Le Faucun de Malte
Chapitre XX
Après que la porte de l’appartement se fut refermée sur Casper Gutman et Joel Cairo, Spade demeura plusieurs minutes immobile, considérant fixement le bouton de la porte de la chambre. Ses yeux étaient assombris sous son front plissé. Deux sillons profonds, près de la racine du nez, creusaient son visage. Ses lèvres protubérantes dessinaient une moue. Il les serra brusquement en V, et se dirigea vers le téléphone, ignorant la présence de Brigid O’Shaughnessy qui, debout près de la table, jetait sur lui, par intervalles, de longs regards inquiets.
Il prit le récepteur et demanda un numéro.
– Allô ? Je voudrais parler au sergent Polhaus… Samuel Spade…
Il regardait droit devant soi, attendant la réponse.
– Allô, Tom ? J’ai quelque chose pour toi… Oui. Voici : Thursby et Jacobi ont été tués par un gosse qui s’appelle Wilmer Cook. (Il décrivit le jeune homme). Il est au service d’un certain Casper Gutman. (Il décrivit Gutman). Cairo, le type que tu as vu chez moi est avec eux… Oui… Gutman est à l’hôtel Alexandria, appartement 12 C, s’il n’a pas encore filé ! Ils sortent d’ici. Re-mue-toi. Cependant, je ne crois pas qu’ils s’attendent à être ar-rêtés… Il y a une jeune fille aussi. (Il décrivit Rhéa Gutman). Prends des précautions en arrêtant le gosse ; il appuie facile-ment sur la gâchette… Oui. J’ai ici les automatiques avec les-quels il a descendu les deux hommes… Entendu. En vitesse ! Bonne chance.
Spade raccrocha lentement, passa sa langue sur ses lèvres sèches et regarda ses mains, dont les paumes étaient humides. Il
– 249 – respira profondément. Ses yeux luisaient. Il tourna sur ses ta-lons et fit trois pas rapides vers l’intérieur de la pièce.
Brigid sursauta, surprise, et poussa un cri qui s’acheva en un rire étouffé.
Le détective, tout près d’elle, la dominait de sa haute taille. Il souriait froidement, le regard durci.
– Ils parleront, dit-il, ils parleront de nous. Nous sommes assis sur une caisse de dynamite. Il nous reste quelques minutes pour préparer notre histoire. Parlez. Vite ! Gutman vous avait envoyée à Constantinople, avec Cairo ?
Elle hésitait, mordant sa lèvre inférieure. Il lui mit une main sur l’épaule.
– Parlez, bon Dieu ! fit-il. Je suis aussi compromis que vous ! Parlez ! Il vous a envoyée à Constantinople ?
– Oui. J’y ai rencontré Joe… je lui ai demandé de m’aider…
– À prendre le faucon à Kemidov ?
– Oui.
– Pour Gutman ?
Elle hésita de nouveau, puis se troubla sous le regard impi-toyable de Spade.
– Non, murmura-t-elle, nous pensions le garder.
– Après ?
– Après, j’ai eu peur que Joe me trahît… et j’ai demandé à Floyd Thursby de m’aider.
– Il l’a fait. Après ?
– Après, nous avons eu le faucon et nous sommes partis pour Hong-Kong.
– 250 –
– Avec Cairo ? Ou bien l’aviez-vous déjà lâché ?
– Il était resté à Constantinople, en prison – une histoire de faux chèque.
– Une histoire que vous aviez arrangée ?
– Oui, murmura-t-elle, un peu gênée.
– Bien. Vous êtes donc à Hong-Kong, avec Thursby et l’oiseau. Alors ?
– Alors, je ne savais encore si je pouvais faire confiance à Floyd. Je pensai qu’il serait plus sûr… je fis la connaissance de Jacobi ; je savais que son bateau venait ici. Je lui demandai de se charger d’un paquet. Je craignais que Thursby me trahît ; ou que Joe, ou quelqu’un travaillant pour Gutman, se trouvât à bord du navire qui nous amenait…
– Bon. Vous avez pris ce paquebot rapide. Après ?
