Le Faucun de Malte

Dashiell Hammett · Chapitre 15 sur 20

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Le Faucun de Malte

Chapitre XV

 

Spade et le sergent Polhaus déjeunaient de pieds de porc aux pickles, à la States Hof Brau.

Tom, tenant au bout de sa fourchette une bouchée de gelée transparente, qui tremblotait, dit :

– Laisse tomber, Sam ! Ne pense plus à l’autre soir. Il avait tort, bien sûr, mais tu sais bien qu’un homme peut perdre son sang-froid quand on le met en boîte comme tu l’as fait.

– C’est pour ça que tu voulais me voir ? dit Spade, regar-dant son ami d’un air pensif et soucieux.

Polhaus fit oui de la tête et avala sa gelée.

– Surtout pour ça, expliqua-t-il.

– C’est Dundy qui t’envoie ?

– Tu sais bien que non, dit Tom d’un air las. Il est aussi tê-tu que toi.

– Non, il croit qu’il l’est, dit Spade en souriant.

Polhaus fronça les sourcils et s’attaqua, couteau en main, à son pied de porc.

– Tu vas donc être un gosse toute ta vie ! grogna-t-il. De quoi te plains-tu ? Il ne t’a pas fait très mal. C’est toi qui as eu le meilleur, au fond. Pourquoi lui en vouloir ? À quoi bon ?

Spade posa soigneusement couteau et fourchette sur son assiette et posa ses mains à plat sur la table. Son sourire était pâle et froid.

 

– 174 –

– Avec tous les flics de la ville qui font des heures supplé-mentaires pour découvrir quelque chose contre moi ? dit-il. Oh, un peu plus, un peu moins !

Polhaus rougit.

– Et c’est à moi que tu racontes ça ?

Sam, reprenant son couteau et sa fourchette, se remit à manger.

– Tu as vu le bateau en feu dans la baie ? demanda-t-il, après un instant.

– J’ai vu la fumée. Sois raisonnable, Sam. Dundy avait tort et il le sait. Laisse tomber !

– Je pourrais peut-être aller lui demander si mon menton ne lui a pas fait mal au poing ?

Tom, sans répondre, gratta furieusement un os, de la lame de son couteau.

– Phil Archer est encore venu vous apporter des tuyaux ? demanda soudain Spade.

– Tu m’embêtes ! Dundy n’a jamais pensé que tu avais tué Miles, mais il fallait bien poser la question et jeter la sonde. Tu aurais fait comme nous, tu le sais bien.

– Oui ? fit Spade, une lueur malicieuse dansant dans son regard. Pourquoi n’est-ce plus moi ? Pourquoi pense-t-il, pour-quoi penses-tu que je ne suis pas coupable ? Ou bien le croyez-vous toujours ?

Tom rougit de nouveau.

– C’est Thursby qui a tué Miles, dit-il.

– Tu le crois ?

 

– 175 –

– C’est sûr. Ce Webley était à lui et le projectile qui a tué Archer est sorti du canon de cette arme.

– Sûr ?

– Sûr. Nous avons retrouvé un groom de l’hôtel de Thursby qui a vu le revolver dans sa chambre le jour même. Il l’a remar-qué à cause de sa forme particulière. Il n’en avait jamais vu de pareil. Moi non plus. Tu dis qu’on n’en fabrique plus et il y a très peu de chances qu’il y en ait un autre à San-Francisco. Dans ce cas, d’ailleurs, que serait devenu celui de Thursby qu’on n’a pas retrouvé. Le projectile est une balle sortie du canon de cette arme.

Il porta un morceau de pain à sa bouche, s’immobilisa, la main en l’air, et demanda :

– Tu dis que tu en as déjà vu ? Où ?

Il mit le morceau de pain dans sa bouche.

– En Angleterre, avant la guerre.

– Je comprends.

– Alors, fit Spade, comme ça, je n’ai plus tué que Thursby ?

Polhaus s’agita sur sa chaise ; son visage était rouge et lui-sant.

