Le Faucun de Malte

Dashiell Hammett · Chapitre 10 sur 20

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Le Faucun de Malte

Chapitre X

 

Le jour se levait, la nuit n’était plus qu’un brouillard léger et fumeux quand Spade s’éveilla. Près de lui, la respiration douce et rythmée de Brigid laissait penser que la jeune femme était encore endormie. Spade se leva sans bruit et s’habilla dans la salle de bains. Puis il examina les vêtements de Brigid et prit dans la poche du manteau une clef plate, en cuivre.

Il sortit, se rendit au Coronet et pénétra tranquillement chez la jeune fille. Ses mouvements étaient naturels ; il entra comme chez lui, mais avec le minimum de bruit.

Dans l’appartement, il tourna tous les commutateurs, al-lumant toutes les lampes, et il fouilla toutes les pièces, d’un mur à l’autre. Son regard et ses doigts épais se mouvaient sans hâte apparente, sans revenir en arrière, examinant, tâtant avec une certitude aisée. Tiroirs, placards, boîtes, sacs, malles, ouverts ou fermés, furent vidés de leur contenu. Les uns après les autres, tous les vêtements passèrent entre les doigts du détective, qui les palpait, écoutant attentivement si un froissement de papier n’allait pas révéler une lettre ou un document. Il visita le lit, re-garda sous les tapis et les meubles. Il baissa les stores pour voir si le rouleau ne dissimulait pas des papiers. Il se pencha hors du cadre des fenêtres pour constater que rien n’était accroché au-dehors. Il enfonça une fourchette dans les boîtes de poudre et les pots de crème. Il examina, par transparence, le contenu des bouteilles et des vaporisateurs. Il examina la vaisselle. Il vida la boîte à ordures sur un journal étendu. Dans la salle de bains, il vida la chasse d’eau et souleva le couvercle pour examiner l’intérieur. Il visita minutieusement les toiles métalliques fer-mant les tuyaux de vidange.

 

– 113 –

Il ne trouva pas l’oiseau noir. Il ne trouva rien qui se rap-portât à l’oiseau noir. Le seul document qu’il découvrit fut un reçu pour le loyer mensuel de l’appartement, reçu daté et vieux d’une semaine. La seule chose qui l’intéressa et lui fit perdre quelques secondes, fut une double poignée de beaux bijoux qu’il trouva dans une boîte de marqueterie, placée dans le tiroir, fer-mé à clef, de la coiffeuse.

Quand il eut terminé ses recherches, Spade prépara et but une tasse de café, puis il ouvrit la fenêtre de la cuisine, fit des marques au couteau autour du pêne. Cette fenêtre donnait sur une échelle de fer, échelle de secours en cas d’incendie. Il laissa la croisée ouverte, prit son chapeau, endossa son pardessus et sortit comme il était entré.

En chemin, il s’arrêta et pénétra dans un magasin, où un épicier, frissonnant, encore endormi, lui vendit des oranges, des œufs, des brioches, du beurre et du lait.

Il rentra tranquillement chez lui. Avant qu’il eût refermé la porte, Brigid O’Shaughnessy cria :

– Qui est là ?

– Sam, qui apporte de quoi déjeuner.

– Oh, vous m’avez fait peur !

La porte de la chambre, qu’il avait fermée, était ouverte. Brigid était assise sur le lit, tremblante, une main glissée sous le traversin.

Spade porta ses paquets dans la cuisine et vint s’asseoir sur le lit. Il baisa l’épaule nue de la jeune fille.

– Je voulais voir si le gosse était toujours à son poste et rapporter de quoi déjeuner, dit-il.

– Est-il encore là ?

 

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– Non.

Elle soupira et s’appuya contre lui.

– Je me suis réveillée et vous n’étiez plus là. Quand j’ai en-tendu quelqu’un entrer, j’ai eu peur.

Spade passa ses doigts dans les cheveux roux et les rabattit en arrière.

– Pauvre petit, murmura-t-il ; je croyais que vous ne vous réveilleriez pas de sitôt. Avez-vous gardé le pistolet toute la nuit sous le traversin ?