– Après, j’ai pris peur en songeant que Gutman était très puissant, qu’il avait des relations partout, qu’il était à New-York où il pourrait apprendre notre venue et accourir à San-Francisco. Il l’a fait. Je n’en étais pas sûre en arrivant. Je crai-gnais qu’il me retrouvât ou qu’il négociât avec Thursby. C’est pour cela que je suis venue vous demander de surveiller Floyd…
– Vous mentez ! coupa Spade. Vous teniez Thursby et vous le teniez bien. Cet homme avait un côté faible : les femmes. Il a été pris deux fois, à cause d’une femme. Ces gens-là ne changent jamais, et vous le teniez bien !
Elle rougit le regarda timidement.
– Vous vouliez, reprit-il, vous débarrasser de lui avant l’arrivée de Jacobi. Quel était votre plan, parlez ?
– Je savais qu’il avait quitté l’Amérique pour accompagner un joueur parti avec l’argent de ses amis. Alors, j’ai pensé que,
– 251 – s’il se sentait surveillé, il prendrait peur et s’en irait. Je ne pen-sais pas…
– Vous l’avez prévenu qu’il était filé, interrompit Spade. Miles n’était pas très fort, mais assez malin pour ne pas être dé-couvert le premier jour.
– Oui, je l’ai prévenu, quand nous sommes sortis ensemble, Sam, gémit-elle. Je ne l’aurais pas fait si j’avais pensé que Floyd pût le tuer.
Spade sourit, des lèvres seulement, découvrant ses dents de loup, mais son regard demeurait froid et dur.
– Vous aviez raison de penser qu’il ne le tuerait pas, chérie, dit-il.
Elle leva vers lui son visage étonné.
– Thursby n’a pas tué Miles, ajouta le détective.
L’incrédulité se mêla à l’étonnement sur le visage de Brigid.
– Miles n’était pas très intelligent, c’est entendu, reprit Spade, mais il avait trop d’expérience pour se laisser approcher par l’homme qu’il filait, dans une ruelle obscure, le pardessus boutonné et l’automatique au cran de sûreté dans la poche-revolver. Ça, c’est impossible ! Thursby ne pouvait ni attirer ni pousser Miles dans cette ruelle.
Il mouilla de la langue l’intérieur de ses lèvres et sourit tendrement en regardant la jeune fille.
– Mais, reprit-il, il serait volontiers allé dans une ruelle dé-serte… avec vous, chérie ! Vous étiez sa cliente, il n’avait pas de raison de se méfier. Si vous étiez revenue vers lui, si vous lui aviez demandé de vous accompagner dans la ruelle sombre, il aurait accepté. Il était juste assez gourde pour ça ! Il vous aurait regardée, de la tête aux pieds, il se serait passé la langue sur les lèvres, en souriant : un large sourire, d’une oreille à l’autre.
– 252 –
Vous auriez pu vous tenir près de lui, très près, et lui faire un beau petit trou dans les côtes avec le revolver que Thursby vous avait passé.
Brigid O’Shaughnessy recula et ne s’arrêta que contre le bord de la table. Elle regarda Spade d’un air terrifié et cria :
– Non, Sam, non ! Ne dites pas ça ! Vous savez que ce n’est pas vrai ! Vous savez…
– Assez ! coupa-t-il, regardant sa montre. Dans quelques minutes la police sera ici. Je vous répète que nous sommes assis sur une caisse de dynamite. Parlez !
Elle passa une main sur son front.
– Oh ! gémit-elle, pourquoi m’accusez-vous d’une…
– Assez ! cria-t-il, d’une voix impatiente. Ce n’est pas le moment de jouer à la petite oie blanche. Écoutez-moi. Nous sommes assis au pied de la potence. Parlez !