– Nom de Dieu ! grogna-t-il. Tu vas encore nous raser longtemps avec ça ? Je te répète que c’est fini. On ne dirait pas que tu es détective, à la façon dont tu gémis toujours. Tu n’as jamais fait un coup comme celui que nous t’avons fait, dis ?

– Tu veux dire que vous avez essayé de me faire, Tom. Es-sayé, seulement.

Polhaus jura sourdement et se remit à manger.

 

– 176 –

– Bon, dit Spade. Nous savons, toi et moi, que je n’ai tué personne. Mais, qu’en pense Dundy ?

– Il pense, tout comme nous, que tu n’as tué personne.

– Qu’est-ce qui l’a convaincu ?

– Sam, mon vieux, il n’a jamais pensé…

Tom s’interrompit en voyant le sourire moqueur de son ami ; il n’acheva pas sa phrase et répondit :

– Nous avons le dossier de Thursby.

– Ah ?

Les petits yeux bruns de Tom étudièrent pendant quelques secondes le visage de son ami.

– Je voudrais bien, dit Spade, savoir seulement, au sujet de cette affaire, la moitié des choses que vous croyez que je sais !

– Nous aussi, grogna Tom. Thursby était un « tueur » de Saint-Louis. Il a été arrêté plusieurs fois, mais, comme il faisait partie de la bande Egan, il s’en est toujours tiré sans mal. Il a dû quitter Saint-Louis puisqu’un peu plus tard, on l’a ramassé à New-York, pour des coups de feu tirés dans un tripot ; c’est une poule qui l’a donné : un an en prison, puis Fallon l’a tiré de là. Deux ans plus tard, on le retrouve au pénitencier de Joliet, en-core pour une histoire de coups de feu – une poule qui l’avait plaqué. Après, il travaille pour Dixie Monahan, qui le tire d’affaire chaque fois qu’il est arrêté. C’était au moment où Dixie avait presque autant d’influence que Nick le Grec dans les tri-pots de Chicago. Thursby était garde du corps de Monahan et il l’a suivi quand ce dernier a filé pour une affaire de dettes de jeu qu’il refusait de payer à ses amis. Il y a deux ans de ça. Depuis, on n’a plus vu les deux hommes… jusqu’à ces jours-ci.

– On a vu Dixie ? demanda Spade.

 

– 177 –

– Non, dit Tom, fouillant le visage de Sam de ses petits yeux perçants. Non, à moins que tu l’aies vu ou que tu con-naisses quelqu’un qui l’ait vu.

Spade se mit à rouler une cigarette.

– Non, dit-il doucement, c’est la première fois que j’en en-tends parler.

Tom poussa un grognement inarticulé.

– Qui vous a si bien renseignés sur Thursby ? interrogea Spade.

– Le dossier, et le reste, de ci de là.

– Cairo, par exemple ?

C’étaient les yeux de Spade, qui, maintenant, scrutaient le visage de Polhaus.

Le policier posa sa tasse de café et secoua la tête.

– Pas un mot, dit-il. Tu lui avais trop bien fait la leçon.

Spade éclata de rire.

– Tu ne vas pas me raconter que deux flics de grande classe, comme Dundy et toi, n’ont pas forcé ce brin de muguet à se mettre à table après un interrogatoire d’une nuit.

– Une nuit ? protesta Tom ; nous l’avons interrogé pendant deux heures à peine ; nous avons compris qu’il ne parlerait pas.

Spade se mit de nouveau à rire, regarda sa montre et de-manda l’addition.

– Je dois voir le District Attorney cet après-midi, dit-il à Polhaus, tandis qu’il attendait que le garçon rapportât la mon-naie.

– Il t’a convoqué ?

– 178 –

– Oui.

Polhaus repoussa sa chaise et se leva, corpulent, solide et flegmatique.

– Tu ne me rendrais pas un gros service, Sam, dit-il, si tu racontais au District Attorney ce que je t’ai dit.

 

Un jeune homme mince, aux grandes oreilles, introduisit Spade dans le bureau du magistrat. Le détective entra avec ai-sance, souriant.

– Hello, Bryan ! dit-il.

