisine, j’ai allumé le quinquet au-dessus de la grande table en bois. Il a éclairé les carcasses de casseroles, les vieux torchons, il a peu à peu réchauffé les odeurs du repas. Je me suis installée à cette table, j’ai ouvert mon cahier, lissant ses grandes pages blanches, un peu rugueuses, et les mots sont arrivés.

Cela m’a pris ce soir d’écrire.

Me voilà donc attablée, face à mon écriture nocturne, et je sais que cette écriture noircira le temps qu’il me reste, que j’éclipserai ce grand soleil de papier dans un crissement de plume. L’encre m’est venue quand il n’y a plus eu de larmes. Plus rien d’autre à pleurer. Plus rien à espérer que le bout du cahier. Plus rien à vivre que ces nuits de papier dans une cuisine déserte.

J’ai glissé entre deux feuilles le morceau du châle dont j’ornais mes épaules du temps où j’avais des amoureux.

Le parfum de ma mère s’échappe du nom brodé.

Après toutes ces années, il erre encore dans la trame du tissu.

De la traversée, elle n’avait gardé que cela, cette cicatrice dans le parfum : l’empreinte des champs parcourus, des oliviers la nuit, des orangers en fleur et des narcisses tapissant la montagne de sucre blanc. Fragrances de pierres, de terre sèche, de sel, de sable. Ma mère était faite de tant d’essences mêlées... Enfant, dès qu’elle me laissait l’approcher, je voyageais clandestinement dans sa chevelure, tentant d’imaginer les lieux contenus dans les mèches bleues.

Un parfum et l’éclair d’une aiguille dans la continuité des doigts : voilà ce qu’ils ont retenu de toi.

Cette odeur imprégnait les tissus qui passaient par tes mains. Les jeunes mariées conservaient ton parfum sur le corps jusqu’au matin de leur nuit de noces.

Très vite, le bruit avait couru que les robes de Frasquita Carasco, la couturière du faubourg Marabout, agissaient sur les hommes comme des philtres d’amour.

Tu as mêlé ton parfum à toutes les lunes de miel du pays. Des centaines de robes blanches en tombant ont inondé les chambres nuptiales de merles, de brigands, de cavernes, de forêts, de sables et de vagues arrachés à notre voyage. En ton temps, la mer battait contre le bois des lits tandis que les amants secoués par le courant laissaient des nœuds dans leurs draps pour tout sillage.

Il me semble que nous sommes toutes issues de ton corps de bois. Des branches nées de toi seule. Parfois, j’aime à penser que tes longues mains se sont contentées d’attraper au vol quelques graines de pissenlit et que mon père ne fut que semence soumise au vent, souffle tiède dans le creux de ta paume.

Il me faut t’écrire pour que tu disparaisses, pour que tout puisse se fondre au désert, pour que nous dormions enfin, immobiles et sereins, sans craindre de perdre de vue ta silhouette déchirée par le vent, le soleil et les pierres du chemin.

Ô mère, il me faut ramener des profondeurs un monde enseveli pour y glisser ton nom, ton visage, ton parfum, pour y perdre l’aiguille et oublier ce baiser, tant espéré, que jamais tu ne m’as donné !

Il me faut te tuer pour parvenir à mourir... enfin.

Mon lumineux cahier sera la grande fenêtre par où s’échapperont un à un les monstres qui nous hantent.

Au désert !

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