Il l’avait prise aux poignets.
– Comment… comment… savez-vous ?… bégaya-t-elle, tandis qu’il souriait et passait sa langue sur ses lèvres.
– Je le connaissais, ricana-t-il. Pourquoi l’avez-vous tué ?
Elle dégagea ses poignets et, passant ses bras autour du cou de Spade, elle abaissa la tête du détective jusqu’à ce que leurs lèvres fussent sur le point de se toucher. Elle avait collé son corps contre le sien, des genoux à la poitrine. Il l’étreignit.
– Je ne voulais pas le tuer, tout d’abord ! dit-elle d’une voix qui chevrotait. Mais, quand j’ai vu que Floyd n’avait pas peur…
Spade lui tapota l’épaule du plat de la main.
– Vous mentez, dit-il. Vous nous aviez demandé de nous occuper personnellement de cette filature – l’un ou l’autre. Vous
– 253 – désiriez être sûre que l’homme qui suivrait Thursby vous con-naîtrait. Vous avez demandé le revolver à Thursby. Vous aviez, depuis plusieurs jours, retenu un appartement au Coronet ; vos bagages y étaient. Quand j’ai visité l’appartement, j’ai trouvé un reçu vieux d’une semaine.
Elle avala un peu de salive, avec difficulté, et dit humble-ment :
– Oui, j’ai menti, Sam ! J’avais l’intention de le tuer si Floyd… Je ne veux pas vous dire ça en vous regardant, Sam !
Elle attira la tête de Spade, mit sa joue contre la sienne, et murmura à son oreille :
– Je savais que Floyd n’avait pas peur, mais je pensais que, s’il se voyait filé, il n’hésiterait pas… Je ne puis pas le dire, Sam !
Elle sanglotait, accrochée à son cou.
– Vous avez pensé que Floyd l’attaquerait et que l’un des deux serait tué. Si c’était Thursby, vous étiez délivrée. Si c’était Miles, vous vous arrangiez pour que Floyd fût arrêté. C’est ça ?
– Presque.
– Quand vous avez compris que Thursby ne réagirait pas, vous lui avez emprunté le revolver et vous avez agi seule. C’est ça ?
– Oui, pas tout à fait !
– Pas tout à fait, mais presque, hein ? Vous y aviez songé depuis longtemps, certaine que Thursby serait accusé de meurtre.
– Je… je croyais qu’on le garderait en prison assez long-temps pour permettre à Jacobi d’arriver avec le faucon et…
– 254 –
– Et vous ignoriez alors que Gutman vous cherchait ! Si-non, vous auriez conservé votre défenseur ! Vous aviez besoin d’un autre protecteur et vous avez pensé à moi. C’est ça ?
– Oui, mais… oh, chéri ! ce n’est pas seulement ça. Je serais revenue à vous quand même. J’ai bien senti, dans mon cœur, la première fois que je vous ai vu…
– Chérie ! coupa Spade d’une voix tendre. Enfin, si le jury n’est pas trop dur, vous sortirez de la prison de San-Quentin dans une vingtaine d’années et vous viendrez me retrouver !
Elle s’écarta et le regarda sans comprendre. Il était très pâle.
– J’espère bien que l’on ne vous pendra pas, dit-il tendre-ment. Avec un si joli cou !
Il lui caressa le haut de la gorge du bout des doigts.
Elle bondit en arrière, acculée à la table et se pencha en avant, les mains croisées sur la poitrine, les yeux hagards. Sa bouche sèche s’ouvrait et se fermait. Elle dit péniblement, d’une voix rauque :
– Vous n’allez pas…
Elle ne put achever sa phrase.
Le visage de Spade était devenu jaunâtre. Sa bouche était tendue en un sourire forcé. Sa voix était douce.
– Je vais vous livrer à la police, dit-il. Vous vous en tirerez, je crois, avec vingt ans de prison, mon ange. Je vous attendrai. Si l’on vous pend, je ne vous oublierai jamais.