– Vous savez bien que non. J’ai sauté du lit pour le pren-dre, quand j’ai eu peur.

Il prépara le déjeuner – et glissa la petite clef de cuivre dans la poche du manteau – tandis qu’elle se baignait et s’habillait.

Elle sortit de la salle de bains en sifflotant : « En Cuba ».

– Si je faisais le lit, dit-elle.

– C’est une excellente idée ; les œufs ne sont pas encore prêts.

Le déjeuner était sur la table quand elle revint à la cuisine. Ils s’assirent comme la nuit précédente et mangèrent avec appé-tit.

– Parlons un peu de l’oiseau, dit Spade, la bouche pleine.

Elle posa sa fourchette et le regarda, les sourcils froncés, la bouche pincée.

– Vous n’allez pas me demander de parler de ça, ce matin surtout, protesta-t-elle. Je n’en ai pas envie. Je ne parlerai pas.

– Quelle femme entêtée ! soupira Spade tristement.

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Le jeune homme qui avait filé Spade n’était pas dans la rue quand Brigid et Sam traversèrent le trottoir pour gagner le taxi qui les attendait. La voiture ne fut pas suivie. Aucun flâneur ne paraissait surveiller le Coronet.

Brigid O’Shaughnessy ne voulut pas permettre à Spade d’entrer avec elle.

– C’est déjà suffisant ! dit-elle. Rentrer en robe du soir à cette heure-ci !

– Nous dînons ensemble, ce soir ? proposa-t-il.

– Oui.

Ils échangèrent un baiser. Elle entra.

– Hôtel Belvédère, dit-il alors au chauffeur.

Il aperçut, en arrivant, le jeune homme qui l’avait filé la nuit précédente, assis dans le hall, sur un canapé d’où l’on pou-vait surveiller les deux ascenseurs. Il feignait de lire un journal.

Au bureau, on informa Spade que Cairo n’était pas dans sa chambre. Il fronça les sourcils et saisit sa lèvre inférieure entre le pouce et l’index. Des points jaunes, lumineux, dansaient dans son regard.

– Merci, dit-il à voix basse, à l’employé de la réception.

Il traversa le hall et alla s’asseoir à côté – à moins d’un pied – du jeune homme qui feignait de lire un journal.

Le garçon ne leva pas la tête. De près, il paraissait n’avoir pas vingt ans ; ses traits étaient fins, son visage menu et régu-lier ; sa peau très blanche ; ses joues imberbes étaient pâles. Ses vêtements n’étaient ni neufs ni impeccables, mais il les portait avec goût.

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– Où est-il ? demanda Spade, d’un air indifférent, tandis qu’il versait du tabac dans une feuille de papier à cigarettes.

Le jeune homme abaissa son journal et se tourna vers le nouveau venu, avec une lenteur calculée. Il leva un peu ses yeux bruns, sous des cils très longs, et regarda fixement la poitrine de Spade. D’une voix aussi incolore que son visage, il dit :

– Quoi ?

– Où est-il. Où est-elle, si vous préférez ?

– Qui ?

– La tante.

Les yeux bruns regardèrent plus haut, s’arrêtant sur le nœud marron de la cravate de Spade.

– Qu’est-ce que vous croyez faire, Jack, dit le jeune homme ; me mettre en boîte ?

– Ça je vous le dirai quand le moment sera venu, répondit Spade en mouillant et collant sa cigarette.

Il sourit doucement au jeune homme.

– New-York, n’est-ce pas ?

Le garçon considérait fixement la cravate du détective ; Sam hocha la tête comme si l’autre avait dit oui, mais l’adolescent ne répondit pas, releva son journal et dit, parlant du coin de la bouche :

– Foutez le camp !

Spade alluma sa cigarette, s’appuya au dossier du canapé et répondit, d’un ton naturel et aimable.

– Il faudra vous résoudre à causer avec moi, un jour ou l’autre, fiston – vous ou un autre – et vous pouvez le dire à G.

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Le jeune homme abaissa vivement son journal et se tourna vers Spade, regardant toujours la cravate du détective. Ses mains étaient posées à plat sur ses cuisses.

– Si vous insistez, ce ne sera pas long, dit-il. Je vous ai dit de foutre le camp. Foutez le camp.

