Le cœur cousu

Carole Martinez · Chapitre 43 sur 68

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Le cœur cousu

La Prière du Dernier Soir

 

Ma mère, vidée d’elle-même, son enfant sans vie sur les genoux, restait assise dans la charrette, insensible au monde extérieur. Bringuebalée en tous sens, elle ne réagissait plus et son regard mort terrifiait Quince qui, malgré les efforts, se retournait sans cesse pour observer le beau visage impassible de la femme à laquelle il pensait devoir la vie.

Une dette. Ils avaient une dette envers celle qui avait pris soin d’eux, sans les connaître, avec une tendresse de mère durant ces derniers jours. Il la sauverait coûte que coûte. D’autant que Quince ressentait autre chose. Cette exilée magnifique, en robe de noces, tout encombrée d’enfants et lancée dans une aventure qui la dépassait, les avait tous émus dès la première rencontre.

Mais l’esprit avait déserté le corps de Frasquita et aucun souffle n’animait plus cette coque vide et immobile agrippée au cadavre de son enfant.

Dans le soleil levant, l’envie lui prit de pleurer les larmes qu’elle-même ne pleurait pas.

Salvador parvint à rattraper la charrette lancée entre les arbres au moment où Clara touchée par les premiers rayons du soleil ouvrait les yeux. Tout étonnée de ne plus être dans la grotte aux parois d’écume où elle s’était endormie la veille, l’enfant lumière dévisagea sa mère, osa une caresse sur sa joue de bois, puis toucha le corps trop froid de sa sœur. Malgré le jour naissant, Clara lança un cri qui semblait ne jamais devoir s’éteindre. Salvador la prit dans ses bras pour tenter de la calmer sans ralentir leur course. Mais rien n’y fit. Comme elle se débattait et hurlait de plus belle, Angela s’approcha, prit sa petite main dans la sienne, lui fredonna un air doux et triste en jouant avec ses doigts, tira de sous sa robe une longue plume blanche qu’elle lui offrit et la fillette aux yeux de paille s’apaisa.

Ils atteignirent la route.

C’est alors que la bouche de Frasquita commença à parler.

Se pourrait-il que certains mots soient vivants ?

Ceux qui s’emparèrent de la bouche de ma mère ce matin-là semblaient avoir leur volonté propre. Ils ne ressemblaient à rien.

Une langue inconnue possédait cette femme arrachée à elle-même par la douleur. L’une des prières du dernier soir. L’une de celles qui font lever les damnés comme des gâteaux passait entre les lèvres sèches de Frasquita. Et ces mots murmurés résonnaient, vibraient tout autour de la charrette, pénétraient chacun des fugitifs, contaminaient l’air qu’ils respiraient, l’espace qu’ils traversaient. La prière matérialisait une sorte de cercle autour de ma mère, un cercle englobant les anarchistes, les enfants et le tout petit bout de terrain sur lequel ils avançaient. Un morceau de paysage redessiné, soustrait à la vie, silencieux. Un morceau du monde où les mots de la prière, incompréhensibles, avalaient le chant des oiseaux, étouffaient le bruit des pas, happaient les grincements de la charrette et faisaient taire les cailloux du chemin.

Ils atteignirent la grand-route pensant y trouver des barrages, mais ils ne virent rien. Pas la moindre trace de soldats. Rien. La route était déserte.

Les enfants sortirent de la prière pour quémander de l’eau dans une métairie.

À quelques pas seulement de la charrette, le monde reprenait ses droits, le monde chantait, le vent soufflait son air tiède, les insectes bruissaient, paisibles, et les couleurs retrouvaient leur intensité.

Les bonnes gens qui ouvrirent leur porte à Angela et à Pedro observèrent de loin la charrette et les silhouettes brisées qui l’avaient tirée à tour de rôle jusque-là. Ils virent cette femme assise de profil, droite, comme plantée dans sa carriole et dont seules les lèvres bougeaient.

Quelque chose se passait sur la route. La mort rôdait autour du groupe dépenaillé et épuisé, sous ce ciel tout chargé de violence immobile.

Ils ne proposèrent pas aux enfants d’entrer, mais donnèrent plus que les petits n’auraient osé demandé. De grandes outres pleines d’eau fraîche, du pain et même une petite gourde d’eau-de-vie et des amandes. Puis vivement, les paysans refermèrent leur porte, inquiets à l’idée de se laisser pénétrer par ce qui errait ainsi, douloureusement, sur les routes.

Derrière leurs fenêtres, ils regardèrent la charrette reprendre sa course dans un mouvement saccadé, irréel. Un tableau s’était arrêté devant chez eux, des êtres en étaient sortis, puis le tableau s’était remis en marche. Sans lui laisser le temps de sécher, le peintre avait passé la main sur sa toile, balayant les lignes, mélangeant légèrement les formes, effaçant les couleurs. Le soleil lui-même semblait ne pas pouvoir pénétrer le cadre.