Elle baissa les bras et se tint toute droite. Une lueur de doute couvait dans son regard. Elle sourit.
– Ne dites pas cela, Sam, même en plaisantant. J’ai eu très peur. J’ai cru que vous parliez sérieusement !
– 255 –
Elle s’interrompit et le regarda avidement. Les muscles de ses joues et de ses lèvres tressautaient spasmodiquement. La peur se leva dans ses yeux.
– Quoi… Sam ?
Elle croisa de nouveau les mains sur sa gorge et baissa les épaules. Spade se mit à rire. Son visage cireux était mouillé de sueur. Il souriait encore, péniblement, mais sa voix perdait sa douceur.
– Pas de bêtises, dit-il, d’un ton rauque. Il faut que l’un de nous deux y passe. On me pendrait… et l’on aura pitié de vous.
– Mais, Sam, c’est impossible ! Après ce que nous avons été l’un pour l’autre ! Vous ne pouvez pas…
– Avec ça !
– Vous vous êtes joué de moi ! s’écria-t-elle, disant que vous m’aimiez. C’était un piège. Vous ne m’aimiez pas !
– Si, dit-il. Et après ?
Les muscles de ses joues étaient tendus et durs, figés en un sourire inhumain.
– Je ne m’appelle ni Thursby, ni Jacobi, dit-il. Je ne suis pas une poire.
– Ce n’est pas juste, cria-t-elle, les yeux soudain emplis de larmes. Vous savez que c’est faux ! Vous n’avez pas le droit…
– Avec ça ! répéta-t-il. Vous êtes venue dans mon lit pour éviter de répondre à mes questions. Vous m’avez attiré hier chez Gutman. Vous m’attendiez, le soir, pour m’amener ici. Vous étiez dans mes bras quand j’ai ouvert la porte. Même si j’avais eu un automatique j’étais incapable de me défendre. S’ils ne vous ont pas emmenée avec eux, c’est que Gutman est trop in-
– 256 – telligent pour se fier à vous, et qu’il espère bien que je ne parle-rai pas, de peur de vous compromettre.
Brigid essuya ses larmes, fit un pas vers lui et le regarda dans les yeux, fièrement.
– Vous m’avez appelée menteuse, dit-elle. C’est vous qui mentez. Vous mentez si vous prétendez ignorer, dans le fond de votre cœur, que je vous aime.
Il s’inclina, très raide. Ses prunelles s’injectèrent de sang, mais son visage cireux et souriant n’avait pas changé d’expression.
– Peut-être, fit-il. Et après ? Dois-je vous faire confiance, après le sort que vous avez réservé à Thursby, à Miles, que vous avez tué de sang-froid, comme on chasse une mouche, unique-ment pour faire arrêter votre complice ? Vous qui avez trahi Gutman, Cairo, Thursby : un, deux, trois ? Vous qui n’avez ja-mais été sincère avec moi pendant plus de cinq minutes ? Non, chérie. Je n’aurais pas confiance en vous, même si c’était pos-sible. Pourquoi ?
– Pourquoi ? répondit-elle sans baisser les yeux, d’une voix ferme. Si vous vous êtes joué de moi, si vous ne m’aimez pas, il n’y a pas de réponse à votre question. Si vous m’aimiez il n’en existerait pas non plus.
Le sourire de Spade s’était transformé en une pénible gri-mace. Il toussota.
– Les discours sont inutiles, maintenant, dit-il.
Il posa sur l’épaule de Brigid une main qui tremblait.
– Aime qui veut, murmura-t-il. Je ne veux pas être la poire. Je ne veux pas succéder à Thursby et Dieu sait combien d’autres. Vous avez tué Miles. Il faut payer. J’aurais peut-être réussi à vous épargner cela, mais il est trop tard maintenant.
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– Laissez-moi partir, dit-elle, dans un souffle.