Le District Attorney se leva et tendit sa main ouverte par-dessus le bureau. Il était blond, de taille moyenne, quarante-cinq ans environ, avec des yeux bleus agressifs derrière un lor-gnon à ruban noir. Il avait une grande bouche d’orateur, bien dessinée, le menton à fossette.

– Comment allez-vous, Spade ? dit-il d’une voix où vibrait une puissance contenue.

Il pressa du doigt un bouton sur le bureau et dit au jeune homme mince qui se présenta à la porte :

– Demandez à Mr. Thomas et à Healy de venir.

Puis, il se renversa dans son fauteuil.

– Vous n’avez pas l’air de vous entendre avec la police, ces jours-ci, Spade, dit-il.

Spade fit, de la main droite, un geste d’indifférence.

– Rien de sérieux, dit-il. C’est Dundy qui s’excite.

La porte s’ouvrit et deux hommes entrèrent.

 

– 179 –

– Hello, Thomas ! dit Spade au premier, un homme solide, d’une trentaine d’années, au teint basané, à la chevelure hirsute, habillé avec une certaine originalité négligée.

Thomas donna une claque sur l’épaule de Spade, dit : « Ça va ? » et s’assit auprès du détective.

L’autre homme était plus jeune, pâle. Il s’assit un peu à l’écart et posa sur son genou un bloc de papier blanc. Il tenait un crayon vert dans la main droite.

Spade le regarda, éclata de rire et demanda à Bryan :

– Tout ce que je vais dire pourra être retenu contre moi, n’est-ce pas ?

Le District Attorney sourit.

– C’est une excellente formule, dit-il.

Il ôta son lorgnon, l’examina, puis le replaça sur son nez et regarda Spade.

– Qui a tué Thursby ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas.

Bryan roula le cordon noir de son lorgnon entre son pouce et son index et dit, comme s’il en savait long :

– Vous pourriez peut-être deviner, nous dire votre idée ?

– Peut-être, mais je ne le veux pas.

Le District Attorney, surpris, leva les sourcils.

– Je ne le veux pas, répéta Spade, très calme. Ma supposi-tion pourrait être juste ou fausse. Ma mère n’a pas élevé d’enfants assez naïfs pour émettre des suppositions en présence d’un District Attorney, de son assistant et d’un sténographe.

– Pourquoi, si vous n’avez rien à dissimuler ?

– 180 –

– Tout le monde a quelque chose à dissimuler, dit Spade tranquillement.

– Et vous…

– Mes suppositions, par exemple, coupa Spade.

Le District Attorney regarda son buvard, puis, assurant son lorgnon, posa de nouveau son regard sur Spade.

– Si vous préférez, je puis dire au sténographe de se retirer.

– Ça m’est égal, répondit Spade. On peut prendre note de tout ce que je dis et je suis prêt à le signer.

– Nous n’avons pas l’intention de vous faire signer la moindre déclaration, assura Bryan. Ne considérez pas notre conversation comme un interrogatoire officiel et, surtout, ne pensez pas que je prête la moindre foi aux théories échafaudées par la police.

– Non ?

– Pas le moins du monde.

– Tant mieux, soupira Spade, tirant son tabac et son papier de sa poche. Quelle est votre théorie ?

Bryan se pencha en avant. Ses yeux clairs et durs brillaient autant que les verres étincelants de son lorgnon.

– Dites-moi qui Archer filait, déclara-t-il, et je vous dirai qui a tué Thursby.

Spade eut un rire bref et désapprobateur.

– Vous n’êtes pas plus fort que Dundy, murmura-t-il.

– Ne vous méprenez pas, Spade, reprit Bryan, frappant le bureau de ses phalanges repliées. Je ne dis pas que votre client ait tué ou fait tuer Thursby, mais je soutiens que, connaissant

– 181 – l’identité de votre client, j’aurai vite découvert le meurtrier de Thursby.

Spade alluma sa cigarette, l’ôta de ses lèvres, rejeta une bouffée de fumée et parla d’un air intrigué.

– Je ne comprends pas très bien, dit-il.

– Non ? Et si je vous demandais où est Dixie Monahan ?

Le visage de Spade garda le même air de surprise.

– Je ne comprends pas davantage, déclara-t-il.