Ces gens ne marchaient pas, ils flottaient dans une éclipse partielle quelque part au-dessus de la route. Dans leur sillage, une tourmente de mots, de phrases, grondait.

Tout s’obscurcissait. L’orage menaçait et Frasquita ne cillait pas. La route, le silence et la ligne brisée du temps n’étaient rien comparés aux visions de son esprit malade de douleur.

L’incantation convoquait ses ancêtres dans le pentacle dessiné par sa voix.

Toutes ces femmes qui, avant elle, avaient reçu la boîte et les prières en partage accouraient portant leur mort comme un nouveau corps. Mort violente, mort douloureuse, mort douce, mort secourable, mort espérée, mort acceptée, rejetée, terrifiante. Chaque mort venait caresser le corps chaud de cette femme qui appelait. Une foule d’ombres se pressait autour d’elle, buvant sa vie comme un nectar, et chaque baiser offrait à ma mère une mort différente. Elle en visitait toutes les terribles facettes, vivait les agonies, les surprises, les terreurs. Les mains paniquées des morts par surprise, à jamais étonnées de ne plus être, lui réclamaient leur vie volée, lui arrachaient un morceau de la sienne pour la dévorer dans un coin d’ombre. Sa vie partait en lambeaux, écorchée, avalée, usée par les caresses et les baisers glacés. Elle se débattait dans le magma des douleurs et des peurs, suppliant qu’on lui rendît son enfant arrêtée dans les replis de l’au-delà.

Mais que pouvaient ces morts qui la pressaient de toutes parts, que pouvaient-ils pour elle ces condamnés à une éternelle agonie, empêtrés à jamais dans l’horreur de leur dernier souffle ?

Alors, au bord du cercle qui s’était formé, Frasquita entrevit d’autres formes plus lointaines qui l’observaient. Une assemblée lumineuse.

La mort gardait ses secrets. Le royaume des ombres recelait ses lumières. Peut-être ces spectres devaient-ils faire leur deuil des vivants avant de gagner leur paix.

Elle ne résista plus et s’offrit à tous les tourments. Si tel était le prix à payer ! Le petit cadavre de Martirio était blotti contre sa poitrine. Blême, les yeux ouverts sur la nuée des morts. Et dans le tourbillon des formes qui les frôlaient, Frasquita vit l’enfant sourire.

Soudain, la porte ouverte sur l’au-delà se referma et tout disparut.

Frasquita revint à elle comme on remonte à la surface d’un puits.

Elle était couchée dans une tour en ruine. Anita, assise sur sa boîte, lui épongeait le front brûlant. La couturière enlaçait toujours le corps de Martirio et, malgré la fièvre, elle sentit que la chair de sa fille était chaude et que sous sa main son petit cœur palpitait.

L’enfant dormait, paisible, sur le ventre de sa mère. Elle avait réussi. La prière qu’elle avait dite était perdue pour cent ans, mais sa fille vivait. La mort avait lâché sa proie, la mort avait cédé.

Frasquita apprit que sa léthargie avait duré plusieurs jours. Et que Salvador, Quince et Luis s’étaient occupés de ses enfants pendant tout ce temps. Les fuyards avaient finalement réussi à rejoindre leurs camarades de la sierra Nevada. Personne, sans doute, n’avait osé arrêter cette charrette fantôme enveloppée d’ombres, de mystère et de vent qui avançait vers le sud.

Salvador se pencha sur elle.

Seules quelques fines cicatrices lui zébraient encore le visage. Ses amis de la sierra Nevada ne l’avaient pas reconnu d’abord, ils avaient douté de toute l’histoire. D’autant que les deux hommes envoyés par Juan pour les informer de la victoire du bourg sur la garde civile avaient eux-mêmes hésité face à cette figure toute neuve du Catalan. Heureusement, Quince et Luis n’avaient pas changé de tête et une légende, née dans le sillage de la charrette, avait fini par faire pencher la balance en leur faveur. Le bruit avait couru qu’un bataillon entier, entré à la poursuite du Catalan dans les cavernes, n’en était jamais ressorti.

Alors Salvador, l’homme au nouveau visage, allait devenir un héros, une figure mythique de la révolution. Son nom allait traverser le pays de part en part comme une lame.

« Maintenant, dis-moi où tu te rends ainsi avec tes enfants et ta charrette, lui demanda tendrement l’homme au visage recousu.

— J’avance vers le sud, lui répondit ma mère en installant Martirio toujours endormie à sa place dans la couche que les anarchistes lui avaient préparée.

— J’ai besoin d’un drapeau, murmura Salvador à son oreille.

— Je dois poursuivre ma route, lui répondit ma mère égarée.

— Brode-moi un drapeau », insista Salvador en lui prenant la main.

Martirio lança alors un petit cri, très similaire à celui que Frasquita avait entendu dans la grotte qui servait de chambre au Catalan. Elle s’éveillait.

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