– Non. Si je ne vous livre pas à la police, c’est moi qui paye-rai. Je ne suis pas une poire.
– Ne parlez pas ainsi, Sam, dit-elle, prenant la main du dé-tective et l’appuyant contre sa joue. Mr. Archer n’était que votre associé…
– Miles, interrompit Spade d’une voix rauque, était un sa-laud. Je m’en suis aperçu dès les premières semaines de notre association dont j’attendais impatiemment la fin. En le tuant vous ne m’avez fait aucun mal.
– Alors ?
Spade retira sa main. Il ne souriait plus. Son visage couvert de sueur, sillonné de rides, s’était fermé. Ses yeux luisaient.
– Écoutez-moi, dit-il. Vous ne comprenez pas, mais je vais tout de même vous expliquer la chose encore une fois. Quand l’associé d’un homme est assassiné, son partenaire doit s’efforcer de retrouver l’assassin. Que l’associé ait été ceci ou ce-la, ça n’a aucune importance ; il était votre associé et il faut agir. De plus, nous étions détectives. Laisser échapper le criminel, c’est désastreux dans notre profession, désastreux pour toute la corporation des détectives. Troisièmement, je demeure détec-tive. Me demander de ne pas livrer un coupable à la police, c’est comme si l’on demandait à un chien de prendre un lapin pour le relâcher aussitôt. Cela arrive, bien sûr, mais ce n’est pas naturel. La seule façon que j’avais de vous laisser filer, c’était de ne pas dénoncer les trois autres. C’est…
– Vous ne parlez pas sérieusement ! coupa Brigid. Ces rai-sons ne suffisent pas pour…
– Attendez. Vous parlerez quand j’aurai fini. Quatrième-ment : si je vous laisse aller, c’est moi que l’on accusera. Cin-quièmement : si je vous faisais confiance, vous me tiendriez à
– 258 – votre merci par cet acte de complicité. Voilà cinq raisons. La sixième ? Sachant que je puis vous dénoncer, vous n’hésiteriez pas, à l’occasion, à me faire un joli petit trou dans les côtes. La septième ? Je n’accepte pas, même à cent contre un, la possibili-té d’être considéré comme une poire. La huitième ? Mais c’est suffisant. Empilez tout cela dans un plateau de la balance. Il y en a qui ne pèsent pas lourd, c’est entendu, mais il y a le nombre. Dans l’autre plateau, qu’avons-nous ? Vous m’aimez – ce n’est pas sûr, et je vous aime, – ce n’est pas sûr non plus !
– Vous devriez savoir si vous m’aimez, murmura-t-elle.
– Non. Certes, il est facile de s’emballer sur une femme comme vous !
Il la regarda avidement de la tête aux pieds et ses yeux re-vinrent se poser sur ceux de la jeune fille.
– Supposons que je sois emballé, reprit-il. Et après ? Ça durerait combien ? un mois ? Ça m’est déjà arrivé, avec d’autres femmes. En tout cas, je passerais pour une poire et je serais condamné à votre place. Oui, je sais, si je vous livre, ça me fera beaucoup de peine ; je passerai quelques très mauvaises nuits, – mais ça se tassera. Écoutez-moi.
Il la prit aux épaules.
– Si tout cela ne vous suffit pas, dit-il, penché sur elle, n’en parlons plus et voici une raison qui vaut toutes les autres. Je ne veux pas, parce que mon être tout entier me pousse à vouloir, à céder, quelles que puissent être les conséquences, et parce que vous vous attendez à me voir flancher, comme les autres !
Il releva ses mains et laissa tomber ses bras. Elle l’attira de nouveau contre elle.
– Regardez-moi, dit-elle, et parlez franchement. M’auriez-vous traitée ainsi, si le faucon eût été authentique, si vous aviez reçu les sommes promises ?