Spade attendit qu’un gros monsieur à lunettes et une blonde aux jambes minces eussent passé devant eux. Puis, il dit, en riant :

– Ce coup-là prend peut-être dans la 7e Avenue, mais nous sommes à San-Francisco.

Il inhala une bouffée de fumée qu’il renvoya loin devant lui, en un nuage pâle, et répéta :

– Où est-il ?

Le jeune homme répondit par un seul mot, une injure… spéciale.

– En… !

– On perd facilement ses dents de devant, à ce petit jeu-là ! dit Spade, d’une voix toujours calme, mais son visage était im-mobile comme un masque. Si vous voulez durer, ici, soyez poli.

– En… ! répéta le jeune homme.

Spade jeta sa cigarette dans un cendrier, près du divan et, la main levée, attira l’attention d’un homme qui se tenait debout près de l’éventaire d’une marchande de cigares. L’homme fit oui de la tête et vint vers eux. Il était de taille moyenne et avait pas-sé la quarantaine. Son visage était rond et pâle. Il portait des vê-tements noirs.

– Hello, Sam ! dit-il.

– Hello, Luke !

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Ils échangèrent une poignée de mains.

– Miles n’a pas eu de veine, dit Luke.

– Oui, fit Spade.

Il montra, d’un mouvement de la tête, le jeune homme as-sis près de lui.

– Depuis quand, dit-il, laisses-tu ces tueurs à la manque flâner dans le hall, avec leurs outils qui déforment leurs poches ?

– Oui ? fit Luke, dont le visage se ferma soudain, tandis qu’il examinait attentivement le jeune homme.

« Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il d’une voix dure.

L’adolescent s’était levé. Spade aussi. Le jeune homme re-gardait les deux détectives – leurs cravates – alternativement. Celle de Luke était noire. Le garçon était comme un collégien devant eux.

– Si vous n’avez rien à faire ici, filez, dit Luke, et ne revenez pas.

– Je ne vous oublierai pas, dit le jeune homme avant de tourner sur ses talons.

Ils le regardèrent sortir. Spade ôta son chapeau et essuya son front humide de sueur avec un mouchoir.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda le détective de l’hôtel.

– Que le diable me brûle si je le sais, répondit Spade. Je viens juste de le voir. Connais-tu Joel Cairo, n° 635 ?

– Ah, celui-là ? ricana Luke.

– Depuis combien de temps est-il ici ?

– C’est le cinquième jour.

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– Rien de particulier ?

– Non, Sam. Il n’a contre lui que son allure équivoque.

– Demande s’il est rentré cette nuit.

– Entendu.

Sam se rassit sur le divan.

– Non, dit Luke en revenant. Il n’est pas rentré. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien.

– Allons, Sam ! Je tiendrai ma langue. Si quelque chose ne va pas, il faut tout de même que nous essayions d’être payés.

– Ce n’est pas ça, assura Spade. Je travaille pour lui.

– Et tu veux que je le surveille.

– Merci, Luke. Ce ne sera pas inutile. On ne sait jamais pour qui on travaille, aujourd’hui !

 

La pendule placée au-dessus des deux ascenseurs marquait 11 heures 20, lorsque Joel Cairo entra dans le hall de l’hôtel. Il portait un pansement au front. Ses vêtements avaient l’apparence fripée et défraîchie de ceux que l’on a portés pen-dant plus de vingt-quatre heures consécutives. Son visage était pâle, la bouche abaissée aux coins, les yeux cernés.

Spade l’attendait devant le bureau.

– Bonjour, dit-il, presque gaiement.

Cairo redressa son corps las et les lignes de son visage se durcirent.

– Bonjour, répondit-il sans enthousiasme.

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Il eut une pause.

– Asseyons-nous quelque part où nous puissions causer, dit Spade.

– Je regrette, répondit Cairo, le menton levé, mais nos conversations particulières n’ont pas été telles que je désire les poursuivre. Je m’exprime peut-être brutalement, mais c’est la vérité.