Le District Attorney ôta son lorgnon et le tint au bout des doigts, l’agitant comme pour scander ses paroles.

– Nous savons que Thursby était garde du corps de Mona-han, qu’il a quitté Chicago en même temps que lui. Nous savons que Monahan a filé avec deux cent mille dollars de paris qu’on lui avait confiés. Nous ne savons pas – pas encore – à qui appar-tenait cet argent.

Il remit son lorgnon et sourit.

– Mais nous savons tous, ajouta-t-il, ce qui attend un joueur qui lève le pied dans ces conditions et ce qui attend son garde du corps quand les débiteurs le retrouvent.

Spade passa l’extrémité de sa langue sur ses lèvres et eut un rictus qui découvrit ses dents. Ses yeux brillaient entre ses paupières à demi fermées. Son cou était rouge au-dessus du col blanc. Sa voix était basse, rauque et tremblante.

– Alors, dit-il, vous pensez que je l’ai tué, au nom de ses débiteurs ? Ou bien que j’étais chargé par eux de le retrouver ?

– Non, non ! protesta le District Attorney, vous ne compre-nez pas ce que je veux dire.

– Dieu merci ! soupira Spade.

– 182 –

– Il n’a pas voulu dire ça, intervint Thomas.

– Alors, quoi ?

Bryan leva la main.

– Je voulais seulement dire que vous auriez pu être mêlé à l’affaire sans savoir de quoi il s’agissait.

– Je comprends, ricana Spade, vous ne me considérez pas comme un criminel, mais comme une gourde !

– Mais non ! insista Bryan. Supposez que quelqu’un soit venu vous demander de retrouver Monahan et vous ait raconté une histoire complètement fausse – c’était facile. Comment pouviez-vous savoir de quoi il s’agissait ? Dans ces conditions, vous ne pouvez encourir aucune responsabilité, sauf, – la voix de Bryan se fit plus sèche et il espaça les mots qu’il prononçait – si vous êtes coupable de complicité, en ne révélant pas l’identité du meurtrier ou tout autre renseignement pouvant conduire à son arrestation.

La colère qui avait envahi le visage de Spade s’apaisa sou-dain.

– C’est ça que vous vouliez dire ? demanda-t-il.

– Exactement.

– Ça va. Je ne vous en veux pas, mais vous vous trompez.

– Prouvez-le.

– Je ne puis rien prouver maintenant, déclara Spade, ho-chant la tête, mais je puis vous dire une chose.

– Allez.

– Personne ne m’a jamais engagé pour m’occuper de Dixie Monahan.

 

– 183 –

Bryan et Thomas échangèrent un regard.

– Mais vous reconnaissez que quelqu’un vous a demandé de surveiller son garde du corps, Thursby.

– Oui, son ex-garde du corps, Thursby.

– Ex ?

– Oui, ex.

– Vous savez que Thursby n’était plus avec Monahan ? Vous le savez positivement ?

Spade jeta le bout de sa cigarette dans un cendrier, sur le bureau, et parla sans s’émouvoir.

– Je ne sais rien de positif, si ce n’est que mon client ne s’intéressait pas à Monahan, ne s’était jamais intéressé à Mona-han. J’ai, d’ailleurs, entendu dire que Thursby avait accompa-gné Monahan en Extrême-Orient, et que là, il l’avait… perdu.

De nouveau, le District Attorney et son assistant échangè-rent un regard.

Thomas, d’un ton naturel qui s’efforçait de dissimuler la curiosité qu’il éprouvait, dit :

– Un autre aspect de la question. Les amis de Monahan peuvent avoir descendu Thursby parce qu’il avait tué son pa-tron.

– Les joueurs morts n’ont pas d’amis, dit Spade.

– Cela nous permet d’envisager deux nouvelles hypothèses, déclara Bryan, les yeux au plafond.

Il se redressa soudain, le visage éclairé, la voix nette.

– Trois choses. Premièrement : Thursby a été tué par les joueurs que Monahan a laissés à Chicago. Ignorant ou doutant

– 184 – que Thursby ait tué son patron, ils ont assassiné le garde du corps, peut-être aussi parce que celui-ci a refusé de révéler où était Dixie. Deuxièmement : il a été tué par des amis de Mona-han. Troisièmement : il a livré Monahan à ses ennemis et ceux-ci se sont débarrassés de lui.