– 259 –
– Cela n’a plus d’importance maintenant, répondit-il. Ne croyez pas, d’ailleurs, que je sois aussi âpre au gain que je le pa-rais. Pareille réputation est excellente en affaires.
Elle le regarda sans rien dire. Il haussa légèrement les épaules.
– D’autre part, ajouta-t-il, cet argent aurait pesé dans l’autre plateau de la balance, celui qui vous condamne.
– Si vous m’aimiez, reprit-elle, son visage contre le sien, les lèvres entr’ouvertes, si vous m’aimiez, cela emporterait tout.
Il serra les dents et sa réponse fut presque inintelligible.
– Je ne veux pas être une poire !
Elle posa ses lèvres humides sur celles de Spade et se serra doucement contre lui. Elle était dans ses bras quand le timbre de la porte résonna.
Spade, un bras autour des épaules de Brigid, ouvrit la porte du couloir. Dundy et Polhaus étaient là, avec deux autres poli-ciers.
– Hello, Tom, dit Spade. Ils sont pris ?
– Oui.
– Bravo. Entrez. En voici une autre pour vous.
Il poussa Brigid en avant.
– Elle a tué Miles. J’ai des pièces à conviction à vous re-mettre : les pistolets de Wilmer Cook, celui de Cairo, une sta-tuette qui est cause de tout, et un billet de mille dollars qui de-vait payer mon silence.
– 260 –
Il regarda Dundy, les sourcils froncés, se pencha pour exa-miner le visage du lieutenant et éclata de rire.
– Qu’est-ce qu’il a, ton copain, Tom ? demanda-t-il. Il a l’air déçu. Ah, je comprends ! En entendant l’histoire de Gutman, il a cru qu’il me tenait, cette fois !
– Ça va, ça va, Sam ! grommela Tom, embarrassé.
– Avec ça ! insista Spade. Il avait l’eau à la bouche en ve-nant ici. Vous devriez pourtant me connaître un peu mieux et penser que je travaillais pour vous.
– Ça va, ça va, reprit Tom, louchant vers son supérieur. Ce n’est pas Gutman qui a parlé, mais Cairo. Gutman est mort. Le gosse venait de le tuer quand nous sommes arrivés.
– Il aurait dû se méfier, murmura Spade, hochant la tête.
Effie Perine lisait le journal, assise dans le fauteuil de Spade quand le détective arriva, le lundi matin, un peu après neuf heures.
– Bonjour, petite fille ! dit-il.
– Est-ce que… ce que raconte… le journal… est vrai ? de-manda-t-elle.
– Oui, mademoiselle.
Il posa son chapeau sur le bureau et s’assit. Son visage était gris, mais apaisé ; les yeux encore injectés de sang, étaient clairs.
La jeune fille le regardait, la bouche pincée.
Il leva la tête, et dit, d’un air moqueur :
– 261 –
– Ça fera une fois de plus que ton intuition féminine n’aura servi à rien, petite fille !
– Tu as osé faire ça, Sam ? dit-elle.
Il fit oui de la tête.
– Ton Sam est détective, répondit-il.
Il la prit par la taille, appuyant sa main ouverte contre la hanche d’Effie.
– Elle a tué Miles, chérie. Comme ça ! (Il fit claquer ses doigts).
Elle le repoussa brusquement.
– Ne me touche pas, cria-t-elle. Je sais, je sais que tu as rai-son, mais ne me touche pas – pas maintenant !
Le visage de Spade devint aussi pâle que son col immaculé.
Quelqu’un frappa à la porte extérieure. Effie se précipita, tirant la porte du bureau privé derrière elle. Quand elle revint, elle la referma soigneusement.
– C’est Iva, dit-elle à voix basse.
Spade, les yeux baissés, regardait son buvard. Il fit oui de la tête, imperceptiblement, et frissonna.
– Qu’elle entre ! dit-il.
FIN
– 262 –
Vous avez terminé Le Faucun de Malte
Dashiell Hammett
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