– Vous voulez parler d’hier soir ? fit Spade avec un mou-vement impatient de la tête et de la main. Que pouvais-je faire ? Si vous vous querellez avec elle, je dois prendre son parti. J’ignore où se trouve cet oiseau. Vous aussi. Elle le sait. Com-ment diable pourrons-nous le retrouver, si je ne joue pas le jeu de Brigid ?

– Je dois reconnaître, dit Cairo, hésitant et sceptique, que vous avez une explication plausible toujours prête.

– Que voulez-vous que je fasse ? reprit Spade, les sourcils froncés. Que j’apprenne à bégayer ? Venez, nous pourrons cau-ser ici.

Il lui montra le divan.

– Dundy vous a amené au poste ? demanda-t-il, dès qu’ils furent assis.

– Oui.

– Combien de temps vous ont-ils cuisiné ?

– Jusqu’à tout à l’heure, et bien contre ma volonté. Je vais me plaindre au Consul général de Grèce et prendre un avocat, dit Cairo.

La douleur et le ressentiment se peignaient sur son visage et se révélaient dans le ton de sa voix.

 

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– Allez-y et vous verrez ce que ça va vous rapporter. Qu’est-ce qu’ils vous ont fait dire ?

Le Levantin sourit d’un air satisfait.

– Pas ça ! Je m’en suis tenu à ce que vous aviez déclaré.

Son sourire s’évanouit brusquement.

– Cependant, reprit-il, vous auriez pu imaginer une his-toire plus vraisemblable. Je me sentais ridicule.

– Bien sûr, approuva Spade, mais cette invraisemblance même rendait la chose indiscutable. Alors, vous n’avez rien dit ?

– Pas un mot.

Le détective tapotait du bout des doigts le siège de cuir.

– Vous entendrez encore parler de Dundy. Si vous ne dites rien, nous nous en tirerons. Que l’invraisemblance de l’histoire ne vous inquiète pas : si elle eut été plus raisonnable, nous cou-chions tous les trois au poste. Allez-vous coucher. On a besoin de repos après une nuit d’interrogatoire. Au revoir.

 

Effie Perine disait : « Non, pas encore ! », au téléphone, quand Spade entra dans le bureau. La jeune fille se retourna et ses lèvres formèrent silencieusement un mot : Iva. Spade secoua la tête avec énergie.

– C’est entendu, reprit Effie, parlant à l’appareil, je lui de-manderai de vous appeler aussitôt qu’il rentrera.

Elle raccrocha.

– C’est la troisième fois qu’elle téléphone depuis ce matin, dit-elle à Spade.

Il poussa un grognement irrité.

– 122 –

D’un mouvement de la tête, les sourcils levés, la secrétaire montra le bureau de Spade.

– Ta miss O’Shaughnessy est là, dit-elle. Elle attend depuis 9 h. 10.

Spade approuva comme s’il attendait cette visite.

– Rien d’autre ?

– Le sergent Polhaus a téléphoné. Il n’a pas laissé de mes-sage.

– Demande-le à l’appareil.

– G… a téléphoné aussi.

Les yeux de Spade brillèrent soudain.

– Qui ? demanda-t-il.

– G… C’est ce qu’il a dit.

Effie feignait une parfaite indifférence.

– Quand je lui ai dit que tu n’étais pas ici, il a répondu : « Quand il rentrera, voulez-vous lui dire que G… a reçu son message et téléphonera ? »

Spade eut un mouvement des lèvres comme s’il retournait une pastille dans sa bouche.

– Merci, chérie, dit-il. Demande Tom.

Il ouvrit la porte qui communiquait avec son bureau et la referma derrière lui.

Brigid O’Shaughnessy portait la même robe que le jour de sa première visite. Elle se leva et marcha rapidement vers Spade.

 

– 123 –

– On a fouillé mon appartement, s’écria-t-elle. Tout est bouleversé !

– A-t-on pris quelque chose ? demanda-t-il sans manifester une surprise exagérée.

– Je ne crois pas ; je ne sais pas. J’ai mis la première robe qui m’est tombée sous la main et je suis venue ici. Ce jeune homme a dû vous voir entrer chez moi.

– Non, mon ange, dit Spade, secouant la tête.