– Ou, quatrièmement, suggéra Spade en souriant, il est mort de vieillesse. J’espère que vous ne parlez pas sérieuse-ment ?

Les deux magistrats regardèrent Spade sans rien dire. Ce-lui-ci sourit et les considéra tour à tour en hochant la tête d’un air de pitié.

Bryan frappa du dos de sa main gauche la paume de sa main droite.

– L’une de ces trois théories est la bonne ! affirma-t-il.

Sa voix n’était plus voilée. Sa main droite fermée, à l’exception de l’index pointé, se déplaçait de haut en bas, puis l’index s’arrêta à la hauteur de la poitrine de Spade.

– Et, dit Bryan, vous pouvez nous fournir les renseigne-ments qui nous permettront de décider.

– Oui ? dit Spade, d’un air indifférent et mou.

Son visage s’était assombri. Il toucha sa lèvre inférieure du bout de son index, regarda son doigt, puis se gratta la nuque. De légers sillons, sur son front, révélaient son irritation. Il respirait fort, par le nez, et sa voix résonna sourdement.

– Vous ne voudriez pas, dit-il, des renseignements que je pourrais vous donner, Bryan. Vous ne pourriez vous en servir, car ils détruiraient immédiatement votre beau scénario.

Bryan bomba la poitrine.

 

– 185 –

– Vous n’en êtes pas juge, dit-il, d’une voix dure et sèche. Que j’aie tort ou raison, je n’en suis pas moins District Attorney.

– Je croyais qu’il s’agissait d’une conversation officieuse ? dit Spade, ricanant et découvrant ses dents.

– Je suis au service de la Loi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, déclara Bryan. Rien d’officieux ni d’officiel ne vous per-met de ne pas révéler la vérité à la justice, excepté, bien entendu – il hocha la tête – dans un cas très précis.

– Vous voulez dire, si elle pouvait amener mon inculpa-tion ? demanda Spade, d’une voix tranquille, presque amusée.

Mais son visage était grave.

– Eh bien, poursuivit-il, il s’agit d’un autre cas. Mes clients ont le droit d’exiger le secret. Bien entendu, je puis consentir à parler devant le jury, ou même devant le Coroner quand il pro-cédera à son enquête officielle, mais j’attendrai d’être convoqué. Je ne vais pas raconter les affaires de mes clients si je puis l’éviter. D’autre part, vous et la police m’avez accusé d’avoir été mêlé aux crimes commis l’autre nuit. J’ai déjà eu maille à partir avec eux et avec vous. Je n’ai qu’une façon de me disculper, c’est de vous livrer les meurtriers. Or, la seule chance que j’aie de les capturer, c’est de vous fuir, vous et la police, car aucun de vous ne paraît comprendre cette affaire.

Il se leva et, par-dessus son épaule, tourna la tête vers le sténographe.

– Vous avez tout pris, dit-il, ou est-ce que j’ai parlé trop vite ?

Le sténographe le regarda, d’un air ahuri, et répondit :

– Non, monsieur, j’ai tout pris.

– Bon travail, dit Spade, se retournant vers Bryan. Et main-tenant, déclara-t-il, si vous voulez déposer une plainte devant le

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Conseil d’Enquête, sous prétexte que je ralentis l’action judi-ciaire, et lui demander de me retirer ma licence, vous êtes libre. Vous avez déjà essayé et on vous a ri au nez. Ça fera une fois de plus !

Il prit son chapeau.

– Mais, voyons… commença Bryan.

– Et, coupa Spade, j’en ai assez de ces entretiens officieux. Je n’ai rien à vous dire. À la police non plus. J’en ai assez d’être interrogé par tous les fonctionnaires de San-Francisco. Quand vous voudrez me voir, arrêtez-moi ou citez-moi régulièrement. Je viendrai avec mon avocat.

Il enfonça son chapeau sur sa tête.

– Au revoir, je vous verrai à l’enquête, sans doute.

Et il sortit.

 

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