Il tira un journal de midi de sa poche, l’ouvrit et montra à Brigid une colonne intitulée : Un cambrioleur dérangé par des cris prend la fuite…

Une jeune femme, Caroline Beale, qui occupait seule un appartement dans Sutter Street, avait été réveillée, vers 4 heures du matin ; quelqu’un marchait dans sa chambre. La femme avait crié et l’inconnu avait pris la fuite. Deux autres femmes vivant seules dans le même immeuble avaient constaté dans le courant de la matinée que le cambrioleur avait visité leur appartement. Rien n’avait été volé.

– C’est là que je l’avais « semé », expliqua Spade. J’étais entré dans ce building par la grande porte et sorti par la porte de service. C’est pourquoi ces trois femmes seules ont reçu sa vi-site. Il s’est renseigné sans doute auprès du garçon de l’ascenseur. Il vous recherchait, pensant que vous aviez changé de nom.

– Mais, ne surveillait-il pas votre appartement pendant que nous y étions ? objecta Brigid.

– Pourquoi travaillerait-il seul, dit Spade, haussant les épaules. Peut-être aussi s’est-il rendu à Sutter Street quand il a pensé que vous passeriez la nuit chez moi. Il existe beaucoup de « peut-être », mais je suis sûr qu’il ne m’a pas suivi au Coronet.

– Il y est allé en tout cas, insista-t-elle, lui ou son complice.

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– Bien sûr. Cairo peut-être. Il n’est rentré au Belvédère que vers onze heures. Il prétend que Dundy l’a interrogé jusqu’à ce moment-là.

Il se retourna, ouvrit la porte et demanda à Effie Perine :

– Eh bien, et Tom ?

– Il n’est pas là. Je rappellerai dans quelques minutes.

– Merci, dit Spade refermant la porte et se tournant vers Miss O’Shaughnessy.

Elle le regarda d’un air sombre.

– Vous avez vu Joe, ce matin, demanda-t-elle.

– Oui.

– Pourquoi ? dit-elle, après une hésitation.

– Pourquoi ? répéta-t-il en souriant ; parce que, mon amour, je dois me tenir au courant des détails de cette affaire si je veux m’en tirer.

Il la prit par les épaules, l’embrassa sur le bout du nez, et la fit asseoir dans son fauteuil tournant. Il s’assit sur le bureau, devant elle.

– Il faut vous trouver un logement, n’est-ce pas ?

Elle approuva vivement de la tête.

– Oui, dit-elle ; je ne retournerai pas au Coronet.

Il caressait de la paume de ses mains le bois verni du bu-reau d’un air pensif.

– Je crois que j’ai trouvé, dit-il soudain. Attendez-moi un instant.

Il sortit. Effie Perine prit le récepteur du téléphone.

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– Je vais encore essayer, dit-elle.

– Plus tard, dit-il. Est-ce que ton intuition féminine te souffle toujours que miss O’Shaughnessy est une femme dans le genre de la Sainte Vierge ?

Elle lui jeta un regard aigu.

– Je crois toujours, dit-elle, qu’elle est honnête, quelle que soit l’histoire dans laquelle elle soit compromise. Est-ce cela que tu veux dire ?

– Exactement. Alors tu peux lui rendre un service impor-tant.

– Quoi ?

– L’héberger pendant quelques jours.

– À la maison ?

– Oui. On a fouillé son appartement – c’est la seconde fois cette semaine. Je préférerais qu’elle ne fût pas seule.

Effie Perine se pencha en avant, soudain grave.

– Est-ce qu’elle est en danger, Sam ?

– Je le crois.

La secrétaire passa lentement un doigt sur ses lèvres.

– Ma mère aurait peur si je lui disais la vérité. Je raconterai qu’il s’agit d’un témoin que tu désires appeler à la barre à la dernière minute. Ça va ?

– Tu es un ange, dit Spade. Tu vas l’emmener chez toi. J’irai au Coronet chercher une valise pour elle. Voyons. Il vaut mieux que l’on ne te voie pas avec elle. Saute dans un taxi et rentre seule. Prends garde de n’être pas filée. C’est peu pro-bable, mais ouvre l’œil. Elle te rejoindra un peu plus tard.

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